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jeudi 7 mai 2026

Je n’ai pas envie de me suicider

 

Ces derniers jours, j’ai pensé : je suis seule mais je suis libre. Puis j’ai oublié de continuer à essayer de me consoler avec cette idée reçue.
Rien de mieux que la résignation, l’acceptation. Mais je vais très mal. Je ne sais pas comment me reposer. Tout provoque en moi une sensation d’effroi. Et quand ce n’est pas de l’effroi, c’est du rejet. Tout me rejette. Je n’ai pas envie d’être en vie et je n’ai pas envie de me suicider.

 

 

Publication aujourd'hui des déjà derniers carnets d'Alejandra Pizarnik avec le troisième volume de son Journal, toujours traduit par Clément Bondu. Initiative que nous devons, – est-ce une surprise ? –  à l'inestimable maison Ypsilon qui aura finalement édité, entre autres pépites, l'ensemble de l'œuvre de la poétesse argentine. 

Quittant Paris, Flora revient vivre un temps chez ses parents à Buenos Aires (« Comparée à ici, ma manière de vivre, à Paris, était magnifique ») et multiplie les contributions dans diverses revues, tout en poursuivant son travail personnel : paraîtront notamment au cours de ces dernières années Les Travaux et les Nuits, Extraction de la pierre de folie et La Comtesse sanglante. On en reparle. 


 


mardi 7 octobre 2025

Requiem



Vincent Petitdemange était né dans les Vosges en 1990. En rupture de ban, cet ingénieur de formation est parti à l'aventure, à la marge, durant huit années. Et a décrit ce qui ressemble à son parcours dans un roman à paraître ces jours-ci aux précieuses éditions des Instants. Requiem au bord du jour en est le titre. Le fichier de ce texte a été retrouvé par la famille peu après le suicide de l'auteur en 2022. Extraits des premières pages. 

(…) Ce n’est plus l’heure des barricades ni des martyrs. Le confort est passé par là. Il est rentré dans la viande, comme une seconde peau. Pousser un peu la voix de temps en temps, par hygiène, c’est tout ce que les revendicateurs peuvent se permettre. 
Quoi qu’il en soit, le confort n’est pas un horizon. Ce n’est pas suffisant. Il faut tout de même un but dans la vie, un idéal, un fil où se raccrocher et le suivre coûte que coûte, même s’il conduit au néant. Il faut habiller son quotidien d’idéaux, d’horizons et d’idéaux, ainsi vêtu devient-il supportable. 

(…) Aux élus et leurs séides, il leur poussaient les dents qu’ils avaient déjà fort longues. Il n’y avait plus de retenue qui tienne. Au point où ils en étaient, une hypocrisie de plus ou de moins, cela n’avait aucune importance. Pourquoi changer de cap ? Tant que le pourceau crache au bassinet, aucune raison d’effleurer le gouvernail. Seulement en bas dans les patelins, à Peirthe, à Sansoley comme ailleurs, la population commençait à s’empourprer qu’on les prenne pour des péquenots. Cela ne suffisait plus qu’on leur fasse les poches, fallait-il encore les mépri- ser. Les élus ne se comportaient plus autrement, ce qui en disait assez long. Lorsqu’on les met devant leurs privilèges, ils se dédouanent comme ils peuvent. D’abord, ils n’oublient jamais de rappeler qu’eux aussi sont des contribuables, comme tout le monde, des citoyens, des patriotes. Un peu moins patriote que citoyen sans doute. Le drapeau pour eux, c’est une jolie bavette. Ils rotent dedans et s’y essuient les babines, mais ils savent garder les apparences. Ils n’omettent pas de brandir la cocarde quand résonne le clairon. Tout cela est entendu. La population n’avait plus confiance. Cela faisait quelques années que l’abstention s’imposait, grimpait sur les scrutins, sur toutes les élections. Cette tendance n’était pas prête de s’infléchir. Le théâtre politicien avait perdu son éclat, son pimpant. Les tréteaux branlent, les comédiens bredouillent. Lorsqu’une élite perd son lustre, elle en perd aussi le nom. Alors le peuple, instinctif, bouillant soudain, lui vient des idées de meurtre. Nous en étions là.

 


mardi 24 juin 2025

En premier lieu

Tore Johnson 

 

Dans les premières pages de son réjouissant essai, sobrement intitulé Hemingway, Laurent Jullier note :


...les histoires d’Hemingway finissent mal. Pire encore, elles ne sont au service d’aucune religion, d’aucune noble cause, d’aucun idéal élevé. Là-haut, tout là-haut, il n’y a rien. Nada. « Nada, y pues nada y nada y pues nada », comme le martèle un de ses personnages. Rien, et puis rien et rien et puis rien.
Dans cette logique, nous sommes faits de molécules organiques qui finissent toujours par se désassembler au bout de quelques années passées à collaborer. Et tout le reste est fiction, images et consolation. Inutile, pourtant, d’en faire une maladie, ou d’y voir un prétexte à devenir amer et cynique, puisqu’existe un moyen d’affronter cette logique avec calme et dignité. Il consiste à se livrer à des activités qui ne séparent pas la tête des jambes.
Italo Calvino l’avait deviné : « Le héros d’Hemingway veut s’identifier aux actions qu’il accomplit, pour échapper au sentiment de vanité de tout, de désespoir, de défaite et de mort. » Hemingway lui-même avait trouvé quelques-unes de ces actions, qui fonctionnaient à condition d’être bien exécutées, c’est-à-dire avec la tête à ce qu’on fait : pêcher, chasser, boire, faire l’amour et, surtout, quelque chose d’encore mieux, de fabuleux et d’imparable, qui est la clé de l’émerveillement de Duras, mais qui ne peut pas être dit tout de suite.
Il faut d’abord préparer le terrain.
Et en premier lieu, se débarrasser du suicide. Surtout si l’on pense à ce qu’écrit la critique du New York Times à propos de la dernière biographie en date d’Hemingway : au bout de sept cents pages de détails, on a vraiment envie qu’il l’empoigne, son satané fusil !
D’ailleurs, les deux sont liés
 – les choses qu’on fait bien, et le suicide. 

 


samedi 6 juillet 2024

Secteur interdit

Jean-Luc Bertini


En 2007, le premier numéro des Carnets du Loir était consacré à l'ami Richard Morgiève. Dans un long entretien, il évoquait son fabuleux livre Un petit homme de dos et son approche de l'écriture, de la poésie et du roman. 


(...) Il y a tout un pan de la littérature que je peux apprécier mais je sais que je ne fais pas la même chose, que je ne cherche pas la même chose. Je ne veux pas paraître, ça ne m’intéresse pas du tout. Je ne veux pas étonner. Je veux être juste, coûte que coûte. Même si on y voit de l’esbroufe, je m’en fous ; j’ai essayé d’être juste.

 

Et c’est la prose qui vous permet d’être juste ?

Je trouve qu’un poète qui a plus de vingt-cinq ans n’a plus qu’à se suicider. C’est triste de voir des vieux cons de cinquante, soixante ans, qui se disent poètes, Chevaliers des Arts et Lettres. La poésie est un secteur interdit. En revanche, fabriquer de la beauté dans un cadre anonyme — le roman — ça me botte à fond, parce que, justement, je suis protégé par les structures. Celles du roman. Je sais très bien que tout ce que je cherche à faire, c’est des phrases belles. Mais ce n’est pas de la poésie. C’est un texte. Et c’est en fait très difficile, parce que ça demande de la rigueur, et qu’il faut, en même temps, continuer l’histoire, ouvrir les portes. En fait, dans le roman, il faut rentrer en rapport, alors qu’en poésie on ne rentre pas en rapport (...)

mercredi 8 mai 2024

Lettre d'un naufragé

Sune Stigsjöö


 

A 26 ans, Stig Dagerman désespère, considère qu'il a perdu sa magie. Il ne croit plus à son talent littéraire, encore moins journalistique. Ecrire le dégoûte et il peine à terminer son roman, le dernier, Ennuis de noce. Dans une lettre adressée en octobre 1949 à son ami, soutien et éditeur Ragnar Svanström, Dagerman évoque le désarroi qui va le conduire au silence, puis à la mort.

(…) Si jeune et déjà si naufragé – c'est une attitude ridicule, si c'est une attitude. Mais je suis si radicalement épuisé et je ne me défais pas du sentiment que quelque chose est perdu. Il me paraît incroyable d'avoir, il n'y a pas si longtemps, été capable de formuler une phrase originale, d'assembler des mots possédant un certain rayonnement. Je suis jaloux de celui que j'étais jadis. Maintenant chaque page me fait l'impression d'une épreuve d'imprimerie, d'une collection de subordonnées sans importance. Et, s'il m'arrive de croire que j'ai quelque chose à dire, cela se fane dès que je le mets sur le papier. Si c'est passager – pourquoi est‑ce que cela dure aussi longtemps ? Et si ce ne l'est pas - pourquoi alors continuer à faire semblant de croire qu'il y a de l'espoir ? Je n'ai plus ressenti la joie d'écrire depuis Où est mon chandail islandais ? Cette année stupide passée en France a peut‑être eu de bien fâcheuses conséquences (…) Où est ce chemin que je cherche partout ? Des pays étrangers, un nouvel amour, un dieu ? (…)

 

Stig Dagerman, Lettres choisies,
trad. Olivier Gouchet, Actes sud, 2024



vendredi 28 avril 2023

Qui est absent ?

 

Alfredo Camisa

En novembre 1960, Alejandra Pizarnik a 24 ans et vient d'arriver à Paris. L'Argentine y restera quatre années. Le deuxième volume de son Journal, qui couvre cette période, vient d'être publié par les inestimables éditions Ypsilon, chez qui est disponible l'ensemble de l'œuvre de cette chère Flora.

On dit que, quand la mort approche, le passé fait irruption et se répand dans la mémoire comme un sac de pierres qui soudain se casse. Alors, cette nuit, j'ai vu et j'ai su de vieilles choses : partout où je me voyais, je souffrais. Je souffrais comme on respire. Pourquoi est-ce que je souffrais ? La même chose que maintenant : douleur d'absence. Qui est absent ? Je ne sais pas, mais il y a quelqu'un qui manque. Je suis venue en Europe pour chercher qui me manque. Mais que peut une jeune femme seule dans un monde grand ? Et comment et par où commencer à chercher. Tout ça, c'est de la folie. La folie commence quand les désirs les plus profonds veulent se réaliser…

 

 

Alejandra Pizarnik,
Journal II. Années françaises (1960-1964),
traduction et postface, Clément Bondu.

vendredi 21 août 2020

Plutôt crever !


Mais où est maintenant la forêt où l’être humain puisse prouver qu’il est possible de vivre en liberté en dehors des formes figées de la société ? Je suis obligé de répondre : nulle part. Si je veux vivre libre, il faut pour l’instant que je le fasse à l’intérieur de ces formes. Le monde est donc plus fort que moi. A son pouvoir je n’ai rien à opposer que moi-même — mais, d’un autre côté, c’est considérable. Car, tant que je ne me laisse pas écraser par le nombre, je suis moi aussi une puissance. Et mon pouvoir est redoutable tant que je puis opposer la force de mes mots à celle du monde, car celui qui construit des prisons s’exprime moins bien que celui qui bâtit la liberté.

Ce blogue doit beaucoup au texte ci-dessus, me semble-t-il, — ne serait-ce que son nom — et à son auteur. 
Stig Halvard Jansson, fils d'ouvrier abandonné par sa mère, plus connu sous le nom de plume de Stig Dagerman, littéralement l'homme du jour ou l'homme lueur, a concentré son travail d'écriture sur une très courte période — 1945-1949 —, puis a posé sa plume et s'est donné la mort en 1954, un an après avoir épousé la comédienne Anita Björk.
Dans le cadre d’un cycle sur la littérature prolétarienne,
Philippe Bouquet, l'un des traducteurs et connaisseurs de l'œuvre de l'écrivain anarchiste, revient sur le travail de Dagerman, sa place dans la littérature suédoise, et ne manque pas d'introduire son intervention par un petit rappel historique salutaire. Radio Canal Sud vient de mettre en ligne cette conférence que l'on écoutera ici. Et propose également un lien vers un entretien avec Bouquet, publié dans le Bulletin A Contretemps en 2003, dans lequel le traducteur évoque également d'autres auteurs de la littérature prolétarienne suédoise.

mercredi 29 janvier 2020

Ouvrir les yeux

Helmut Baar

Lundi, les circonstances, mauvaises, m'ont entraîné dans une errance sous la pluie glaciale. Des mois que je n'avais pas roulé dans les rues parisiennes, toujours plus encombrées de deux roues, avec ou sans moteur, d'engins indéfinissables pour le quinqua abruti que je suis, de chaussées rétrécies, de travaux en tous genres et de particules de moins en moins fines. 
Inadapté à l'époque, je garde cette aversion incurable pour les achats en ligne. M'est encore collée à la peau du crâne ce goût démodé, proscrit, pour la flânerie, la surprise, la découverte. Des mois que je me dis, Bon, faut que j'aille faire un saut chez Gibert, ils ont tel titre en solde, introuvable ailleurs, tel autre. Mais ce lundi, une fois sur place, je fus vite étourdi par la clientèle qui, certes clairsemée, constituait rapidement, pour le solitaire que je suis désormais, une foule terriblement asphyxiante. L'amnésie, elle aussi certainement incurable, me gagnait ou tout simplement se révélait dans toute sa splendeur à la lumière des néons. Je me suis donc limité à fouiller les étagères de quelques valeurs sûres. Des auteurs fétiches dont il me reste un ou deux titres à lire, parfois plus. Combien sont-ils, ces écrivains consolateurs, qui me réchauffent la carcasse, ces livres qui absorbent tout ce qui me reste d'esprit après seulement quelques lignes ? Je ne suis reparti qu'avec un seul volume. Car en solde, oui, mais à 15 balles tout de même. Une petite économie de 8.50 euros si je compare le prix avec celui de l'exemplaire neuf. Les salauds, ils proposent leurs bouquins d'occasion à des sommes de plus en plus élevées. Et finissent par pousser les pauvres lecteurs pauvres vers le piège de la toile qui tôt ou tard finira par les écraser. C'est décidé, je le prends mais on ne m'y reprendra plus. Ce livre, dense, c'est le premier récit de Thomas Bernhard, Gel, publié en 1963, année comme on le sait épatante, et qu'il évoque à plusieurs reprises dans le savoureux recueil Mes Prix littéraires. Que vaut ce premier essai au regard des titres suivants, contient-il déjà tout ce que j'aime de l'obsessionnel Bernhard, vais-je retrouver ce style d'imprécateur incomparable malgré la présence de paragraphes,  malgré les 30 ans de l'auteur... Ce genre de questions stupides me turlupinaient depuis un moment. Me livrant dès lors à cette occupation des plus étranges, une quête d'un autre monde, celui d'avant, il ne me fallut que quelques pages pour tenir la réponse. 
Je situe l'intrigue, hantée par la solitude et l'idée du suicide. Le narrateur, étudiant en médecine, est chargé d'enquêter sur un peintre un peu fantasque par le frère de celui-ci. A cette fin, il s'installe dans l'auberge du village de la montagne autrichienne où croupit, coupé du monde et haï de tous, le peintre Strauch. L'approche se révèle finalement assez simple, naturelle et les deux hommes vont passer ensemble 27 jours. Ce récit de désapprentissage est essentiellement constitué de longs monologues du vieux fou que le rapporteur nous livre sans ménagement aucun. La traduction est de Boris Simon et Josée Turk-Meyer.
« Un cerveau est pareil à un Etat politique, dit le peintre. Tout à coup y règne l'anarchie. » J'étais dans sa chambre, attendant qu'il ait mis ses souliers. « Nos pensées s'affrontent en nous. Les unes plus agressives que les autres, dit-il. Elles concluent souvent des alliances comme le font les hommes, pour, peu après, ne pas les respecter. Etre compris et vouloir être compris : une imposture. Basée sur toutes les erreurs des sexes. » Il dit encore qu'au fond d'une nuit éternelle, les contrastes extrêmes dominent le jour dont l'effet n'est qu'apparence. « Les couleurs, voyez-vous, sont tout. Donc les ombres sont un tout aussi. Les contrastes ont une grande valeur au point de vue coloris. » Pour maintes choses, c'est comme pour les vêtements qu'on achète, qu'on met plusieurs fois, qu'on enlève ensuite pour ne plus jamais les remettre, ou qu'on peut avoir la chance de revendre, ou qu'on garde, au fond d'un bahut. Ils prennent le chemin du grenier ou de la cave. « On peut prévoir d'après le soir ce que sera le matin suivant, dit-il, et pourtant le matin apporte toujours une suprise. Il n'existe pas d'expérience au sens strict, personne de vraiment équilibré. » Qu'il existerait quand même des recours contre l'abandon, contre le naufrage. « Mais moi, je n'ai jamais possédé ces recours. Pour le moment, l'intérêt essentiel, le soutien même de la vie, perd toute valeur.
« L'effort escalade une montagne de déceptions, dit-il. A une réussite succède une chute brutale et d'autant plus brutale que celui qui croit atteindre le sommet découvre chaque fois que le sommet n'existe pas. J'avais votre âge que déjà depuis un certain temps j'éprouvais un apaisement à savoir que rien ne vaut un effort. Et en même temps, cette conviction me tourmentait. Aujourd'hui, cela m'effraie de nouveau. Dans cette frayeur, je suis tout désorienté. »
Il qualifia son état d'esprit d'« expéditions dans les jungles de la solitude ». « C'est comme si, dit-il, je devais parcourir des millénaires, poussé par quelques brefs instants là, derrière moi, qui me fouaillent. » Que jamais il n'avait manqué de privations, qu'il ne s'était jamais dérobé à l'exploitation des autres, que d'ailleurs il n'avait pu s'y dérober. « Je faisais encore confiance aux hommes, alors que je savais déjà qu'ils me trompaient, que depuis longtemps je connaissais leur dessein de me détruire. » Qu'il ne s'était plus accroché qu'à lui-même, « comme on s'accroche à un arbre pourri, mais à un arbre tout de même », et que sa raison et son cœur avaient été poussés loin de lui, à l'arrière-plan. 
Plus loin, dans le chapitre suivant :
« Mon temps a passé, comme un temps qu'on n'a pas désiré vivre. Oui, jamais je n'ai désiré mon temps. La maladie a surgi là, précisément où il n'y avait plus rien... Mes recherches se sont arrêtées, tout à coup, je me suis rendu compte : non, je ne franchirai pas ce mur. C'était ainsi : il me fallait trouver un chemin que je n'avais pas encore pris... Les nuits sans sommeil, ternes, grises... de temps en temps, je sursautais : et je comprenais peu à peu comment tout ce qui avait été pensé, imaginé, devenait faux, sans valeur, tout... Une chose après l'autre, logiquement, devenait insensée, inutile... et je découvrais que les hommes ne veulent pas qu'on leur ouvre les yeux. »

lundi 12 février 2018

La vie facile


Tine Poppe


Après avoir beaucoup travaillé pendant trente-trois ans, je suis fatigué. Mais j’ai encore un appétit magnifique. C’est ce bel appétit qui m’a fait faire beaucoup de bêtises. Heureux sont ceux qui ont un mauvais estomac, car ils seront vertueux.
Peut-être n’ai-je pas assez bien observé les règles de l’hygiène. En vivant hygiéniquement, on peut, paraît-il, devenir très vieux. Cela ne m’a jamais tenté. Je voudrais, désormais, mener une existence confortable et, principalement, contemplative. Avec de la griserie dans l’esprit, avec de fugitives émotions, je voudrais, du matin au soir, admirer la beauté du monde et savourer des “nourritures terrestres”.
Mais si je restais sur la terre, je n’aurais pas cette vie facile qui me tente. Pour réparer les fautes que j’ai commises, je devrais, longtemps encore, accomplir des besognes monotones et supporter des privations pénibles. J’aime mieux m’en aller.

Henri Roorda, Mon suicide, 1926, rééd. Allia, 2017

samedi 21 janvier 2017

Gâchis


William Saroyan dit : j'ai gâché ma
vie en épousant la même femme
deux fois.

il y a toujours quelque chose
pour nous gâcher la vie,
William,
tout dépend de
quoi ou qui
nous trouve en
premier,
on est toujours
mûr et prêt
à être cueilli.

les vies gâchées sont
normales
tant pour les sages
que pour les 
autres.

c'est seulement quand
la vie
gâchée
devient nôtre
que nous 
réalisons 
que les suicidés, les
ivrognes, les fous, les
détenus, les drogués
et cetera et cetera
font partie de l'existence
au même titre
que les glaïeuls, les
arc-en-ciel
les ouragans
et qu'il ne reste
rien
sur l'étagère de la 
cuisine.


Charles Bukowski, Le Ragoût du septuagénaire,
trad. Michel Lederer

samedi 13 août 2016

Une immense solitude


En 1977, Jean Eustache accorde un entretien à Claude-Jean Philippe pour la radio. Celui-ci avoue être inquiet par les trop longs silences du réalisateur de Mes Petites amoureuses (1974) – son dernier long métrage – et qualifie de suicidaire son attitude. Eustache vient de terminer Une sale histoire, diptyque composé d'une partie documentaire, tournée en 16mm, et une partie fiction, réalisée en 35mm. L'ensemble ne dure que 50 minutes mais le fragile cinéaste a rencontré les pires difficultés à le financer. 
Selon Eustache, le cinéma qui se fabrique dans ces années est un cinéma de collaboration, les artistes n'y ont plus leur place. En attendant la lutte armée, il est hors de question de produire des produits tranquillisants… 
La révolution n'aura pas lieu. Quatre ans plus tard, Jean Eustache se tire une balle dans le cœur. Il avait 42 ans.