mardi 31 mars 2015

Les dossiers de l'écran



Aphorismes suédois


Le problème de l'élistisme, c'est que seuls les éternels seconds y adhèrent. Les meilleurs, eux, s'identifient au plus grand nombre et se jugent ordinaires.

Rien ne sert de lutter contre la déprime, voilà ce que mon corps m'a appris. Laisse-toi aller à l'impuissance, m'a-t-il dit, tu ne parviendras pas à t'en débarrasser. Supporte-la, et dis-toi qu'elle te permet de voir des couleurs que sans elle tu n'aurais jamais vues : les innombrables nuances de gris, du plus clair au plus sombre.

Regarde autour de toi, et dis-toi que nul n'attend de ta part une résignation absolue.

Le point de départ de l'écrivain doit être celui du tenancier de bar : ne pas chercher à améliorer le genre humain.

Sans un petit goût de main courante, pas de biographie convaincante.

Horace Engdahl, La cigarette et le néant, Ed. Serge Safran, 2014

vendredi 27 mars 2015

Vive le naufrage !

Dans cette actualité sinistre, avec nos chers médias fascinés par la catastrophe (A320 et Marine, par exemple), une bonne nouvelle risque de passer inaperçue : Alan Parker a décidé d'arrêter le cinéma ! A 71 ans, il vient de déclarer : « Le dernier scénario que j’ai écrit est la meilleure chose que j’aie jamais faite, mais je n’ai pas trouvé d’argent pour le faire et, à mon âge, je n’ai plus la patience. » Vive l'impatience et la vieillesse ! Puisse Jean Becker avoir la même sagesse, lui qui flirte avec les 82 ans. En revanche, il nous faudra encore attendre quasiment une vingtaine d'années avant que Dany Boon, né en 1966, comptabilise assez de trimestres pour profiter d'une retraite que nous lui offririons les yeux fermés - un réflexe dont nous avons pris l'habitude face à ses films...

L'air d'une chanson (ou deux)



mercredi 25 mars 2015

Je suis A320




La grève se poursuivant à Radio France, il faut désormais se passer d'infos pas trop racoleuses le matin. Après avoir testé la navrante France inter - avant son black-out -, puis Europe 1, d'un niveau n'ayant rien à envier à la radio publique, je me suis tourné du côté de RFI, que j'écoutais régulièrement à une certaine époque. 

mardi 24 mars 2015

Le cul des filles

De la fustigation


Mon idée, quand j'écris un livre, est d'éveiller quelqu'un, de le fustiger. Étant donné que les livres que j'ai écrits ont surgi de mes malaises, pour ne pas dire de mes souffrances, c'est cela même qu'ils doivent transmettre en quelque sorte au lecteur. Un livre doit tout bouleverser, tout remettre en question. 

  Cioran

lundi 23 mars 2015

Nouvelles d'hier

Il s'est installé au comptoir, à quelques mètres de moi. Je finissais mon verre en feuilletant le journal d'hier. Absorbé par la lecture de l'horoscope, j'essayais de me remémorer les dernières 24 heures pour voir si les prévisions avaient été exactes. 

dimanche 22 mars 2015

Une sieste avec Philip Roth


Couché tard la veille, ayant oublié de voter, hésitant sur le film à voir au cinéma, et déjà concentré sur le match de foot espagnol de ce soir, je me suis laissé surprendre par l'annonce du dernier entretien de Philip Roth. Tiens, le matin même, j'avais lu le passage sur Portnoy dans le livre de Juan Tallon... Les images, c'était sur France 5 il y a quelques jours, dans l'émission de l'inénarrable Busnel. On a regardé ça immédiatement en riplé sur le site de la chaîne, à l'heure de la sieste. Ça se voulait exceptionnel, ce fut assez soporifique, mis à part un ou deux traits d'humour du grand écrivain américain. L'émission était composée d'un court entretien datant de quelques mois, auquel on avait collé quelques autres rencontres de ces dernières années. Le tout était commenté par le speaker du truc, également directeur de la rédaction de Lire, éditorialiste à L'Express et je ne sais où encore, une enfilade assez réussie de belles sottises. La cerise sur le gâteau, pour les plus pervers, étant la conversation avec la suffisante Savigneau, ex-responsable du Monde des livres qui a elle aussi pondu un essai (sans aucun doute raté) sur le dos de ce pauvre Roth qui n'en demandait pas tant.



jeudi 19 mars 2015

De l'autobiographie


Les seules autobiographies dignes de foi sont celles qui dévoilent quelque chose de honteux. Un homme qui se dépeint sous un jour favorable est probablement en train de mentir, car toute existence, vue de l'intérieur, n'est qu'une longue suite d'échecs.

George Orwell

mercredi 18 mars 2015

Fin du chômage pour les jeunes Espagnoles !

On sait combien le chômage frappe la jeune génération en Espagne – environ 50% des moins de 25 ans sont à la recherche d'un emploi. Après la loterie cet hiver, un nouveau débouché s'offre aux jeunes espagnols, surtout si ce sont des jeunes filles et qu'elles aiment jouer, nous dit-on. Et qu'elles sont modernes !

Je vous dirai combien ça fait


Gabriel Bouys

Je sais bien que l'on célèbre ces jours-ci la disparition de Jean Ferrat. Mais je n'aime pas les célébrations, même au football. Et puis, je préfère Ferré à Ferrat, l'anarchie au communisme pour aller vite. Ces jours-ci aussi, à la veille d'une nouvelle mascarade électorale, et grâce à un système libéral meurtrier, il est beaucoup question d'un parti qui se dit national et que l'on dit banalisé - ceux qui utilisent cette formule ont-ils lu Hannah Arendt ? -, de patriotisme et de toutes ces inepties. 
Je me souviens qu'en 1993, lorsque j'appris que Ferré irait chanter à la Fête de l'Huma, j'ai pensé faire une petite entorse à mes principes en me rendant pour une fois à la Courneuve. C'était l'été, juillet plus précisément. Je suis sorti du lit d'une fille pour aller prendre un café rue de Charonne. En passant devant le marchand de journaux, j'ai vu cette une de Libération, je crois. Ce con de Léo était parti le jour de la fête nationale ! Pour toutes ces raisons, j'ai en tête sa Marseillaise à lui, bien plus irrévérencieuse que celle de Gainsbarre.





J'connais une grue sur le Vieux Port
Avec des dents longues comme la faim
Et qui dégrafe tous les marins
Qu'ont l'âme chagrine et le cœur d'or
C'est à Marseille que j' vais la voir
Quand le soleil se fout en tweed
Et que l'Mistral joue les caïds
C'est à Marseille qu'elle traîne le soir
Elle a des jupes à embarquer
Tous les chalands qui traînent la nuit
Et des froufrous qui font tant d'bruit
Qu'on les entend au bout du quai
Il suffit d'y mettre un peu d' soi
C'est une putain qu'aime que la braise
Et moi j'l'appelle la Marseillaise
C'est bien le moins que je lui dois

Arrête un peu que j' vois
Su tu fais l'poids
Et si j'en aurai pour mon fric
Arrête un peu que j' vois
Si les étoiles couchent avec toi
Et tu m'diras
Combien j'te dois

J'connais une grue dans mon pays
Avec les dents longues comme le bras
Et qui dégrafait tous les soldats
Qu'avaient la mort dans leur fusil
C'est à Verdun qu'on peut la voir
Quand les souvenirs se foutent en prise
Et qu'le vent d'est pose sa valise
Et qu'les médailles font le trottoir
Elle a une voix à embarquer
Tous les traîne-tapins qu'elle rencontre
Et il paraît qu'au bout du compte
Ça en fait un drôle de paquet
Il suffit d'y mettre un peu d' soi
Au fond c'est qu'une chanson française
Mais qu'on l'appelle la Marseillaise
Ça fait bizarre dans ces coins-là

Arrête un peu que j' vois
Si t'as d'la voix
Si j'en aurais pour mes galons
Arrête un peu que j'vois
Et puis qu'j'abreuve tous vos sillons
Et j'vous dirai
Combien ça fait

J'connais une grue qu'a pas d'principes
Les dents longues comme un jour sans pain
Qui dégrafait tous les gamins
Fumant leur vie dans leur casse-pipe
C'est dans les champs qu'elle traîne son cul
Où y a des croix comme des oiseaux
Des croix blanches plantées pour la peau
La peau des autres bien entendu
Celle-là on peut jamais la voir
À moins d'y voir les yeux fermés
Et l'périscope dans les trous d'nez
Bien allongé sous le boulevard
Suffit d'leur filer quat'bouts d'bois
Et d'faire leur lit dans un peu d'glaise
Et d'leur chanter la Marseillaise
Et d'leur faire une belle jambe de bois

Arrête un peu tes cuivres
Et tes tambours
Et ramène-moi l'accordéon
Arrête un peu tes cuivres
Que je puisse finir ma chanson
Le temps que j' baise
Ma Marseillaise


Tous à la rue !




Alors qu'une grève illimitée est annoncée pour jeudi à Radio France - les syndicats craignant une petite charrette de licenciements (environ 300, soit dix fois trente personnes) -, Le Canard enchaîné nous apprend ce matin que le PDG de l'entreprise publique, Mathieu Gallet, ancien contrôleur de gestion de StudioCanal, passé par le ministère de la culture  de Christine Albanel et de Frédéric Mitterrand, ainsi que par l'Institut national de l'audiovisuel (INA) dont il fut le Président, a battu à plate couture l'ex-secrétaire général de la CGT, en travaux de rénovation pour son bureau : 105 000 euros, aux frais de la princesse quelques jours après sa nomination par le CSA. De quoi nous rappeler, si besoin est, que les coupes budgétaires ne concernent pas forcément tous les secteurs d'une même boîte, privée ou publique...


Une embuscade


Certaines personnes savent, le jour d’avant, qu’elles ont rendez-vous avec lui. Et, malgré cette intuition, elles ne seront pas prêtes. Le bonheur est toujours une embuscade. On est pris par surprise. Le jour d’avant est donc le meilleur…

Erri De Luca, Le jour avant le bonheur

mardi 17 mars 2015

Comme un gros coup de fatigue


Ce matin, mes collègues s'esclaffaient à propos, si j'ai bien compris, d'une émission de télévision diffusée hier. Je me suis tenu en retrait, presque honteux de ne pouvoir participer à leur joyeux forum, et bien plus de ne rien comprendre à leur bonheur. Il m'arrive pourtant fréquemment de connaître ce genre de situation embarrassante. Mais j'ai du mal à m'y habituer. Vivre sans télévision fait de vous un être bizarre, à part, arrogant, voire raté. Impossible d'argumenter, d'expliquer qu'il ne s'agit là aucunement de snobisme, d'une étrange pathologie psychiatrique ou gauchiste, mais plus simplement d'un besoin de respirer, de prendre un peu de distance, de nettoyer ses derniers neurones, et de consacrer le temps qui reste à la lecture et un peu à l'écriture. C'est peine perdue. Un seul remède pour être un jour de nouveau accepté au sein de la communauté, la culpabilité. Il va pourtant falloir que chemin se fasse avant qu'un soir madame Columbo me voit débarquer tout sourire avec sous le bras un écran plat à la place d'une cagette de fruits vide dédiée à l'alimentation de notre poêle à bois. Car pour le moment, mes longues soirées d'hiver, je les passe à regarder le feu. 
J'aime avoir devant le poêle, encore habillé, quelques lectures que je ne peux avoir une fois à poil et au lit : une poignée de blogs devenus indispensables à une certaine illusion de stimulation de l'esprit, d'ouverture, par exemple. Ou encore mes sites de foot préférés ainsi que quelques journaux généralistes, le suvol forcément rapide de ces derniers étant la condition sine qua non d'une nuit paisible. La plupart des informations, celles dont je pourrais parler avec mes collègues par exemple, produisent en moi un accès de fatigue inextricable à peine leur lecture hypnotique entamée. A quoi bon perdre mon temps avec de telles inepties ?
Je me souviens ainsi être l'autre jour tombé sur un billet de Mme. Angot (pas le personnage du théâtre de Maillot, non, l'autre, la pâle imitatrice de Duras). C'était dans le moribond Libération du triste Laurent Mouchard dit Joffrin. L'auteur jadis à succès y faisait état de son état dépressif, consacrant sa chronique à... l'inutilité des chroniques vu que Marine Le Pen s'apprête à diriger le pays. J'ai ri intérieurement, histoire de ne pas réveiller le chien de la fille de Mme. Columbo mais aussi parce que ce que je lisais n'était pas censé être drôle, et suis passé à autre chose. Cette pauvre femme aurait certainement mérité un peu plus de bienveillance et de compréhension, elle qui pensait pouvoir changer le monde en écrivant tous les quinze jours dans un journal de gauche. Mais je suis resté déconcerté par la naïveté affichée - sorte de nouvelle pose mondaine ? Angot se demandait d'ailleurs comment ledit Joffrin faisait pour pondre un édito tous les jours. C'est une question de transit, Christine, ne cherchez pas plus loin, avais-je envie de lui répondre. N'ayant jamais lu la prose de cette pasionaria du 3e, je ne me permettrai pas de gloser sur son style aussi raffiné que la roulette du dentiste de mon enfance ou sur son petit monde qui, sans vouloir être médisant, me semble habituellement limité au nord par son estomac et au sud par son pubis - on me souffle à l'oreille que cette dernière frontière n'a jamais existé, je le note. Et lorsque madame en gros découvre, par la grâce de Mouchard et de toute la gauche bien pensante, le monde tel qu'il va ou qu'elle croit qu'il va après l'avoir aperçu à la télévision ou débattu avec ses amis, je ne peux que m'en désoler pour elle, sans parvenir, cependant à m'en émouvoir. Un coup de tonnerre, j'imagine, a secoué le petit milieu éditorial parisien lors de cette délicieuse intervention : trop écoeurée par son inutilité, Angot annonce renoncer à l'avenir à ses chroniques... M'en remettrais-je ?
L'autre fatigue incommensurable de la semaine fut cette petite vidéo trouvée sur le journal des marchés - dit Le Monde. Il y est question du bestselleriste Eric Zemmour et de son ancien employeur, le comique troupier Laurent Ruquier. Le navrant Havrais s'emporte désormais contre les idées réactionnaires, voire totalement frontistes, du journaliste-écrivain-polémiste multicartes qu'il a lui-même contribué à faire connaître en l'exposant tous les samedis soirs durant cinq ans ! L'animateur-dramaturge-parolier-écrivain dont la gloire et la fortune se sont constituées sur le dos du service public prétend aujourd'hui regretter d'avoir donné la parole au nabot-suppôt de La Pen. Ja ja ja, comme on dit au pays de mes parents... C'est que les échéances électorales approchent et qu'il faut, aux côtés du sinistre PS, voire de l'UMP, faire barrage au FN. Cette mobilisation vaut bien un petit mea culpa en faux direct, sous les applaudissements orchestrés par un chauffeur de salle, au nom de l'esprit du 11 janvier et de la défense de la République, aussi grotesque que cela puisse paraître.


Je crois qu'à côté de mes lectures plus sérieuses, si j'étais courageux, j'accorderais définitivement toute mon attention à la vie des produits de la téléréalité qui font et défont l'actualité. C'est autre chose que ce cirque politique ! Je pense sincèrement qu'ils nous racontent parfaitement notre monde absurde, bien plus que n'importe quel best-seller. Au cours de mes navigations de ces derniers jours, je suis tombé sur une photo de l'un des premiers produits-vedettes de ces émissions, cette pauvre Loana, physiquement métamorphosée par la violence de la grande parade médiatique, le cyclone sur elle abattu la faisant passer du statut enviable de bimbo du moment à celui d'une has-been dépressive et sous cachets, en proie aux paparazzis-vautours en mal de sensationnalisme. Je ne connais rien de sa vie, mais j'ai l'intuition qu'il y a dans son parcours bien plus de fiction que dans toute l'oeuvre d'Angot et une certaine ressemblance avec La Pen.

Pour me donner une contenance, j'ai demandé ce matin à une de mes collègues ce que devenait le clone brun 3.0 de Loana, la nerveuse Nabilla, accusée d'avoir poignardé, s'en souvient-on ?, son collègue-compagnon. Ma collègue m'a affirmé s'en foutre royalement. Ma réhabilitation n'est pas pour demain...

samedi 14 mars 2015

Back to the World

On le croyait définitivement perdu. Tant de promesses de retours non tenues. Presque 15 ans d'absence entre alcool, drogues, ennuis judiciaires, hospitalisations... Le revoici enfin. J'ai attendu un peu, histoire de fuir l'événement, n'ai rien lu sur le sujet. Et écouté ces jours-ci. Et vu un peu. Je manque encore un peu de recul, mais ça m'a l'air du niveau de Voodoo et le clin d'oeil au grand Curtis Mayfield avec un titre en deux parties intitulé "Back to the Future" définit l'ambition de Michael Eugene Archer, dit D'Angelo. J'espère simplement que le nom de l'album comporte une grande part d'ironie...


Tueurs amoureux



vendredi 13 mars 2015

Un merveilleux silence consolateur


Sur toute cette désolation régnait une suprême indifférence, juste une nuit qui prenait fin et un jour de plus qui commençait, et pourtant l'intimité secrète de ces collines, leur merveilleux silence consolateur, faisait de la mort une chose de peu d'importance. Vous pouviez toujours mourir, le désert demeurait là pour cacher le secret de votre mort, resterait là pour recouvrir votre mémoire de vent sans âge, de chaleur et de froid.
John Fante, Demande à la poussière


jeudi 12 mars 2015

Tous à poil !



Là, en surfant sur mes sites de foot espagnols préférés, considérant la confirmation de certaines non-nouvelles, je tombe sur une info publiée par un autre journal, un des titres du même groupe, je pense. Il est question de Kim Kardashian. J'ai cliqué sur la nouvelle nouvelle, la même que d'habitude : cette fille pose nue. Mais, nous dit l'accroche, c'est son nu le plus naturel. 
Je ne sais pas qui est cette femme. Enfin, si. Je sais qu'elle passe sa vie à poil. Comment ignorer ce trait de caractère, le principal chez ce personnage ? C'est l'œuvre de sa vie, sa manière d'exister. Je ne connais pas son histoire, d'où elle vient, ce qui l'a placée dans une émission de télé-réalité, ce qu'elle fait de ses journées, mis à part du shopping et des selfies… Je me souviens qu'il y a à peine quelques jours, une autre info, sur laquelle je n'avais pas cliqué, que je n'ai pas envie de chercher tant tout cela a peu d'intérêt, par sa répétition, par son insignifiance déclarait que la belle poupée riche et célèbre "avait du sexe" 500 fois par jour… Je n'ai pas creusé la question, ai fui les calculs draconiens supposés démontrer l'absurdité mathématique de telles affirmations. 
Je me demande simplement ce qui pousse certaines personnes à montrer leur cul en permanence. La provocation, la recherche du buzz, le narcissisme photoshopé, la pub déguisée pour l'industrie de la chirurgie esthétique, la disparition de l'intime… ? J'imagine que cette fille, à l'instar d'une Paris Hilton est devenue une pipole grâce à la grâce du trash. Je me trompe peut-être, mais je ne veux pas enquêter, vérifier et n'ai rien lu là-dessus, peu entendu. 
Je repense alors à la courte conversation de ce soir avec mon neveu, 23 ans, en voiture. Selon lui, la génération après la sienne est foutue. Je l'ai connu tout petit pour ainsi dire puisque je l'ai vu naître, je l'aime beaucoup. Je me souviens qu'adolescent, il dormait avec son portable sous l'oreiller. J'ai eu beau l'avertir, tenter de le ramener à la raison, lui offrir des livres à chaque anniversaire, à chaque noël – comme à tout le monde –, rien n'y faisait. S'il lit très peu, sort beaucoup, il n'en réfléchit pas moins. Nous sommes la génération entre-deux, celle qui a vu l'arrivée du numérique, et a connu l'avant, me disait-il dans la voiture nous ramenant de Casto. La suivante, pensait-il, ce sera difficile, tant l'entreprise d'abrutissement semble l'avoir emporté. J'ai pensé un court moment à moi dans cette voiture chargée de bois pour les derniers feux de la saison. A mes litanies que, honteux, je pensais vieilles et fatigantes et qui ont fait leur chemin, malgré tout. Passé l'autosatisfaction, j'ai réellement éprouvé un petit bonheur, la fierté d'être son parrain, surtout lorsqu'il a rajouté, on peut encore penser, nous, mais ceux qui viennent derrière, ce ne sera plus possible. Même si l'analyse était simplifiée, voire radicale, elle avait le mérite d'exister dans cette vieille caisse cherchant à éviter les embouteillages des heures de pointe.
Ce que l'on a appelé, un temps, les nouvelles technologies a donné l'essor à une culture narcissique ; l'être filmé, photographié, exposé, biographé, jouissant du moment, de l'instant, de la situation, en public, en partage avec tous ses "amis". 
Comme on le sait, la partie du corps que tout un chacun éprouve le plus de difficultés à regarder est celle sur laquelle il s'assied et grâce à laquelle il peut faire, aujourd'hui plus que jamais, carrière. La photographie à portée désormais, grâce au numérique, du moindre imbécile pourvu d'un index, à l'appareil dans l'appareil, permet à tous et à toutes – Dieu sait combien cette partie de l'anatomie humaine est au centre des préoccupations de bien des femmes, en raison notamment du regard des hommes et de la tyrannie de certaines normes de beauté – de selfier son cul, d'en prendre la température en quelque sorte. Où en est-il ? Retouché ou pas, soumis au régime ou à la liposculpture, comment va-t-il, si j'ose dire ? C'est le stade ultime et régressif dans lequel sombrent bien des individus victimes de l'infantilisation de nos absurdes existences. Après tout, montrer aujourd'hui son cul en public, n'est-ce pas, comme autrefois au cours d'une villégiature quelque peu ennuyante, ou tout simplement afin d'épater ses copains, une activité semblable à l'envoi d'une carte postale?

Des espoirs

Cher Richard, l'autre soir, sur le boulevard, on s'est retrouvés côte à côte, prêt à traverser. J'étais au téléphone avec mon amoureuse comme un con et il m'a fallu un temps pour te regarder et reconnaître ton sourire sous ton bonnet. J'aime te croiser, comme ça, par hasard, tous les 36 de ton moi. Tu m'as parlé de toi, de nous, tu avais failli deux fois m'appeler dernièrement, le temps passe vite, les soucis, la santé, on se voit, un café ces jours prochains, tu m'appelles, et puis nos chemins se sont tourné le dos, je suis entré dans une librairie, ton livre n'était pas encore sorti ou ils ne l'avaient pas ou je ne savais pas, j'ai acheté autre chose, ou rien, j'essaie parfois rien, c'est rare mais parfois, et hier, un ami m'a envoyé ça, je t'ai retrouvé, ta voix, tes yeux inquiets, ton rire, tes mots, ça me suffit, savoir que je vais bientôt te lire.



mercredi 11 mars 2015

A sa mémoire


Le débat sur le travail, c'est Filoche ce soir



Vivre ou mourir


Nos yeux sont remplis de terribles aveux

Anne Sexton, All my Pretty Ones (1962)


C'est de nouveau dans mon enthousiasmant livre dangereux de chevet actuel espagnol que je rencontre cette poétesse dépressive et suicidée. Amie de Sylvia Plath, Anne Sexton (1928-1974) a introduit dans la poésie quelques questions féminines secouant les années 1960, avortement, adultère, masturbation, menstruations... Elle obtient en 1967 le Prix Pulitzer de la poésie pour Live or Die. Sept ans plus tard, elle imite Stig Dagerman en s'enfermant dans son garage, voiture en marche. Elle ajoute simplement la bouteille de vodka qu'elle boit à petites gorgées en attendant la mort, installée au volant.
Ce qui me réjouit notamment dans cette découverte, c'est qu'elle ne va pas me coûter trop cher puisque, à ma connaissance, il n'existe aucune traduction française de cette oeuvre.

 



mardi 10 mars 2015

De mort lente


Ce n'est pas l'imagination des autres


Je n'ai pas une grande connaissance de la littérature policière. Je connais davantage le film noir. Comme tout le monde, j'ai vu quelques adaptations de romans de Patricia Highsmith, L'ami américain étant celle qui m'avait le plus secoué, avec le fabuleux Bruno Ganz, l'inquiétant Dennis Hopper en Mr. Ripley, la musique, et une apparition avec pansement de Jean Eustache. C'est aujourd'hui un de ces films dont je redoute un nouveau visionnage, en raison du maniérisme de Wenders, de ce qu'il est devenu. Je suis moins indulgent avec l'âge, moins intimidé. 



Le bouquin dangereux que je lis actuellement m'a donné envie de revoir L'inconnu du Nord-express et surtout de lire le roman dont il est tiré. Je me souviens de l'avoir vu et revu enfant, à la télévision, le film avec le briquet !



Patricia Highsmith disait ne pas avoir un goût particulier pour les romans policiers. Et si elle reconnaissait que l'on pouvait conclure, à la lecture de ses livres, que chacun de nous peut un jour devenir un meurtrier, elle avouait, malgré une attirance pour l'amoralité, n'avoir en elle aucune pulsion criminelle.
Je connais mal sa biographie, mais d'après quelques recherches, son enfance et son adolescence, avec un beau-père qu'elle détestait, une sexualité dite différente à l'époque, la poussent à l'isolement, à se réfugier dans la lecture et à tenir un journal dès l'âge de 6 ans.
« Je lis, j'écris, je crée. Je dois me perdre dans le travail, afin qu'il ne reste plus de place ni pour l'autre, ni pour le reste. », note-t-elle en 1939, à 18 ans. On lui connaît quelques aventures tumultueuses, une vie de bohème au Village, mais elle passera le plus clair de son temps dans le noir et seule. 



Une bonne nouvelle et une moins bonne…

samedi 7 mars 2015

Histoire d'une tomate (et de nos existences absurdes)

C'est un très vieux film. Qui a fait le tour de la planète. Mais je le revois toujours avec le même plaisir. Et la même terreur. C'était le début de ce que l'on a nommé la globalisation et de la fin des idéologies - cette vieille blague... Tout était déjà en place. 
Je ne connais pas de film qui permette d'établir un état des lieux aussi simple, drôle et intelligent. Je ne sais pas si le lieu qui a donné le titre au film existe toujours. Peu importe en définitive, d'autres zones de ce genre pullulent régulièrement ici et là. 



Mon cher petit Robert


À quoi peut bien servir l'énergie, en l'absence de génie ? À propos, aujourd'hui, je me suis levé énergiquement, c'est-à-dire d'assez bonne heure, et de ce fait, je peux écarter le reproche d'être velléitaire.

Robert Walser 

La mort en ce jardin


Alors que l'Europe tente d'étouffer encore un peu plus la Grèce, relayé par le blogue de

La dégringolade avait commencé un peu avant la crise : la clientèle du petit magasin de tabac et de journaux, pourtant bien situé, s’effilochait progressivement. Le changement d’activité s’imposait. Bête investissement, mauvais calcul, la boutique qui remplaça le comptoir à tabac n’a jamais marché. Ils se retrouvent donc sans travail et sans ressources : lui, la cinquantaine, ancien anar d’eau douce ; elle, la cinquantaine, élevée « dans les plumes » comme on dit en Grèce pour parler de ceux dont l’enfance et l’adolescence se déroulent dans l’ambiance douce d’une famille petite-bourgeoise. Elle, c’est mon amie.
Nous nous étions perdues de vue et voilà que nos chemins se croisent à nouveau. Mais, là, fini les plumes et le coton : le magasin est fermé, les amis n’ont plus aucune ressource, bien que ma situation ne soit pas florissante, j’apporte toujours quelque chose quand je vais les voir dans l’appartement qu’ils ont loué parce que son appartement à elle est saisi par la banque.
La suite ici

vendredi 6 mars 2015

La Vallée du silence


J'ai bien peur que, bientôt, si l'on n'y prend garde, bien entendu, on finisse par nous faire faire n'importe quoi



Hier midi, j'ai mangé un sandwich. Ça ne m'était pas arrivé depuis longtemps. Le matin, j'étais dans mon ancien appartement pour le vider définitivement. Ça devait arriver depuis un moment. Mais je n'en trouvais ni le temps ni l'énergie. Et je n'ai pas de voiture. Même pas le permis. Une amie m'a proposé de me filer un coup de main avec sa caisse lundi. C'était l'occasion, hier, jour de repos, de mettre en carton les dernières affaires qui traînaient dans ce lieu désormais vidé de vie - à part ce cher canapé rouge. Et l'opportunité de beaucoup jeter. 
Je n'ai pas réussi à balancer les journaux et revues qui avaient eu à une époque la bienveillance de publier mes papiers. Il va bien falloir un jour que je mette sur une balance mon ego d'un côté et la place et la poussière que ça prend de l'autre. La maison est plus grande mais possède moins de rangements que l'appartement. Partant, elle ne peut contenir tout ce que l'appartement occultait. J'ai donc descendu des paquets de cahiers, dossiers, carnets, impressions, dépressions… Ce tri solitaire agissait en moi comme un coup de poignard dans le dos parfait, un de ceux qui enfonce l'outil jusqu'au manche. La tête de la douleur fut atteinte lorsque je mis la main sur une poignée de lettres d'amour. J'écris amour pour ne pas écrire misère affective. J'avais 20 ans, à peine plus, et j'attendais que tout le monde soit couché à la maison pour sortir un stylo et quelques feuilles et laisser ma diarrhée sentimentale souiller le papier, mes insomnies et mes victimes. J'ai retrouvé deux lettres adressées à Marie-Victoire. 1989, si je ne m'abuse. Le problème étant, j'ai eu beau chercher au moins cinq minutes, que je ne me souviens absolument pas de Marie-Victoire. J'ai lu les premières lignes de l'une de ces lettres et j'ai été foudroyé par la honte. Ce qui m'a rassuré, c'est que je l'avais en mains et qu'il était fort possible que cette missive tout comme sa copine n'aient jamais été expédiées. Une autre hypothèse étant qu'elles m'aient été renvoyées. J'ai subi dans ma vie nombre d'humiliations, mais je n'ai aucun souvenir de celle-ci. 
Deux autres lettres m'étaient adressées. Je n'en ai lu que deux lignes de chacune d'elles. L'une avait été écrite par une fille dont j'étais tombé amoureux pour la seule raison qu'elle s'était trouvé sur mon chemin. Je l'ai revue par hasard une vingtaine d'années plus tard et j'ai remercié le ciel et ma bêtise de n'avoir jamais pu établir le début d'un commencement d'histoire avec elle. L'autre provenait de ma prof d'informatique de la fac, une belle blonde de 15 ans mon aînée. Elle semblait répondre à mes courriers. Elle les avait appréciés et me proposait de nous voir. On est resté ensemble quelques mois. Je me souviens du France-Brésil de 1986 dans son studio du Marais. Un voisin kiné était passé à l'improviste, affirmant qu'il ne regardait jamais le foot, sauf les matchs importants, avant de filer aussi vite qu'il était apparu. Je n'avais pas eu le temps de lui expliquer que justement, si match important il y avait... Cette femme a aujourd'hui l'âge d'être à la retraite, ou déjà six pieds sous terre... J'ai déchiré ces lettres pathétiques aussi facilement que mes relevés de compte de 2005. 
Vers 13h, je suis parti à la recherche d'un rouleau de papier adhésif afin de fermer mes trois cartons. Impossible de retrouver celui que j'avais laissé la dernière fois, avec son dérouleur bien pratique, vestige de mon époque dorée de libraire. Dans la rue, je suis passé devant une boulangerie qui affichait une campagne étrange : un concours de selfies avec ton pain, tout naturellement intitulé "Coucou le pain !" J'ai stupidement pris la fuite sans prendre le temps de creuser la question. Je ne sais pas qui est derrière cette initiative egogastronomique. Une chambre syndicale quelconque certainement. Alors que l'intolérance au gluten frappe toujours plus de personnes, non pas par effet de mode comme on aimerait nous le faire croire, mais en raison des farines industrielles étouffées comme jamais par cette protéine, histoire de rendre les produits plus séduisants à l'oeil du consommateur, il est normal après tout que ça se mobilise en haut lieu pour redonner envie au peuple de manger son pain plus blanc que blanc. Et pour cela, quoi de plus sympa et cool que le selfie ? Je me demande parfois si les téléphones intelligents, à l'origine de cette pratique, n'ont pas été créés pour nous rendre encore plus ridicules, pour souligner davantage la part bêtement narcissique qu'il y a en nous tous, la normaliser. Comme le FN. 


Je me suis souvenu alors, dingue comme on perd vite ses habitudes, de la boulangerie libertaire et bio du quartier. Autogéré, proposant un service de troc de livres, des tarifs réduits aux "personnes en difficulté", comme on dit dans les médias, ce petit commerce à l'ancienne propose des sandwichs aux doux noms révolutionnaires. J'ai hésité entre le Louise Michel et le Bakounine, mais suis resté finalement fidèle au Malatesta. Fidèle étant, j'en conviens, un bien grand mot puisque, même lorsque j'habitais ce quartier, ayant pris le pli de peu consommer de blé, je ne fréquentais que par à-coups La conquête du pain. 
Le soir, malgré un estomac chamboulé par la facilité coupable d'avaler un sanwich le midi, je suis allé écouter ce prétentieux de Claro à la librairie Charybde, rue de Charenton. Ce libraire d'un jour s'est cru malin de présenter sept livres de femmes, cédant ainsi lâchement à la pression médiatique pseudo-féministe de la Journée de la femme, sous prétexte que les hommes n'aiment pas les femmes qui écrivent. Une fois son petit numéro terminé, je n'arrivais pas à m'extirper de la foule. Le lieu, agréable lorsque l'on y est seul ou, qu'à la rigueur, on y a suivi une femme, avait secoué ma misanthropie latente qui me poussait à une distribution généreuse de baffes. Je me suis retenu et au lieu de cela, pour me trouver une contenance, j'ai acheté deux livres. Dans la queue le venin, d'un certain Claro que j'ai fait dédicacer pour mon amoureuse. On ne pourra pas ainsi m'accuser, j'en riais presque, de ne pas aimer les femmes qui écrivent. L'autre livre était la lettre de Jana Cerna à Egon Bond que je n'achetais nullement pour son titre raccoleur et prometteur, Pas dans le cul aujourd'hui, mais parce que ce salaud de Claro sur son blog m'en avait déjà donné envie. C'est la dernière fois que je mets les pieds dans une librairie. Mes revenus minables me le requièrent constamment. Et il est temps que je cesse de leur répliquer par mes grimaces de vieil ado. 
Je devrais me contenter des lectures de blogs et de sites de football. Justement, en rentrant hier soir, je jetais un oeil sur un site espagnol de ballonpied, comme on dit dans le sud. Et qu'apprenais-je ? Que Karim Benzema, incorrigible bogosse, craquait pour une nouvelle vedette de selfies. Le texte qui l'accompagnait n'indiquait nulle part si cette charmante et intelligente personne souffrait d'une quelconque maladie coeliaque ou si elle était disposée à dire, elle aussi, Coucou le pain ! Du coup, je suis allé promener le chien de la fille de mon amoureuse. 


jeudi 5 mars 2015

Du blues du blues du blues

C'est mon regretté ami Pierre Falardeau qui m'avait parlé de lui. J'ai du mal à l'écouter depuis la mort de Pierre. Cette chanson par exemple est insupportable. Je ne peux rester le ventre tranquille quand je l'entends. 
Je pense à Frédéric Schiffter qui écrit quelque part qu'il publie des essais parce qu'il n'a pas le talent pour écrire des chansons sentimentales. 
Si j'avais eu le talent de faire une chanson sur un amoureux pauvre – moi, par exemple –, j'aurais aimé atteindre le degré de sincérité de Richard Desjardins. Je ne l'aurais pas intitulée Jenny, mais Camille

mercredi 4 mars 2015

Entrez, entrez, je vous en prie



J'aime recevoir des visites, même payantes. L'autre fois, par exemple, est venu à la maison un expert en charpenterie métallique. Je l'attendais depuis plus d'une semaine. J'avais préparé un ou deux sarcasmes sur le sérieux au travail et la ponctualité, mais au dernier moment, j'ai manqué de courage et je lui ai simplement demandé s'il avait envie d'un café ou d'une bière, boissons que justement je n'avais pas. Ce fils de pute a repoussé mon offre avec un non fracassant, quasiment un proparoxyton. Je n'avais pas entendu un tel rejet depuis le lycée, quand j'avais proposé à Alicia d'aller au cinéma et qu'elle me répondit : « Plutôt me couper les veines ! » 
J'ai consacré l'heure suivante à observer le technicien les mains dans les poches, histoire de bien faire comprendre qui était l'écrivain. Je ne craignais pas qu'il pense que ça faisait des mois que je cherchais une idée de roman, mais que rien ne surgissait. En réalité, c'est ce que j'étais également en train de penser. En revanche, le regarder s'activer était un vrai plaisir. Il maniait les outils avec une habilité médiévale, diabolique, si bien que je l'imaginais écrire un roman avec un cruciforme et une clé anglaise pour les chapitres les plus épineux. Il me faisait penser à René Lavand(1) quand il dessinait à la vitesse de la lumière, puis lentement, un de ses numéros de magie avec les cartes pour lesquels le truc, clairement, était exécuté avec l'aide du bras qui lui manquait depuis l'enfance. Il m'a toujours paru impensable que personne ne comprenne que son extrêmité amputée continuait à manoeuvrer dans l'ombre. 
Il arrive que la magie se passe de trucs et parvienne à s'imposer. Il y a quelques années, j'ai vécu une expérience similaire avec un livre de César Aira intitulé Le magicien. Son héros, Hans Chans, se rendait à une convention d'illusionnistes pour briguer le titre de meilleur magicien du monde. Pour cela, il bénéficiait d'un avantage irréductible : c'était un vrai mage, qui n'utilisait aucun truc. Il pouvait, à volonté, annuler les lois du monde physique, et faire en sorte qu'objets, animaux ou êtres humains, lui-même compris, disparaissent ou réapparaissent, se déplacent, se transforment, flottent en l'air, bref, fassent ce qu'il voulait. 
La méthode de travail du charpentier représentait, en fait, une variante de la littérature. N'importe quel professionnel, quand on s'y attend le moins, nous donne une leçon qui nous sera utile pour mieux écrire. Celui-ci travaillait chaque détail avec parcimonie, aimant chaque aspect de son travail, à la manière d'un Thomas Mann qui, afin d'approfondir la vraissemblance de ses personnages, allait jusqu'à en inventer la signature. 
Deux jours plus tard, en revanche, est arrivé le technicien pour la chaudière. Et les choses se sont passées tout autrement. Il n'a pas soigné un seul détail et il n'aurait même pas pu écrire le Quichotte, qui était pourtant déjà plus ou moins écrit. Ce que l'on appelle la première impression est tombée lourdement devant moi. En ouvrant la porte, j'ai remarqué avec ennui que le type avait une main dans la poche. S'il peut s'agir d'un geste prometteur chez un écrivain, il procure une certaine angoisse quand il concerne d'autres professions. Quand il est entré, je me suis penché à la porte au cas où son collègue serait resté à la traîne. « Je travaille tout seul », dit-il en remarquant mon geste. « On discute moins comme ça », ajouta-t-il. J'ai trouvé le raisonnement imparable et je me suis tu. Mes présages se sont confirmés quelques minutes plus tard, lorsqu'il a accepté un café au lait et, s'il vous plaît, trois cuillérées de sucre. A peine le travail repris, il me prévint qu'il lui manquait des outils et que la pièce qu'il avait apportée, en remplacement de l'ancienne, présentait un défaut. Je préfère ne pas continuer. C'était trop amusant.
Pour faire disparaître de ma bouche ce mauvais goût, j'ai décidé de rendre une visite à mon tour. J'ai pris rendez-vous à Madrid avec un journaliste à qui il arrive chaque jour deux ou trois choses chargées de littérature. Je lui en ai réclamé une, comme quelqu'un qui demande à boire. Il m'a raconté que la semaine dernière, on lui avait commandé la nécrologie d'un écrivain. Le résultat était concluant, mais doux, sans arêtes. Le papier pouvait presque rouler sur le sol de la salle de rédaction. En bon professionnel, il a demandé alors si la mort du protagoniste de l'obituaire était bien confirmée. « Eh bien, comment dire ?, nous en sommes quasiment sûrs », lui dit-on. Il a passé quelques coups de fil à plusieurs funérariums jusqu'à ce que dans l'un d'entre eux on lui affirme qu'il y avait quelques heures encore, ils avaient bien eu un homme portant le nom et le prénom de l'écrivain. Mon ami n'était pas satisfait de la réponse et se mit à la recherche d'une vraie confirmation. Il ne voulait pas appeler la famille. Il lui semblait inconvenant de demander : « Est-ce que Machin-chose est mort ? » Il a donc appelé un autre journal, dans lequel bossait un ami à qui le responsable des nécrologies dit qu'en effet il lui semblait que l'écrivain en question était mort. Cependant, mon ami, excellent journaliste, trouva une autre source lui confirmant le trépas de l'écrivain. Il passa un coup de fil au défunt. « Vu qu'il n'a pas décroché, j'ai estimé que les faits étaient avérés et on a publié la nécro. »

(1) magicien argentin et manchot (1928-2015)

 

Juan Tallón, chronique Restez bourrés,
trad. maison

Libraire, un métier


Il y en a décidément qui n'ont rien à faire du cumul des mandats et se foutent royalement du chômage de masse en piquant le boulot des autres. Ainsi, le très sinistre écrivain-traducteur-éditeur-blogueur Christophe Claro qui devient également libraire à partir de demain et, espérons-le, jusqu'à demain seulement. 
C'est à la librairie Charybde, dans le 12e arondissement parisien, que l'on pourra brandir nos drapeaux rouges, manifester notre courroux et l'empêcher de nous présenter sept livres minables qu'il tentera de nous faire payer. En plus, c'est à partir de 19h30, de quoi nous faire rater le JT ! Claro, salaud !