mercredi 15 mars 2017

Sinon, c'est foutu

je ne suis pas né pour me plaire
mon état de vie c’est la guerre
qu’un jour je me suis déclarée
Une vie ordinaire



Brice Parrain, philosophe — c'est lui qui fait la leçon à la Nana de Godard —, est également lecteur chez Gallimard. Il est à l'origine de la publication des Papiers collés de Georges Poulot, dit Perros en 1960. Les deux hommes se rencontrent et deviennent amis. Perros installé à Douarnenez, ils tiendront une longue correspondance
 
Cher Brice Parain,
Vous m'intriguez. Votre lettre sentait le printemps, les mots sautaient. Que cette joie vous entraîne par ici, nous en partagerons les effets. C'est d'accord n'est-ce pas, fin mars ? Nous avons de très doux moments, vers midi, fenêtre grande ouverte, poussière de soleil...
Je vous envoie donc mon truc [Une vie ordinaire, publié en 1967], je crois que c'est à lire d'affilée, pour en sauvegarder la petite musique. Sinon, c'est foutu. Enfin, moi, c'est de cette manière qu'il m'est venu. Vous me direz. Je ne sais trop quel titre mettre làdessus. J'en trouverai sans doute un très valable dans une dizaine d'années.
Les pêcheurs sont contents. Ils ramènent des tonnes et des tonnes de maquereaux. Jamais vu ça. L'argent circule.
La môme Tania m'a l'air bien prise. L'été sera dur pour elle. Moi, je souhaite qu'il pleuve tous les jours, comme ça, les touristes rebrousseront chemin. C'est à peine de l'égoïsme, je tiens à ma Bretagne. Mais vous, ici, me la rendez plus chère encore. Alors, on vous attend, pas de blague. Et on vous salue bien.
Georges



8 mars 1961
Cher Georges Perros,
J'ai reçu le texte hier et je l'ai lu tout de suite, le soir, deux fois. Ça grince un peu par moments, mais comme dans la vie, une chaîne de porte, ou deux arbres que le vent frotte l'un sur l'autre. À d'autres moments ça chante. C'est discret, pudique, réel. J'aime beaucoup. Il me semble qu'on vous y retrouve, particulièrement votre clignement du coin des lèvres. Je suis partisan de le publier. Paulhan ?
Le titre ; je propose : l'homme de quarante ans (à deux ou trois ans près). Je vous dirai pourquoi : c'est la différence entre l'homme de 64 ans que je suis, et qui effacerait les grincements, parce qu'il n'a plus tellement de temps à vivre. Vous, il faut les garder. Ou bien genre prélude : le commencement, ou bien : le saut. Ou bien le partage des eaux, sur le couteau et la balance, ou bien..., ou bien. etc., etc.
Je vais me mettre à relire ma pièce. Ça se précise. Je vais voir un metteur en scène demain : Raymond Gérôme, vous connaissez ? Et le dîner indispensable avec Mme Harry-Baur et lui demain en 8. Alors nous dans trois semaines environ, ou environ 8 + 21 = 29, dans les 30, 31, je pense, en somme vers Pâques, si tout va bien. J'ai envie d'y aller et j'ai peur que ça ne puisse pas arriver, tout d'un coup. Mais je crois que je ne serai pas de tout repos.
Bon courage à Tania. A bientôt, espérons.
Brice


Cher Brice Parain,
Merci, oui ça grince, mais la littérature supporte mieux. En fait, c'est quand ça va très bien qu'on peut écrire. Écrire que ça va très mal. On ne sortira jamais de cette auberge, j'en ai peur, écrire — et publier — a quelque chose de luxuaire, de désespéré au second degré. Bref, c'est un signe d'existence. Quand le malheur se dit, il n'est plus tout à fait le malheur. Le grand « malheur » veut qu'il se dise sans arrêt, à travers tous les hommes, mais on écoute... de travers. On est plus sensible à l'humanité d'un roman qu'à celle d'un homme. La poésie fait le ménage.
Raymond Gérôme, je connais de nom, je l'ai même entendu jouer Trissotin, hier, à la radio. Je crois que c'est sérieux. Le fait même qu'il se soit braqué sur votre pièce prouve quelque chose. En tout cas, pour vous, ce ne peut être qu'amusant. Nouveau. Inattendu. J'aimerais bien vous accompagner aux répétitions. On jouerait du coude.
Ici, on vous attend. On pense à vous comme si déjà. Ne faites pas faux bond. C'est tout droit, une plaisanterie, avec l'autoroute pour lancement. Et comme il fait toujours beau, ne tardez pas. J'y retrouverai la parole, un peu congelée, comme les sardines qu'on amène en ce moment, du Maroc. Alors, au revoir. Tania va bien.
Georges

Brice Parain, Georges Perros, Correspondance (1960-1971), Gallimard


A noter que Gallimard annonce la parution prochaine des Oeuvres complètes de Georges Perros tandis que les éditions Fario viennent de publier la Correspondance Georges Perros-Henri Thomas

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