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lundi 30 juin 2025

Comme ça

Steve McCurry

 

 

ainsi je finirai comme ça
à me sentir tout doucement vieillard
une fleur un poème sur les lèvres
à continuer de bricoler encore
la pollution de l'air et ainsi de suite

ainsi je finirai comme ça
un vieillard propre
comme notre chien qui ne pouvait plus
faire ses besoins à l'intérieur et a fini
sourd comme un pot et ainsi de suite

ainsi je finirai comme ça
à raconter d'une voix rauque
à mon petit-fils le bon vieux temps
la révolution que nous voulions alors
la république soviétique des flandres et ainsi de suite

ainsi je finirai comme ça
à m'enquérir de mes lunettes
et à chercher ma canne
pour m'appuyer dessus et ainsi de suite


Louis Paul Boon, Le cauchemar de l'an deux mille, 
trad. P. Franck, éd. Angle mort, 2023

lundi 7 février 2022

Voilà l'époque où l'on vivait


A quelques semaines du rituel quinquennal démontrant sans conteste que la France est une grande démocratie, en pleine puante campagne, paraît au Diable Vauvert un petit livre rouge fort instructif sur le fonctionnement de nos élites. Il est signé par l'avocat Juan Branco et, malgré le format réduit de l'ouvrage et son prix léger (7€), son titre sans équivoque en dit long : Treize pillards, Petit précis de la Macronie. Extraits du premier chapitre, consacré à l'ancien Premier ministre et maire du Havre et ancien d'Areva et président du mouvement par lui récemment créé, Horizons

(…) Après quelques années de progression, voyant sa carrière freinée suite à la malheureuse affaire de corruption qui allait toucher son parrain, Alain Juppé, il se proposait à son tour et en attendant de faire de l'argent. Enfin, mesurons. Nous disons « faire », mais nous devrions plutôt dire prélever, tant la construction semble en de telles mains impossible. Sans talent, dénué d'une quelconque expertise ou expérience professionnelle, il profitera de ses quelques semaines passées à conseiller le très cher Alain Juppé, nommé au ministère de l'Environnement après avoir été reconnu coupable de quelques menues affaires que la pudeur nous exige de ne pas détailler, pour s'autonommer dans l'une de ces anciennes entreprises d'État où les limites concernant la rémunération manquent de s'appliquer. 
C'est ainsi que notre cher Édouard, 37 ans, se trouva propulsé directeur des relations institutionnelles auprès d'Areva au moment où l'entreprise faisait disparaître 4 milliards d'euros de fonds publics dans le cadre d'une affaire de corruption qui l'amènerait, quelque temps plus tard, à faire faillite, licencier plusieurs milliers d'employés et faire monter la facture d'électricité de l'ensemble des Français. Quelle y fut sa fonction ? Comme tout directeur du lobbying : couvrir la pourriture que d'autres semblables engrangeaient, jouer le rôle d'engrenage qu'un jour un autre pour lui jouerait. Engraisser pour s'engraisser, sans ne jamais travailler. A-t-on depuis sérieusement enquêté sur la disparition de ces sommes folles, dont il est acquis à ce stade qu'elles servirent à financer des hommes politiques – Patrick Balkany en bénéficia à la modeste hauteur de 4 à 8 millions d'euros – et étrangers ? Non. Édouard Philippe aura-t-il jamais été interrogé à ce sujet ? Non. Comme il n'aura jamais été interrogé au sujet de l'attribution de millions d'euros de subventions à Sciences Po Paris, menée au titre de ses fonctions de maire adjoint du Havre, suite au recrutement de sa femme par l'institution. Comme il n'aura jamais été interrogé sur l'utilisation des moyens de la mairie pour financer les sommets que Jacques Attali, sur ses terres, organiserait, en échange de services politiques bien sentis. Comme il n'aura jamais été interrogé au sujet de son pantouflage – c'est-à-dire sa prostitution – au sein d'un cabinet d'avocats anglosaxon après avoir intégré le Conseil d'État, cabinet aux rémunérations extravagantes d'où il aiderait des entreprises étrangères à gagner des contentieux contre l'État, c'est-à-dire contre nous, Français, qui l'avions rémunéré pour étudier puis lui avions donné, au sein dudit Conseil, la charge de juger au nom du peuple français des affaires dans lesquelles d'autres puissances il finirait par conseiller. 
Édouard Philippe n'aura pas plus été interrogé, en quatre ans de mandat, une fois Premier ministre nommé, sur son rôle dans l'élaboration, l'adoption et l'exécution des violences politiques qui blessèrent, entre 2018 et 2020, 2500 citoyens qui réclamaient égalité et dignité et surtout, fin des pillages systématiques qu'ils étaient chargés de payer. Ni sur les 10 000 arrestations, ou encore les lycéens agenouillés par un fragment avarié des forces de l'ordre mises au service de ses intérêts, qui intervinrent pendant la période mentionnée, afin d'assurer que personne ne vînt remettre en cause le système auquel il participait. Ni sur les instructions données par son gouvernement auxdits gendarmes et policiers pour taper, éborgner, mutiler jusqu'à ce que la peur les amène à se défaire et s'écraser. 
(…) Ce Premier ministre sur lequel personne n'a enquêté avant qu'il ne soit nommé, aura-t-il été interrogé davantage sur ses liens avec le CAC 40, avec les principaux bénéficiaires du CICE qui les gilets jaunes engendreraient, cette pérennisation des allégements de charges inventés par Jérôme Cahuzac et Emmanuel Macron, qui retirèrent chaque année 20 milliards d'euros de ressources à l'État pour nourrir ce que le petit Paris avait de plus avarié ? Sur ses relations intimes, par exemple, avec le PDG de Carrefour - le fondé de pouvoir de Bernard Arnault, qui lui-même était devenu le plus proche ami du Président après que Brigitte Macron eut enseigné le français à ses enfants dans une école privée où la mère du ministre de l'Économie, Bruno Le Maire, exerçait ; Bruno Le Maire qui, de concert avec M. Macron et M. Philippe, annihilerait un peu plus encore l'école publique, dont ils avaient été à tout instant préservés, lors des cinq ans qui les vit à nos destinées présider –, Alexandre Bompard donc, qui, alors que cette mesure se préparait, invitait régulièrement son « copain » à dîner dans son appartement parisien aux côtés du gotha et de sa femme, Charlotte, par Édouard Philippe recrutée afin de s'assurer qu'ainsi leurs intérêts à tous seraient protégés, en une orgie concupiscente d'intérêts mêlés aux plus fins mets servis par des domestiques que nous rémunérions, au moment où les agriculteurs étaient obligés d'envahir les Champs-Élysées pour faire entendre leur voix et demander à ce qu'on les épargnât, à ce qu'une juste rémunération pour lesdits mets leur fût accordée, sans qu'une quelconque considération ne leur soit accordée ? 800 millions d'euros d'allégements fiscaux et le recrutement d'une femme quelque peu désœuvrée par un Premier ministre pouvaient, lors d'un dîner où les blagues sur leurs cousins prolos fusaient, être débloqués, tandis que des milliers de tracteurs, en vain, sur les Champs défilaient. Voilà l'époque où l'on vivait (…)

 

dimanche 26 avril 2020

Et toi, comment tu vois tout ça ?


Qu'est-ce que tu veux savoir ? Je fais comme les autres. Je lis, je regarde, m'écœure, m'étourdis, tout se fond, se confond, se confine, et j'oublie… 100 milliards d'évasion fiscale, suppression de l'ISF, appel aux dons pour l'hôpital public, achat de grenades et LBD pour les 4 prochaines années, commande de 650 drones de surveillance, plus de 900 000 PV à 135 euros de moyenne, une dizaine de milliards – argent magique – injectés dans des entreprises privées – les mêmes qui demanderont à leurs employés de renoncer à leurs congés et à travailler plus pour le même salaire –, 10 millions de personnes officiellement sur le carreau, des familles entières dépendantes de la distribution de repas gratuite, l'Après confié à LVMH (masques, tests…), vieille dame cardiaque à l'amende, quartiers sans cesse patrouillés, les fameuses violences qui n'existent pas, le con qui s'indigne de l'indignité générale, comment tout garder en tête sans noter, archiver, pour plus tard, en vrac…
Tiens, ici, un homme balayé par un policier sur un trottoir, puis frappé par son collègue à l'aide de la musolière du berger allemand qui les accompagne mais n'a pas obtempéré à leurs ordres. L'homme était, a-t-on appris, un dangereux évadé d'un hôpital psychiatrique, certainement, selon la police, armé. Mais, malheureux, retourne à l'asile, la folie de ce monde est encore plus ravageuse – et bien plus institutionnalisée !



Ici, ce coup de gueule, comme on dit tartement, d'une infirmière refusant l'aumône promise – une prime de 500 euros – pour laquelle elle suggère un meilleur usage… Merci à David Dufresne d'avoir fait le passeur – dont on ne louera jamais assez le travail autour des violences policières, et les Corona Chroniques…


Un service public progressivement démantelé depuis des années, une santé aux mains de lobbies de l'industrie pharmaceutique – les mêmes bien entendu qui financent en grande partie l'OMS. Des hôpitaux au sein desquels le tri a été fait parmi les patients…
Un gouvernement non pas complètement dépassé, comme il accepte enfin de le laisser entendre, mais entièrement vendu au système, dont il n'est que le gestionnaire du moment… Et ce déconfinement improvisé, annoncé les yeux dans le prompteur, maquillé comme une voiture volée, alors que le Déconseil scientifique, régulièrement consulté par nos irresponsables, nous dit-on, recommande le contraire : « Le risque de transmission est important dans les lieux de regroupement massif que sont les écoles et les universités avec des mesures barrière particulièrement difficiles à mettre en œuvre chez les plus jeunes. En conséquence, le Conseil scientifique propose de maintenir les crèches, les écoles, les collèges, les lycées et les universités fermés jusqu’au mois de septembre. » (extrait de l'avis n°6 du Conseil scientifique, en date du 20 avril)
Un Après, que nombre d'entre nous avons délibérément, naturellement, virtuellement, contribué à créer, confié aux GAFA – à qui a déjà été attribuée la police de la toile –, sera sans nul doute bien plus féroce que celui que nous avons quitté ici mi-mars. L'application bluetooth de contact tracing, comme on dit dans le monde de demain, peut faire froid dans la poche, si ce n'est aujourd'hui, demain, lors d'une des futures crises, les dispositifs de surveillance survivant toujours aux urgences qui les ont enfantés…
Alors, tu vois, je promène le chien, à l'aube, histoire de regarder d'autres écrans, d'autres murs, éviter les joggers, lire ces belles déclarations, de celles qui semblent tourner sur les réseaux et auxquelles adhèrent sans mal les bobonnes consciences, celles qui applaudissent aux balcons, et qui, toutes, ou presque, ont cru au sauveur jupitérien, et ne se sont guère ému il y a quelques mois lorsque ces mêmes soignants étaient gazés et tabassés par les Castagnettes boys…


Une saturation certaine, overdose virtuelle, cynisme généralisé que j'essaie de fuir comme je le peux, c'est-à-dire mal, en apesanteur et sans peur, mais sans illusions ni devant l'annoncée révolution ni toute autre mobilisation – pour construire quoi ? –, la seule certitude ces jours plus que sombres qui nous attendent.
Et toi, comment tu vois tout ça ?



mercredi 8 novembre 2017

Espoir déçu


Lola Álvarez Bravo via la hoja de arena

A Ayzbach, une femme a été battue à mort par son mari, parce que, dans l'incendie de leur maison, elle avait sauvé, en plus d'elle-même, l'un de ses deux enfants, mais à son avis à lui, pas le bon. Elle n'avait pas sauvé le fils de huit ans, pour lequel il avait de grands projets, mais la fille, que l'homme n'aimait pas. Quand, au tribunal cantonnal de Wels, on a demandé à l'homme quels projets il faisait pour son fils, qui a été carbonisé dans l'incendie, l'homme a répondu qu'il voulait en faire un anarchiste et un massacreur qui aurait détruit la dictature, et donc l'Etat.

Thomas Bernhard, L'Imitateur, trad. Jean-Claude Hémery

vendredi 7 avril 2017

Salut d'amour



Mario Cattaneo via Flash of god

A tout animal qui mange ou tire sur sa propre espèce
A chaque chasseur en 4×4 avec fusil à lunette monté à l’arrière
A chaque tireur d’élite ou ninja de forces spéciales
A chaque redneek botté avec pitbull et fusil à canon scié
A chaque membre des forces de l’ordre avec chiens dressés pour traquer et tuer
A chaque flic ou indic en civil ou agent secret avec holster rempli de mort
A chaque serviteur du peuple tirant sur le peuple ou visant un malfaiteur en fuite pour tuer
A chaque garde civil de tout pays gardien des citoyens avec menottes et carabines
A chaque garde-frontière devant n’importe quel Check Point Charley de n’importe quel côté de n’importe quel Mur de Berlin de Bamboo ou Totilla Curtain
A chaque motard CRS d’élite patrouille fédérale en pantalon de cheval fait sur mesure casque en plastique cravate lacet
A chaque voiture de patrouille avec fusil à pompe sirènes hurlantes chaque blindé anti-émeute avec lance-à-eau et matraques prêtes à servir
A tout pilote d’élite avec missile laser et napalm plein les ailes
A chaque commandant au sol donnant la bénédiction aux bombardiers qui décollent
A n’importe quel Département d’Etat de n’importe quelle superpuissance marchande d’armes vendant aux deux côtés de n’importe quel conflit à la fois
A n’importe quel nationaliste extrêmiste de quelque nation que ce soit dans n’importe quel monde tiers est ouest nord sud
Qui tue pour sa nation chérie
A n’importe quel prophète poète enflammé armé de fusils de symboles ou de rhétorique
A chaque propagateur de la foi et de la raison de la lumière spirituelle par la force des armes
A chaque instrument attitré de la légitime puissance publique de n’importe quel pouvoir d’état
A tous et à chacun qui tuent tuent tuent encore et toujours au nom de la paix
Je lève – seul et unique salut possible ! – mon doigt majeur.



Lawrence Ferlinghetti, Poésie Art de l'insurrection,
éd. Maëlstrom, trad. Marianne Costa

mercredi 15 juin 2016

Refusons la tolérance !


« Est-ce que nous ne sommes pas en chair et en os au contraire, remuant des idées comme si c'était de la dynamite, libres de nous lever, de nous coucher, de piquer nos crises de rage, d'avoir nos crises de bonté, tout un programme de vie en somme? Seulement, j'ai beau me tâter, faire le tour de mes glandes, jauger la moyenne de mes complexes, reconnaître la part de ma volonté, il n'empêche  que l'essentiel de ma vie se décide en dehors de moi. Quel que soit le total de l'opération, je ne suis en fin de compte qu'un rapport de bureau rédigé dans un style impersonnel sur des fiches indestructibles manipulées par des machines objectives. Alors pourquoi voulez-vous que je juge Catherine quand c'est la situation qu'il faut juger? Quand seule la Cité est justiciable? Quels que nous soyons, Dominique, nous ne sommes plus que tolérés, et le mieux que nous puissions faire est de refuser cette tolérance. » Mais nous ne dévoilerons rien de plus : car il t'appartient à toi, lectrice, lecteur, de faire l'expérience déconcertante de ce roman. Sache juste que tu vas y trouver de l'oppression et de la surveillance orwellienne, des administrations et des bureaux kafkaïens, des VRP, des fonctionnaires, des employés, des instituts nationaux, des hiérarchies déresponsabilisantes, des (mauvaises) blagues, des situations chaplinesques, des tours de force narratifs, des raisonnements abscons, de la logique absurde, et un long cri dénonçant l'acharnement que met l'ordre établi à broyer le moi. L'émancipation encore et toujours. Malaquais n'a jamais lâché le morceau.

Extrait de la préface signée Sebastián Cortès pour la réédition (en vert, quelle idée !)
du roman de Jean Malaquais, Le Gaffeur (1953),
éditions de l'échappée, coll. lampe-tempête, Paris, 2016