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mardi 24 juin 2025

En premier lieu

Tore Johnson 

 

Dans les premières pages de son réjouissant essai, sobrement intitulé Hemingway, Laurent Jullier note :


...les histoires d’Hemingway finissent mal. Pire encore, elles ne sont au service d’aucune religion, d’aucune noble cause, d’aucun idéal élevé. Là-haut, tout là-haut, il n’y a rien. Nada. « Nada, y pues nada y nada y pues nada », comme le martèle un de ses personnages. Rien, et puis rien et rien et puis rien.
Dans cette logique, nous sommes faits de molécules organiques qui finissent toujours par se désassembler au bout de quelques années passées à collaborer. Et tout le reste est fiction, images et consolation. Inutile, pourtant, d’en faire une maladie, ou d’y voir un prétexte à devenir amer et cynique, puisqu’existe un moyen d’affronter cette logique avec calme et dignité. Il consiste à se livrer à des activités qui ne séparent pas la tête des jambes.
Italo Calvino l’avait deviné : « Le héros d’Hemingway veut s’identifier aux actions qu’il accomplit, pour échapper au sentiment de vanité de tout, de désespoir, de défaite et de mort. » Hemingway lui-même avait trouvé quelques-unes de ces actions, qui fonctionnaient à condition d’être bien exécutées, c’est-à-dire avec la tête à ce qu’on fait : pêcher, chasser, boire, faire l’amour et, surtout, quelque chose d’encore mieux, de fabuleux et d’imparable, qui est la clé de l’émerveillement de Duras, mais qui ne peut pas être dit tout de suite.
Il faut d’abord préparer le terrain.
Et en premier lieu, se débarrasser du suicide. Surtout si l’on pense à ce qu’écrit la critique du New York Times à propos de la dernière biographie en date d’Hemingway : au bout de sept cents pages de détails, on a vraiment envie qu’il l’empoigne, son satané fusil !
D’ailleurs, les deux sont liés
 – les choses qu’on fait bien, et le suicide. 

 


jeudi 17 octobre 2019

Le poète de cinquante ans


Tore Johnson

Tu ne sais pas comment tu as réussi à vivre cinquante ans,
les gens comme toi partent toujours à vingt-huit ou trente ans,
ou trente-cinq ou quarante et un ans tout au plus dans le meilleur des cas,
ce n'est pas une affaire romantique, un destin héroïque, mais pas du tout,
bon dieu, ces mots, ça me rend malade ; 
pas de ça, jamais, s'il vous plaît, s'il vous plaît, mille fois s'il vous plaît,
c'est un défaut de fabrique, un manque d'intelligence de toute façon.
Un défaut d'usine, c'est tout : mauvais organes,
neurones atrophiés, sang flemmard, débilité mentale, 
pensées erronées, égarements, erreurs vulgaires,
un excédent de ratages dans le corps et dans l'âme.

Bon, tu étais un vrai lève-tôt ; tu avais un épatant réveil-matin.

Aller travailler et se lever tôt, ça aiguille dans la vie.

Les gens te parlent de livres maintenant ; maintenant
que les livres, tu t'en fiches pas mal,
qui ne se fiche pas des livres à cinquante ans
à part les grands bénéficiaires des livres ?

Non, très chers, ne me parlez pas de livres.

Parlez-moi de ceux qui les ont écrits dans la misère.

Ça je ne m'en fiche pas, la misère, l'humiliation, le dédain, l'insulte,
le silence, l'effondrement de ceux qui ont écrit
ces livres dont vous me parlez maintenant
avec tant d'enthousiasme, lors d'une fête littéraire estivale,
avec repas exquis, 
sur une terrasse fabuleuse devant la mer,
avec du champagne et des vins de prix, 
avec des gens souriants, avec des gens très heureux,
avec des femmes très belles et très jeunes et des hommes athlétiques.

L'amour, je ne m'en fiche pas,
ça non, je ne m'en fiche pas ;
l'amour éternellement 
non partagé,  
ce fut pour moi la poésie.


Manuel Vilas, Le poète de cinquante ans,
trad. Annie Bats, éd. Al Manar, 2014