Affichage des articles dont le libellé est Raymond Carver. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Raymond Carver. Afficher tous les articles

vendredi 16 mai 2025

A cause des larmes


Nils Jorgensen

 

 

- Le hasard, certainement...
- Tu veux dire que si le hasard n'existait pas on ne se serait pas revu ?
- J'ai rarement entendu pareille ânerie.
- Parce que le hasard n'existe pas ?
- Pas seulement.
- Alors quoi ?
- Oublions le hasard…
- … C'est toi qui as utilisé ce terme.
- Disons que c'est un concours de circonstances.
- Ce n'est pas la même chose ?
- Pas vraiment. Plusieurs facteurs, on va dire, ont été réunis…
- …Ont-ils sonné deux fois ?
- Pas toujours… Toujours est-il que si je n'avais pas raté le bus que j'étais censé prendre…
- Tu te déplaces en bus, désormais ?
- Le bus est un de ces facteurs.Il n'est pas préférable d'entrer dans tous les détails.
- Entendu, revenons à nos moutons.
- La question est : pourquoi ai-je voulu, aujourd'hui même, trouver ce livre et me rendre dans cette boutique ? La peur, certainement.
- La peur ?
- J'ai eu
peur qu'un jour, ce livre qui ne se trouve, selon mes sources et celles de la toile, que dans cette seule librairie, ne s'y trouve plus.
- Moi, j'appelle ça plutôt de la névrose…
- Comme tu voudras. Ne perdons pas le fil. Car si nous allons plus loin, on pourrait même se demander
pourquoi est-ce que je suis tombé, précisément aujourd'hui, sur cette info ? – la disponibilité de ce livre dans cette librairie en particulier.
- Oui, pourquoi ?
- Il n'y a pas de réponse, ça participe au concours.
- Quel concours ?
- Celui des circonstances. Dont nous parlons depuis 10 minutes. D'où cette soif. Tu veux bien commander une nouvelle tournée ?
- C'est quoi, ce livre ?
- Ça n'a aucune importance.
- …C'est le titre ?
- Non. Je voulais dire que le livre, quel que soit son titre, n'a aucune importance pour notre conversation. C'est l'un des facteurs, mais il y en a d'autres. En fait, le livre présent, comme tu le sais, dans une seule librairie, n'existait pas.
- Quoi ?!
- C'était un stock faux. Dû à la gestion de la base de données ? A celle des libraires
 ? Ils n'ont pas été foutus de remettre la main dessus ! Tous les employés de la boutique s'y sont pourtant employé. Bref, grâce à moi, ils savent désormais qu'ils n'ont pas en stock ce livre qu'ils ignoraient avoir, voire même dont ils ignoraient, pour certains, l'existence.
- Tout ça pour ça ? Un livre introuvable, que personne ne connaît, pas même des libraires professionnels…
- C'est une des circonstances du concours qui nous a permis de nous croiser. Le livre, les libraires incompétents, le stock faux, le bus raté, ma décision de regagner à pied la gare du RER, mon passage sous les fenêtres de ta boîte – je ne savais même pas que tu travaillais dans ce quartier –, ta sortie du bureau au même moment, et d'autres détails encore, que je préfère oublier…
- Le monde est complexe...
- Et ennuyeux.
- L'autre jour, j'ai entendu une émission sur le déclin cognitif. Avec l'âge. C'est irrémédiable.
- Qu'est-ce que
cette histoire vient faire ici ?
- J'y viens.
- Vite, s'il te plaît. J'ai perdu l'habitude des cafés, de la bière, du bruit, des autres…, j'ai la tête qui tourne...
- Justement. Plus on socialise,
plus le déclin se fait lentement. Surtout si notre socialisation est de qualité. Les gens comme toi qui aiment la solitude, qui s'y enferment, s'y complaisent, sont mal barrés : leur déclin cognitif est bien plus rapide.
- Si tu m'avais dit tout cela d'emblée, dès que nous nous sommes croisés, je ne me serais pas arrêté,
je serais illico allé chercher quelque compagnie de qualité, au lieu de replonger dans notre viduité habituelle. Tu sais, la solitude n'est pas un problème que l'on peut régler seul. Ni même à deux.
- A plusieurs, il serait résolu, le problème ?
- Je ne sais pas. Je pense qu'à partir d'un certain âge, ça se corse. Les gens disparaissent, sous une forme ou une autre. On s'isole naturellement. Le déclin cognif, personne n'y échappe.
Toi, par exemple, as-tu l'impression d'être aussi stupide que quand tu étais jeune ? Tu t'es amélioré ? Ça stagne ou c'est pareil ?
- Aucune idée. Je ne me suis jamais posé la question. Et toi ?
- J'ai l'impression permanente d'être particulièrement stupide, mais que ce n'était pas mieux avant. Peut-être existait-il alors une certaine légèreté qui me permettait de ne pas en être conscient. Quoi que… C'est drôle, ces dernières deux nuits, j'ai rêvé de mon premier amour. Je veux dire, la fille avec qui, comment dire ?…
- …Avec qui tu as baisé pour la première fois ?
- Je cherchais une formule correspondant davantage à ma bêtise de l'époque. Mais ça revient au même.
- Vous faisiez quoi ?
-
Je ne m'en souviens plus exactement. Nous nous retrouvions 30 ans plus tard. En réalité, 40, mais en songe, j'avais dix ans de moins. Je crois me souvenir que, malgré notre plaisir de nous revoir, nous nous apercevions que nous n'avions rien à faire ensemble et que les regrets n'avaient pas lieu d'être.
- Tu analyses ça comment ?
- A cause des larmes. Avec l'âge…
- Quelles larmes ?
- Tu vas rire : le jour du premier rêve, j'ai entendu, par hasard, ou par un concours de circonstances, la chanson d'Aznavour, La Bohème. Le réfugié suisse ne figure pas dans mon panthéon de la chanson française, comme on dit. Et cette chanson, je l'ai entendue 185 fois. Mais, va savoir pourquoi, ce jour-là, lorsque ce pauvre Charles chante La bohème, ça voulait dire on a vingt ans, et surtout Quand au hasard des jours/Je m'en vais faire un tour/A mon ancienne adresse/Je ne reconnais plus/Ni les murs ni les rues/Qui ont vu ma jeunesse… Les larmes prennent soudain d'assaut mes yeux. J'ai repensé à cette photo, à des gamins l'air ahuri et bienheureux croisés dans la journée, à un poème de Raymond Carver, à un autre de Johannes Kühn, à ce que nous étions, dont j'ai parfois honte et bête nostalgie. Pardon, j'ai trop bu. Je n'en ai plus l'habitude. Tout ça à cause d'un bouquin…
- Un bouquin dont on ne saura rien…
- Une connerie.
- Allez, je tente. Au hasard : de la poésie…

 

vendredi 29 novembre 2024

L'heure de sa mort

Mimmo Jodice

 

 

L'homme accepte la mort mais non l'heure de sa mort.
Mourir n'importe quand, sauf quand il faut que l'on meure !
cioran

 

 

un traitement lourd était exclu
son passage parmi nous prenait fin
nous avions eu cette chance
il nous faudrait choisir l'heure du départ
lui éviter trop de souffrance...

nous avions beau le savoir,
y penser
avoir le temps de nous y préparer...

et puis il avait laissé les paroles s'étrangler d'elles-mêmes
la voix voilée
les larmes déposées
il entendait dans leurs yeux 
nous ne sommes plus des enfants

comme à leur habitude, elles n'étaient pas arrivées
à l'heure prévue
et l'une
après l'autre
il aurait pu leur écrire
un texte

évoquer le choc muet de la mort
qui nous cisèle
quelque chose comme ça
aurait-ce été moins grotesque ?

ces derniers temps les mots lui échappaient
se résistaient à
l'alignement
n'avaient plus aucune justesse,
aussi fantomatiques que lui

le monde était plein de poèmes, 
disais-tu mon cher vieux ray
il y a déjà plus de quarante ans
aujourd'hui,
des vers circulaient sur des écrans, le métro,
remplissaient des étagères poussiéreuses
les bibliothèques désolées
personne n'y prêtait plus attention

qui avait encore besoin d'un nouveau poème ?

elles étaient venues voir la chienne
– une dernière fois ?
il s'était contenté en les attendant
d'écouter le disque quatre des complete columbia studio recordings
1965-68
du deuxième miles davis quintet
dégoté récemment sur le bon coin
en jonglant avec les deux plaques du four et les trois pizzas
surgelées
achetées à leur attention en sortant du travail

mais ces samedis soirs nerveux où il cuisinait
pour elles
les dimanches après-midis dvd
tous les trois serrés sur le canapé
cette époque-là aussi était morte.


charles brun, filles de kilimanjaro



samedi 20 janvier 2024

Notre besoin de consolation

Ruth Orkin

Il y eut un grand déballage.
Les mots volaient — pierres lancées contre les fenêtres.
Elle hurlait et hurlait encore, comme l’Ange du Jugement.

Puis le soleil surgit et le sillage d'un avion
parut dans le ciel matinal.
Dans le silence soudain, la petite chambre
s'emplit d'une étrange solitude, tandis qu’il lui séchait ses larmes.
Elle devint semblable à toutes les autres petites chambres de la Terre
où la lumière a du mal à pénétrer.

Des chambres où les gens hurlent et se blessent l'un l'autre.
Et ressentent après coup douleur, et solitude.
Incertitude. Le besoin de consolation.

 

Raymond Carver, in La vitesse foudroyante du passé,
trad. Emmanuel moses,
revue par J.P. Carasso et E. Solminihac,
Poésie, éd. de l'Olivier


samedi 16 décembre 2023

Quel mal y a-t-il à ça ?

Michael Ochs


 

Les gens mieux lotis que nous étaient à l’aise
Ils habitaient des maisons peintes avec W.C. et chasse d’eau
Avaient des voitures dont l’année et la marque étaient reconnaissables.
Moins bien lotis que nous, c’étaient de pauvres gens sans travail.
Leurs bagnoles bizarres étaient sur cales dans des cours poussiéreuses.
Les années passent, tout – et tout un chacun
 –
est remplacé. Mais une chose est restée vraie
 –
je n’ai jamais aimé le travail. Mon but a toujours été
de glander.
Je voyais ce que ça avait de méritoire.
J’aimais l’idée d’être assis dans un fauteuil
devant chez soi pendant des heures, sans rien faire d’autre que porter chapeau en buvant du Coca.
Quel mal y a-t-il à ça
 ?
On tire sur une cigarette de temps en temps.
On crache. On sculpte des trucs en bois avec un couteau.
Ça fait du tort à qui
 ? De temps à autre, on appelle les chiens
pour chasser le lapin. Essayez voir une fois.

De loin en loin saluer un gros môme blond comme moi
en disant, «
 Je te connais, non ? »
Et pas,
« Qu’est-ce qu’on fera de toi quand tu seras grand ? »



Raymond Carver, "Glander", in Poésie
(
La Vitesse foudroyante du passé),
trad. Jacqueline Huet, Jean-Pierre Carasso, Emmanuel Moses,
ed. de L'Olivier


mercredi 9 août 2023

Don

Hans Staub

 
Jour si heureux.
Le brouillard était tombé tôt, je travaillais au jardin.
Des colibris s’arrêtaient au-dessus de la fleur du chèvrefeuille.
Il n’y avait rien sur terre que j’aurais voulu posséder.
Je ne connaissais personne qui aurait valu d’être envié.
Le mal qui était advenu, je l’oubliais.
Je n’avais pas honte d’être celui que je suis.
Je ne sentais dans mon corps nulle douleur.

Czesław Milosz, «Don»,
in Où le soleil se lève et où il se couche,
trad. Josef Kwaverko, Robert Mélénçon
mis en exergue par Raymond Carver, in Jusqu'à la cascade

jeudi 18 mars 2021

Musique !

Bill Brandt

en l'attendant à deux pas de son hôtel
je recopiais dans un cahier le poème sur
franz liszt tiré du recueil de l'incertain
le musicien avait joué la fille de l'air
avec une comtesse auteur de romans
au grand dam des membres de la bonne société
qui s'en lavèrent les mains
de lui et de sa putain-comtesse-romancière
liszt lui fit trois gosses avant
de s'éclipser avec une autre comtesse du nom de wittgenstein
rien à voir avec l'ami de bernhard
il me semble
le poème évoque enfin la fille de liszt mariée à un chef d'orchestre et tombant dans les bras de wagner à bayreuth
lisa
ferme immédiatement mon livre
se fout de mes lectures et se jette sur mes lèvres
ça gueule le mauvais alcool le tabac et la coke
plein le nez
je la repousse doucement sur la chaise d'en face
c'est pas ce qui calme lisa
qui boit dans mon verre de morgon
me supplie de monter dans sa chambre 
tirer un coup vite fait
entre vieux copains
j'ai beaucoup aimé cette fille du temps que j'entendais
baigner dans la langue maternelle la vulgarité et la folie
je ne me souviens pas l'avoir désirée
je veux juste que tu me bouffes la chatte
ce soir
dit-elle
ça ne te prendra pas beaucoup de temps
dans une heure promis
tu retrouves ta poésie
j'avale une dernière gorgée en songeant à cette femme magnifique perdue et mariée
tout juste rencontrée et à cosima 
au musicien et son poing levé devant
la bonne société
musique ! musique !

 

charles brun, avant, c'était quand ?



jeudi 4 mars 2021

En souvenir des jours lointains


 

Lou Stoumen

 

attablé dans l'ombre de la salle sans âge
il était penché sur un livre posé devant
un verre d'alcool blanc
sans doute ce volume des éditions
l'incertain
avalé il y a des années dans une autre vie
il a passé une main sur la tête massant longuement son crâne dégarni
en souvenir des jours lointains à yakima
reste charnel des amours mortes
la feuille de doutes pliée en quatre au fond de la poche
en attente de reconversion
coeur moelleux et esprit brumeux
je me demandais au comptoir de la solitude
entre chaque petite gorgée de bière
combien ils étaient aujourd'hui
ces oubliés consolés par
la traduction
des vers ultimes de raymond carver


Charles Brun, c'était pas mieux avant

mercredi 4 novembre 2020

C'est bon, la France !


anonyme

 

Afin de récompenser ma fidélité et me faire aimer mon pays, le magasin de surgelés m'envoie régulièrement ses nouvelles promotions. La campagne du moment est tout bonnement intitulée C'est bon la France. M'est proposée une sélection de produits à prix réduits : du boeuf bourguignon à la quiche lorraine en passant par la tarte tatin, les cordons de poulet au beaufort A.O.P, les pains au chocolat (2 barres chocolat) pur beurre, ou encore la mogette de Vendée haricots blancs. Acheter ces produits estampillés France me fera-t-il avaler tout le reste ? 

 

***

 

Une énième tribune de soignants dénonçait il y a quinze jours les conditions de travail qu'affrontent les blouses blanches à l'heure de cette fameuse deuxième vague et critiquait la gestion de la crise par la bande au pouvoir. Malgré le discours officiel, rien n'aurait été anticipé, modifié — mise à part la suppression récente ou à venir d'une centaine de lits d'hôpitaux — pour faire face au virus que des spots publicitaires du ministère du sinistre Véran quotidiennement nous ont pourtant assuré depuis le mois de mai être toujours virulent. «  Vous allez souffrir, je le sais, c'est comme ça  », vient de répondre avec sa franchise légendaire et son accent du sud-ouest notre rigolo Premier ministre. Se souvient-on qu'un autre ministre, à la veille des derniers congés scolaires, soit à la même époque que cette tribune, incitait les Français à partir en vacances, en soutien à l'industrie du tourisme mal en point ?  

 

***

 

Autre point mal en point, celui promis par Castexte, quinze jours après l'annonce du reconfinement. Il sera vraissemblablement inutile tant ce nouvel enfermement schizophrène est contourné et moqué de tous côtés : écoles, collèges et lycées non fermés — pourtant foyers de contamination démontrés —, télétravail peu suivi, dérogations de déplacements tous azimut, abus de toute sorte au sein des entreprises, les Français tirent la langue au gouvernement qui promet restrictions et surveillance plus sévères. L'obscur Conseil de Défense, au coeur désormais de toute prise de décision politique, serait sur le pied de guerre.

 

***

 

Déjà le projet de loi de Sécurité globale, que nous pourrions croire sorti d'un mauvais roman d'anticipation du siècle dernier, annonce une surveillance toujours plus accrue des citoyens à l'aide de drones équipés de caméras, un assouplissement des prérogatives des policiers municipaux et des sociétés de sécurité privées, le recours à la reconnaissance faciale, et bien entendu l'interdiction pour les manifestants et internautes de diffuser des images de violences policières sur les réseaux sociaux... De belles dispositions qui s'ajoutent, après les derniers attentats terroristes, à l'idée balancée dans les médias d'un renforcement de la déchéance de nationalité ou encore de la création d'un Guantanamo à la française... Si l'Etat se préparait à une guerre civile, ou cédait clairement à la tentation totalitaire, s'y prendrait-il autrement ?

 

***

 

Contrairement aux établissements fabriqués au siècle suivant, disons des années 1960 à nos jours, ceux notamment qui affichent leur transparence, je me sens entièrement en confiance lorsque qu'il m'arrive, comme hier, de me perdre dans les couloirs aux murs lépreux d'un de ces hôpitaux du XIXe siècle vers six heures du soir parmi les odeurs de détergent, de soupe aux légumes et de merde. Je sais qu'ici on ne me raconte pas d'histoires. Souffrance et mort m'attendent dans l'une de ces chambres. 

 

 ***

 

Je veux me réveiller de bonne heure encore une fois,
avant le lever du soleil. Avant les oiseaux même.
Je veux m’asperger le visage d’eau froide
être assis à ma table de travail quand le ciel s’éclaircit et que la fumée
commence à sortir des cheminées
des maisons voisines.
Je veux voir les vagues se briser
sur les rochers de la plage,
pas seulement les entendre
comme cette nuit dans mon sommeil.
Je veux revoir les bateaux
de toutes les nations côtières du monde
passer le détroit -
vieux navires marchands crasseux avançant au ralenti,
et les rapides cargos modernes
peints de toutes les couleurs
qui déchirent l’eau sur leur passage.
Je veux avoir un œil sur eux.
Et sur les petits remorqueurs qui font la navette entre les cargos
et le poste du pilote près du phare.
Je veux les regarder débarquer un homme d’un bateau
puis en embarquer un autre.
Je veux passer la journée à regarder ce qui arrive
et en tirer mes propres conclusions.
Je déteste avoir l’air pingre - j’ai tant de raisons
déjà de remercier la vie.
Mais je veux me lever de bonne heure
au moins une fois encore.
Aller à ma place avec du café et attendre.
Attendre simplement, pour voir ce qui va se passer.

 

Raymond Carver : Là où les eaux se mêlent,
trad. Frédéric Lasaygues

samedi 24 août 2019

Dans ton petit carnet


Elle dit : Ah chéri, je suis restée inconsolable si longtemps. Inconsolable, répète-t-elle. Inscris ce mot dans ton petit carnet. C'est le mot le plus triste du monde. J'en parle d'expérience. Mais finalement, je m'en suis remise. Le temps est galant homme. C'est un sage qui a dit ça. Ou bien peut-être une femme exténuée, je ne sais plus.
 Raymond Carver, Intimité, in Les Trois Roses jaunes,
trad. François Lasquin

lundi 26 juin 2017

Dernière lueur





Le crépuscule du soir arrive. Tout à l'heure un peu de pluie
est tombée. Tu ouvres un tiroir et y trouves
la photo du type, sachant qu'il a seulement deux ans
à vivre. Lui ne le sait pas, évidemment,
c'est pourquoi il peut poser devant l'appareil.
Comment saurait-il ce qui s'enracine dans sa tête
à cet instant ? Si l'on regarde vers la droite
à travers les branches et les troncs d'arbres, on peut apercevoir
les taches cramoisies des dernières lueurs du couchant. Pas d'ombres, ni
de demi-ombres. Un calme plat, humide…
Le type continue de poser. Je remets la photo
à sa place avec les autres et reporte
mon attention sur les dernières lueurs derrière les crêtes lointaines,
la lumière dorée sur les roses du jardin.
Puis, c'est plus fort que moi, je jette de nouveau un regard
à la photo. Le clin d'œil, le large sourire,
la cigarette canaille au coin des lèvres.



Raymond Carver, Poésie, Œuvres complètes 9, Ed. de l'Olivier,
trad. Jacqueline Huet, Jean-Pierre Carasso et Emmanuel Moses

dimanche 11 juin 2017

Pensez au point numéro 9

lectrice de Bolaño se préparant à une grande carrière

Un ami cher m'envoie (en castillan) ces conseils pour l'écriture d'un conte (ou nouvelle) donnés par le Chilien Roberto Bolaño. D'où il ressort qu'un écrivain n'est bon qu'à travers ses lectures. Ou presque. Ce texte est tiré d'un recueil d'articles et d'essais intitulé Entre parenthèses et non encore traduit en français à notre connaissance.

1. N'abordez jamais l'écriture des contes un par un. Honnêtement, on peut écrire le même conte jusqu'à son dernier jour.

2. Il vaut mieux écrire les contes trois par trois, ou cinq par cinq. Si vous en ressentez la force, vous pouvez les écrire neuf par neuf, ou 15 par 15.

3. Attention, la tentation de les écrire deux par deux est aussi dangereuse qu'essayer de les écrire un par un, et comporte ce jeu sale et poisseux des miroirs amoureux.

4. Il faut lire Quiroga, il faut lire Felisberto Hernández et il faut lire Borges. Il faut lire Rulfo, Monterroso, García Márquez. Un conteur éprouvant un peu d'estime pour son œuvre ne lira jamais Cela ni Umbral. Mais il lira Cortázar et Bioy Casares, mais jamais Cela et Umbral.

5. Je le répète encore une fois pour que les choses soient claires : Cela et Umbral, pas même en peinture.

6. Un conteur doit être courageux. C'est difficile à admettre, mais c'est ainsi.

7.  Les conteurs aiment se vanter d'avoir lu Pétrus Borel. Et de fait, il est incontestable que nombre de conteurs essaient d'imiter Pétrus Borel. Grande erreur : de Pétrus Borel, ils devraient imiter le style vestimentaire. Mais il est vrai qu'ils connaissent à peine Pétrus Borel. Ou Gautier, ou Nerval !

8. Bon, le marché est le suivant : lisez Pétrus Borel, habillez-vous comme Pétrus Borel, mais lisez également Jules Renard et Marcel Schwob, lisez surtout Marcel Schwob et par lui passez à Alfonso Reyes puis à Borges.

9. En fait, avec le seul Edgar Allan Poe, nous aurions tous de quoi faire.

10. Pensez au point numéro 9. Il faut penser au 9. Si possible, à genoux.

11. Livres et auteurs hautement recommandables : Traité du sublime de Pseudo-Longin, les sonnets du malheureux et courageux Philip Sidney, dont la biographie fut écrite par Lord Brooke ; Spoon River, d'Edgar Lee Masters ; Suicides exemplaires, de Enrique Vila-Matas et Ce que dit le majordome (Mientras ellas duermen), de Javier Marías.

12. Lisez ces livres et lisez également Tchekhov et Raymond Carver, l'un de ces deux-là est le meileur conteur que nous ait offert le XXème siècle.

(traduction maison)

mercredi 10 mai 2017

Ce n'était plus hier



Je ne sais plus ce qui nous a séparés
ni le train que nous attendions sur ce quai
désert
aussi sombre que l'amour
– avais-je trop bu ? – j'étais noyé de nausées
et tu m'as prié de me taire 
je me suis avancé
te laissant seule, derrière, 
m'oublier
j'avais trop parlé
je parle toujours trop
ou pas assez
les reflets d'acier des wagons nous ont déchirés
nous ignorant magnifiquement
Et je l'ai aperçu dans le bar lorsque nous parlions
de la maladie
tu disais qu'elle squattait déjà le visage
des futurs morts
je me suis promis de ne plus boire
tous les jours
lorsqu'il est sorti des toilettes
oublié
j'ai observé la dégaine de carver
ce n'était plus le même type que deux ans 
auparavant
je tournais dans le lit
mareado
debout dans la salle d'eau
je regardais ray carver
au comptoir
et la mort sur la gueule
de mon père.

Charles Brun



mardi 14 mars 2017

Pas besoin


Je vois une place vide à la table.
Celle de qui ? Et de qui d’autre ? Ça ne trompe personne.
Le bateau attend. Pas besoin d’avirons,
ni de vent. J’ai laissé la clé
au même endroit. Tu sais où.
Souviens-toi de moi et de tout ce que nous avons fait ensemble.
A présent, serre-moi fort. Comme ça. Embrasse-moi
Fort sur la bouche. C’est ça. A présent,
lâche-moi, ma toute chérie. Lâche-moi.
Nous ne nous rencontrerons plus dans cette vie,
donne-moi donc un baiser d’adieu. Là, embrasse-moi encore.
Encore une fois. Voilà. Cela suffit.
Maintenant, ma toute chérie, il faut me lâcher.
Il est temps de se mettre en route.


Raymond Carver, Poésie, Œuvres complètes 9, Ed. de l'Olivier,
trad. Jacqueline Huet, Jean-Pierre Carasso et Emmanuel Moses

mardi 20 décembre 2016

Ce n'est pas moi


L'auteur de son infortune

Car le monde est le monde.
Et il n'écrit pas d'histoires
qui se terminent dans l'amour.
– Stephen Spender

Je ne suis pas celui qu'elle prétend. Mais
il y a une part de vrai : le passé est
distant, une côte qui s'éloigne à l'horizon,
et nous sommes tous dans le même bateau,
un rideau de pluie couvrant les couloirs maritimes.
N'empêche, je voudrais qu'elle ne continue pas
de dire ces trucs-là sur mon compte !
A la longue,
seul l'espoir vous retient encore, puis
lui-même relâche sa prise.
Il n'y a jamais assez de rien
tant que nous vivons. Mais par intervalles
une douceur survient et, si on lui laisse sa chance,
s'impose. Il est vrai que je suis heureux à présent.
Et ce serait pas mal qu'elle 
puisse tenir sa langue. Cesser
de me haïr parce que je suis heureux.
De me rendre coupable de la vie qu'elle a. J'ai peur
qu'elle me confonde dans son esprit
avec un autre. Un jeune homme
sans caractère, vivant de rêves,
qui jurait de l'aimer toujours.
Qui lui avait offert une bague, et un bracelet.
Qui disait, Viens avec moi. Tu peux me faire confiance.
Des trucs de cet ordre-là. Ce n'est pas moi.
Elle me prend, comme j'ai dit,
pour un autre.


Raymond Carver, Poésie,
trad. Jacqueline Huet, Jean-Pierre Carasso et Emmanuel Moses,
éd. L'olivier, 2015

lundi 6 juin 2016

Ne pas avaler



Les Jeunes Filles
Oublie toutes les occasions de s'effaroucher
Et tout ce qui peut avoir trait à la musique de chambre
Les musées par les dimanches après-midi pluvieux, et cetera.
Les vieux maîtres. Tout ça.
Oublie les jeunes filles. Essaie de les oublier.
Les jeunes filles. Et tout ça.





Ce qu'a dit le docteur
Il a dit ça ne se présente pas bien
Il a dit ça se présente mal en fait vraiment mal
Il a dit j'en ai compté trente-deux sur un poumon avant
d'arrêter de les compter
j'ai dit je suis content je n'aurais pas eu envie de savoir
qu'il y en a encore plus que ça
il a dit est-ce que vous êtes religieux est-ce que vous vous agenouillez
dans les forêts pour vous laisser aller à demander de l'aide
quand vous arrivez près d'une chute d'eau
la brume soufflant sur votre visage et vos bras
vous arrêtez-vous pour demander de comprendre à ces moments-là
j'ai dit pas encore mais j'ai l'intention de commencer aujourd'hui
il a dit je suis vraiment désolé il a dit
je voudrais avoir un autre genre de nouvelle à vous apprendre
j'ai dit Amen et il a dit encore quelques mots
que je n'ai pas saisis et ne sachant quoi faire d'autre 
et n'ayant pas envie qu'il ait à les répéter
ni moi à les digérer entièrement
je l'ai seulement regardé 
pendant une minute et il a soutenu mon regard c'est alors que
levé d'un bond j'ai serré la main de cet homme qui venait de me donner
ce que nul autre sur Terre ne m'avait jamais donné
peut-être même que je l'ai remercié l'habitude étant si forte.


Raymond Carver, Poésie, Œuvres complètes 9, Ed. de l'Olivier

mardi 12 avril 2016

Rêve brisé


J'ai toujours eu envie de manger une truite de ruisseau
au petit-déjeuner.
Soudain, je découvre un nouveau chemin
jusqu'à la cascade.
Je presse le pas.
Réveille-toi,
dit ma femme,
tu rêves.
Mais quand j'essaie de me lever,
la maison bascule.
Je rêve, moi ?
Il est midi, fait-elle.
Mes chaussures neuves attendent près de la porte,
lustrées.

Raymond Carver, En recherche d'emploi, in Poésie,
trad. Jacqueline Huet, Jean-Pierre Carasso et Emmanuel Moses,
éd. L'olivier, 2015

mercredi 18 novembre 2015

Un vieux roi


Il a dormi sur ses mains.
Sur un rocher.
Sur ses pieds.
Sur les pieds de quelqu'un d'autre.
Il a dormi dans des cars, des trains, des avions.
Dormi pendant le service.
Dormi au bord de la route.
Dormi sur un sac de pommes.
Il a dormi dans des toilettes publiques.
Dans un grenier à foin.
Au Super Dome.
Dormi dans une Jaguar, et à l'arrière d'un pick-up.
Dormi dans des théâtres.
En prison.
Sur des bateaux.
Il a dormi dans des refuges en rondins et, une fois, dans un château.
Dormi sous la pluie.
Sous le soleil brûlant il a dormi.
A cheval.
Il a dormi dans des fauteuils, des églises, des hôtels de luxe.
Il a dormi sous le toit d'inconnus tout au long de sa vie.
A présent il dort sous terre.
Dort encore et sans fin.
Comme un vieux roi.

Raymond Carver, Dormir, in La Vitesse foudroyante du passé,
nouvelles traductions de Jacqueline Huet, Jean-Pierre Carasso, Emmanuel Moses,
Poésie, ed. de L'Olivier, 2015

mercredi 12 novembre 2014

Pop corn culturel

 

We are the World, we are the children… 

On parle de réactualiser Do they know It's Christmas ? Une chanson qui reproche à ces cons d'Africains de mourir sans fêter dignement Noël, sans consommer ni Dinde ni I-pads. Cette fois, Geldoff et sa bande ont été émus par les images des victimes d'Ebola. Tout le rock-pop-showbiz va (se) donner bonne conscience, sous forme de fichier à télécharger aux Etats-Unis, en Allemagne et en France, à l'approche des fêtes. Un beau cadeau en perspective ! Espérons que le vaccin aura sérieusement avancé d'ici quelques mois bien que la peur de voir le virus franchir les frontières de l'occident semble disparaître. On sait avec quel cynisme les labos et l'industrie pharmaceutique peuvent réagir si l'affaire reste cantonnée au continent africain… 
Par ailleurs, le Maroc vient d'annoncer le maintien en décembre de la Coupe du monde des clubs qui se déroulera à Rabat et à Marrakech. La veille, ce même pays renonçait officiellement à organiser la Coupe d'Afrique des nations initialement prévue pour janvier 2015. L'une des deux compétitions ne concerne aucun club d'Afrique sub-saharienne, sauras-tu la trouver ?

Nabilla et sa loge VIP

Craignant pour la sécurité de la bimbo, l'administration pénitentiaire l'a placée à l'isolement, dans une cellule spéciale "prisonniers sensibles", dite aussi VIP. C'est qu'il faut, nous dit-on, la protéger des agressions, du racket et de la jalousie des autres détenues de la maison d'arrêt de Versailles, redoutables comme on le sait. Par ailleurs, la grand-mère de la môme déclare que sa petite-fille était victime de violences conjugales de la part du type poignardé qui, par ce qui ressemble à une série de faux témoignages, tente pourtant de protéger la starlette. L'affaire commence à peine et j'ai déjà envie de racheter une télé ! A quand un livre de Foenkinos ou de Jauffret sur le sujet ? Ce matin, j'apprends qu'un site, Free Nabilla !, a déjà été créé et propose des t-shirts à l'effigie… des seins de la nymphette. C'est dans les pages Culture du Figaro…

 

Allons respirer avec Mélanie Laurent et ses collègues

Je pense que je ne vais pas tarder à prendre une carte illimitée Gaumont-UGC-MK2 et quelques big seau de pop corns pour enchaîner les films de Mélanie Laurent, Mia Hansen-Love, Marie-Castille Mention-Schaar, les Cédric Anger et Jimenez, Jean-Jacques Zilbermann, Patrice Leconte, Pierre-Henri Salfati, Gilles Lellouche, Stéphane Demoustier…
Non, je déconne. Je vais aller chercher quelques bouteilles à la cave et boire à la mémoire de Raymond Carver. Ce con a connu le succès et enfin une vie un peu plus paisible quand il a arrêté de boire. Le crabe lui est alors tombé dessus. Un an avant, il déclarait : « Tout reste à faire, il s'agit de durer ». Quant aux Marc Levy, Guillaume Musso et autres
Eric-Emmanuel Schmitt, ils sont en pleine forme et se mobilisent d'ailleurs pour les Restos du cœur, les enfoirés… Décidément, on n'en sort pas !