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samedi 6 juin 2020

Crimes et délits



Comme dans tous les endroits publics de la grande ville, les consommateurs de ce banal café buvaient en silence ou murmuraient des mots fonctionnels, figés, momifiés dans le sérieux ambiant, engrisés par une discipline sans faille. 
Personne ne parut prêter la moindre attention à l'irruption de la brigade spéciale des moeurs que la direction venait d'appeler par téléphone. Ils se ruèrent sans hésiter vers une table du fond, empoignèrent deux clients qu'ils jetèrent sans ménagement dans le fourgon cellulaire. Leur compte était bon, ils en auraient pour dix ans au moins : on les avait pris en flagrant délit de rire et de plaisanter au coeur d'un endroit public.

Jacques Sternberg, 188 Contes à régler, Denoël, 1988

mercredi 29 janvier 2020

Ouvrir les yeux

Helmut Baar

Lundi, les circonstances, mauvaises, m'ont entraîné dans une errance sous la pluie glaciale. Des mois que je n'avais pas roulé dans les rues parisiennes, toujours plus encombrées de deux roues, avec ou sans moteur, d'engins indéfinissables pour le quinqua abruti que je suis, de chaussées rétrécies, de travaux en tous genres et de particules de moins en moins fines. 
Inadapté à l'époque, je garde cette aversion incurable pour les achats en ligne. M'est encore collée à la peau du crâne ce goût démodé, proscrit, pour la flânerie, la surprise, la découverte. Des mois que je me dis, Bon, faut que j'aille faire un saut chez Gibert, ils ont tel titre en solde, introuvable ailleurs, tel autre. Mais ce lundi, une fois sur place, je fus vite étourdi par la clientèle qui, certes clairsemée, constituait rapidement, pour le solitaire que je suis désormais, une foule terriblement asphyxiante. L'amnésie, elle aussi certainement incurable, me gagnait ou tout simplement se révélait dans toute sa splendeur à la lumière des néons. Je me suis donc limité à fouiller les étagères de quelques valeurs sûres. Des auteurs fétiches dont il me reste un ou deux titres à lire, parfois plus. Combien sont-ils, ces écrivains consolateurs, qui me réchauffent la carcasse, ces livres qui absorbent tout ce qui me reste d'esprit après seulement quelques lignes ? Je ne suis reparti qu'avec un seul volume. Car en solde, oui, mais à 15 balles tout de même. Une petite économie de 8.50 euros si je compare le prix avec celui de l'exemplaire neuf. Les salauds, ils proposent leurs bouquins d'occasion à des sommes de plus en plus élevées. Et finissent par pousser les pauvres lecteurs pauvres vers le piège de la toile qui tôt ou tard finira par les écraser. C'est décidé, je le prends mais on ne m'y reprendra plus. Ce livre, dense, c'est le premier récit de Thomas Bernhard, Gel, publié en 1963, année comme on le sait épatante, et qu'il évoque à plusieurs reprises dans le savoureux recueil Mes Prix littéraires. Que vaut ce premier essai au regard des titres suivants, contient-il déjà tout ce que j'aime de l'obsessionnel Bernhard, vais-je retrouver ce style d'imprécateur incomparable malgré la présence de paragraphes,  malgré les 30 ans de l'auteur... Ce genre de questions stupides me turlupinaient depuis un moment. Me livrant dès lors à cette occupation des plus étranges, une quête d'un autre monde, celui d'avant, il ne me fallut que quelques pages pour tenir la réponse. 
Je situe l'intrigue, hantée par la solitude et l'idée du suicide. Le narrateur, étudiant en médecine, est chargé d'enquêter sur un peintre un peu fantasque par le frère de celui-ci. A cette fin, il s'installe dans l'auberge du village de la montagne autrichienne où croupit, coupé du monde et haï de tous, le peintre Strauch. L'approche se révèle finalement assez simple, naturelle et les deux hommes vont passer ensemble 27 jours. Ce récit de désapprentissage est essentiellement constitué de longs monologues du vieux fou que le rapporteur nous livre sans ménagement aucun. La traduction est de Boris Simon et Josée Turk-Meyer.
« Un cerveau est pareil à un Etat politique, dit le peintre. Tout à coup y règne l'anarchie. » J'étais dans sa chambre, attendant qu'il ait mis ses souliers. « Nos pensées s'affrontent en nous. Les unes plus agressives que les autres, dit-il. Elles concluent souvent des alliances comme le font les hommes, pour, peu après, ne pas les respecter. Etre compris et vouloir être compris : une imposture. Basée sur toutes les erreurs des sexes. » Il dit encore qu'au fond d'une nuit éternelle, les contrastes extrêmes dominent le jour dont l'effet n'est qu'apparence. « Les couleurs, voyez-vous, sont tout. Donc les ombres sont un tout aussi. Les contrastes ont une grande valeur au point de vue coloris. » Pour maintes choses, c'est comme pour les vêtements qu'on achète, qu'on met plusieurs fois, qu'on enlève ensuite pour ne plus jamais les remettre, ou qu'on peut avoir la chance de revendre, ou qu'on garde, au fond d'un bahut. Ils prennent le chemin du grenier ou de la cave. « On peut prévoir d'après le soir ce que sera le matin suivant, dit-il, et pourtant le matin apporte toujours une suprise. Il n'existe pas d'expérience au sens strict, personne de vraiment équilibré. » Qu'il existerait quand même des recours contre l'abandon, contre le naufrage. « Mais moi, je n'ai jamais possédé ces recours. Pour le moment, l'intérêt essentiel, le soutien même de la vie, perd toute valeur.
« L'effort escalade une montagne de déceptions, dit-il. A une réussite succède une chute brutale et d'autant plus brutale que celui qui croit atteindre le sommet découvre chaque fois que le sommet n'existe pas. J'avais votre âge que déjà depuis un certain temps j'éprouvais un apaisement à savoir que rien ne vaut un effort. Et en même temps, cette conviction me tourmentait. Aujourd'hui, cela m'effraie de nouveau. Dans cette frayeur, je suis tout désorienté. »
Il qualifia son état d'esprit d'« expéditions dans les jungles de la solitude ». « C'est comme si, dit-il, je devais parcourir des millénaires, poussé par quelques brefs instants là, derrière moi, qui me fouaillent. » Que jamais il n'avait manqué de privations, qu'il ne s'était jamais dérobé à l'exploitation des autres, que d'ailleurs il n'avait pu s'y dérober. « Je faisais encore confiance aux hommes, alors que je savais déjà qu'ils me trompaient, que depuis longtemps je connaissais leur dessein de me détruire. » Qu'il ne s'était plus accroché qu'à lui-même, « comme on s'accroche à un arbre pourri, mais à un arbre tout de même », et que sa raison et son cœur avaient été poussés loin de lui, à l'arrière-plan. 
Plus loin, dans le chapitre suivant :
« Mon temps a passé, comme un temps qu'on n'a pas désiré vivre. Oui, jamais je n'ai désiré mon temps. La maladie a surgi là, précisément où il n'y avait plus rien... Mes recherches se sont arrêtées, tout à coup, je me suis rendu compte : non, je ne franchirai pas ce mur. C'était ainsi : il me fallait trouver un chemin que je n'avais pas encore pris... Les nuits sans sommeil, ternes, grises... de temps en temps, je sursautais : et je comprenais peu à peu comment tout ce qui avait été pensé, imaginé, devenait faux, sans valeur, tout... Une chose après l'autre, logiquement, devenait insensée, inutile... et je découvrais que les hommes ne veulent pas qu'on leur ouvre les yeux. »

samedi 14 décembre 2019

De la folie


René Groebli

...quand je retrouvais mon calme, il m'apparaissait que les hommes font leur malheur par incapacité de se contenter de ce qu'ils ont. On finit par haïr ce qui nous entoure, alors qu'on était bien tranquille, et l'on se jette dans l'inconnu. On finit par prendre en horreur la vie présente. On ne peut plus supporter son bonheur, et l'on va s'exposer à des dangers réels. C'est excusable d'agir ainsi quand on ne risque pas grand-chose, mais quand notre vie est en jeu, c'est de la folie...
Emmanuel Bove, Non-Lieu, 1946

lundi 9 décembre 2019

C'est pas facile tous les jours

Trente ans plus tard, je suis reparti en voyage avec ma sœur, sur son invitation. Après l'URSS, place au Yucatán. Comme il était hors de question que tout ne fût que soleil, cumbia et couleurs primaires, j'avais emporté dans ma valise un roman lu il y a trente ans. L'ami Hubertus, qui le découvrait il y a peu sur les conseils de Louis Watt-Owen, m'avait convaincu de retomber dans Le Piège (1945). Il est toujours délicat de retrouver ses amours de jeunesse. Ce drôle de livre m'avait tellement bousculé à l'époque que j'avais accepté d'aller en voir une adaptation scénique, une performance one-man-showée de Didier Bezace à la Cartoucherie, si je me souviens bien. En faisant du protagoniste coincé sous l'Occupation le narrateur de son spectacle, le metteur-en-scène-comédien jouait sur une sorte de gimmick à répétition, C'est pas facile tous les jours, une expression dont j'allais abuser par la suite lorsqu'il me fallait dédramatiser les situations dites compromises. Aujourd'hui, cette trouvaille me paraît avoir été une mauvaise interprétation tant l'ingénuité et la bêtise de Bridet le rendent incapable de ce genre de distance. Si l'ironie de Bove est bien présente dans ce texte comme dans ses autres romans et nouvelles, elle n'est jamais appuyée et semble elle aussi coincée entre les pages de ce récit implacable, annoncé d'emblée sans issue.
Rien ne dévoile mieux nos intentions qu'une longue impuissance. A toujours demander sans obtenir, on finit par donner de soi l'idée qu'on ne réussira jamais, qu'on appartient à cette catégorie d'hommes dont les désirs sont trop grands pour leurs possibilités.
Ces deux phrases simples et impeccables suffisent à décrire Bridet dans les premières pages, à justifier le titre du roman.
Ce fut à ce moment qu'une idée extraordinaire lui vint à l'esprit, une de ces idées simples qui, selon ce que nous y mettons de nous-mêmes, paraissent géniales ou insignifiantes. Elle lui fit brusquement retrouver toutes ses forces. Cette idée était que, quoi qu'il fit, il ne pouvait plus échapper à la mort et que, puisqu'il fallait mourir, autant mourir courageusement.
Et ce fut ce qu'il fit.
Et ces deux paragraphes désespérément ironiques, et situés vers la fin du livre, traduisent un rare éclair de lucidité chez Bridet. Conscient enfin du piège dans lequel il s'est lancé les yeux fermés. 
Un chef-d'œuvre.

Revenu dans la grisaille d'ici, j'ai ouvert la suite, un volume regroupant les deux derniers romans de Bove, Départ dans la nuit et Non-Lieu, publié à l'Imaginaire en 1992, année qui marque mon départ de la librairie pour aller traduire à Beaubourg des films mexicains… 
Ce doit être le seul livre de l'auteur que je n'ai pas volé. Et en lisant les premières pages, il me semble que c'est également le seul que je n'ai pas lu. Il arrivait certainement quelques années après la période exclusivement consacrée à Bove. Je sens ce matin que cette découverte inespérée pourrait redonner quelque couleur à un quotidien violemment sombre et me consoler de la perte des paysages mayas. 

lundi 31 décembre 2018

Cher Richard



Jean-Patrick Manchette
53 avenue Dr. A. Netter
75012 Paris

le 27 novembre 1994



Cher Richard,
J'ai lu — avec retard — CUEILLE LE JOUR et j'ai trouvé ça impressionnant, formidable. Il est beau de voir avec quelle maîtrise (je ne trouve pas d'autre mot) s'associent le ton et la teneur de ton « conte ». Il y a un moment que je sais que tu t'es envolé dans les espaces supérieurs (au moins depuis UN PETIT HOMME…) mais je suis spécialement séduit par celui-ci — peut-être parce que l'élément un peu surnaturel est entièrement inclus dans l'ouvrage, ce n'est pas un supplément pseudo-poétique.
Bref, je suis ravi, j'ai eu envie de te le mettre solennellement sur le papier.
Amour à toi et aux tiens. A bientôt.



Lettre de Manchette à Morgiève, retrouvée par celui-ci avant la parution tout bientôt de l'excellent faux polar US, Le Cherokee, et reproduit par Joëlle Losfeld, son éditrice, avec l'autorisation de Doug Headline et de Mélissa Manchette. 

vendredi 28 juillet 2017

Prima donna









à John Fante, 2 décembre 1979

C'était bon d'entendre la fin de votre roman au téléphone ; ça sonnait plus Fante que jamais, la grande classe, comme toujours. Ça m'a enlevé un sacré poids de savoir que vous étiez toujours de la partie. Quand j'ai commencé vous étiez comme un phare et voilà que vous m'en mettez à nouveau plein la vue après toutes ces années.
Je suis en pleine période d'impuissance et ça ne m'est pas arrivé souvent. Je ne dis pas que mon écriture a toujours été exceptionnelle, je dis juste que les mots venaient naturellement. Ça n'est plus le cas ces derniers temps. Bon, quelques poèmes l'autre soir mais ça n'avait plus la même saveur. Je me surprends à envoyer chier Linda et l'autre soir j'ai même filé un coup de pied au chat. Je n'aime pas me comporter en petite prima donna mais lorsque les mots sortent pas c'est comme si j'étais empoisonné, j'oublie comment on rit, j'en oublie d'écouter mes symphonies à la radio et quand je regarde dans le miroir je vois un homme très méchant, petits yeux, visage jaune – je suis une figue desséchée, inutile, ratatinée. Je veux dire, quand l'écriture fout le camp, qu'y a-t-il, que reste-t-il ? La routine. Des gestes de routine. Des pensées en forme de crêpes. Je ne peux pas supporter cette danse macabre.
Vous avoir au téléphone, écouter Joyce me lire la fin de votre roman, entendre le rythme et la passion des Fante m'a sorti de ma léthargie. Le vin est ouvert et la radio allumée, je m'en vais coller des feuilles de papier dans cette machine et les mots jailliront à nouveau, à cause de vous. Ils jailliront à cause de Céline et de Dos et Hamsun mais principalement à cause de vous. Je ne sais pas d'où vous tenez votre talent mais les dieux vous en ont assurément bien doté. Vous avez représenté et représentez pour moi bien plus que n'importe quel homme mort ou vivant. Il fallait que je vous le dise. Maintenant je recommence à sourire un peu. Merci, Arturo.


Charles Bukowski, Sur l'écriture, Au Diable Vauvert,
à paraître, trad. Romain Monnery

mardi 30 août 2016

L'increvable ennui



 

PLANS SUR LA COMÈTE

Ritournelles magiques



Tu auras de la chance

Tu deviendras tes rêves

Tu sauras perdre

Tu sauras gagner

Tu sauras te taire

Tu sauras parler

Tu inventeras ta liberté

Tu aimeras ta joie

Tu sauras voler

Tu auras des femmes

Tu seras ce qui te chante

Tu seras invisible

Tu seras évident

Tu vivras à découvert

Tu n'épargneras rien
ni personne
et surtout pas toi

Tu seras plus muet que ta tombe

Tu ne feras pas trop le malin

Tu seras prudent

Tu riras le dernier
Ô comme tu riras bien !

Tu péteras gaiement les plombs

Tu vérifieras tout toi-même

Tu ne croiras à rien

Tu boiras du petit lait

Tu refuseras leur soupe 
(leurs assiettes de crachat)

Tu seras le plus

Tu seras le moins

Tu contiendras la douleur

Tu ressusciteras tous les matins

Tu iras voir n'importe où si tu y es

Tâche de ne pas t'y trouver

Tu prendras le large

Tu écriras tout

Tu seras le plus patient

Tu en verras trop

Tu en sauras trop

Tu devineras tout
et pire encore

Tu changeras de décor

Tu refuseras leurs offrandes

Tu abomineras leurs rituels

Tu les laisseras croire à leurs masques

Tu vérifieras tout par toi-même

Tu ne donneras jamais ta langue au chat

Tu ne deviendras jamais 
l'ombre de toi-même

Ils se prétendront tes amis

Tu seras chiche de tes merveilles

Tu préserveras tes secrets

Tu ne discuteras jamais

Tu liras tout ce qui t'excite

Tu prendras tout ton temps

Tu ne leur taperas pas dans l'œil
mais directement dans les couilles

Tu ne leur vendras pas tes âmes

Tu ne tendras jamais la première joue

Si tu es pris
c'est que tu l'auras voulu

Tu ne mangeras dans aucune main

Tu ne mangeras jamais de ce pain-là

Tu refuseras tous les cadeaux

Tu tiendras toutes les rênes de tes forces

Tu tiendras tête à la mort

Tu ne devras jamais rien à personne

Tu ne regarderas jamais l'heure

Tu connaîtras toutes les langues
mais tu inventeras celle que tu parles

Tu ne leur ressembleras pas

Tu ne t'imiteras pas toi-même

Tu deviendras ce que tu dis
et réciproquement

Tu seras optimiste nom de dieu

Coûte que coûte bordel de merde

Tu connaîtras tous les trucs

Tu seras insaisissable

Tu vivras de rien

Tu ne te prendras pas pour toi

Tu tiendras tête à la mort

Tu crèveras l'increvable ennui

Tu iras par les forêts

Tu iras par les montagnes

Tu es déjà éternel



Sous-les-Croix, 1990
in Dominique Poncet, Les Pentes fabuleuses, roman furtif