mercredi 29 avril 2020

Bonne nuit


Je suis maintenant capable
de dormir vingt heures par jour
Les quatre qui restent
se passent à
téléphoner à une liste
de gens importants
afin de
leur dire bonne nuit

Jikan
qui est né
pour faire rire
les hommes
vous salue bien



Leonard Cohen, Le Livre du désir,
trad. Jean-Dominique Brierre, Jacques Vassal

L'âge ingrat


Carolyn Campbell

Lundi matin publie cette semaine la traduction d'un entretien accordé par Giorgio Agamben au site Quodlibet. L'auteur de Homo Sacer évoque essentiellement la situation en Italie, bien entendu. Extraits :

De toute part on entend aujourd’hui formuler l’hypothèse que, en réalité, nous sommes en train de vivre la fin d’un monde, celui des démocraties bourgeoises, fondées sur les droits, les parlements et la séparation des pouvoirs, cédant la place à un nouveau despotisme, qui, quant à l’omniprésence des contrôles et l’arrêt de toute activité politique, sera pire que les totalitarismes que nous avons connus jusqu’à présent. Les politologues américains l’appellent Security State, c’est-à-dire un État dans lequel, pour « raisons de sécurité » (dans le cas présent de « santé publique », terme qui fait penser aux tristement célèbres « comités de salut public » durant la Terreur), l’on peut imposer n’importe quelles limites aux libertés individuelles.
(…) sans vouloir minimiser l’importance de l’épidémie, il faut pourtant se demander si celle-ci peut justifier des mesures de limitation de la liberté qui n’avaient jamais été prises dans l’histoire de notre pays, pas même durant les deux guerres mondiales. Naît le doute légitime qu’en répandant la panique et en isolant les gens dans leurs maisons, l’on a voulu se décharger sur la population des gravissimes responsabilités des gouvernements qui avaient d’abord démantelé le service sanitaire national et ensuite, en Lombardie, commis une série d’erreurs non moins graves dans la façon d’affronter l’épidémie
(…) si, pour une fois, nous laissons le champ de l’actualité et nous essayons de considérer les choses du point de vue du destin de l’espèce humaine sur la Terre, me viennent à l’esprit les considérations d’un grand scientifique hollandais, Ludwig Bolk. Selon Bolk, l’espèce humaine est caractérisée par une inhibition progressive des principes vitaux naturels d’adaptation au milieu, qui viennent à être remplacés par une croissance hypertrophiée des dispositifs technologiques pour adapter le milieu à l’humain. Quand ce processus dépasse une certaine limite, il atteint un point où il devient contreproductif et se transforme en autodestruction de l’espèce. Des phénomènes comme celui que nous sommes en train de vivre me semblent montrer que ce point a été atteint et que la médecine qui devait soigner nos maux risque de produire un mal encore plus grand. C’est aussi contre ce risque que nous devons lutter par tous les moyens.
L'intégralité de l'entretien, traduit par Florence Balique, est à lire ici.


***
Le Monde diplomatique met en ligne La Ville sûre, un long papier de Félix Tréguer, publié en juin 2019. Extraits :
(…) la « ville sûre » engage une privatisation sans précédent des politiques de sécurité. L’expertise technique est tout entière confiée aux acteurs privés, tandis que les paramètres qui président à leurs algorithmes resteront selon toute vraisemblance soumis au secret des affaires. Sur le plan juridique, il n’existe à ce jour aucune analyse sérieuse de la conformité de ces dispositifs avec le droit au respect de la vie privée ou avec la liberté d’expression et de conscience, pourtant directement mis en cause (…) Les effets politiques de tels déploiements s’annoncent significatifs : surenchère dans le traitement policier de certains quartiers, aggravation des discriminations que subissent déjà certaines catégories de personnes, répression des mouvements sociaux. Ils ne sont, bien entendu, jamais évoqués par les promoteurs.

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Dans son édito du mois de mai, intitulé Tous des enfants, Serge Halimi prédit l'âge ingrat. Extraits :
Une fois encore leur monde est par terre. Et ce n’est pas nous qui l’avons cassé. On évoque en ce moment le programme économique et social du Conseil national de la Résistance ; la conquête des droits syndicaux et les grands travaux du New Deal. Mais bien des maquisards français avaient alors conservé leurs armes, et dans la rue un peuple attendait l’échappée belle « de la Résistance à la révolution » (…) Aujourd’hui, rien de tel. Confinées, infantilisées, sidérées autant que terrorisées par les chaînes d’information en continu, les populations sont devenues spectatrices, passives, anéanties. Par la force des choses, les rues se sont vidées (…) Tel un enfant apeuré par le grondement de l’orage, chacun attend de connaître le sort que le pouvoir lui réserve (…) Un jour, nous redeviendrons adultes. Capables de comprendre et d’imposer d’autres choix, y compris économiques et sociaux. Pour le moment, nous prenons des coups sans pouvoir les rendre ; nous parlons dans le vide et nous le savons. D’où ce climat poisseux, cette colère inemployée. Un baril de poudre au milieu d’une pièce, et qui attend son allumette. Après l’enfance, l’âge ingrat…
L'intégralité du texte est à lire ici.

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En attendant, un peu de cinéma, piqué sur l'excellent blogue de l'ami Julio. 



lundi 27 avril 2020

Derrière la porte

Nacho Doce

En attendant la courte période de semi-liberté, et un nouveau confinement, on peut écouter la radio, en faisant l'impasse sur les infos à la botte du pouvoir. 
Pour définir la Lubitsch's Touch, Billy Wilder, qui fut son scénariste, donnait l'exemple de cette fameuse séquence de La Veuve Joyeuse. Une leçon de mise en scène.  

Il me semble que l'on trouve le film dans son intégralité sur une fameuse plate-forme vidéo planétaire. On peut également en apprendre un peu plus sur le Berlinois en écoutant cette émission consacrée au prince de la comédie sophistiquée hollywoodienne, recemment rediffusée par France culture.



Rien à voir, moins de sophistication, avec cette archive ressuscitée dernièrement lors d'une Nuit rêvée de Fabrice Luchini. L'une des rares interviews radiophoniques post-taule de Céline, réalisée le 16 juin 1959 par Francine Bloch au domicile de l'écrivain, 25 ter route des Gardes à Meudon.




L'été dernier, la même radio consacrait une Grande traversée au génie monstrueux, comme ils disent. On peut en (ré)écouter les cinq épisodes en cliquant ici.

dimanche 26 avril 2020

Et toi, comment tu vois tout ça ?


Qu'est-ce que tu veux savoir ? Je fais comme les autres. Je lis, je regarde, m'écœure, m'étourdis, tout se fond, se confond, se confine, et j'oublie… 100 milliards d'évasion fiscale, suppression de l'ISF, appel aux dons pour l'hôpital public, achat de grenades et LBD pour les 4 prochaines années, commande de 650 drones de surveillance, plus de 900 000 PV à 135 euros de moyenne, une dizaine de milliards – argent magique – injectés dans des entreprises privées – les mêmes qui demanderont à leurs employés de renoncer à leurs congés et à travailler plus pour le même salaire –, 10 millions de personnes officiellement sur le carreau, des familles entières dépendantes de la distribution de repas gratuite, l'Après confié à LVMH (masques, tests…), vieille dame cardiaque à l'amende, quartiers sans cesse patrouillés, les fameuses violences qui n'existent pas, le con qui s'indigne de l'indignité générale, comment tout garder en tête sans noter, archiver, pour plus tard, en vrac…
Tiens, ici, un homme balayé par un policier sur un trottoir, puis frappé par son collègue à l'aide de la musolière du berger allemand qui les accompagne mais n'a pas obtempéré à leurs ordres. L'homme était, a-t-on appris, un dangereux évadé d'un hôpital psychiatrique, certainement, selon la police, armé. Mais, malheureux, retourne à l'asile, la folie de ce monde est encore plus ravageuse – et bien plus institutionnalisée !



Ici, ce coup de gueule, comme on dit tartement, d'une infirmière refusant l'aumône promise – une prime de 500 euros – pour laquelle elle suggère un meilleur usage… Merci à David Dufresne d'avoir fait le passeur – dont on ne louera jamais assez le travail autour des violences policières, et les Corona Chroniques…


Un service public progressivement démantelé depuis des années, une santé aux mains de lobbies de l'industrie pharmaceutique – les mêmes bien entendu qui financent en grande partie l'OMS. Des hôpitaux au sein desquels le tri a été fait parmi les patients
Un gouvernement non pas complètement dépassé, comme il accepte enfin de le laisser entendre, mais entièrement vendu au système, dont il n'est que le gestionnaire du moment… Et ce déconfinement improvisé, annoncé les yeux dans le prompteur, maquillé comme une voiture volée, alors que le Déconseil scientifique, régulièrement consulté par nos irresponsables, nous dit-on, recommande le contraire : « Le risque de transmission est important dans les lieux de regroupement massif que sont les écoles et les universités avec des mesures barrière particulièrement difficiles à mettre en œuvre chez les plus jeunes. En conséquence, le Conseil scientifique propose de maintenir les crèches, les écoles, les collèges, les lycées et les universités fermés jusqu’au mois de septembre. » (extrait de l'avis n°6 du Conseil scientifique, en date du 20 avril)
Un Après, que nombre d'entre nous avons délibérément, naturellement, virtuellement, contribué à créer, confié aux GAFA – à qui a déjà été attribuée la police de la toile –, sera sans nul doute bien plus féroce que celui que nous avons quitté ici mi-mars. L'application bluetooth de contact tracing, comme on dit dans le monde de demain, peut faire froid dans la poche, si ce n'est aujourd'hui, demain, lors d'une des futures crises, les dispositifs de surveillance survivant toujours aux urgences qui les ont enfantés
Alors, tu vois, je promène le chien, à l'aube, histoire de regarder d'autres écrans, d'autres murs, éviter les joggers, lire ces belles déclarations, de celles qui semblent tourner sur les réseaux et auxquelles adhèrent sans mal les bobonnes consciences, celles qui applaudissent aux balcons, et qui, toutes, ou presque, ont cru au sauveur jupitérien, et ne se sont guère ému il y a quelques mois lorsque ces mêmes soignants étaient gazés et tabassés par les Castagnettes boys…


Une saturation certaine, overdose virtuelle, cynisme généralisé que j'essaie de fuir comme je le peux, c'est-à-dire mal, en apesanteur et sans peur, mais sans illusions ni devant l'annoncée révolution ni toute autre mobilisation – pour construire quoi ? –, la seule certitude ces jours plus que sombres qui nous attendent.
Et toi, comment tu vois tout ça ?



jeudi 23 avril 2020

Grâce au petit clown…

Une amie m'envoie cet hommage à Christophe qu'elle aimait tant. Je ne sais qui s'est coltiné ce montage, sans tomber malade, mais force est de constater que le confinement fait parfois du bien… 



Une autre me fait parvenir la future attestation que devront, pour sauver le pays de la banqueroute, présenter tous les enfants à partir du 11 mai. Je la livre en exclusivité et sans dérogation ni drone de surveillance à tous les lecteurs de ce blogue sans distinction d'âge, de sexe ou de classe sociale… 

mardi 21 avril 2020

Un être supérieur

Quentin Shih

La peste, en un sens, est un être supérieur qui sait où nous trouver et comment – au bain, en train de faire l'amour ou dans un lit. La peste est très forte pour vous coincer aux chiottes au milieu d'une belle colique. Si elle est à la porte, vous pouvez toujours crier : « Minute, bon Dieu, minute, merde ! », mais la voix d'un humain qui souffre ne fait qu'encourager la peste – elle se met à frapper, à sonner, elle s'excite (…)
Elle ignore tout de votre façon de penser, mais elle devine votre haine à son égard, ce qui ne fait que l'encourager. Elle devine aussi que vous êtes un de ces types qui, en ayant le choix entre donner des coups ou d'en prendre, acceptent les coups. La peste prolifère sur les meilleurs tranches d'humanité ; elle sait repérer les bons morceaux.
La peste déborde de lieux communs ineptes qu'elle prend pour de la sagesse. Voici l'une de ses réflexions favorites : 
– Rien n'est à 100% mauvais. Tu dis que les flics sont tous des salauds, eh bien non, je connais des bons flics. Ça existe, les bons flics. 
Vous n'avez aucune chance de lui faire comprendre qu'un homme qui endosse un uniforme devient un mercenaire au service du présent. Il est là pour vérifier que les choses restent exactement comme elles sont. Si l'état des choses vous satisfait, alors tous les flics sont de bons flics. Sinon, les flics sont tous des salauds. Mais la peste est imbibée de sa triste idéologie domestique et elle ne s'en départira jamais. Incapable de penser par elle-même, la peste s'attache aux gens, inexorablement, pour la vie.
– Nous sommes mal informés, dit la peste, nous ignorons les vrais problèmes. Il faut croire nos dirigeants.
C'est tellement con que je ne ferai pas de commentaires. D'ailleurs, j'arrête ici ce recueil de pensées pestueuses parce que ça me rend malade.

 Charles Bukowski, « Notes sur la peste »,
in Nouveaux Contes de la folie ordinaire,
trad. Léon Marcadet, Grasset.

samedi 18 avril 2020

Si ça ne vous fait rien


Marianna Rothen

A genoux j'étais, une langue, minable calamité, je ne comprenais que dalle, tu gardais le silence et quelques meubles, de marbre, tu te lançais dans le partage du peu que nous avions, froidement, sans émotion aucune, belle machine à calculer, et moi lessivé, anéanti, tout à toi, à notre histoire, dont j'avais toujours faim, dont tu avais décidé la fin, je n'en reconnaissais pas même le début, pas une seule dernière phrase, terminale, balancée, à se remémorer, il n'y avait eu au monde plus amoureux que moi, je me disais en dormant, car dans le rêve, j'étais larve, vidé, incapable de la moindre pensée, à peine un slogan, Plus jamais ça, la décision était prise, mal écrit, mal dit, réserver le spectacle de l'humiliation, la chute et la solitude à moi seul, pour toi, plus grand-chose à voir, faire, dire, comme dans le rêve, pas un geste, je me tire, ton Rin Tin Tin s'en va, te laisse sa laisse et tout ce qu'il n'a pas, panique, peur, pleurs, crasse, honte, lâcheté, je les emporte avec moi, si ça ne vous fait rien.

Charles Brun, Désinscriptions infinies

jeudi 16 avril 2020

De l'art du naufrage


Dans la rue piétonne, celle de la Croix-de-Chavaux – Capitaine-Dreyfus, anciennement Galliéni. Nous étions là, assis à une table, une sorte de terrasse de café. Mon père s'est levé, approché de l'immeuble d'en face, celui qui abritait autrefois la librairie – tu ne l'as pas connue à cette adresse, par la suite, c'est devenu une boutique EDF, aujourd'hui, je ne sais plus ce que c'est, un resto, un magasin de vélos, un chocolatier peut-être… Cet immeuble, d'un seul étage, c'était notre maison. Nous devions la quitter, l'évacuer, déménager. Au-dessus de la boutique, le mur était abîmé, à nu, comme décoffré. Une mousse était visible, une sorte d'isolation. Mon père était déterminé à laisser ce mur propre. Il a sorti une paire de ciseaux, énorme, un outil professionnel certainement, et s'est mis à tailler la mousse, la dégommer, ça volait partout autour de nous, les passants, les autres clients de la terrasse, ceux de la boutique, tout le monde hurlait, j'avais honte de mon père, je lui demandais d'arrêter, il ne pouvait improviser ce chantier sans protection, sans en délimiter la zone… Cette honte a grossi, pris une autre dimension, car je réalisais soudain que mon père, c'était moi, j'avais l'âge de mon père et le jeune homme qui l'accompagnait, ce devait certainement être mon fils ou moi à vingt ans qui m'observait adulte, portrait de mon père à qui je n'ai jamais voulu ressembler et n'ai jamais appris à me servir de mes mains, à part pour écrire mes conneries… Mes gestes inappropriés, absurdes, étaient ceux d'un ouvrier incompétent, délirant, bien que, dans le rêve, la façade, après ce sacage, fût propre, ravalé, impeccable, présentable. Nous pouvions quitter cette maison avec la conscience tranquille, les futurs proprios n'auraient rien à nous reprocher. Je ne sais pas ce que devenait le jeune homme que j'étais, pas grand-chose certainement, ni comment nous passions d'un endroit à l'autre, je n'en ai plus que des bribes, mais mon père était maintenant dans une sorte d'Ehpad, la gueule ouverte, bien plus âgé que le jour de sa mort, mais vivant, encore, et moi, ou mon père, les deux ensemble, nous lui rendions visite et ce n'était peut-être pas un Ehpad, mais la cour de l'immeuble où nous habitions, et où vit encore ma mère qui aura bientôt vingt ans de plus que mon père à sa mort, et je me demande si ce vieillard au regard perdu, assigné à résidence, ce n'était pas elle finalement. Ou moi.
Je crois savoir bien entendu d'où vient ce rêve, la mort de ma tante dans son Ehpad madrilène, avec cérémonie express filmée pour les enfants absents, ma mère isolée qui parle de dépression mais me dit n'avoir besoin de rien lorsque je lui propose de lui faire quelques courses… J'imagine qu'il faut y voir aussi une défaite face à mon père. S'il avait été encore vivant, il aurait trouvé la solution pour notre mur, c'était son métier, et nous n'aurions pas dû quitter la maison. Mais après avoir bossé toute sa vie à construire des verrues pour des mafias comme Bouygues, il a clamsé à un mois de la retraite. Il n'est plus là, et dans mon rêve, c'est moi qui suis lui, et parce que j'ai voulu très jeune échapper à la condition ouvrière, je n'ai rien appris de son métier et j'ai été incapable de nous sauver… Et puis, il y a ce mail de Dominique que je t'ai lu hier soir. En juin prochain, il fêtera ses 70 ans et n'a jamais été aussi actif, multipliant les interviews, articles, livres, conférences, actions associatives. Il rappelle qu'à l’hôpital, 90 % des victimes avaient plus de 65 ans, et avoue qu'il en vient à se féliciter que son père soit mort à l'hôpital à près de 97 ans en décembre dernier et n’ait pas vécu ce cauchemar… A quel âge est-on vieux ?, se demande-t-il après le discours du fossoyeur de l'Elysée qui, dans une nouvelle mascarade sur le déconfinement, prévoit d'isoler encore un peu plus longuement les personnes âgées sous prétexte de les protéger. Pour prendre un exemple au hasard, se demande Dominique, à 67 ans, Brigitte est-elle vieille ? Que signifie aujourd'hui avoir au tout début de la pandémie fait reculer le fameux âge-pivot de la retraite à 64 ans ? Ça rejoint un peu ce que se demandait ta copine exilée, comment peut-on, dans un pays comme la France, en pleine crise sanitaire, avoir fait passer
en loucedé un décret officialisant en quelque sorte l'euthanasie dans les Ehpad ? En somme, la Covid-19 ne serait qu'un avenant au 49.3 dans les têtes vides et criminelles de nos dirigés… C'est à ça que je pensais ce matin.



mercredi 15 avril 2020

Un amour malheureux

David Palumbo

I. On peut prendre dans son lit les livres et les putains.

II. Les livres et les putains croisent le temps : ils dominent la nuit comme le jour, et le jour comme la nuit. 

III. Personne ne voit à l'apparence des livres et des putains que les minutes leur sont précieuses. Mais lorsqu'on se commet un peu plus avec eux, on remarque à quel point ils sont pressés. Ils facturent pendant que nous nous enfonçons en eux.

IV. Les livres et les putains sont unis depuis toujours par un amour malheureux.

V. Les livres et les putains – ils ont chacun leur genre d'hommes, qui vivent sur leur dos et les maltraitent. Pour les livres, ce sont les critiques.

VI. Les livres et les putains dans des maisons publiques – pour étudiants.

VII. Les livres et les putains – ils voient rarement leur fin, celui qui les a possédés. Ils disparaissent d'ordinaire avant de mourir.

VIII. Les livres et les putains racontent avec tant de plaisir, et tant de mensonges, la manière dont ils sont venus là. En vérité ils n'y prêtent pas eux-mêmes attention. On se livre à tout « par amour » pendant des années et un jour, sous la forme d'un corpus bien en chair, on retrouve en train de faire le trottoir ce qui se contentait toujours de planer au-dessus « pour faire des études ».

IX. Les livres et les putains aiment à tourner le dos quand ils s'exposent.

X. Les livres et les putains rajeunissent beaucoup.

XI. Les livres et les putains – « Vieille bigote – jeune catin ». Combien de livres furent décriés dans lesquels la jeunesse doit aujourd'hui apprendre !

XII. Les livres et les putains portent leurs disputes devant les gens. 

XIII. Les livres et les putains – les notes en bas de page sont pour les uns ce que sont les bank-notes glissées dans les bas pour les autres.


Walter Benjamin, Sens unique,
trad. Jean Lacoste, éd. Maurice Nadeau

mardi 14 avril 2020

Silence brisé


Carlos Barria

A chaque moment du temps, à côté de ce que les gens considèrent comme naturel de faire et de dire, à côté de ce qui est prescrit de penser, autant par les livres, les affiches dans le métro que par les histoires drôles, il y a toutes les choses sur lesquelles la société fait silence et ne sait pas qu'elle le fait, vouant au mal-être solitaire celles et ceux qui ressentent ces choses sans pouvoir les nommer. Silence qui est brisé un jour brusquement, ou petit à petit, et des mots jaillisent sur les choses, enfin reconnues, tandis que se reforment, au-dessous, d'autres silences.
 Annie Ernaux, Les Années, Gallimard, 2008

dimanche 12 avril 2020

Nuit remuée

Clémentine Mélois


Toujours soucieux d'occuper mes journées avec intelligence, je parcours de nouveau au matin d'une nuit remuée quelques pages Culture à la recherche de bonnes idées. Sur le site du Figaro, je découvre que nos concitoyens confinés lisent plus que jamais. Je reconnais que la photo illustrant l'article me pousse au clic – Henri Michaux y côtoie Franz Kafka, Louis-René des Forêts et Thomas Pynchon. 


Mais l'article n'en est pas un. Il s'agit d'une dépêche de l'AFP, légèrement et anonymement retouchée par la rédaction du groupe Dassault, dépêche qui reprend un sondage Ifop mené auprès de 1050 internautes, âgés de 15 ans et plus, enquête publiée le 7 avril par l'Hadopi. Bon… « La consommation de produits culturels, nous dit le chapô, est l'activité "la plus indispensable à l'équilibre" des confinés. La lecture d'ouvrages numériques a fait un bond de 42%. » 
Le corps de l'article-dépêche contredit pourtant ce chiffre épatant. « 42% des internautes, peut-on lire, déclarent consommer davantage de livres numériques. » Ce n'est pas, il me semble, la même chose. Je poursuis. Pour une majorité des sondés, « la consommation de produits culturels est l'activité "la plus indispensable à leur équilibre" (hors travail), devant le sport (40%) et les activités manuelles (39%) (… ) 62% déclarent consommer au moins un bien culturel "davantage qu'avant le confinement". C'est encore plus le cas chez les 15-24 ans (82%). » Tout le monde s'est donc mis à Michaux ? Pas vraiment, nous dit le texte. « Les amateurs de séries sont 55% à consommer plus de programmes qu'avant l'isolement, suivis par les fans de jeux vidéo (53%) et de films (50%), les lecteurs de presse (46%) et de livres numériques (42%), et les fans de musique (40%). » Quant à la télévision, elle aurait battu son record avec 4h49 par jour et par personne, selon Médiamétrie. Peut-être évoque-t-on sur BFM ou LCI Kafka ou Pynchon, noms qui n'apparaissent nulle part dans le non-texte du Figaro. Au pied du papier, la rédaction, qui n'en rate pas une, conseille Sous Écrous, « la web-série carcérale pour s'évader du confinement »
Je reviens en page d'accueil de la rubrique Culture. Le papier suivant, malheureusement réservé aux abonnés, allège ma déception. Il est tiré du journal italien La Repubblica et titré Confinement : pourquoi ne parvenons-nous pas à lire un roman en cette période de pandémie ? J'ai également droit à son chapô : « Le coronavirus a un tel pouvoir sur nos sens et sur notre cerveau que nous ne parvenons plus à lire un livre ou à regarder un film sans y penser. » Confinés mais pas coupables, en somme.

***

Plus sérieux, le quotidien vespéral des marchés, dit Le Monde, a bossé et dresse sa liste : Dix-huit livres qui font du bien à (re)lire pendant le confinement, affirme le journal de Xavier Niel. Je déroule : Le Discours, de Fabrice Caro (2018), Le Père Porcher, de Terry Pratchett (1996), La Vie mode d’emploi, de Georges Perec (1978), Saga, de Tonino Benacquista (1997), Dune, de Frank Herbert (1965), Pour un oui ou pour un non, de Nathalie Sarraute (1982), Le Cœur cousu, de Carole Martinez (2007), Orlando, de Virginia Woolf (1928), Watership Down, de Richard Adams (1972), Solal, d’Albert Cohen (1930), Rosa candida, d’Audur Ava Olafsdottir (2007), La Première Enquête de Montalbano, d’Andrea Camilleri (2004), Le Guide du voyageur galactique, de Douglas Adams (1979), De bons présages, de Terry Pratchett et Neil Gaiman (1990), La Haine de la famille, de Catherine Cusset (2001), Chaos calme, de Sandro Veronesi (2005), Comment voyager avec un saumon, d’Umberto Eco (1992), Les enfants de la Terre, t. 1 : Le Clan de l’ours des cavernes, de Jean M. Auel (1980). Chaque titre est accompagné de sa notule. Je ne cherche pas à savoir pourquoi ces livres apparaissent sur cette liste. Car le mot déception n'est plus de mise. Il me faut avouer ma honte, la superficialité de ma culture, je ne possède aucun de ces livres et, puisque nous en sommes aux aveux, il en est même dont je ne soupçonnais pas l'existence. 
Nonobstant, du temps de ma stupide jeunesse, j'hésitais parfois devant les rayons de la lettre P de la librairie de la Fnac. Pérec était l'un de ces auteurs que je n'osais aborder, et donc voler. Son nom était trop associé à l'Oulipo et aux jeux littéraires étrangers à l'autodidacte amateur et débutant que j'étais. Et lorsque j'ai acheté La Vie mode d'emploi, ce fut dans son édition espagnole. Un cadeau pour une jeune Madrilène dont j'étais pitoyablement amoureux. Je cherchais certainement à l'impressionner avec le pavé d'un type inconnu d'elle. J'imagine que noyé dans ma cuistrerie, je lui ai longuement parlé de l'auteur. J'aurais mieux fait de lui offrir la Bible en hébreux. Car elle me chassa rapidement de sa vie, sans mode d'emploi... Perec restera pour moi un auteur maudit. Au Moulin d'Andé, j'ai une nuit dormi dans la chambre par lui habituellement réservée, m'avait-on dit. Le bruit courait également que le verbicruciste y était mort. Je viens de consulter sa page Wikipedia qui l'envoie crever à Ivry, cité quelque peu moins rieuse que la normande bien que toutes deux bordent le même fleuve… Sur l'insistance de la fille d'une amie, j'ai l'an dernier essayé de lire Les Choses, moins impressionnant, mais je n'ai pas dépassé la page 23. Ne me parlez plus de Pérec !

*** 
Le journal de Patrick Drahi rend enfin hommage à Marcel Moreau, mort il y a une semaine dans un Ehpad de Bobigny. C'est Claire Devarrieux qui s'y colle. Du moins en apparence. Je me disais aussi… Le papier est en fait la transcription flemmarde de propos de la libraire Marie-Rose Guarniérie, cocréatrice du prix Wepler que ce natif du Borinage belge se voit décerner en 2003 pour son ouvrage Corpus Scripti. La responsable des pages littéraires ayant confiné son travail, cette conversation téléphonée enquille les titres, les j'adore, et est assez pénible à lire. On préfèrera voir et écouter l'auteur dans cette vidéo, l'une des rares apparitions de celui qui se traitait d'Immondain.





***
Comme je ne me lasse pas d'écouter Pialat, France culture a déniché pour moi une nouvelle pépite dans sa cave. Il s'agit plus précisément de deux émissions que Claude-Jean Philippe consacre à Police, le plus grand succès du cinéaste, paraît-il. La première partie est constituée d'un entretien avec l'Auvergnat, le dernier qu'il donnera pour cette promo, jure-t-il. Il ne manque pas d'y déglinguer sa comédienne principale après que celle-ci s'est répandue dans la presse pour dénigrer Pialat, se vantant même, du haut de ses 18 ans, d'avoir, dès le 3e jour de tournage, remis à sa place l'auteur de Passe ton bac d'abord, scène à laquelle nous regrettons de ne pas avoir assisté. L'ineffable Catherine Breillat en prend également pour son grade d'apprentie-adjudant. La deuxième partie réunit des collaborateurs du film, Jacques Fieschi, scénariste de secours, et Yann Dedet, monteur émérite. Il s'agit du dernier numéro de l'émission. Claude-Jean Philippe venait d'apprendre son limogeage de la radio publique… C'est donc à écouter précieusement en ligne ou ci-dessous.




samedi 11 avril 2020

Dans une boucle




Il avait totalement loupé la guerre, il n'en connaissait absolument pas les tenants et les aboutissants, mais fort d'avoir vu quelques défilés triomphants à la télévision, Saul Karoo se prenait pour un nouveau Clausewitz doté d'une compréhension exhaustive de toutes les guerres à venir.
Et sa théorie était la suivante. 
Désormais, toutes les guerres ne seraient plus tournées que vers la destruction de l'intimité. Les guerres, grandes ou petites, civiles ou pas, étaient des attaques collectives contre la vie privée. Il faudrait encore de très nombreuses années avant que l'humanité soit totalement libérée du joug de l'intimité et que le souvenir de son existence soit même effacé.
Des guerres dans une boucle.

Steve Tesich, Karoo (1998)
trad. Anne Wicke, éd. Monsieur Toussaint Louverture, 2012

vendredi 10 avril 2020

A vos masques !


Tandis que le gang d'amateurs et de bras cassés au pouvoir tergiverse toujours à propos du port des masques - qui ne servent à rien, puisqu'on n'en a pas -, un ami m'envoie une lettre ouverte au sinistre de l'Intérieur, signée du Docteur Pierre Jacques Raybaud. Je la copie-colle sans en corriger les coquilles et sans dérogation. Il est 15 h 30. Vous avez une heure pour la lire.


LETTRE OUVERTE À MONSIEUR CASTANER, MINISTRE DE L'INTÉRIEUR


Vendredi 10 avril 2020

Monsieur le Ministre,

Hier matin, à propos des arrêtés municipaux pris à Sceaux, puis à Royan, visant à rendre obligatoire le port d'un masque, y compris alternatif, vous avez demandé aux préfets de prendre langue avec les maires pour qu'ils retirent leur décision, devant un auditoire à distance d'une mission d'information de l'Assemblée nationale. D'autres villes comme Nice, Cannes, Paris et bien d'autres s'apprêtent à en faire autant.
Par ailleurs, la Ligue des droits de l'Homme a saisi le tribunal administratif et obtenu hier matin le retrait de la décision du maire de Sceaux.

Vos justifications sont les suivantes :
- Une base juridique incertaine
- Une atteinte aux libertés fondamentales
- La crainte du non-respect du confinement et du manque de cohérence
- Le risque d'inégalité territoriale
- L'intérêt du port du masque pas démontré médicalement.

À mon avis, votre décision est dangereuse, paradoxale et inappropriée. L'intérêt du port du masque lors d'une épidémie est largement démontré sur le plan médical, comme aussi, depuis longtemps, pour prévenir entre autres les infections nosocomiales en milieu médical.
Voici un extrait d'un article, le plus récent et le plus démonstratif, et le résultat de cette équipe de l'Université de Hong Kong publié dans Nature Medicine le 3 avril 2020 :







Ce tableau est extraordinairement parlant : les personnes sans masque chirurgical ont entre 100 et 10 000 fois plus de particules virales, surtout dans le nez et la gorge. Les personnes avec masque, elles, n'ont presque rien.
Hong Kong n'est pas confinée et se caractérise par une très forte densité humaine. Mais près de 95% de la population porte un simple masque chirurgical et certains artisanaux. Or le constat épidémiologique est le suivant à ce jour, alors que l'épidémie y a commencé bien plus tôt qu'en France :
7,5 millions d'habitants, 960 cas, 4 décès

Il en va de même que les pays suivants :




Et pour finir, selon les sources de la Johns Hopkins University (USA) :




Faut-il vous donner tous ces détails ? Pour le ministre que vous êtes, l'essentiel, c'est que - contrairement à vos propos - l'Académie de médecine vient de recommander que la France oblige ses citoyens à porter des masques, y compris, en cas de pénurie, des masques alternatifs. Elle a aussi recommandé d'édicter des conseils de fabrications artisanales à la population.
À propos du "Mieux vaut une barrière partielle que rien du tout", voici un autre article du Dr Rengasamy, chercheur américain, qui confirme les différents niveaux de filtration des matériaux utilisés pour des masques artisanaux de 10% à 60%, et de captation partielle. D'où l'importance des conseils de fabrication à la population recommander par l'Académie de Médecine.



Le Pr Okuda de Kanagawa a montré avec un compteur de particules que 6 couches de papier absorbant fin, filtraient aussi bien qu'un masque FFP2 ! 100% de filtration des particules de 1à 5 microns et 92% de celles de 0,5 micron.


Monsieur le Ministre, vous ne pouvez plus jamais dire, vous, pas plus que le ministre de la Santé, le Premier ministre et pas non plus le Président de la République, que l'intérêt du port du masque obligatoire n'est pas démontré.
Il s'agit d'une réalité scientifique, qui s'inscrit dans un mouvement mondial.
Il ne m'appartient évidemment pas de soumettre un avis juridique sur le caractère infondé d'un arrêté. Je n'en ai d'ailleurs pas la compétence. Mais, si le tribunal administratif a jugé qu'il y avait atteinte aux libertés fondamentales, il me parait inconcevable, qu'à ce titre, une personne décidant de ne pas mettre un masque fasse encourir un risque immense à d'autres personnes, dans ce contexte exceptionnel caractérisé par le grand nombre de cas de porteurs sains.
Qui porte atteinte à la liberté ? Le maire qui exige le port du masque ou les personnes ne portant pas de masques et qui peuvent en contaminer d'autres ? Elles ont, certes, la liberté de devenir malade, mais pas celle de transmettre la maladie. Mais il est vrai que vous n'êtes pas seul responsable des différents messages qui se sont succédés et du manque d'anticipation des autorités.
Je note, Monsieur le Ministre, que vous ne portez pas de masque, et que l'on peut voir alternativement d'autres membres du gouvernement le porter à certains moments et ne pas le porter à d'autres, y compris le Président et ses conseillers et gardes du corps. Là est l'incohérence. Quel message envoyez-vous ainsi à la population ? Et il en va de même à la télévision, qu'il s'agisse des journalistes ou des intervenants.
Permettez-moi d'attirer votre attention sur le risque que vous prenez pour vous-même, pour votre famille et pour vos collaborateurs ? Comment se fait-il que les forces de police encourent les mêmes risques ? Vous devez en principe les protéger, au même titre que l'ensemble de la population. Mais, selon certaines sources, il a été demandé aux policiers de ne pas porter de masques. Et d'ailleurs le nombre de contaminés dans la Police a augmenté fortement. L'exemple de nombreux députés touchés ou décédés, de dirigeants malades un peu partout dans le monde - dont celui de Boris Johnson, dont j'espère qu'il guérira, en Angleterre - ne vous interpelle-t-il pas ?
Ce message s'adresse aussi à la Ligue des droits de l'Homme (LDH), que j'ai pour ma part souvent soutenue, mais dont je ne comprends pas la démarche dans cette situation gravissime. Pourquoi, la LDH n'a-t-elle pas porté plainte contre le confinement, obligation bien plus contraignante que celle de porter un masque ?
J'ose espérer que, demain, aucun d'entre vous ou de vos proches ne sera touché. J'ose espérer qu'il ne s'agit pas d'une forme d'irresponsabilité, mais plutôt d'une méconnaissance de la gravité de la situation que nous, les professionnels de santé, touchons du doigt tous les jours avec le lot de souffrances observées et vécues. Le système de santé s'est dégradé mais vous n'en êtes pas responsable, à titre personnel.
J'en reviens à mon point de départ. Monsieur le Ministre, si un maire ne peut prendre un tel arrêté, alors prenez, vous, la responsabilité, avec le Premier ministre et le Président de la République, de prendre une ordonnance imposant à toutes et à tous le port du masque, pour seulement 3 semaines.
Ce caractère obligatoire est une nécessité, par la mise en jeu de la vie d'autrui, au même titre que l'obligation d'interdiction des excès de vitesse ou la prohibition du port d'arme.
Il s'agit d'un principe de précaution évident, qui résoudra le principe d'inégalité territoriale, dernier point de vos justifications.
Il en va dans l'immédiat de la vie de milliers, voire de dizaines de milliers de Français. Il en va de la survie de notre économie, de l'état psychologique de la population et de certains effets collatéraux dramatiques, comme ceux des violences conjugales accrues.
Car le port du masque constituera une condition sine qua non, demain, du déconfinement, avec le test de toute la population. Ce dernier permettra d'isoler et de confiner les personnes malades. Et le port du masque permettra aux personnes saines d'aller travailler ou étudier.
Raison de plus pour imposer dès maintenant, sans plus perdre de temps, ce geste barrière pour tous, tout le temps et partout. En moins de trois semaines, si cette mesure est appliquée radicalement, vous hâterez l'heure de la libération de nos concitoyens, mais sans risques.
Monsieur le Ministre et vous aussi, les responsables de la Ligue des droits de l'Homme, ne nous trompons pas d'ennemi ! Notre rôle commun - que nous soyons soignants, politiques, journalistes, militaires, policiers, juristes et tout l'ensemble des professions, associations et administrations, commerces, entreprises - est finalement le même, même si notre rôle est spécifique : c'est de servir et protéger la population. Le Président a dit que nous étions en guerre, le masque est notre arme de défense.
Nous avons un seul agresseur commun : le Covid-19. Il ne nous attend pas pour frapper.
Nous devons ensemble rester unis et riposter avec détermination.
Je vous prie, Monsieur le Ministre, de bien vouloir agréer tout mon respect et toute ma sincère sollicitude.


Dr Pierre-Jacques Rayba



C'est la guerre !

Robert Capa

Trois Générations
Le père mourut dans la boue de Champagne
Le fils mourut dans la crasse d’Espagne
Le petit s’obstinait à rester propre
Les Allemands en firent du savon

Paul Valet, in Les poings sur les i

jeudi 9 avril 2020

Couvre-feu culturel

Svetlana Solodovnikova


Le confinement étant appelé à durer, j'ai décidé de tenter d'échapper aujourd'hui aux nouvelles anxiogènes, comme on dit, et parcouru uniquement les pages culture des grands médias.

Je me suis en premier lieu, et hasard, arrêté sur le portrait de la romancière Cécile Coulon, offert gracieusement par Libération. La plume de Céline Walter s'impose d'emblée. L'employée de Patrick Drahi nous apprend dès la première de ses lignes que son modèle « est d’une blondeur qui perce l’œil autant que l’écran. Un blond qui tire sur l’étrange. Si blanc qu’il vire parfois au bleu spectre selon la lumière et l’humeur de la fille… » Je me permets de reproduire ici la photo qui illustre le papier, signée Pascal Aimar, afin de prouver aux pauvres êtres égarés sur ce blogue que la romancière aux 16 000 amis Facebook est effectivement blonde. 


Plus loin dans le texte, nouvelle preuve de sa couleur de cheveux, lorsque la belle Cécile nous dit  : « Je suis à la tête d’un troupeau de fantômes, mais ils ne me mènent pas. » 
En cette période, la mode est au journal de confinement. Certaines écrivaines parisiennes, proches du pouvoir financier et politique, s'acharnent à nous rappeler d'où elles parlent, comme on disait autrefois. Mais l'autrice – elle aime ce terme – ici portraiturée est bien plus maline et tient, nous dit-on, dans son appartement de Clermont-Ferrand, un antijournal de confinement. « Elle a le post facile et sympa », estime la journaliste admirative. « De ses allers-retours entre ses fenêtres et son ordinateur, on peut lire : "Arrêtez de promener votre chien, je viens d’en voir passer un plus musclé que moi !" Ou de relayer : "Je n’ai pas de poitrine mais en ce moment il y a du monde au balcon." » J'essuie de mes yeux les larmes de rire et poursuit pour apprendre de la bouche de la native de 1990 que « le saint-nectaire se congèle très bien » et qu'elle « imagine que ces temps-ci les gens se remettent à cuisiner. » Elle le confesse par ailleurs : « Je n’ai pas de rêves de pays lointains, je suis comme un animal, comme le blaireau qui reste près de son terrier. » La romancière aux succès vertigineux avoue pour conclure : « Je me fais tatouer très souvent des images de chacun de mes ouvrages pour en garder la trace.  » J'ignore encore si, lorsque je pourrai de nouveau errer dans les rayons de ma librairie préférée enfin réouverte, j'aurai toujours en tête l'image du blaireau et me précipiterai sur les romans de l'Auvergnate. 

***
Malgré la fermeture des librairies justement, Le Parisien nous indique que les amateurs de littérature ne sont pas privés de nouveautés car nombre d’entre elles sont disponibles en numérique et peuvent être lues sur tablette, liseuse ou téléphone. Le journal de Bernard Arnault offre alors ses coups de cœur à ses lecteurs. En tête de sa sélection, le quotidien place le dernier Joël Dicker, « sur un air d'Agatha Christie », dit-il, avant de rectifier : ce livre ne sera finalement disponible qu'à partir du 30 juin. Le titre phare de LVMH ne se démonte pas pour autant et affirme : « Voilà un roman qui aurait accompagné un bon bout de temps votre confinement, si sa sortie n'avait pas été repoussée après la rédaction de cet article. Nous vous laissons tout de même notre critique à disposition, pour vous donner envie de le lire, plus tard ! » On lira donc la suite plus tard.

Le même journal, éclectique et décidément à la pointe de la culture, nous le confirme : le confinement peut être l'occasion de découvrir ou de revoir ses classiques, en prenant l'exemple de Julien, ancien étudiant en lettres de Haute-Saône, qui a mis à profit cette période pour se plonger dans l'œuvre de Marcel Proust. « Chaque jour, lit-on, il lit A la recherche du temps perdu pendant une ou deux heures "pour ne pas en être dégoûté" » Pour ceux que ça dégoûte tout de même, le quotidien des comptoirs fait ses calculs : « En consacrant ses journées entières à la culture pendant un mois, il serait possible de s'attaquer à bien d'autres monuments que les livres de Proust. Des exemples ? A raison de douze heures chaque jour, vous pourriez ainsi voir l'intégralité de la filmographie d'Alfred Hitchcock, visionner les 236 épisodes de la série Friends et apprécier virtuellement toutes les œuvres exposées au musée du Louvre. » Et de nous fournir un emploi du temps que je me permets de copier-coller sans dérogation car quelque peu contradictoire (c'est l'époque qui veut ça, comme disait le poète).





Oui, après 1 h 25 passée en compagie du petit Marcel, il faut consacrer un minimum d'1 h 20 au grand Johnny. C'est le prix à payer pour être moins bête à la sortie du confinement.
Le Parisien toujours, promis, après, j'arrête, me fait regretter de ne pas être encore une personne âgée et isolée lorsque je découvre que nos humoristes préférés – Franck Dubosc et Gad Elmaleh en tête –, imiteront dans les jours à venir les agents « mobilisés pour appeler tous les jours et directement les personnes âgées isolées » en ces temps de lutte contre le Covid-19, expose dans son communiqué l'entreprenante Anne Hidalgo qui ne manque pas de remercier « très chaleureusement tous ces volontaires qui font preuve d'une solidarité à toute épreuve dans cette situation de crise inédite ».

***
Un saut sur Le Figaro, du moins sur son site, où j'apprends que le gouvernement chinois, soucieux de relancer l'économie touristique et culturelle du pays en forte baisse depuis le début de la pandémie, s'est lancé dans une opération dite Découverte et offrant la visite gratuite de 29 sites touristiques et culturels. Dimanche, quelques 20 000 citoyens chinois, tout juste déconfinés, ont pris d'assaut le parc de la chaîne du Huangshan, également connue sous le nom de Montagnes jaunes et classées par l'Unesco. Les visiteurs devaient « montrer patte blanche concernant leur état de santé via une application mobile dédiée. Un contrôle de la température était en vigueur ainsi que le port obligatoire du masque chirurgical… », nous informe le journal du groupe Dassault. Mais l'affluence n'était pas celle attendue par les autorités, rapidement débordées et contraintes, devant le manque de respect des « mesures de distanciation sociale nécessaires pour contenir le Covid-19 » de fermer le parc en urgence. 

Car on ne le dit pas assez. Le déconfinement nous donnera sans nul doute l'occasion de rapidement nous reconfiner…

***


Bonus : Pour les amateurs de lecture numérique, du Paris des années 1980-1990, du Pigalle de jadis et de toujours, Le Seuil, en accord avec l'auteur, vient de mettre en ligne le livre de David Dufresne, New Moon Palace, dont il avait été question ici, et qu'on peut donc lire ici





mercredi 8 avril 2020

Dans ton slip !


Alexis Courtney

- J'imagine que tu as raté Godard…
- Ça fait un moment que je le rate…
- Et lui, ça fait un moment qu'il rate ses films !
- Je l'attendais, celle-là ! Tu es transparent, cher ami.
- Bref, tu es au courant…
- …Son intervention Spécial Confinement suisse via la plateforme de Zuckerberg ? Non, je n'ai pas regardé ça. Il a fait quoi Jean-Luc ? Montré ses fesses et ses nichons, comme toutes les gamines ?
- Je ne sais pas, je ne l'ai pas vu…
- Nous en sommes là : nous parlons en priorité de ce dont les autres parlent sans savoir de quoi ils parlent…
- Je ne suis pas sûr de te suivre…
- Peu importe. Je déteste autant de suivre que de conduire.
- Quoi ?
- Le Gai savoir.
- C'est pas un film de Godard, ça ?
- Pas seulement. Bref, qu'a dit le reclus de Rolle ?
- Je faisais semblant.
- Semblant de quoi ?
- De ne pas comprendre…
- Je ne comprends pas. Je croyais que tu ne savais pas ce qu'il avait dit !
- C'est moi qui faisais semblant !
- Toi ?! Toutes ces années, tu as fait semblant de quoi ? D'être un type brillant ?
- D'être ton ami.
- Rassure-toi, je n'y ai jamais cru.
- Je parlais de Nietszche…
- …
- Nietzsche, Le Gai savoir.
- J'avais compris, je faisais semblant…
- Tu as dit quoi ? Le son a coupé…
- Peu importe, je ne m'en souviens plus…
- Si tu ne vas pas à Zuckerberg, Zuckerberg ira à toi…
- Tu ne confonds pas avec Zarathoustra ?
- Nous allons tous devoir être connectés pour sortir du confinement.
- Même Zarathoustra ?
- Tu as lu ça, au moins ?
- Zarathoustra ?
- Ce qu'on nous prépare…
- Vaguement…
- Le gouvernement travaille à une application de déconfinement.
- Non.
- Quoi, non ?
- Tu parles en langage commercial. Il faut dire : la société panoptique numérique et pandémique va te fliquer jusque dans ton slip !
- Si tu veux.
- Moi, je ne veux rien. Ni ce futur, ni le passé qui fut le nôtre.
- Et encore moins le présent !
- Le présent est déjà du passé.
- C'est Nietszche ?
- Où ça ?
- Tu sais qu'avec Cioran, Nietszche est le penseur le plus cité sur les réseaux sociaux ?
- Les gens n'ont jamais ouvert un de ses livres, ne savent même pas écrire son nom, mais le citent à tout bout de champ… 
- Quel déshonneur !
- On ne saura jamais ce qu'a dit Godard ?
- Paraît qu'il était inaudible.
- Il l'est depuis un moment…
- Il n'y avait que 3 000 personnes connectées en direct.
- Ecoute, c'est certainement un chiffre très inférieur aux scores atteints par les conneries quotidiennes des célébrités connues, ou par celles de la première pétasse venue, mais j'estime que ça fait déjà beaucoup. Plus personne ne sait qui est Godard, personne ne s'intéresse plus à lui, surtout sur ce genre de plateforme…
- Tu penses ?
- Plus beaucoup. Les 3 000 personnes, ce doit être ce qui reste de son fan club… Et puis, c'est comme si je le voyais. Il a dû poser avec son cigare et son air ahuri et débiter deux trois platitudes sur le langage et la communication, l'informatique et les virus, c'est pas ça ?
- Attends, je regarde…
- Non, je t'en prie. Je ne veux pas savoir. Je préfère imaginer qu'il s'est encore foutu de la gueule du plus grand nombre (3 000, chapeau !) et qu'il est bien plus intelligent que ça. De lui, je veux garder en mémoire les films qui m'ont émerveillé, fait découvrir le cinéma. Le reste… Bon, faut que je te laisse, faut que j'aille au casse-pipes…
- Tu vas faire des courses ?
- C'est bientôt l'heure du couvre-feu et faut bien bouffer… 
- Et picoler ! On devrait se faire un apérovidéo un de ces quatre, d'ailleurs !
- Ah non ! Pas ça ! 
- C'est très tendance.
- Eh bien moi ce qui est tendance a tendance à me faire gerber…
- En fait, tu es bien, dans le confinement…
- Oui, ça ne change pas beaucoup mes habitudes. Ce qui m'ennuie le plus, c'est que le choix que j'ai fait il y a quelques années soit désormais la norme imposée. 
- Tu sors quand même un peu, ne serait-ce qu'avec le chien ?
- Oui, mais tous ces joggers m'insupportent…
- Ça y est, c'est interdit ! Entre 10h et 19h, plus de joggers. Du moins à Paris…
- Et dans tous les départements de la petite couronne, sauf un. 
- Le tien ?
- Bravo.
- Pourquoi ?
- Ils doivent avoir peur des émeutes… 
- Ah oui, toutes les petites racailles font du sport pour ne pas exploser enfermés…
- Tu vois, pas besoin de prendre l'apéro avec toi pour enfiler les brèves de comptoir… C'est de la bombe, bébé… Cela dit, c'est un peu vrai, même si ceux que je croise au parc, par dizaines, sont tout ce qu'il y a de plus bobos, comme on dit. De vrais bobeaufs : ils se sont tous mis au jogging, pardon, au running, comme on dit maintenant. Tu ne peux pas faire dix pas sans en croiser un. Je file dans les sous-bois quand je les vois arriver. Ils foncent sur toi en crachant leurs poumons, et leurs miasmes dans ta gueule… Quelle bande de connards ! 
- Tiens, justement, tu as vu, ce bain de foule de notre guide thaumaturge dans ton 9.3 ?
- J'ai aperçu ça, de loin, je ne veux pas savoir. Les irresponsables de ce gouvernement, se pavanant ici et là, suffisants de bêtise, fiers de leurs discours contradictoires et mensongers, sont aussi détestables que les joggers du parc… Je ne veux pas entendre parler d'eux, je ne veux pas savoir qu'ils existent, j'aspire à des nuits de 8 heures maintenant que je n'ai pas à foutre le réveil…
- Au fait, tu as vu cette histoire de masques Louis Vuitton ?
- Je ne t'entends plus… J'ai l'impression que ça va couper ! Allô ? Allô ?…