vendredi 31 mars 2017

Ma femme en a besoin


Ce n’est pas mon vrai nom que vous lisez ci-dessus – celui auquel il appartient m’a donné la permission de l’utiliser pour signer ce texte. Je ne divulguerai pas le mien. Je suis éditeur. Je publie de longues histoires d’amour écrites par de vieilles filles du Dakota du Sud, des romans policiers qui parlent de riches hommes du monde et de femmes apaches dotées de « grands yeux noirs », des travaux sur telle ou telle menace ou sur la couleur de la lune à Tahiti, rédigés par des universitaires et autres chômeurs. Je n’accepte aucune œuvre de fiction proposée par des écrivains de moins de quinze ans. Les éditorialistes et les communistes (je confonds toujours ces deux mots) me vouent aux gémonies parce que je ne m’intéresse qu’à l’argent. C’est vrai, je suis extrêmement vénal. Ma femme en a besoin. Mes enfants dépensent sans compter. Si on m’offrait tout l’argent qui s’entasse à New York, je ne le refuserais pas. Je préférerais publier un livre qui promette un premier tirage de cinq cent mille exemplaires, plutôt que d’avoir découvert Samuel Butler, Theodore Dreiser et James Branch Cabell la même année. Vous penseriez comme moi si vous étiez éditeur.


Francis Scott Fizgerald, Reconnaissance de dette 
in Je me tuerais pour vous et autres nouvelles inédites,
éd. Grasset/Fayard

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