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vendredi 15 mai 2026

La vérité si je mens

Marc Riboud



– Encore cet avertissement ?  
– De quoi tu parles ?  
– Là, sur l'affiche. Ce « D'après une histoire vraie ».
– Ah, je ne l'avais même pas vu…
– On s'habitue. Tu ne peux plus aujourd'hui voir un film, lire un roman sans qu'on t'avertisse. C'est la suite du JT, la Pravda, un épisode de Faites entrer l'accusé, de la télé-réalité ?  
– Tu exagères, comme toujours. Tu sais de quoi ça parle ?     
– Non. 
– On ira le voir alors, comme ça tu découvriras cette histoire incroyable.
– Je ne comprends pas. Ça rassure le consommateur?  
– Quoi donc ?  
– Qu'il ne s'agisse pas d'une histoire imaginée par un auteur. C'est une caution, ce « D'après une histoire vraie » ?  Ça fait peur, l'imagination ? Que quelqu'un avec son stylo, son ordinateur, ait pu mettre noir sur blanc ses rêves, sa fantaisie, ses fantasmes, ses obsessions, sa connerie même, au secours!, surtout pas ça ! Fake news ! Tout doit être carré, aseptisé, lisible
– Oui, ça rassure peut-être les gens que le récit soit au plus près de la vérité.
– Quelle vérité ? Celle que l'on a déjà entendue, que l'on croit connaître ? Dès que tu construis un récit, des personnages, tu fais de la fiction. Ce n'est pas à toi que je vais apprendre ça. Dans notre monde, comme dirait l'autre, le vrai n'est qu'un moment du faux. Dès que Trump ouvre sa grande gueule, il a beau le faire sur Truth social, il a beau mettre des MAJUSCULES, dénoncer les médias qui colportent des fake news, on sait qu'il ment… Les films, les livres, et même la musique, bientôt tous écrits avec une IAc'est moins cher qu'un auteur–, ça aussi, ce sera vrai, au plus près de la vérité ?  
– Il y aura toujours des auteurs, des comédiens, des musiciens, des romanciers…
– Fake news ! 
– Si j'ai bien compris, tu ne veux pas aller voir ce film ? 
– Truth ! 

  

 

jeudi 12 mars 2026

Force majeure

 

René Groebli

 

– Les grandes villes ne pensent qu'à elles-mêmes, on le sait. Je pourrais chanter comme Ferré…
– Chanter quoi ?  
– Paris, je ne t'aime plus.
– Moi, je n'aime pas Ferré, donc abstiens-toi.
– S'il te plaît.
– S'il me plaît quoi ? 
– Abstiens-toi, s'il te plaît. Il faut ajouter S'il te plaît, sinon, ça ressemble à une de ces énièmes injonctions quotidiennes…
– Tu n'as pas pris plaisir à retourner sur les pas de ta jeunesse ? 
– Ils sont effacés comme ceux des amants désunis de la chanson de Prévert. 
– Encore une chanson…
– Qu'y a-t-il de plus important qu'une chanson ?  
– La personne à laquelle on pense quand on l'écoute.

– C'est vrai. 
Le cinéma ?  
– Quoi, le cinéma ?  
– Aussi important ou plus qu'une chanson. 
– Ça l'a été. Ce n'est plus vrai.
– Le film n'était pas trop mal. 
– Tout repose sur Lucchini.
– Oui, l'intrigue est très simple. Ce qui en fait certainement le meilleur film de Bonitzer.
– Certainement. C'est dingue ! 
 
–  Quoi donc ? 
–  Le fait de se retrouver à évaluer la qualité des films de ce gars-là…
– DimensionsC'est quoi ? 
– Calaferte. Justement, je l'ai sous la main car je voulais t'en parler. C'est son dernier carnet. Plus exactement : c'est le journal qu'il a tenu en 1993, c'est la dernière année complète.
– Complète ?
– Oui, il meurt en 1994, en mai, je crois. 1993 est donc sa dernière année complète. Il existe un carnet de 1994, mais force majeure oblige…
– Toujours. 
– Oui…
Il avait quel âge ?  
– Je ne sais plus… Tiens, il était né en 1928, comme mon père. 
– Ça fait quoi ?  65 ans ?  C'est jeune…
– Comme mon père. Il était fils de maçon.
– Comme ton père.
– Non, c'est mon père qui était maçon. 
– Oui, c'est ce que je voulais dire. 
– Mon père aussi est mort en mai. Un an avant Calaferte, 1993, l'année de ce carnet. Quelle coïncidence…
– C'est ce dont tu voulais me parler ?  
– Non, mais c'est troublant. Je voulais te parler d'une autre coïncidence. J'ai dégoté ces carnets lundi, le jour où nous avons vu ce film de Bonitzer qui repose essentiellement sur Luchini et son admiration sans bornes et tapageuse de Victor Hugo. 
– Tu as acheté ce livre au cours de ta fameuse errance ?  
– Exact, après le rendez-vous médical. J'avais beoin d'une consolation…
– Le rendez-vous s'est pourtant bien passé.
– En partie, oui. Bref,…
– Comment ça 
« en partie » ?
– Pour le reste, elle m'a dit qu'il n'y avait rien à faire. C'est à vie. Ce qu'il en reste, du moins…
– Comment ça « Ce qu'il en reste » ?  C'est sinistre…
On verra. Revenons si tu le veux bien à Calaferte et Luchini.
– Calaferte n'était-il pas Italien comme Luchini ?  
– Aussi. Tu te souviens de cette scène dans laquelle une des jeunes actrices, qui veulent réhabiliter toutes ces femmes qui gravitent autour de Victor Hugo, traite le poète de queutard ?  
– Oui, bien sûr. Et le personnage de Luchini, Zucchini – quelle trouvaille ! –, s'emporte…
– … est surpris, disons, déçu même qu'on puisse réduire Hugo à ça. Eh bien, le soir même, en me couchant, j'ai lu quelques pages de Calaferte. Tu dormais déjà, et j'ai oublié de t'en parler depuis. Ecoute ça : 

En 1851, Juliette Drouet écrit à Victor Hugo : « Vous dites que dans ces journées de Décembre je vous ai sauvé la vie. Je n'en sais rien ; si j'ai fait quelque chose, cela ressemble tant au devoir que je ne saurais y voir une belle action.
Parce que je vous aurais sauvé la vie, vous me donnez cent mille francs; c'est tout simple. Et je les refuse. C'est tout simple aussi.
Reprenez vos cent mille francs. Je ne veux qu'une chose, être aimée. »

« Ainsi, c'est Calaferte qui parle, a-t-on un aperçu de la subtilité du gros tromblonneur. »
– Tromblonneur ?  
– Oui, j'ai cherché. C'est l'équivalent de queutard…
– Ça alors…
– Tu l'as dit… Tu ne trouves pas que c'est extraordinaire ?… Tu dors ? Je t'ennuie avec mes histoires
?  
– Non, mais pourquoi choisis-tu toujours le soir pour me les raconter ?  
– Quand devrais-je le faire ?  Dans la journée, nous sommes pris tous deux par le boulot…
– Mais le soir, une fois au lit, on s'écroule… Alors qu'on pourrait y faire tout autre chose…
– Ça te prouve au moins que je ne suis pas un vulgaire tromblonneur…
– Dommage…


jeudi 1 janvier 2026

Une misérable chance

Eugeni Forcano


 

 – Je peux poser ma tête sur ton vieux torse ?  
 – On commence bien l'année…
 – Je veux dire : poser ma vieille tête sur ton vieux torse…
 – Tu t'enfonces…
 – On vieillit, c'est naturel…
 – Rien ne t'oblige à me le rappeler dès le premier jour de l'année…
 – J'ai dit On. On vieillit… Au fait, on n'a toujours pas fait le tuto…
 – De quoi tu parles ?  
 – Le tuto Au lit après 50 ans. Pas comme ça, pense à mes genoux…
 – Doucement, n'appuie pas là…
 – Moins fort, ne touche pas à ça, pas dans cette position, tu sais bien, mon dos… 
 – C'est déjà fini ? 
 – …
 – Ça ferait des millions de vues…
 – Tu nous as vus ?  
 – Quoi ?  
 – Qui regarderait ça ? 
 – Parle pour toi. Les hommes me regardent encore dans la rue…
 – Mais moi aussi !
 – Les hommes ? 
 – Non, ça c'était vraiment quand j'étais jeune… 
 – Salaud !
 – Pourquoi donc ? Tu aimerais que des hommes me regardent… ? 
 – Non, j'aimerais que les femmes ne le fassent pas. 
 – Tu ne vas pas t'en prendre, toi aussi, à la liberté des femmes ! Elle est un peu plus lourde qu'avant, non ? Tu as du prendre la grosse tête depuis le mariage…
 – Ou bien c'est toi. Tes os qui se fragilisent… J'aurais dû réfléchir un peu plus avant de dire Oui… 
 – …
 – Je blague ! Nous vieillirons ensemble, contrairement à un certain film…
 – Où as-tu caché mon dentier ? 
 – C'est toi qui n'aime personne et qui crache sur le monde entier !
 – JE PARLAIS DE MON DENTIER !!! 
 – On ressemblera bientôt à nos voisins qui se hurlent dessus toute la journée… Ce sera merveilleux !
 – Oh oui, ma chérie : Nous vieillirons ensemble dans les hurlements et la bonne humeur…
 – Quel enfer ça va être ! 
 – Madame, vous ne pouvez pas rester dans ce lit, ma femme devrait arriver d'une minute à l'autre…
 – Ah oui, la mémoire... Mais ce sera magnifique, on aura l'impression de coucher avec un inconnu…
 – Bref, si je te lisais un poème pour bien commencer l'année ? 
 – Encore un poète espagnol ? 

 

Ces souvenirs sont comme le couloir
d'un hôtel à secrets. La nuit
une porte s'ouvre, une ombre
semblable à mon ombre
marche jusqu'à une autre porte
et touche le bois du passé. 
Ce sont les dates, les voyages, les villes,
les fauteuils vides,
le tonnerre de la fête qui rompt une fois encore
cet après-midi d'août. 
La misérable chance d'être amoureux,
trois rues de trois maisons,
le grand âge de mes parents, la douleur de mes filles,
les corps et la nudité…
Tout se met à murmurer
comme un marronier en automne
quand tout devrait être endormi,
chacun dans sa chambre,
chacun dans son lit
avec rien ou si peu à attendre de quiconque. 

 – Pourquoi lis-tu des poètes espagnols en français ? 
 – Parce que c'est un livre acheté ici. Mais c'est également une édition bilingue. Heureusement…
 – Qui est ce Montero ? 
 – García Montero, plus exactement. L'un des plus importants poètes espagnols contemporains. Né à Grenade, comme un autre García… L'Andalousie nous a donné de grands poètes. 
 – Et de grands amants. 
 – Je ne suis pas Andalou. 
 – J'étais persuadé que tes parents l'étaient. 
 – C'est une blague ? 
 – Ou la mémoire. Ou bien peut-être ne parlais-je pas de toi… Va savoir…



samedi 27 décembre 2025

La nostalgie, camarade

Augusto Cantamessa

 

 

 – Jouer aux cowboys et aux Indiens ? 
 – Non, il n'y a pas de cowboys, ici… Juste « faire l'Indien ».  Dans le sens de « faire l'idiot »
 – Quoi ?! Je n'ai jamais entendu cette expression… 
 – C'est bien ce que je pensais, c'est une très mauvaise traduction. 
 – Ah, c'est une traduction ?
 – Oui, heureusement, il s'agit d'une édition bilingue.
 – C'est comment en espagnol, « faire l'Indien » ?
 – « Hacer el indio ». 
 – Et ça veut dire « faire l'idiot » ? 
 – Exactement. 
 – C'est étrange. 
 – Qu'est-ce qui te dérange ? 
 – La connotation…
 – …raciste ? 
 – Elle m'en a l'air…
 – Peu importe, là n'est pas le propos. 
 – Tout de même…
 – Il existe « engañar a una persona como a un indio », expression qui, reconnaissons-le, certainement établie peu après la « découverte » de l'Amérique et de ses « Indiens », présente ce genre de connotation. 
 – Engañar ?
 – Oui, rouler, tromper.  
 – Tromper quelqu'un comme un Indien ?
 – Quelque chose dans le genre. Mais « hacer el indio » est moins péjorative à mon sens, du moins ici.  Je l'entends davantage comme se faire passer pour un idiot…
 – …Sous-entendu, les Indiens sont idiots…
 – Un peu comme notre « rusé comme un Sioux ». Toujours est-il qu'on ne peut traduire ça par « faire l'Indien »
 – Non, en français, ça ne veut rien dire. Tu peux me lire le passage en question ? 
 – Non, je vais te lire entièrement le poème, car cette histoire d'Indien arrive à la fin. 
 – Habituellement, c'est la cavalerie qui arrive à la fin, pas les Indiens…
 – …
 – Vas-y, mon chéri, je suis toute ouïe. 


Je ne donne à personne le droit.
J’adore un morceau de chiffon.
Je change des tombes de place.

Je change des tombes de place.
Je ne donne à personne le droit.
Je suis un type ridicule
Sous les rayons du soleil,
Moi le fléau des bistrots.
Moi je meurs de rage.

Je n’ai plus aucun recours,
Mes propres cheveux m’accusent
Sur un autel d’occasion
Les machines ne pardonnent pas.

Je ris derrière une chaise,
Mon visage se remplit de mouches.

C’est moi qui m’exprime mal
Exprime en vue de quoi.

Je bégaye,
Du pied je touche une espèce de fœtus.

C’est pour quoi faire, ces estomacs ?
Qui a fait ce méli-mélo-là ?

Le mieux, c’est de faire l’indien.
Je dis une chose pour une autre.

 

 – C'est étrange…
 – Je te l'avais dit, c'est une erreur de traduction.
 – Je parlais du poème en lui-même. Qui a écrit ça ? 
 – Nicanor Parra.
 – C'est un pseudonyme ?
 – Non, c'est un Chilien.
 – Parra, comme Violeta Parra ? 
 – C'est son frère. 
 – Violeta Parra est une femme. 
 – Et Nicanor est son frère. 
 – Elle s'est suicidée ? 
 – Par amour. 
 – Et Nicanor ?
 – Il a vécu jusqu'à 104 ans.
 – La poésie conserve. 
 – Les maths aussi. 
 – Quel rapport ? 
 – Nicanor Parra était mathématicien. Il a enseigné les maths toute sa vie je crois. 
– Tout en faisant des poèmes…
Il disait faire de l'anti-poésie. 
 – C'est-à-dire ? 
 – Il a voulu désacraliser le genre, écrasé par les deux Nobel chiliens, Gabriela Mistral et Pablo Neruda. Il a introduit des éléments nullement lyriques, les poux par exemple, les souris, il avait beaucoup d'humour, tenait à écrire avec le langage de la rue, était écolo avant l'heure, se méfiait des artistes engagés. A la formule des années 1960 El pueblo unido jamás será vencido, il préférait La izquierda y la derecha unidas jamás serán vencidas
– Gauche et droite unies jamais ne seront vaincues ? 
– Exact. Ce qui a l'époque n'a pas vraiment plu dans les cercles intellectuels de son pays. Mais on peut dire aujourd'hui qu'il avait tout compris. 
– C'est le seul livre de lui que tu possèdes ? 
– Oui. 
Avec cette mauvaise traduction ? 
– Oui. C'est ennuyeux. Et c'est le seul recueil qui ait jamais été traduit dans notre cher pays. Ils s'y sont mis à deux, d'ailleurs… Heureusement le livre est épuisé…
– Ce Nicanor est connu dans son pays ? 
– Bien entendu. C'est leur plus grand poète. Une trentaine de recueils, des prix dans tous les sens, des documentaires… Sans lui, Bolaño et d'autres n'auraient jamais écrit, ou pas comme ça… C'était une légende de son vivant. A sa mort, en 2018, deux jours de deuil national ont été décrétés au Chili. 
– Comment ce pays qui a donné naissance à tous ces grands poètes et écrivains, populaires qui plus est, a pu élire ce Kast, admirateur de Pinochet ? 
–  Et fils de nazi. 
–  Qu'est-ce que tu racontes ? 
– 
Le père de ce Kast était non seulement membre du parti nazi mais surtout officier de la Wehrmacht. Réfugié au Chili pour fuir la justice donc, comme beaucoup d'autres ordures de ce genre. 
– N'est-ce pas Bolaño qui a écrit La Littérature nazie en Amérique
?
– La littérature n'intéresse plus personne. Pas plus au Chili qu'ailleurs… 
– Ceci explique cela ?
– Certainement. Il n'y a qu'à regarder la liste des livres les plus vendus cette année… 
– McFadden ? 
– Elle est en tête, oui.  Mais derrière, c'est tout comme.  Que des non-livres. Des produits écrits et même traduits avec l'IA… Et instillant la même idéologie.  C'est fini. Ils ont gagné.  
C'est qui « ils » ? 
– Oh, ceux qui détiennent le pouvoir, les banques et les Gafam, pour faire vite, ceux qu'ils mettent à la tête des Etats, ceux qui régleront les problèmes à coups de tronçonneuse, d'OQTF, d'IA ou de guerres… 
– Bien… Il reste du vin ? 


 


mercredi 4 juin 2025

Marécages

 

Alfa Castaldi

— Il y a à peine un an, c'était Anouk Aimée. Qui s'ajoutait à Pierre Barouh, Trintignant, Francis Lai...
— Lelouch avait l'air encore en forme quand on l'
a croisé lundi...
— Son cinéma l'est un peu moins.
— On ne peut pas rester éternellement au sommet, inspiré... Mais je préfère voir un mauvais Lelouch qu'un bon Godard...
— Comme tu y vas.
— Je pense que Lelouch est un type bien moins tordu que l'était Godard.
— Mais pas moins mégalo...
— Tout créateur l'est, à un degré ou un autre...
— Certes... 
— Dire qu'elle a bercé mon enfance…
— La mienne aussi. 
— Ma grand-mère l'adorait.
— Enfants, nous chantions ses chansons à tue-tête en déjeunant devant Midi Première... J'ai encore en mémoire certaines paroles... Cette voix... Tu sais si elle chantait encore ?
— Ces dernières années, elle faisait plutôt la comédienne. Au théâtre, il me semble. Je l'ai un peu perdue de vue. Une chose est sûre, ça nous met un sacré coup de vieux, tous ces gens que l'on a aimés et qui partent les uns après les autres.
— Je ne veux pas imaginer le jour où ce sera le tour de Catherine... 
— ...Ne parle pas de malheur
! Cela dit, sa mère est morte à presque 110 ans!
— Nous voilà comme deux vieux cons à évoquer 
nos morts, les larmes aux yeux...
— C'est vrai que je me sens parfois larguée. Quand il m'arrive de feuilletter un magazine, je suis perdue devant tous ces visages célèbres pour tous, inconnus pour moi.
— Aujourd'hui tout le monde est célèbre.
— N'exagérons rien.
— Jamais. Promis !
Ne pas avoir la télé, ne pas regarder les séries, ne pas écouter les chanteurs et chanteuses d'aujourd'hui, ne pas aller voir les films dont tout le monde parle...
...Moi, ça me va très bien. 
Toi, tu n'aimes rien !
Faux. Disons que la dernière comédie de l'influenceuse qui vend des shampoings à Dubaï ou la vie du rappeur devenu champion de MMA ne m'intéressent que modérément. 
Tu caricatures.
Nos vies sont des caricatures.
— Quand même...
— Je ne t'interdis rien. Tu peux aller voir ce qui te plaît au cinéma. Ou que tu te sens obligée de voir. De même, tu peux lire le dernier Melissa Da Costa ou le prochain Foenkinos si ça te chante —je sais que tu ne le feras pas bien que ce soit certainement intéressant de le faire… Mais je peux, et tu peux également, faire le choix de ne pas le faire. 
On passe à côté de plein de choses... 
— Détrompe-toi. Regardemaintenant que nous avons cet écran généreusement offert par ton frère, nous allons voir un peu plus ce qui passe sur les chaînes regardables. Et emprunter des DVD de films récents à la médiathèque, visionner d'autres films que ton frère nous mettra sur une clé, comme nous l'avons fait l'autre soir avec l'épouvantable Planète des singes.
Tu vois, tu n'aimes rien.
Je te ferai remarquer que je suis resté jusqu'au bout. Ne me dis pas que tu as apprécié cette espèce de jeu vidéo à grand spectacle numérique pour ados attardés... 
Non, je n'ai pas aimé ça, mais j'étais contente de le voir. 
Ça t'a soulagée ? 
De le voir ?... 
Oui. 
Oui, parce que ça fait plus d'un mois que mon frère nous l'a passé... 
Tu avais peur de le froisser si nous ne le regardions pas? Ou que nous passions pour des ringards?
Les deux, je crois. 
Tu as désormais un avis autorisé de spectatrice avisée. Tu dois te sentir libérée. 
— Tu te moques... Par snobisme…
— Pas du tout. D'ailleurs, pas plus tard que lundi, ne sommes-nous pas allés voir en projection de presse, chez l'ami Lelouch, le film de cet acteur qui est partout et dont tout le monde parle ? 
— Le nouveau Luchini…
— Tu trouves ?
— Pas dans le jeu, mais dans le sens où cet acteur est devenu son propre personnage.
— Oui… Et puis, tous deux sont montés sur des ressorts, sont de vrais jacasseurs, voire jaseurs… Mais à la différence de Luchini qui cite de long en large ses auteurs favoris, Quenard, du moins dans son propre film, se cite lui-même, se parodie, se regarde jouer et nous montre tout son registre d'acteur, pas très étendu tout de même si l'on en croit ce film…
— Le film est drôle dans la première partie, et je t'ai entendu rire, et puis ça finit par lasser…
— Tu n'aimes pas le Pérou et ses hommes sans cou ?… Bien sûr que j'ai ri. Mais comme on pouvait rire à un sketch des Nuls…
— C'est à ce genre de références que l'on se rend compte que nous sommes largués…
— Tu m'as compris. La démarche de Quenard est défendable sur la courte durée, elle ne fait pas un long métrage. Son faux faux documentaire est certainement symptomatique du cirque cuculturel actuel, la tyrannie qu'il nous impose. L'éclosion de cet acteur a été tonitruante, on l'a retrouvé partout, à faire le guignol et bavasser sur tous les plateaux, les réseaux, les magazines, il vient même de publier un roman, qui est en rupture de stock, nous disait la libraire l'autre jour… La machine médiatique est impitoyable, elle l'utilisera jusqu'à l'os, il s'y prêtera par narcissisme et goût du fric, jusqu'à en devenir insupportable — tu parlais de lassitude… – alors la machine passera à autre chose, à d'autres influenceurs… 
— Et tu t'apprêtes à épouser une pauvre femme comme moi, soumise à tout ce cirque ?
— Oui, parce que tu ne l'es pas vraiment, et que je t'aime. Et que nous allons, comme dans la chanson, Vivre libre en un marécage...
Ou vivre heureux dans une cage...
— Voilà. Musique !

 

samedi 25 mai 2024

Mort d'Eddy Mitchell

André Kertész



 

– C'est la bande-annonce de ce qui nous attend cet été…

Tu es sûr que c'était un moustique ?

Sûr et certain. Comme on l'est lorsque l'on dort. 

Tu as été piqué ?

Non, je pense qu'il est passé en éclaireur.

Ça ne t'a pas empêché de dormir, je t'ai entendu ronfler...

J'ai eu chaud.

Tu as cru y passer ?

Non, réellement…

Comme lorsqu'on rêve ? 

Justement, j'ai fait un drôle de rêve : Eddy Mitchell était mort.

Quoi ?

Eddy Mitchell.

Je pensais qu'il était déjà mort...

Ne parle pas de malheur.

Tu aimes Eddy Mitchell, toi ?

Je ne sais pas. Un peu. Disons qu'il m'est familier. Tu vois, la mort de Johnny m'a laissé totalement indifférent, mais celle de tonton Eddy me chagrinerait, je pense... Je l'ai beaucoup écouté à une certaine époque.

Tu étais triste ?

A cette époque ?

Dans ton rêve.

Certainement. Bouleversé, dirais-je – si on utilisait dans les rêves le même vocabulaire frelaté que dans notre pauvre réel…

C'était quelle époque ?

Dans le rêve ?

Celle où tu écoutais Eddy Mitchell. 

L'adolescence. J'étais baigné de variétés, de chansons populaires, comme disait l'autre. Avec les radios, qu'on nommait périphériques, que mes parents écoutaient, la télé... 

La Dernière séance.

Oui. Mais ça, c'est venu après. Je ne ratais aucune diffusion. Ce qui plaisait tant à un pauvre type comme moi, qui n'avait aucune culture, c'était la salle de cinéma, le dessin animé de Tex Avery, les anciennes pubs et la double programmation. On regardait ça en famille... Sans parler évidemment de la présentation des films, un mot sur le réalisateur Budd Boetticher ou John Sturges, tout cela avec le ton de tonton Eddy, son humour...

C'est drôle, il ne m'a jamais beaucoup intéressée. La seule chanson dont je me souviens, c'est « La Fille aux yeux couleur menthe à l'eau».

Je crois que le titre était plus court, mais oui, c'est une belle chanson. Dont je n'ai saisi les paroles que bien plus tard. Mais j'aimais ce type avant les années 80. Avec des chansons comme «Le Parking maudit».

Il avait le sens des titres !

Je te sens moqueuse.

Avoue que ce n'est pas commun, une chanson sur un parking.

C'est surtout une chanson sur des contractuelles.

De mieux en mieux...

Des filles pas très jolies qui sont contractuelles le jour. Mais gagnent leur vie la nuit, devenant belles dans le noir.

Sur ce fameux parking ?

Tu as tout compris.

Ce n'est pas possible. Là, c'est toi qui te moques !

Pas du tout. Et ce n'est pas fini. Tu ne connais pas le père Moine... 

Le père Moine ?

Tonton Eddy, alias Claude Moine.

 – C'est son vrai nom ?

Exact. Et tiens-toi bien : le narrateur de cette chanson est un flic.

Quoi ?!

Je sais je n'ai pas choisi, dit-il en se présentant. Il est chargé de l'enquête sur ce parking maudit. Et arrive sur les lieux un peu après minuit. Et il voit et entend...

Quoi donc ?

Des choses pas très jolies... Il découvre que ces prostituées sont contractuelles le jour et décide de fermer les yeux, de fuir... Il ne sera jamais commissaire. Tout cela sur un rythme endiablé, à la Jerry Lee Lewis, certainement une adaptation d'un rock américain... 

Comment as-tu découvert cette chanson?

– Au collège, en classe de 4e ou de 3e, je ne sais plus. Mais ce n'était pas à la radio, ou à la télé. J'avais un copain doté d'une chaîne HIFI et de nombreux vinyles. Nous étions une petite bande, trois ou quatre, à être régulièrement invités chez Jean-François. Nous écoutions religieusement le 33 tour qu'il voulait bien nous passer. Il avait des goûts très éclectiques dans la variété: ça allait de Queen à Village People en passant par Supertramp...

...Très gay friendly, vos réunions...

Ce terme n'était pas en vogue à cette époque, tu t'en doutes. J'étais très naïf. Et quand j'ai appris par un gars de la bande que les Village People étaient un groupe gay, puis la même chose avec Freddy Mercury...

Tu t'es posé des questions... 

Vaguement. Mais je ne me faisais pas draguer par des mecs à cet âge-là. 

Ou alors, ça t'a échappé. 

Toujours est-il que j'ai beaucoup écouté cet album qui, si je m'en souviens bien, s'appelait «Après minuit», en référence à la chanson de JJ Cale, dont Claude Moine signait une belle adaptation. Il y avait aussi une chanson sur le chômage, «Il ne rentre pas ce soir». Un blues sur un barman. Et si je ne dis pas de bêtise, une reprise de Jonasz, «Du blues, du blues, du blues»Jonasz que j'écouterai beaucoup quelques années plus tard avec ma première copine...

Parle-moi de copains, pas de copines. Il est devenu quoi, ce Jean-François?

Aucune idée. J'ai tanné ma mère pour qu'elle m'achète une chaîne HIFI. Et elle s'est saigné à blanc en économisant chaque sou pour nous offrir ça à noël. L'année suivante, je rencontrais Pascal qui m'initiait au cinéma, et à la littérature, puis les filles sont arrivées, et j'ai cessé d'écouter Eddy Mitchell...

Je suis passée à côté de tout ça...

Le vinyle, il me semble, doit encore être chez ma mère. Je vais le récupérer et je te le ferai écouter.

Rien ne presse, je t'assure. L'urgence, c'est de trouver une solution pour ne pas se faire bouffer par les moustiques, comme l'année dernière et passer des nuits sans sommeil...

J'ai compris. Je vais faire une recherche, voir si Eddy Mitchell a fait une chanson sur les moustiquaires. 


dimanche 12 mai 2024

Plus que la pluie

Betty Spann

je voilais tous les mots que tu attendais
avant la dérobade
histoire de me croire
vivant
de faire le malin
fier de ma solitude
de ce que nous nommions liberté
 
les chats font leur toilette
devant les cadavres rouges
la sueur coule le long de mes doigts
et l'enthousiasme de ta présence
notre sang mêlé pour l'éternité
disais-tu

libérés d'une armée de projets

sous nos ordres

hier encore
tu évoquais cette mélodie andalouse
un chant d'honneur et de gloire
et le destin de cette femme irlandaise
ou suédoise

dont tu ignorais désormais le nom
morte sur une plage du nord
le temps nous fuit

tu refermes le livre
et jures de ne jamais plus
lire de romans
ou de ne plus voter
je n'entends rien à ta poésie
de là où je suis et l'état
dans lequel tu voudrais
ne pas me laisser

allons nous recoucher
dis-tu
comme de vieux rockers ridicules
et sans dieu
quelque chose comme ça
c'est bien plus que la pluie
plus qu'un adieu




charles brun, plus qu'un adieu



dimanche 28 avril 2024

Débandade

 

Georg Oddner


 

– Tu vois, là, ce truc qui bouge tout seul dans mon maillot de bain, ce petit animal qui veut sortir de sa cage? Ça s’appelle une trique.
– Oui, je connais.
– Tu dis que tu connais, moi je dirais plutôt que tu as connu. Nuance.
– Oui, je connais moins, ces derniers temps, j’admets.
– Eh bien
! figure-toi que si, toi, tu connais moins, moi je connais tout comme quand j’avais vingt ans, si tu vois ce que je veux dire.
– Si je comprends ton raisonnement, ta trique, elle aimerait bien de temps en temps aller voir un peu par là si j’y suis.
– Exactement. Et tu y es pas souvent.
– On va pas tourner autour du pot. Tu me désires, c’est ça
?
– Bingo ! Comme au premier jour, c’est pas beau ça
?
– Pourquoi tu me désires
? Je veux dire pourquoi moi?
– Ben… parce que t’es ma femme, t’es là avec moi, en maillot de bain sur une plage…
– Y en a d’autres qui sont en maillot de bain, et qui sont plus jeunes et plus belles que moi, tu l’admets
?
– Oui, je vais être honnête, il y en a plein d’autres qui sont désirables.
– Alors pourquoi tu vas pas les voir pour leur dire que tu les désires
?
– Ben parce que t’es ma femme, je vais pas te tromper.
– Mais si j’étais pas là, t’irais les voir ?
– Ben, si j’avais le choix.
– Disons que t’as le choix.
– Alors j’irais.
– Tu m’aimes ?
– Pourquoi tu me demandes ça maintenant
? Tu le sais bien.
– Tu m’aimes ou tu me désires
?
– Mais enfin… les deux.
– Mais là, au moment où on se parle, tu me désires plus que tu m’aimes.
– Là, tout de suite, c’est vrai, je suis plus axé sur le désir, comme tu peux en juger par ce qui se passe dans mon maillot de bain.
– Oui oui, d’accord, mais tu me désires parce que tu m’aimes ? Ou tu m’aimes donc tu me désires
?
– Hein
?… Ben c’est pareil.
– Non c’est pas pareil, justement. Moi je voudrais savoir pourquoi tu me désires moi et pas la jeune fille en string bleu là-bas.
– Ben parce que… je… je sais pas… Parce que t’es ma femme.
– Donc c’est par habitude, ou par facilité.
– Mais non pourquoi tu dis ça ?
– Ma question c’est : qu’est-ce qui provoque ton désir
? Moi ou une pulsion sexuelle?
– Mais je sais pas, c’est…
– Eh ben il faut savoir.
– …
– T’as trouvé
?
– Ben non. Tu m’embrouilles avec tes questions, c’est malin, maintenant je débande.
– Voilà. Ça va mieux ? Allez, lis ton livre, je l’ai lu, tu verras, c’est très bien.

 

David Thomas, On ne va pas se raconter d’histoires, Stock

samedi 20 janvier 2024

Notre besoin de consolation

Ruth Orkin

Il y eut un grand déballage.
Les mots volaient — pierres lancées contre les fenêtres.
Elle hurlait et hurlait encore, comme l’Ange du Jugement.

Puis le soleil surgit et le sillage d'un avion
parut dans le ciel matinal.
Dans le silence soudain, la petite chambre
s'emplit d'une étrange solitude, tandis qu’il lui séchait ses larmes.
Elle devint semblable à toutes les autres petites chambres de la Terre
où la lumière a du mal à pénétrer.

Des chambres où les gens hurlent et se blessent l'un l'autre.
Et ressentent après coup douleur, et solitude.
Incertitude. Le besoin de consolation.

 

Raymond Carver, in La vitesse foudroyante du passé,
trad. Emmanuel moses,
revue par J.P. Carasso et E. Solminihac,
Poésie, éd. de l'Olivier


mercredi 21 juin 2023

Sages paroles

Payram


 

— Désormais, tous nos objets électroniques pourront être, à notre insu,  activés à distance par nos amis de la police et du ministère de l'intérieur…
Je ne te crois pas…
Je t'en avais déjà parlé. C'est aujourd'hui voté. Tout comme la reconnaissance faciale généralisée grâce aux prochains JO de Paris. Sans oublier l'utilisation des drones pour la surveillance extérieure et intérieure. Ou le projet de mise sur écoute des journalistes.
Alors, tout passe? Comme ça? Sans que ça ne choque personne ?
A peine une notule égarée au bas d'une page de canard, une pétition étouffée… Il y a longtemps que nous avons consenti à ne plus avoir de vie privée. De plus, c'est confirmé, toute tentative de chiffrement de nos communications sera assimilée à un acte de terrorisme.
Comme les militants écolo?
Exact. Après l'éco-terrorisme, voici le techno-terrorisme.
Et tu vas passer tout l'apéro sur ton téléphone?
C'est incroyable…
Le temps que tu lui consacres?
Oui et non.
Depuis que tu as changé de modèle et de forfait, avec tous tes gigas, tu n'es plus le même…
Je découvre des zones dont je n'avais pas idée…
…Et te voilà, tel un ado accro…
…Détrompe-toi. Je suis effrayé.
Alors laisse tomber et ressers-nous un verre.
Jérôme m'a installé ce bazar tout à l'heure et je dois le désinstaller ce soir…
Qu'est-ce que c'est ?
Une appli, pas encore commercialisée. On y apprend des tas de choses.
Quel genre de choses?
De l'ordre de notre intimité.
L'ordre?
Oui, tout est en ordre. Et sous surveillance.
Tu me fais peur.
C'est bien ce que je dis.
Par exemple ?
Quoi, Par exemple ?
Qu'est-ce que tu découvres avec cette appli?
Regarde. J'ai rentré nos noms et toute notre vie défile.
Quelle horreur!
Des choses que j'avais complètement oubliées. Que personne ne connaît, à part moi. Pareil pour toi…
Montre! …Efface ça, immédiatement!
Tu en as honte?
Non, mais, efface!
C'est impossible, ma chérie. Ce sont des données. Nos vies sont transformées en données. Ce n'est pas nouveau. Ce qui est encore plus flippant, c'est l'avenir.
L'avenir a toujours été flippant, comme tu dis.
Oui, mais il l'est d'autant plus qu'il est désormais écrit. Avec des dates précises.
Notre avenir?
Oui. Selon l'appli, dans tout juste deux ans, nous serons séparés.
J'en étais sûre!
Ah bon?
Oui, je suis trop vieille pour toi désormais, et ça ne va pas s'arranger.
Attends…
Elle aura quel âge?
Qui?
Celle par qui tu me remplaceras.
Tu divagues…
Réponds-moi. Cette appli a l'air tellement précise, elle doit pouvoir nous le dire.
Non, je me suis trompé. C'est affreux.
Tu te voyais déjà au bras d'une pétasse de 25 ans mais là…
…Non. Nous serons en effet séparés mais par la mort.
Quoi?!
Il ne me reste que deux ans de vie.
Ce n'est pas possible! C'est n'importe quoi, cette appli. Tes dernières analyses étaient parfaites, selon ton médecin.
Les cimetières sont remplis de personnes dont les dernières analyses étaient parfaites…
— Oui, mais pas toi, ce n'est pas possible…
L'intelligence artificielle ne peut pas se tromper. Même si cette appli est encore en développement. Dans un peu moins de deux ans, je ne serai plus là.
Mais c'est insupportable.
— J'ai toujours été persuadé de mourir au même âge que mon père, mais dans deux ans, ça fera trois ans de moins…
Je ne suis pas certaine d'avoir saisi, mais je veux bien un autre verre.
Pas mal, ce petit rouge, n'est-ce pas ?
Qu'est-ce que c'est ?
Un simple vin de France. Ce n'est pas la première fois que nous en buvons…
Je sens que ce ne sera pas la dernière, après ce que tu m'as annoncé… A quoi tu penses?
A comment occuper ces deux prochaines années.
Je te vois venir.
Ah oui ?
Sex and drugs and rock and roll!
Tu n'y es pas. Puisque je n'ai rien à perdre, il est temps de me lancer dans le terrorisme! Simplement, j'hésite encore entre le techno-terrorisme, l'éco-terrorisme…
— Et l'alcoolo-terrorisme !
Je me laisse un temps de réflexion !
Chouette, mon amour. J'ai toujours rêvé d'être la compagne d'un héros! Tu peux compter sur mon soutien, le ravitaillement, le repos du guerrier, tout ça.
Enfin de sages paroles!




mardi 28 février 2023

De l'illusion

Imogen Cunningham

 

 

― Je ne sais pas quoi en penser. Toi, tu as trouvé ça bien, mon chéri ?
C'est un film bien ficelé. Les acteurs sont bons, tous, sans exception… Tu n'es pas de cet avis, apparemment…
Lorsqu'un film se termine, j'ai envie de me sentir bien, heureuse d'être allée au cinéma.
Ce qui n'est pas le cas…
Pas vraiment. Dans le film, comme dans la réalité, cette histoire d'agression fait diversion. Areva, ou EDF je ne sais plus, a passé des accords avec ce groupe chinois, qui a bénéficié du savoir-faire mis en place par Areva et se permet aujourd'hui de vendre des centrales nucléaires bas-de-gamme partout dans le monde, y compris en France.
Tu estimes que ça fait diversion pour qui?
Du point de vue cinématographique, du scénario. On suit le destin de cette femme et, comme elle le dit quelques années plus tard, dans la dernière séquence du film, tout s'est passé comme elle le prédisait: les salariés ont été licenciés et il ne reste plus qu'un nom, un visage, le sien. On a oublié tous les gens qu'elle défendait, ils ont disparu, comme les ouvriers hongrois du début du film.
Mais tout cela est clair, non ?
Le film est concentré sur un personnage, une actrice, une vedette, Huppert, et sa « performance incroyable» en syndicaliste – pas CGT quand même...
C'est du cinéma. Un film grand public. Un thriller. Le film doit prendre cette forme, ne peut exister que comme cela, dans ce genre bien défini, avec la présence et l'appui de ces vedettes. Impossible de financer un tel sujet autrement...
C'est ce qui me déplait. Comme autrefois, les films d'Yves Boisset qui me déprimaient. Je me souviens du Juge Fayard, j'étais très jeune et je n'avais pas supporté la mort de Dewaere...
On peut espérer que ce film incite le spectateur à s'intéresser à ce genre de questions, à développer un esprit critique…
Je te trouve bien optimiste... Souviens-toi du livre sur le nucléaire de ton ami...
Yannick ?
Oui, tu m'as dit que c'était une enquête formidable et personne n'en a parlé...
Ce n'est pas tout à fait la même chose, mais c'est vrai, il ne pouvait compter sur Isabelle Huppert pour la promo...
Tous ces rebondissements, les interrogatoires, la garde à vue, les procès... Qui l'a agressée? Les flics vont-ils la croire? Cette pression permanente.....
C'est un thriller. Il faut en accepter les codes.
Oui, mais je ne peux m'empêcher de ressentir cette frustration. La diversion que produit l'histoire de cette syndicaliste.
Le cinéma n'est pas subtil, ma chérie. On ne peut entrer dans les détails de l'affaire, l'enquête de la journaliste qui a écrit le bouquin...
Elle est absente du film, d'ailleurs. Pourquoi?
Tu aurais dû poser la question à ton idole, Denis Robert...
C'est vrai : je préfèrerais avoir cette conversation avec lui...
C'est gentil…
Je blague, mon chéri.
Remarque, c'est idiot : il était là, à côté de nous, nous aurions pu aller boire un coup avec lui et ses potes.
Tu ne crois pas qu'il a autre chose à faire que discuter avec deux clampins comme nous?
Parle pour toi... Dis-toi qu'il fut un temps où j'étais un journaliste redouté, un apprenti Denis Robert, dans mon domaine.
C'est toi, mon idole !
N'exagérons rien...
Et puis, cette comédienne... Encore un film avec Isabelle Huppert!
Elle n'est pas mal ici. Supportable, disons.
Mais sur l'écran, elle ne ressemble en rien à celle que l'on a vue présenter le film sur scène. Tu sais que c'est un point important, présent dans tous ses contrats, ces retouches?
Autrefois, les actrices hollywoodiennes un peu vieillissantes étaient filmées avec un filtre placé devant l'objectif de la caméra. Aujourd'hui, le filtre est numérique. Et puis, en l'occurrence, elle joue ici un personnage bien plus jeune, dont le mari est interprété par cet acteur formidable mais qui a une vingtaine d'années de moins qu'elle! Il faut qu'on y croit…
Oui, mais quand même : pas une ride!
Le cinéma n'est qu'illusion…
Justement, je n'éprouve plus aucune illusion devant ce film, ces histoires de pots de vin, la rencontre avec cette femme dont le mari travaillait chez Veolia, qui a subi le même type d'agression quelques années auparavant et dont on n'a jamais non plus élucidé l'affaire... Ces magouilles politico-financières, ça me fatigue, Veolia, EDF, Areva, de quoi être dégoûté...
Bientôt, un film sur Total peut-être…
Tu iras sans moi…
La justice vient de débouter les ONG qui s'opposaient à un nouveau massacre de Total en Afrique.
Notre président parade en défenseur de la planète, mais c'est l'impunité permanente pour ces groupes qui la détruisent... C'est insupportable!
La vie d'un Africain a encore moins de valeur que celle d'un Ukrainien…
Au moins, les Ukrainiens sont accueillis ici ou dans les pays frontaliers…
Ceux qui peuvent s'exiler, oui. Les autres, on s'en fout…
Mais non, tous les jours tu as des images terribles de ces pauvres gens…
Il ne faut pas confondre spectacle et économie. Biden l'a dit : Nous nous battrons jusqu'au dernier Ukrainien, pour nos valeurs !
La démocratie ?
La démocratie s'appelle BlackRock.
― C'est cette boîte de gestion d'actifs dont tu m'as parlé un jour ?
Oui, BlackRock à qui l'humoriste-président-soldat, et fraudeur fiscal de haut-vol – il ne faut pas l'oublier–, héros des escrocs de Bruxelles et des médias, a vendu le pays, bientôt membre de l'UE et de l'OTAN: déréglementation du travail, contrats zéro-heure, syndicats et protections des salariés supprimés, investissements financiers américains et européens, privatisation de tous les secteurs, la reconstruction et le redressement de l'Ukraine est à ce prix. Un modèle ultra-libéral de rêve, à nos portes, comme ils disent… C'est ça, leur guerre, mon amour. Ce fou furieux de Poutine l'avait bien compris…
Quelle fatigue… Il reste du vin ?