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mercredi 25 mars 2020

Comme tous les autres arts


Mon père m'avait raconté que Kafka lui avait dit plusieurs fois : « Sans une vérité que chacun comprend et à laquelle par conséquent chacun se soumet librement, l'ordre n'est jamais que force brutale, qu'une cage qui se brise tôt ou tard sous la pression du besoin de vérité. »
(…)
A l'époque de mes premières visites à Kafka, je réagissais fréquemment à ses propos en lui demandant d'un air étonné : « Est-ce réellement vrai ? » Dans les premiers temps, le Dr. Kafka me répondait d'un bref signe de tête. Mais alors que je le connaissais depuis déjà longtemps et que je continuais à user de cette question stéréotypée, pour exprimer mon étonnement et mon incrédulité, il me dit un jour : « Renoncez, je vous prie, à cette question. Cette seule phrase suffit, à chaque fois, pour me plonger dans l'embarras. Elle me fait constater mon impuissance. Le mensonge est en effet un art qui, comme tous les autres arts, exige toutes les énergies de l'homme. Il faut s'y consacrer totalement, il faut commencer par croire soi-même au mensonge, et ce n'est qu'ensuite qu'on peut s'en servir pour convaincre les autres. Le mensonge réclame les ardeurs de la passion. Mais ainsi, il révèle plus qu'il ne dissimule. C'est ce que je ne puis pas me permettre. Aussi n'existe-t-il pour moi qu'une seule cachette : la vérité. »


Gustav Janouch, Conversations avec Franz Kafka,
Trad. Bernard Lortholary,
ed. Maurice Nadeau

mardi 23 janvier 2018

Mythologie quotidienne

Stanley Kubrick via Undr



Chaque jour, l'homme s'efforce à rafraîchir un mensonge usé ou à en forger un nouveau. Le faux constitue une dimension naturelle de la vitalité. Toute biographie devrait s'intituler « Histoire d'une illusion », car la chaleur de la vie n'est qu'un feu d'artifice, un spectacle irréel adapté uniquement aux plaisirs d'un œil abusé.
Qu'un être défende ses intérêts les plus vils ou un dieu quelconque, une même activité d'affabulation tisse la trame des désirs et des symboles improbables. Mais le regard qui promène une tristesse itinérante sur le déroulement des intrigues vitales en découvre aisément la part d’irréalité et de désert.
Tant que vous pouvez mentir, le soleil luit pour vous. Mais quand vous vous éveillez sans la ressource d’aucun mensonge, nul rayon ne vous effleure. Alors, ce qui vous reste d’énergie se concentre à l’affût d’un prétexte, qu’il soit une basse besogne ou un rêve transcendant, pourvu qu’il vous délivre de cette mortification lucide qui dépossède les heures et contraint le temps à mendier aux portes de votre âme. N’importe quelle fausse lumière qui irrite vos penchants ou tente vos pensées, vous la saississez, avides que vous êtes d’un prestige fragile triomphant du vide envahissant.
Une réalité, qui n’est pas embellie par les fables est plus difficile à supporter qu’un enfer drappé de mythes. L’homme a toujours préféré des figurations incertaines à la vision dépouillée qui démasque les jours. La crainte d’affronter l’absence dans son âme et dans le temps, l’a fait peupler d’illusions le ciel et la terre : les dieux impalpables comme les soucis quotidiens en résultèrent ; l’effroi de contempler au milieu de la vie le silence qui la précède, et celui qui lui succède, l’a fait accepter ce fracas qui s’appelle vivre, auquel chacun ajoute sa voix de peur de s’écouter soi-même et de ne plus rien entendre.
Adorer et abhorrer la vie en même temps, être tiraillé entre deux ardeurs contradictoires, subir cette prédestination d’écartelé dans l’espace de chaque instant, ces accès d’enthousiasme et d’horreur dans le ciel et l’enfer de tous les jours… Si au moins l’âme avait un seul patron, un dieu de lumière ou de ténèbres, si son destin était fixé une fois pour toutes, irrévocablement clair ou obscur ! Tous les êtres ont un monde à eux, un milieu idéal de leurs joies et de leurs peines, une patrie de leurs stupidités et de leurs éclairs. Mais nous ne savons pas où nous sommes ; rien n’est nôtre, pas même cet exil entre la matière et le rêve. Nous sommes rayés des registres de la vie et de la mort ; cependant nous traînons notre survivance illégale, fourvoyé entre le temps et l’éternité, ne pouvant nous réclamer ni de l’un ni de l’autre, et à jamais vomis par les berceaux et les tombes.

E.M. Cioran, Exercices négatifs,
En marge du Précis de décomposition

vendredi 19 janvier 2018

Le meilleur orateur


J'ai toujours été du côté de ceux qui cherchent la vérité, mais je les quitte lorsqu'ils croient l'avoir trouvée. Ils deviennent très souvent fanatiques, ce que je déteste, ou sinon, idéologues : je ne suis pas un intellectuel et leurs discours me font fuir. Comme tous les discours. Pour moi, le meilleur orateur est celui qui dès la première phrase sort de ses poches une paire de pistolets et tire sur le public. 
 Luis Buñuel, Le Christ à cran d'arrêt, trad. Jean-Marie Saint-Lu

vendredi 11 août 2017

La vérité si j'écris

Erwin Volkov via Undr


La vérité, je le pense, n'est connue que par celui qu'elle concerne, s'il veut en faire part, il devient automatiquement un menteur. Tout ce qui est communiqué ne peut être autre chose qu'altération et falsification, on n'a donc jamais communiqué que des choses altérées et falsifiées. La volonté d'être véridique est, comme tout autre chemin, le plus rapide pour fausser et falsifier une situation. Coucher sur le papier une époque, une période de la vie et de l'existence, peu importe son éloignement dans le passé, peu importe sa longueur ou sa brièveté, c'est agglomérer des centaines, des milliers, des millions d'altérations et de falsifications qui sont toutes familières à celui qui écrit et décrit comme autant de vérités, de pures vérités. La mémoire s'en tient exactement aux événements, s'en tient à la chronologie précise mais ce qui en résulte est tout autre chose que ce qui a été effectivement. Ce qui est écrit fait voir nettement une chose qui assurément correspond à la volonté d'être véridique de celui qui décrit mais non à la vérité car la vérité n'est absolument pas communicable. Nous décrivons un objet en croyant que nous l'avons décrit fidèlement, conformément à la vérité, et nous devons constater que ce n'est pas la vérité. Nous faisons voir nettement une situation, ce n'est pas, ce n'est jamais la chose que nous avons voulu faire voir nettement, c'est toujours une autre. Il nous faut bien dire que nous n'avons jamais rien communiqué qui eût été la vérité mais toute notre vie nous n'avons pas renoncé à la tentative de dire la vérité. Nous voulons dire la vérité mais nous ne disons pas la vérité. Nous décrivons une chose véridiquement mais la chose décrite est autre chose que la vérité. Nous devrions voir l'existence comme la situation que nous voulons décrire mais, quels que soient nos efforts, à travers ce que nous avons décrit nous ne voyons jamais la situation. Reconnaissant ce fait, nous aurions dû depuis longtemps renoncer à vouloir écrire la vérité et nous aurions donc dû renoncer à l'écriture en général. Comme il n'est pas possible de communiquer, donc de montrer la vérité, nous nous sommes satisfaits de vouloir écrire et décrire la vérité tout en sachant que la vérité ne peut jamais être dite. La vérité que nous connaissons est logiquement le mensonge qui, du fait que nous le rencontrons inévitablement, est la vérité. Ce qui est décrit ici est et n'est pas la vérité parce que ce ne peut être la vérité. Dans toute notre existence de lecteurs nous n'avons jamais lu une vérité même si nous avons sans cesse lu des faits. Sans cesse rien que le mensonge-vérité, la vérité-mensonge et caetera. Ce qui importe c'est si nous avons la volonté de mentir ou celle de dire et écrire la vérité même si cela ne peut jamais être, si ce n'est jamais la vérité. Toute ma vie j'ai toujours voulu dire la vérité même si je sais à présent que ce que je disais était mensonge. Au bout du compte, ce qui importe seulement c'est la part de vérité qu'il y a dans le mensonge. La raison m'a depuis longtemps interdit de dire et écrire la vérité parce qu'en le faisant on n'a dit et écrit qu'un mensonge mais l'écriture est pour moi une nécessité vitale. C'est pour cela, c'est pour cette raison, que j'écris même si tout ce que j'écris n'est pourtant rien qu'un mensonge qui est transporté par moi comme une vérité. Certes nous pouvons exiger la vérité mais la sincérité nous démontre que la vérité n'existe pas. Ce que nous décrivons ici est la vérité et ce n'est pas elle pour la simple raison que la vérité n'est pour nous qu'un vœu pieux. 

 
Thomas Bernhard, La Cave, trad. Albert Kohn