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mardi 18 juin 2019

Vivre vivant

Gilles d'Elia

Lorsqu'un vivant se tue, c'est chez les vivants, une grande effervescence.
Comme lorsque la maison flambe, qu'on baptise le petit ou qu'on écrase le chat avec la voiture d'enfant par inadvertance.
— Nous le voyions si souvent, le sourire aux lèvres et le verre à la main, et il s'est tué lui-même, c'est à peine croyable...
— Et pour quelles raisons ?...
Et tous de trouver des réponses.
Singulière et peu vivante question, singulières et peu vivantes réponses.
Souvent, les hommes réclament ce qu'ils appellent la Vérité : avec incohérence, mais avidement leurs yeux supplient qu'on leur mente. Beaucoup parmi eux vivent de simulacres et ces simulacres leur sont plus indispensables que le pain, l'eau, le vin, l'amour ou les lacets de leurs chaussures.
Par chance et malchance et par concours de circonstances, enfance privilégiée, chute sur la tête, enfin n'importe quoi, celui qui veut et qui peut échapper à cette affreuse façon de vivre et qui sait qu'au delà du quai les tickets sont tout de même valables, puisqu'il n'a pas pris de ticket essaye de vivre autrement, essaye de vivre vivant.
Parfois il réussit.
Et comme l'autre prouvait le mouvement en marchant il prouve le bonheur en étant heureux.
Et il s'habitue à cette vie.
Mais presque tout s'unit contre les vivants vivants. Et c'est le chœur des méprisants : « Regardez celui-là, il se laisse vivre et il ne donne pas ses Raisons ! »
Parfois le vivant en a marre.
Parfois un être qui adore la vie se tue tout vif et sourit à la vie en mourant.
Le cheval calculateur qui se tue en pleine représentation, en pleine piste, le public suppose qu'il a fait une erreur dans ses chiffres et qu'il ne peut supporter un pareil déshonneur.
Brave cheval calculateur !
Tout petit, quand, à coups de fouet, on t'apprenait à faire semblant de compter, déjà tu pensais à mourir, mais personne ne le savait.
Jacques Prévert, Spectacle



vendredi 10 mai 2019

Too Much Too Young


En remettant un peu de désordre dans le bazar de ma bibliothèque, je retombe sur les deux bouquins de l'excellent Thierry Pelletier, feuillette l'un d'eux et retombe un temps sous le charme nostalgique de cette époque traversée en fantôme avant d'être totalement emporté par la langue du chanteur des Moonshiners, aperçu l'autre soir au bar en bas de chez moi. Je suis trop mal en point pour recopier un passage, aussi vais-je me contenter de coller-transformer ici un pdf qui traîne sur le site des éditions Libertalia, également Montreuilloises et qui ont ouvert une petite librairie il y a quelques mois à deux pas de ce qui fut l'école de ma fille et de la cave à vins nature... C'est un peu long mais faut ce qu'il faut et on mettra un peu de zik... 


Quand j’ai connu Ludo en 1983, c’était un keupon, tout greum, que du muscle et de l’os. Âgé de 3 ans quand ses parents avaient débarqué de leur Finistère, il avait poussé en même temps que la ville nouvelle, connaissait tous les reurtis depuis la maternelle et dealait du shit comme eux.
Un soir il est revenu du bahut à Paris avec un gros cocard, des scooterboys avaient pas trop aimé le « Fuck the Mods » écrit au feutre au dos de son blouson kaki et l’avaient obligé à rayer lui-même l’outrage après lui avoir flanqué une peignée.
La semaine suivante, il était looké total neuski, le drapeau français cousu sur la poche du bomber et le discours à l’avenant. Avec Titi et Manu on l’a charrié au début, on s’est bien engueulé par moments, mais c’était notre pote même s’il était très con, on était déjà pas nombreux, alors on a rien changé, on a continué à zoner ensemble au centre commercial des Sept-Mares et à se défoncer dans des locaux à poubelles.
Il passait un CAP quelconque dans un LEP à Paris, métro Pasteur. Il s’était fait plein de copains là-bas, alors j’avais été y faire un tour. Tous skins, évidemment, gentiment feufas, sympas mais pas finauds. Certains prenaient du Néo-Codion, suçaient le bleu qui gratte et jetaient la partie qui défonce. On allait bouffer gratos au restau U, on buvait des tonnes de mousses, on faisait chier le monde… Un après-midi, on a croisé le tournage de la caméra invisible, on a fait peur à Jacques Legras et Jacques Rouland en leur demandant des autographes, c’était bien marrant, mais j’ai quand même eu un peu les boules, c’était mes idoles de quand j’étais petit. J’ai rapidement cessé de traîner avec les zorglhommes du XIVe, mais avec Ludo, on continuait à zoner ensemble dans notre fichue ville nouvelle, à fumer des spliffs dans le square en bas de chez lui, à rêver à des keuponnes lubriques, introuvables sous nos latitudes, à échafauder des plans de deal foireux et surtout, comme tous les racaillous de la galaxie, à nous entrevanner des nuits entières. À défaut de pognon ou de biscottos, on s’aiguisait la débagoulante, on se musclait la répartie.
Ludo était devenu neuski pour plus prendre de beignes, pour faire peur et parce qu’il trouvait, lui qu’avait encore jamais bossé, que les Arabes faisaient rien qu’à toucher le chômage et les allocs sans rien foutre. N’empêche que sans Nasser et ses plans, il aurait eu bien du mal à dealouiller de quoi se payer ses clopes et ses Kros. Il aimait pas les hippies non plus, ni les junkies.
Au bout de deux ans de banlieue, en 1985, je suis parti de chez mes parents pour vivre la grande aventure avec ma douce, d’hôtels rebeus en gourbis yougoslaves à Belleville. Ludo a continué à tourner en rond et a commencé à carburer à l’héro. Pour arrêter les frais et se refaire une santé, il s’est engagé dans les paras. Quand il en est revenu tout secoué, il s’est remis dedans de plus belle et s’est fait plomber en deux coups les gros. Il est resté au 6e étage de la tour, chez ses parents, à prendre ses médocs en écoutant les 4-Skins dans sa chambre qui donne sur le square où on allait bédaver.
Silence radio pendant vingt-sept ans, et puis il m’est retombé dessus le Ludo, un soir de février 2012. Il m’avait retrouvé par Internet, suivait quelque peu mes pérégrinations scribouillardes depuis la sortie de La Petite Maison et c’est comme ça qu’il a déboulé au milieu d’une conférence chantée sur les apaches qu’on donnait avec le beau Valmy et William, le grand Goliard, dans un troquet du XIe arrondissement.
Je n’ai pas retapissé tout de suite ce type aux bajoues de hamster qui flottait dans un perfecto et un vieux treillis qui m’étaient pourtant bien familiers, il m’a fallu également un petit moment avant d’entraver son étrange façon de jaspiner et donc de comprendre que s’il était parvenu pendant toutes ces années à vivre et à bosser avec le virus, le crabe lui était finalement tombé sur la gorge et la langue depuis un peu plus d’un an. On lui avait coupé une partie de la menteuse, peine perdue, les métastases continuaient leur sale boulot, c’était cuit. Les toubibs avaient renoncé à essayer quoi que ce soit et lui donnaient quatre à six mois. Ludo, toujours aussi sec, me balançait tout ça sans ciller. Il a enchaîné sur la grande misère des hostos, comment on refusait de le garder même au plus mal, lui qui avait toujours refusé une allocation d’adulte handicapé à laquelle il pouvait prétendre, lui qui n’avait jamais voulu cesser de taffer. Il lui fallait prendre sa caisse pour subir ses chimios, les opérations et tout le reste, il en gardait une sacrée dent contre Sarko. Il m’a également donné des nouvelles de toute la raïa de notre joli coin de banlieue, une hécatombe, évidemment…
Il ne connaissait plus personne au centre commercial, les bourrins tous canés, plus de plan, finie la belle époque des petites cuillères trouées et des chiottes fermées à clef dans les deux pauvres rades des Sept-Mares. Plus en état d’aller pécho en terre inconnue et sachant que je bossais avec des toxicos, il m’a demandé si je pouvais lui faire quelques courses, au point où il en était, une dernière fiesta à la rabla, il estimait que ça pouvait pas lui faire de mal. J’aurais bien voulu l’aider, j’aurais pu, mais je le voyais venir. S’il en profitait pour faire le grand saut, j’aurais été incapable d’assumer. Je lui ai dit, il n’a pas insisté. On s’est promis de se revoir, on a échangé par la suite quelques SMS, et moi, beau marle, pris par le taf, j’ai pas trop voulu voir le temps passer.

Un soir de juin, Ludo m’a appelé, il était en route pour Montreuil puisque j’avais pas été foutu de pousser jusqu’à La Verrière depuis nos retrouvailles. Il m’a embarqué dans sa caisse devant le siège de la Cégett, l’autoradio passait Too much too young des Specials. Cachectique, les cheveux blanchis, la peau jaune et parcheminée, mais toujours aussi droit dans ses Docs basses, il pestait contre les embouteillages du périph qui lui avaient fait perdre deux heures. Il a pris des nouvelles de mes gosses, m’a assuré que j’avais de la chance, que les moutards c’était bien la plus belle chose au monde. Je savais pas trop comment répondre, je me voyais mal enchaîner par un « tu m’étonnes ! et toi comment ça va ? », alors je lui ai demandé combien de temps il lui restait. « Un mois, un mois et demi », qu’il m’a répondu tranquillement, « je pense pas que je verrai le mois d’août ». Je l’ai emmené au Mange-Disque, un bar à gueules un peu lookées, que ça lui rappelle nos vertes années. L’assistance a un peu flippé à son apparition, c’était palpable, mais personne n’a rien dit. On a fait un baby, pour une fois je lui ai mis une tôle, il a fumé deux lattes de Goldo, essayé de boire une bière à la paille et on a mis les bouts. Ça m’emmerdait de le laisser rentrer seul, je lui ai proposé de pager chez moi. Il a décliné l’invitation, ses nuits n’étaient pas faciles, il ne voulait pas me faire subir ça. Il est reparti dans sa petite auto en écoutant The Selecter.
Deux semaines plus tard, un message de sa compagne m’annonçait que Ludo avait été admis en soins palliatifs à La Verrière. J’ai pris mon jeudi, mis un Fred Perry, je suis passé chez le coiffeur et j’ai débarqué là-bas. La ville nouvelle n’avait pas trop changé, un peu moins crade peut-être, avec des arbres, des haies qui avaient eu le temps de pousser entre les immeubles et d’innombrables ronds-points à la con, comme partout. L’unité de soins palliatifs se trouvait à une centaine de mètres du tunnel de la gare, où on avait graffité un énorme « PROUT CHATTE BITE POIL » deux décennies et demie plus tôt, le soir où on avait trouvé un pot de peinture marron dans la rue.
Ludo était au paddock, ce qui restait de sa langue avait monstrueusement regonflé, elle lui sortait de la bouche, il avait bien du mal à tchatcher et moi à le suivre. Histoire d’ambiancer un brin, j’ai passé en revue notre album à conneries, la fois où en chahutant bourrés, Titi lui avait fait traverser la vitrine d’un magasin de lingerie, comment qu’on s’était lâchement carapatés, hilares, en l’abandonnant le cul par terre au milieu des éclats de verre, des mannequins renversés, des slips et des soutifs, ou comment il avait escaladé, une nuit sous trip, la façade de l’immeuble de l’ami Bacuet pour lui chiner par la fenêtre deux bouteilles de Pineau à ses vieux, ou encore nos soirées chez Manu à bédaver comme des déments… Pas grand-chose, nos 18 ans stupides, mais il n’avait rien oublié de ces deux années de n’importe quoi, finalement plus intenses que ce qui avait suivi.
À mater les tofs sur sa table de chevet, je me gourais bien qu’hormis sa douce, ses parents et son chien, il n’y avait pas eu grand monde depuis et que, rythmée par le taf, les soins médicaux, quelques voyages en Bretagne, sa vie n’avait peut-être pas été des plus trépidantes…
Il a voulu faire un tour dans le parc, ça a pris trois quarts d’heure aux infirmières pour l’installer délicatement dans un fauteuil roulant. Dehors, il faisait atrocement beau, une gentille petite brise titillait les massifs de roses disséminés sur une pelouse impeccablement tondue. J’avais égrené tous nos pauvres souvenirs, je calais un peu, alors j’ai demandé à Ludo s’il avait mal. Il m’a répondu qu’à donf de morph comme il était, il ne sentait absolument rien, à part le souffle du vent sur sa tronche et ses guibolles. On n’a plus rien dit, on restait là comme des cons, lui dans son fauteuil, moi sur mon banc.
Sa copine est arrivée à point nommé, j’en ai profité pour lever le camp. Quand j’ai claqué la bise à Ludo, j’ai piteusement ajouté « à la semaine prochaine ». Il a rien dit mais m’a balancé un coup de châsse furibard, du genre « te fous pas de ma gueule ». Trois jours plus tard, c’était plié, toilette mortuaire minimale, pas de levée de corps, cric crac fissa dans la boîte. En France, c’est encore aujourd’hui le tarif pour les malades HIV, on sait jamais…
C’est à l’église que ça m’est revenu, en écoutant vaguement le prêtre demander au Seigneur d’accueillir un ancien parachutiste, passionné d’électronique, amoureux de la nature et des petits oiseaux. À mon arrivée dans sa chambre, Ludo matait un épisode de Julie Lescaut à la téloche. La dame interrogeait un suspect basané. « Enculés, avait maugréé Ludo, c’est des racistes, ils le soupçonnent parce que c’est un Arabe. »
Ludo était peut-être injuste pour madame Lescaut qui ne cherchait certainement qu’à faire triompher le bien, la justice et la loi républicaine, mais en tout cas, sa réaction détonnait bigrement avec les rances diatribes dont il nous accablait parfois du temps de sa jeunesse qui n’emmerdait pas le Front national. Difficile d’évaluer la part de la morphine et celle des vicissitudes de cette chienne de vie dans cette détestation du racisme. Ce qui en revanche était clair, c’est que le crabe l’avait peut-être emporté, mais pas la connerie ordinaire.

Thierry Pelletier, Les Rois du rock, éd. Libertalia



vendredi 26 avril 2019

D'après une histoire vraie

Dieu dit à Adam : J'ai une bonne et une mauvaise nouvelle. La bonne, c'est que je viens de te doter de deux nouveaux organes : un pénis et un cerveau. La mauvaise nouvelle, c'est que tu ne pourras jamais les utiliser en même temps.

dimanche 25 novembre 2018

Sursis


Pas un jour, ces temps-ci, sans agitation, paroles, colères, enthousiasmes, gestes inutiles, excès en tout genre. Comme si nous devions nous prouver en permanence que nous sommes encore en vie.


mardi 28 novembre 2017

N'en faites pas une histoire



Saul Leiter



Non, pas du tout. Moi, je ne vais plus aux enterrements. C'est comme ça. J'avais une grand-mère, la mère de ma mère, dans le Nord, que j'aimais beaucoup. Lorsqu'elle a commencé à vieillir, à devenir dépendante, elle a décidé de vendre sa maison. Moi, ça m'allait, puisque j'ai hérité. Elle est partie d'elle-même dans un institut spécialisé. Au départ, j'allais la voir tous les quinze jours. Et puis, elle se sentait de plus en plus faible, était consciente que sa santé se dégradait rapidement, alors, elle a demandé qu'on arrête les visites, plus personne ne devait la voir dans cet état. Elle avait tout préparé, signé un document pour léguer son corps à la science. Prenez les organes que vous pensez être utiles. Le corps, gardez-le pour les salles de la fac de médecine. Je ne l'ai jamais revue. Et il n'y a pas eu d'enterrement, aucune cérémonie. Ça n'a rien de macabre. La mort, on en fait tout un plat. Moi, quand j'étais étudiante en médecine, ce que je préférais, c'était disséquer les macchabées. J'adorais ça ! Je me battais pour être aux premières loges. Et pour ma mère, ça s'est passé un peu de la même manière. Elle a demandé à une entreprise de s'occuper de faire le tri de ses organes. Le jour de l'incinération, il avait neigé depuis trois jours. L'organisme a appelé en disant qu'ils ne pouvaient pas venir, la circulation était impossible. J'ai prévenu tous les invités et on a devancé la réception à la maison, c'était un peu improvisé, mais très sympa. Deux jours après, j'avais déjà repris le travail, ils ont appelé pour dire que c'était bon, ils étaient prêts, les routes étaient dégagées, ils s'apprêtaient à récupérer le corps. Oh, c'est trop tard. Nous, on a déjà fait notre petite sauterie, les invités ne vont pas revenir. Allez chercher le corps, mais faites ça où vous voulez, moi, je ne m'en occupe plus. J'ai même eu une remise sur la facture, car les choses étaient simplifiées. Tu vois, je ne suis pas allée à l'enterrement de ma mère, alors celui des autres... Et personne ne viendra pour le mien. Moi aussi, j'ai tout préparé. La dissection, c'est une étape importante dans la formation d'un futur médecin. La mort, ce n'est rien. On est là, et puis après, on ne l'est plus. On ne sait pas où l'on va. Pas de quoi en faire une histoire, crois-moi.

samedi 10 juin 2017

Radiation créative


Frank Horvat via Undr


Il existe 
9 192 631 770 
manières de mourir
correspondant
à une seconde de vie
c'est-à-dire à un virgule un cent millième
de jour sidéral.
Toutes les recherches menées jusqu'à présent
confirment également
que ces 9 192 631 770 manières
sont parfaitement identiques.

Dans le cas bien sûr
où vous auriez été vivant.


Patrik Ourednik, Le Silence aussi,
trad. Benoît Meunier, éd. Allia

dimanche 20 novembre 2016

Les guetteurs


Le Temps, ce grand maquereau, ne fait de cadeau qu'à ceux dont il n'a rien à craindre pour insuffisance d'imagination ; avec eux, ces menues faveurs ne tirent pas à conséquence. Mais, parfois, lorsqu'il s'engourdit dans la perfection de son cercle, présent et absent en chaque chose, nous les agiles, les guetteurs nous profitons de l'occasion. Un éclair. Juste avant qu'il ne s'éveille, en rogne, et ne se remette au labeur à grands coups de faux. Cela fait une paye que nous nous bagarrons lui et moi – sans doute depuis la mort de Germaine – et je l'ai feinté à plusieurs reprises.
André Hardellet, Lourdes, lentes…, Pauvert 1969, Gallimard 1992

jeudi 18 février 2016

La chansonnette

Je vais m'enfermer, m'installer sur la couchette et pousser la chansonnette, en attendant l'arrivée des Barbares.  
Contrairement à Dino, je ne porte pas d'étoile, ne serai pas armé et n'ai pas cessé de boire. 


mercredi 26 novembre 2014

Tant qu'on a la santé

L'été dernier, pour un papier, je me suis entretenu avec quelques cinéastes. Certains que je connaissais, d'autres que je voyais pour la première fois. L'un d'eux m'intriguait depuis des années. Je me souviens avoir été marqué par un de ses courts métrages datant de l'époque de ma cinéphilie débutante et hésitante. Il y a donc plus de vingt ans. J'avais suivi sa carrière avec plus ou moins d'intérêt ne comprenant pas bien certains choix de sujets ou de productions. Et puis, l'an dernier, j'ai été sidéré par son film, l'un des plus beaux de ces derniers temps. J'aimais tout là-dedans. La lumière, les acteurs, les personnages, le propos, la mise en scène, la modestie et la grandeur. Un ami commun m'avait filé ses coordonnées et l'invitation fut immédiatement acceptée.

jeudi 13 novembre 2014

Canicule démocratique

C'était l'été de la canicule. En partant en vacances, nous ne savions pas combien notre vie allait changer. Nous avions pris le train pour Madrid, comme bien souvent. Mais cette fois, au lieu d'aller dans la famille de mon père, nous nous sommes retrouvés dans un village à une trentaine de kilomètres de la capitale. Des amis de mes parents s'étaient installés depuis peu dans cette région. Quelques années auparavant, nous avions failli partir avec eux en Australie. Miguel voulait tenter sa chance dans ce pays en plein essor. Il avait convaincu mon père de le suivre. Les passeports étaient faits, les visas obtenus, mais au dernier moment, ma mère s'y était opposée. 
En 1976, Miguel, dit El Málaga, était revenu en Europe et avait ouvert un atelier de menuiserie à Ajalvir. Les gamins qui avaient appris l'anglais après le français devaient maintenant parler castillan toute la journée. A peine quelques jours après notre arrivée, Miguel a persuadé mon père que la vie était ailleurs qu'à Paris. Qu'il était temps de rentrer au pays. Le vieux Caudillo était mort et la société espagnole ne demandait qu'à exploser. On ne parlait pas encore de Movida. Dans le village voisin, un bar-resto, fermé depuis peu, était à louer. Miguel et mon père n'ont eu aucun mal à convaincre le vieux proprio, dit el Trapero (le chiffonier). Ma mère, un peu moins. Elle voyait venir l'embrouille. Un alcoolique, fils d'alcoolique, reprenant un estaminet de village, ça ne sentait pas bon. Elle avait raison.
Dans le bar, il y avait un flipper et un baby-foot. Et un jukebox, un truc que les moins de 20 ans ne peuvent pas connaître. Et dans cette machine, ce 45 tours. Les Stones, ma mère n'aimait pas que j'écoute ça. Des drogués infréquentables. Les Beatles, à la rigueur, mais les Stones… Evidemment, on écoutait ce disque en boucle. 



En découvrant ce clip aujourd'hui, je retrouve les senteurs de l'époque, notre torpeur face à un monde nouveau et ringard à nos yeux d'enfants, la folie qui flottait dans l'air à la veille des premières élections démocratiques depuis plus de 40 ans. On se faisait traiter de franchutes. Et il faudrait que je remette la main dessus, mais cette coupe de cheveux de Jagger, je crois qu'il existe une photo sur laquelle ma sœur a la même…
On allait au lycée français de Madrid. Un bus nous y emmenait vers 6h00 du matin, endormis. On prenait un petit-déjeuner dans un café de la Plaza Castilla avant de filer en cours. Ça coûtait un bras. Et comme l'avait prévu ma mère, le peu de fric ramassé était liquidé par mon père. On a dû arrêter notre scolarité peu après l'hiver. Ma mère a tenu tout juste un an à ce rythme, avant de tomber malade. Elle a failli y passer. On a repris le train pour Paris le jour de la mort d'Elvis. Elle a retrouvé son boulot de femme de ménage, et mon père, celui de maçon. Mon frère et moi, on a redoublé. Et ici, on se faisait traiter désormais d'espingouins. 
J'ai mis du temps avant de vraiment découvrir la très riche discographie de ces Anglais infréquentables – ma mère était devenue trop respectable après avoir frôlé la mort.

mardi 21 octobre 2014

Rions un peu en attendant la mort

L'autre jour, j'entends à la radio un jeune philosophe insister sur l'importance d'une "éthique du tsoin-tsoin". Amusé, je prête attention à son propos. En réalité, il parle du "soin de soi". Petite déception. Mais, finalement, entre le soin de soi et le tsoin-tsoin, quelle différence ?


mercredi 15 octobre 2014

Ma vie sexuelle (Comment je me suis emmerdé)


En attendant le métro, distrait par les panneaux publicitaires du quai d'en face qui promettaient l'adoption pour tous, j'ai été surpris par les cris d'une femme. J'ai effectué un léger panoramique et observé un moment cette femme qui haranguait un homme marchant devant elle. Etait-ce son mec ? Ou engueulait-elle simplement le type pour une raison ou pour une autre ? Deux hypothèses après tout pas du tout incompatibles. Le type avait bien quatre-cinq mètres d'avance. La trotteuse-raleuse ne marchait que d'un pied. Le gauche. Le droit était juste ramené régulièrement à hauteur du premier qu'elle balançait alors devant. Le type a ralenti sans s'arrêter. Etait-elle malade ou faisaient-ils tous deux partie des nombreuses personnes SDF qui squattent la station ? Ils ont traversé tout le quai pour regagner la sortie.