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vendredi 8 mars 2024

Je vais dormir

Jorge Aguirre

 

 

 

Dents de fleurs, coiffe de rosée,
mains d’herbes, toi, tendre nourrice,
prépare-moi les draps de terre
et l’édredon de mousses rougeâtres.

Je vais dormir, ma nourrice, couche-moi.
Place une lampe à mon chevet ;
une constellation ; celle qui te plaira ;
toutes sont idéales ; là un peu plus bas.

Laisse-moi seule : entends les pousses se briser...
un pied céleste te berce d’en haut
et un oiseau te donne la cadence

pour que tu oublies... Merci… Ah, veux-tu :
s’il téléphone une nouvelle fois
dis-lui de ne pas insister, que je suis sortie…


Alfonsina Storni, "Je vais dormir", in Les Cendres,
trad. Béatrice Pépin, éd. Tango Girafe


mercredi 14 septembre 2022

Fatigué

Jorge Aguirre

 

Fatigué
Oui !
Fatigué de n’user que d’une seule rate
deux lèvres
vingt doigts
je ne sais combien de mots
je ne sais combien de souvenirs
grisâtres
fragmentaires.

Fatigué
très fatigué
de ce squelette froid
tellement pudique
tellement chaste
que je ne saurai une fois dénudé
s’il est bien celui dont j’ai
usé de mon vivant.

Fatigué
Oui !
Fatigué
de ne pas être pourvu d’antennes
d’un œil à chaque omoplate
et d’une veritable queue
joyeuse
déchaînée
et non ce bout hypocrite
dégénéré
rachitique.

Fatigué
surtout
d’être toujours en ma compagnie
de me retrouver chaque jour
lorsque le songe prend fin
où que je sois
avec le même nez
et les mêmes jambes
comme si je ne pouvais désirer
attendre le brisant la peau dorée au soleil
offrir à la rosée deux seins magnolia
caresser la terre avec le ventre d’un vers,
et vivre, quelques mois, à l’intérieur d’une pierre.

 

Oliverio Girondo, Cansado,
trad. maison