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jeudi 7 février 2019

Sauver le monde

Les Justes

Un homme qui cultive son jardin, comme le souhaitait Voltaire.
Celui qui est reconnaissant à la musique d'exister.
Celui qui découvre avec bonheur une étymologie.
Deux employés qui dans un café du Sud jouent une modeste partie d'échecs.
Le céramiste qui médite une couleur et une forme.
Le typographe qui compose bien cette page, qui peut-être ne lui plaît pas.
Une femme et un homme qui lisent les derniers tercets d'un certain chant.
Celui qui caresse un animal endormi.
Celui qui justifie ou cherche à justifier le mal qu'on lui a fait.
Celui qui est reconnaissant à Stevenson d'exister.
Celui qui préfère que les autres aient raison.
Tous ceux-là, qui s'ignorent, sauvent le monde.


Jorge Luis Borges, in Les Conjurés, précédé de Le Chiffre,
trad. Claude Esteban, Gallimard


mardi 28 août 2018

Délectations moroses




Surgi vers 1880 dans les lupanars des bas-fonds de Buenos Aires, jouxtant la pampa et les abattoirs de ce village transformé en capitale, le tango est né sous le signe du sexe, de la solitude et de la mort. Partant, il n'était pas rare à l'origine de voir deux hommes le danser, les femmes ne voulant généralement pas être prises pour des filles de joie. Un Porteño toulousain, fils d'une mère lanvandière ou prostituée, lui donnera ses lettres de noblesse, et Paris sa légitimité philosophique. C'est cette histoire envoûtante que raconte l'émission de l'ethnologue et poète Jacques Meunier, concotée en 1978, et rediffusée récemment la nuit.



samedi 11 juin 2016

Sans espoir de salut


Le printemps capricieux comme une longue convalescence première partie, je tangue tango, j'ai cette musique dans la peau. J'erre du plumard au canapé avec ce que je fais passer pour une féline nonchalance tentant d'étouffer douleur et dépit au son de la voix de Susana Rinaldi. Personne n'a certainement mieux chanter qu'elle ces nostalgiques mélopées écrites par des hommes et contant les malheureuses amours des hommes – à l'exception de Eladia Blázquez, auteur et chanteuse, que la Tana n'a pas manqué de reprendre. 
Julio Cortázar confessait à son propos : «Je ne sais ce qu'il y a derrière ta voix. Je ne t'ai jamais vue. Tu es les disques qui hantent les nuits de cet arrondissement de Paris…» Il parlait du miracle de pouvoir renouveler ce genre ancien, évoquait l'art de la Rinaldi dans la mise à nu du corps souvent vulgaire du tango, sa capacité à recréer l'âme des faubourgs, la chronique des nuits d'amour, de ruptures, d'exil et de mort, un acte de pauvreté sans espoir de salut.  
Je flotte sur la toile et découvre ces images datant d'il y a quelques années. Combien de fois celle que l'on surnomme là-bas, à Buenos Aires, La Ritale (La Tana), née en 1935, a-t-elle interprété cette déchirante chanson de Gardel ? Peu importe, elle semble en effet la vivre et la réinventer en permanence. Dans cette mise en scène pour la télévision, soutenue par le ministère de l'Education argentin, Susana Rinaldi est entourée de Pablo Agri au violon, Daniel Falasca à la contrebasse, Juan Alberto Pugliano au piano, Mariano Cigna au bandoneón et Juan Carlos Cuacci, à la guitare et aux arrangements. Un régal de la Ritale.



Pour le plaisir, ce passage dans une émission de variétés des années 70, présenté par un autre exilé. Composé par Anibal Troilo et Edmundo Rivero, La Dernière cuite conte un pays toujours gris après l'alcool et des amours absentes.

vendredi 21 novembre 2014

Sacré bordel


Je ne me souviens pas de cette tunique. Et la vidéo, on a beau la mettre en HQ, elle est dégueulasse. Qu'elle est loin l'époque Beta. On a du mal à croire que ça a existé... Vive le numérique, donc ! Pourtant, je crois bien que j'y étais. J'aurais dit que c'était un peu plus tard, vers 1985/86, mais possible que ce fut en 1983. Peut-être est-elle venue chanter plusieurs fois dans ces années-là... Je n'écoutais qu'elle en ces temps post-adolescents, déjà nostalgiques. Elle et Gardel. Et Goyeneche.
Et Piazzola, également vu dans ces années-là, au Théâtre de la ville. J'avais approché lourdement une fille en lui offrant un bouquin (volé) de Carver et une place (achetée) pour le concert d'Astor. Elle a gardé Parlez-moi d'amour mais ne voulait pas en entendre parler. Or à cet âge niais, je ne concevais la drague que sous cet angle... Je suis allé seul au concert et ai revendu la place de la morte à une autre femme, rencontrée devant le théâtre. Il ne s'est pas plus passé quelque chose avec cette inconnue qu'avec la première. Et puis, celle-ci était vieille : au moins 40 ans... 
Pas loin de Châtelet, dans le début du quartier des dames à fantasmes, existait une boîte de tango, les trottoirs de Buenos Aires. J'y ai vu la Tana là-bas aussi. Avant ou après l'Unesco, je ne sais plus. Et comment me suis-je retrouvé dans cette salle froide et trop grande pour une telle musique ? Par une invitation certainement. Je suivais régulièrement une émission de tango sur Radio Latina, je crois. L'invitation venait-elle de là ? Ou FIP ? Aucun souvenir et peu importe. 
Cette chanson, interprétée assez théâtralement par la Tana, la Rital, surnom que se trimballe Susana Rinaldi depuis ses débuts, est signée Enrique Santos Discépolo. On doit également à cet auteur, disparu à 50 balais, des titres irremplaçables tels que El choclo ou Malevaje. 
Un cambalache est l'équivalent argentin de nos brocantes ou vide-greniers où l'on peut tout trouver. Ici, il est question du XXe siècle, période qualifiée de gros bordel où tout se vaut, où l'on peut être escroc ou savant, peu importe, tout se tripote. La chanson a été écrite en 1934. Heureusement, ça commence à dater, cette vision de la vie...