Un soir de juin, Ludo m’a appelé, il était en route pour Montreuil puisque j’avais pas été foutu de pousser jusqu’à La Verrière depuis nos retrouvailles. Il m’a embarqué dans sa caisse devant le siège de la Cégett, l’autoradio passait Too much too young des Specials. Cachectique, les cheveux blanchis, la peau jaune et parcheminée, mais toujours aussi droit dans ses Docs basses, il pestait contre les embouteillages du périph qui lui avaient fait perdre deux heures. Il a pris des nouvelles de mes gosses, m’a assuré que j’avais de la chance, que les moutards c’était bien la plus belle chose au monde. Je savais pas trop comment répondre, je me voyais mal enchaîner par un « tu m’étonnes ! et toi comment ça va ? », alors je lui ai demandé combien de temps il lui restait. « Un mois, un mois et demi », qu’il m’a répondu tranquillement, « je pense pas que je verrai le mois d’août ». Je l’ai emmené au Mange-Disque, un bar à gueules un peu lookées, que ça lui rappelle nos vertes années. L’assistance a un peu flippé à son apparition, c’était palpable, mais personne n’a rien dit. On a fait un baby, pour une fois je lui ai mis une tôle, il a fumé deux lattes de Goldo, essayé de boire une bière à la paille et on a mis les bouts. Ça m’emmerdait de le laisser rentrer seul, je lui ai proposé de pager chez moi. Il a décliné l’invitation, ses nuits n’étaient pas faciles, il ne voulait pas me faire subir ça. Il est reparti dans sa petite auto en écoutant The Selecter.
Deux semaines plus tard, un message de sa compagne m’annonçait que Ludo avait été admis en soins palliatifs à La Verrière. J’ai pris mon jeudi, mis un Fred Perry, je suis passé chez le coiffeur et j’ai débarqué là-bas. La ville nouvelle n’avait pas trop changé, un peu moins crade peut-être, avec des arbres, des haies qui avaient eu le temps de pousser entre les immeubles et d’innombrables ronds-points à la con, comme partout. L’unité de soins palliatifs se trouvait à une centaine de mètres du tunnel de la gare, où on avait graffité un énorme « PROUT CHATTE BITE POIL » deux décennies et demie plus tôt, le soir où on avait trouvé un pot de peinture marron dans la rue.
Ludo était au paddock, ce qui restait de sa langue avait monstrueusement regonflé, elle lui sortait de la bouche, il avait bien du mal à tchatcher et moi à le suivre. Histoire d’ambiancer un brin, j’ai passé en revue notre album à conneries, la fois où en chahutant bourrés, Titi lui avait fait traverser la vitrine d’un magasin de lingerie, comment qu’on s’était lâchement carapatés, hilares, en l’abandonnant le cul par terre au milieu des éclats de verre, des mannequins renversés, des slips et des soutifs, ou comment il avait escaladé, une nuit sous trip, la façade de l’immeuble de l’ami Bacuet pour lui chiner par la fenêtre deux bouteilles de Pineau à ses vieux, ou encore nos soirées chez Manu à bédaver comme des déments… Pas grand-chose, nos 18 ans stupides, mais il n’avait rien oublié de ces deux années de n’importe quoi, finalement plus intenses que ce qui avait suivi.
À mater les tofs sur sa table de chevet, je me gourais bien qu’hormis sa douce, ses parents et son chien, il n’y avait pas eu grand monde depuis et que, rythmée par le taf, les soins médicaux, quelques voyages en Bretagne, sa vie n’avait peut-être pas été des plus trépidantes…
Il a voulu faire un tour dans le parc, ça a pris trois quarts d’heure aux infirmières pour l’installer délicatement dans un fauteuil roulant. Dehors, il faisait atrocement beau, une gentille petite brise titillait les massifs de roses disséminés sur une pelouse impeccablement tondue. J’avais égrené tous nos pauvres souvenirs, je calais un peu, alors j’ai demandé à Ludo s’il avait mal. Il m’a répondu qu’à donf de morph comme il était, il ne sentait absolument rien, à part le souffle du vent sur sa tronche et ses guibolles. On n’a plus rien dit, on restait là comme des cons, lui dans son fauteuil, moi sur mon banc.
Sa copine est arrivée à point nommé, j’en ai profité pour lever le camp. Quand j’ai claqué la bise à Ludo, j’ai piteusement ajouté « à la semaine prochaine ». Il a rien dit mais m’a balancé un coup de châsse furibard, du genre « te fous pas de ma gueule ». Trois jours plus tard, c’était plié, toilette mortuaire minimale, pas de levée de corps, cric crac fissa dans la boîte. En France, c’est encore aujourd’hui le tarif pour les malades HIV, on sait jamais…
C’est à l’église que ça m’est revenu, en écoutant vaguement le prêtre demander au Seigneur d’accueillir un ancien parachutiste, passionné d’électronique, amoureux de la nature et des petits oiseaux. À mon arrivée dans sa chambre, Ludo matait un épisode de Julie Lescaut à la téloche. La dame interrogeait un suspect basané. « Enculés, avait maugréé Ludo, c’est des racistes, ils le soupçonnent parce que c’est un Arabe. »
Ludo était peut-être injuste pour madame Lescaut qui ne cherchait certainement qu’à faire triompher le bien, la justice et la loi républicaine, mais en tout cas, sa réaction détonnait bigrement avec les rances diatribes dont il nous accablait parfois du temps de sa jeunesse qui n’emmerdait pas le Front national. Difficile d’évaluer la part de la morphine et celle des vicissitudes de cette chienne de vie dans cette détestation du racisme. Ce qui en revanche était clair, c’est que le crabe l’avait peut-être emporté, mais pas la connerie ordinaire.