samedi 18 avril 2026

Une autre naissance

Michael Wolf

 

Mon être tout entier est un verset obscur
Qui t'emportera en se répétant encore et encore
Vers l'aurore
Des éclosions et des floraisons éternelles
Moi, dans ce verset, je t'ai soupiré, soupiré
Moi, dans ce verset, je t'ai greffé
Aux arbres, à l'eau, au feu



 

Forough Farrokhzad, extrait de "Une autre naissance", 
in J'irai jusqu'au rivage du soleil
trad. Leili Anvar, Poésie/Gallimard



jeudi 16 avril 2026

Mes années folles


 

L'autre matin, à pas d'heure, le hasard balançait dans mon casque la voix amusante et tremblotante du lieutenant Rosenthal, transmise par le passeur Claude-Jean Philippe en 1976, et sortie de l'oubli grâce aux archives de la radio publique ci-dessous… Des revues de cabaret à Duvivier, en passant par Renoir donc, Hawks et les débuts de la Bacall, Gabin, Berry, Fresnay… Y a-t-il un éditeur dans la salle pour republier ces  mémoires hors du commun ?

 

dimanche 12 avril 2026

Comme un velours


Mon ami Angelo Crippa, professeur de cinéma et directeur de recherches, confronté parfois à de sacrés morceaux de blues, me fait parvenir ces quelques lignes, pastiche d'un film d'autrefois, cher à nos cœurs. Les inconsolables les plus cinéphiles auront la réf, comme on dit aujourd'hui. Les autres se feront aider par une bonne âme de leur entourage– il en reste, j'en suis certain– les réseaux ou l'IA… 

 

C’était l’époque où je travaillais comme enseignant-chercheur dans une fac de province, au premier étage d’un bâtiment avec vue imprenable sur les quartiers bourgeois de la ville. Ça aurait pu tout aussi bien se passer à Montréal, à Zurich ou ailleurs, il y aurait eu la même proportion de tatoués, de punks et de jeunes filles de bonne famille– les mêmes créatures aux yeux fatigués d’avoir trop regardé leurs téléphones… Je pouvais leur raconter n’importe quoi, Carroll, Bordwell, Metz… de toute façon, ils n'écoutaient pas. Tout ce qu’on me demandait c’était de faire le moins de bruit possible, juste un peu d’ambiance, quelque chose de ouaté, comme un velours, pour accompagner leurs clics sur les réseaux sociaux… Alors, je rejouais pour moi tout seul les vieilles analyses de séquence d'un Demy ou d'un Minnelli, dont j’essayais en vain de retrouver le phrasé… Allez donc savoir ce qui se passe dans la tête d’un prof commentant son powerpoint pendant que vous scrollez sur Instagram ; si ça se trouve lui aussi il est amoureux.



samedi 11 avril 2026

La course du temps



 

Les guerres, la peste ? – leur fin est proche.
Et leur sentence est presque prononcée.
Mais qui nous gardera de la terreur
Appelée autrefois la course du temps ?

 

Traduit par Christian Mouze pour les élégantes éditions La Barque, le dernier recueil d'Anna Akhmatova, La Course du temps,  voit enfin le jour chez nous dans une version proche de celle voulue par la poétesse – le livre publié en 1965 en Russie avait été expurgé par son éditeur. Cette anthologie regroupe des poèmes composés de 1924 à 1964, et peut être lue comme une façon d'autoportrait, parcours douloureux de cette femme longuement soumise à la censure, mais aussi à la révolution, la terreur, la privation de ses êtres chers,  le goulag, la guerre, l'exil, la faim… 

 


Anna Akhmatova était, on s'en souvient, l’une des protagonistes de Premières à éclairer la nuit, excellent ouvrage paru chez Arléa en 2024. Cécile A. Holdban avait imaginé la correspondance de quinze poétesses du XXe siècle (Edith Sodergran, Marina Tsvetaïeva, Alejandra Pizarnik, Antonia Pozzi, Sylvia Plath, Forough Farrokhzad…), toutes aux destins tragiques. 

 


Quant à Forough Farrokhzad, elle fait l'objet d'un des derniers volumes de la collection poésie/Gallimard, J'irai jusqu'au rivage du soleil. Titre somptueux qui regroupe l'ensemble d'une œuvre trop courte…

 

 

jeudi 9 avril 2026

Oasis

 

Ne jamais prendre un désespoir au mot.

Paul Gadenne 

 


 

Parution enfin, quatre ans après Le long de la vie, 1927-1937,  du deuxième volume des Carnets de Paul Gadenne, couvrant la décennie suivante. Nous devons ce travail colossal et artisanal à Stéphane Bernard, créateur des éditions des instants, structure œuvrant dans l'ombre sous forme d'association. Une précieuse oasis dans la fadasse surproduction littéraire. Plus de 900 pages dans l'intimité de l'auteur de Siloé, que demande le peuple ? On y reviendra. 

 

 

mardi 7 avril 2026

Ars Magna

 

Luc Moreau

 

 

Qu'est-ce que la magie, demandes-tu
dans l'obscurité d'une chambre.
Qu'est-ce que le néant, demandes-tu,
en sortant de la chambre.
Et qu'est-ce qu'un homme sortant du néant
et revenant seul dans la chambre. 

 

Leopoldo María Panero, Ars Magna
trad. maison

lundi 6 avril 2026

Une brève histoire du cinéma


 

Aussi curieux que cela puisse paraître, s'est faufilé dans la production des éditions Fayard – sur laquelle il est inutile de revenir ici –, un ouvrage indispensable pour tous les amateurs de cinéma.
Extrêmement documentée, Une brève histoire du cinéma, 1895-2025, signée Martin Bannier et Laurent Jullier, balaie soigneusement les 130 années (voire un peu plus) d'innovations artistiques et de mutations technologiques traversées par l'industrie cinématographique aux quatre coins du monde.
Quelle mine ! Et quel boulot
Quant au choix de la couverture, n'en parlons pas… 
Et le tout pour quelques 12 malheureux euros. Bravo, messieurs. 

mardi 24 mars 2026

Droit d'inventaire

Luis Casadevall



prendre mes responsabilités
atteindre mes objectifs
penser collectif
j'ai tenté de
faire preuve de maturité
opté pour une consommation 
raisonnée

pris la contre-allée
restreint mes 
dérisoires désirs 
limité les excès
contrôlé mes dépenses
compté mes sous
je me suis
dépensé dans les sous-bois
sur le sable matinal d'une plage déserte
signifié mes adieux à l'insomnie
réconcilié sur l'oreiller
mémoire déformée
je crois avoir mesuré
les enjeux 
pris soin de moi
et des autres
m'être indigné
avoir 
milité pour la mobilité 
douce
la sobriété heureuse
l'univers inclusif
le développement durable
l'enterrement du patriarcat 
l'expérience de la résilience
et en semaine l'abstinence
j'ai tout essayé
tout goûté
tout respecté
la fin de votre monde 
peut arriver

 

charles brun, des pensées sans compter 

mardi 17 mars 2026

Déchaussez-vous !


Luciana Marti


Certains jours, le meilleur moment consiste à rentrer chez soi et se déchausser. Point. Nous n'avons parfois besoin de rien d'autre pour considérer que cette journée, finalement, a eu du bon. L'exercice provoque une véritable catharsis. Il atténue en quelque sorte tous les événements précédents, les suspend, ou les envoie valser d'un coup de pied. Il est nécessaire, pour un temps, d'écarter certaines choses de notre vue. Après avoir passé des heures à l'extérieur, il n'est pas rare de rêver de rentrer et de retirer ses chaussures. Il existe une théorie selon laquelle nous sommes réellement mis à l'épreuve non pas lorsque nous quittons la maison pour faire face aux adversités du jour mais bel et bien lorsque nous rentrons et devons affronter ce que l'on nomme la vie domestique, toujours plus complexe qu'elle n'en a l'air.

C'est parce que nous avons commencé par nous déchausser que nous éprouvons un sentiment de bien-être à la maison. Il m'a fallu du temps pour comprendre que les enfants, en quête permanente de bonheur, aiment marcher pieds nus et qu'un adulte qui leur demande constamment de se chausser sera toujours un emmerdeur. Pour ma part, j'ai renoncé à dire à ma fille dix fois par jour « Ne reste pas pieds nus ». Pour diverses raisons. La voir ne jamais tenir compte de mes demandes m'a notamment épuisé. Parler à un mur est certes une activité assez répandue et, l'habitude aidant, n'est en rien traumatisante, mais son charme finit par disparaître au fil du temps. Il est vrai que seuls les murs vous écoutent. Je me souviens de Shirley Valentine, cette pièce de Willy Russell, que l'auteur lui-même adaptera par la suite au cinéma. L'héroïne débutait ses conversations avec les cloisons par un « Bonjour, le mur » avant de dresser le portrait d'une femme souffrant de solitude, piégée par un mariage ennuyeux et frustrant, plein de rêves qui jamais ne se réaliseront. Il est fréquent, et même certain, que les personnes qui ne vous prêtent pour ainsi dire aucune attention soient des proches : un conjoint, un père, une fille, un frère, une amie. L'inconnu que nous rencontrons pour la première fois suscitera toujours une certaine curiosité et notre bienveillance. 

On ne sait pourquoi, une mère ou un père s'imagine toujours que des pieds nus va surgir une catastrophe, sous forme de rhume ou, pire, d'un accident domestique lamentable qui aurait pu être évité. Mais, comme je le disais, la patience a ses limites. Pour ce qui est de ma fille, j'ai véritablement renoncé à mon sempiternel « Ne reste pas pieds nus » après avoir constaté que notre vie, en privé, prend une tout autre dimension après avoir ôté nos chaussures. Et le plaisir augmente si nous restons en chaussettes. 

Il y a quelques semaines, un article du New York Times soulignait que « la tendance pieds nus » était de mise au sein des entreprises de la tech et que certaines start-up à l'activité frénétique demandaient à leurs employés de laisser Vans et Uggs à l'entrée. Certaines d'entre elles recouvrent leurs sols de tapis confortables et offrent même des pantoufles à leur personnel. Ce phénomène s'accorde parfaitement avec la culture du 996 des boîtes de la Silicon Valley qui imposent à leurs employés de travailler de 9 heures du matin à 9 heures du soir, 6 jours sur 7. Lorsque vous passez douze heures par jour au bureau, être pieds nus est la moindre des choses, d'autant que vous mettez à peine les pieds chez vous. Un esclave sans chaussures est un peu moins esclave. 

 

 Juan Tallón, 
chronique publiée dans El Periódico
trad. maison 

jeudi 12 mars 2026

Force majeure

 

René Groebli

 

– Les grandes villes ne pensent qu'à elles-mêmes, on le sait. Je pourrais chanter comme Ferré…
– Chanter quoi ?  
– Paris, je ne t'aime plus.
– Moi, je n'aime pas Ferré, donc abstiens-toi.
– S'il te plaît.
– S'il me plaît quoi ? 
– Abstiens-toi, s'il te plaît. Il faut ajouter S'il te plaît, sinon, ça ressemble à une de ces énièmes injonctions quotidiennes…
– Tu n'as pas pris plaisir à retourner sur les pas de ta jeunesse ? 
– Ils sont effacés comme ceux des amants désunis de la chanson de Prévert. 
– Encore une chanson…
– Qu'y a-t-il de plus important qu'une chanson ?  
– La personne à laquelle on pense quand on l'écoute.

– C'est vrai. 
Le cinéma ?  
– Quoi, le cinéma ?  
– Aussi important ou plus qu'une chanson. 
– Ça l'a été. Ce n'est plus vrai.
– Le film n'était pas trop mal. 
– Tout repose sur Lucchini.
– Oui, l'intrigue est très simple. Ce qui en fait certainement le meilleur film de Bonitzer.
– Certainement. C'est dingue ! 
 
–  Quoi donc ? 
–  Le fait de se retrouver à évaluer la qualité des films de ce gars-là…
– DimensionsC'est quoi ? 
– Calaferte. Justement, je l'ai sous la main car je voulais t'en parler. C'est son dernier carnet. Plus exactement : c'est le journal qu'il a tenu en 1993, c'est la dernière année complète.
– Complète ?
– Oui, il meurt en 1994, en mai, je crois. 1993 est donc sa dernière année complète. Il existe un carnet de 1994, mais force majeure oblige…
– Toujours. 
– Oui…
Il avait quel âge ?  
– Je ne sais plus… Tiens, il était né en 1928, comme mon père. 
– Ça fait quoi ?  65 ans ?  C'est jeune…
– Comme mon père. Il était fils de maçon.
– Comme ton père.
– Non, c'est mon père qui était maçon. 
– Oui, c'est ce que je voulais dire. 
– Mon père aussi est mort en mai. Un an avant Calaferte, 1993, l'année de ce carnet. Quelle coïncidence…
– C'est ce dont tu voulais me parler ?  
– Non, mais c'est troublant. Je voulais te parler d'une autre coïncidence. J'ai dégoté ces carnets lundi, le jour où nous avons vu ce film de Bonitzer qui repose essentiellement sur Luchini et son admiration sans bornes et tapageuse de Victor Hugo. 
– Tu as acheté ce livre au cours de ta fameuse errance ?  
– Exact, après le rendez-vous médical. J'avais beoin d'une consolation…
– Le rendez-vous s'est pourtant bien passé.
– En partie, oui. Bref,…
– Comment ça 
« en partie » ?
– Pour le reste, elle m'a dit qu'il n'y avait rien à faire. C'est à vie. Ce qu'il en reste, du moins…
– Comment ça « Ce qu'il en reste » ?  C'est sinistre…
On verra. Revenons si tu le veux bien à Calaferte et Luchini.
– Calaferte n'était-il pas Italien comme Luchini ?  
– Aussi. Tu te souviens de cette scène dans laquelle une des jeunes actrices, qui veulent réhabiliter toutes ces femmes qui gravitent autour de Victor Hugo, traite le poète de queutard ?  
– Oui, bien sûr. Et le personnage de Luchini, Zucchini – quelle trouvaille ! –, s'emporte…
– … est surpris, disons, déçu même qu'on puisse réduire Hugo à ça. Eh bien, le soir même, en me couchant, j'ai lu quelques pages de Calaferte. Tu dormais déjà, et j'ai oublié de t'en parler depuis. Ecoute ça : 

En 1851, Juliette Drouet écrit à Victor Hugo : « Vous dites que dans ces journées de Décembre je vous ai sauvé la vie. Je n'en sais rien ; si j'ai fait quelque chose, cela ressemble tant au devoir que je ne saurais y voir une belle action.
Parce que je vous aurais sauvé la vie, vous me donnez cent mille francs; c'est tout simple. Et je les refuse. C'est tout simple aussi.
Reprenez vos cent mille francs. Je ne veux qu'une chose, être aimée. »

« Ainsi, c'est Calaferte qui parle, a-t-on un aperçu de la subtilité du gros tromblonneur. »
– Tromblonneur ?  
– Oui, j'ai cherché. C'est l'équivalent de queutard…
– Ça alors…
– Tu l'as dit… Tu ne trouves pas que c'est extraordinaire ?… Tu dors ? Je t'ennuie avec mes histoires
?  
– Non, mais pourquoi choisis-tu toujours le soir pour me les raconter ?  
– Quand devrais-je le faire ?  Dans la journée, nous sommes pris tous deux par le boulot…
– Mais le soir, une fois au lit, on s'écroule… Alors qu'on pourrait y faire tout autre chose…
– Ça te prouve au moins que je ne suis pas un vulgaire tromblonneur…
– Dommage…


jeudi 5 mars 2026

Comme pape sur son trône

H. F. Davis



Confortablement calé à la terrasse du Grand Café comme pape sur son trône je me mets en devoir d’examiner plus à fond la situation et, faisant signe au garçon pour une nouvelle consommation, commence à m’interroger sur ce qui a bien pu me pousser à l’écriture de la même façon qu’on tombe à l’eau sans savoir nager. 

 

 Pierre Autin-Grenier, Analyser la situation, Finitude, 2014

mercredi 4 mars 2026

La vraie consolation




Je n’ai pas de philosophie dans laquelle je puisse me mouvoir comme un oiseau dans l’air et un poisson dans l’eau. Je ne possède qu’un duel, et ce duel se joue à chaque instant de ma vie entre les fausses consolations, qui ne font qu’accroître mon impuissance et approfondir mon désespoir, et les vraies consolations, qui me conduisent vers une libération temporaire. Peut-être devrais-je dire la vraie consolation, car à proprement parler il n’y a pour moi qu’une seule consolation réelle : celle qui me fait savoir que je suis un être libre, un individu inviolable, une personne souveraine à l’intérieur de ses limites. 
Mais la liberté commence par l’esclavage et la souveraineté par la dépendance. Le signe le plus sûr de ma servitude est ma peur de vivre. Le signe définitif de ma liberté, c’est que ma peur cède la place à la joie paisible de l’indépendance. On dirait que j’ai eu besoin de la dépendance pour connaître enfin la consolation d’être libre, et c’est certainement vrai (...)


 

Stig Dagerman, Notre besoin de consolation est insatiable. 
Et seize autres textes

trad. Philippe Bouquet, Alain Gnaedig,
éd. Agone, 2025, 10 euros
 

mardi 24 février 2026

Effarante réalité des choses

 

Slobodan Čavić 

 

L’effarante réalité des choses
est ma découverte de tous les jours.
Chaque chose est ce qu’elle est,
et il est difficile d’expliquer combien cela me réjouit
et combien cela me suffit.

Il suffit d’exister pour être complet.

J’ai écrit bon nombre de poèmes.
J’en écrirai bien plus, naturellement.
Cela, chacun de mes poèmes le dit,
et tous mes poèmes sont différents,
parce que chaque chose au monde est une manière de le proclamer.

Parfois je me mets à regarder une pierre.
Je ne me mets pas à penser si elle sent.
Je ne me perds pas à l’appeler ma soeur
mais je l’aime parce qu’elle est une pierre,
je l’aime parce qu’elle n’éprouve rien,
je l’aime parce qu’elle n’a aucune parenté avec moi.

D’autres fois j’entends passer le vent,
et je trouve que rien que pour entendre passer le vent, il vaut la peine d’être né.

Je ne sais ce que penseront les autres en lisant ceci ;
mais je trouve que ce doit être bien puisque je le pense sans effort,
et sans concevoir qu’il y ait des étrangers pour m’entendre penser :
parce que je le pense hors de toute pensée,
parce que je le dis comme le disent mes paroles.

Une fois on m’a appelé poète matérialiste,
et je m’en émerveillai, parce que je n’imaginais pas
qu’on pût me donner un nom quelconque.
Je ne suis même pas poète : je vois.
Si ce que j’écris a une valeur, ce n’est pas moi qui l’ai:
la valeur se trouve là, dans mes vers.
Tout cela est absolument indépendant de ma volonté.

 

Fernando Pessoa/Alberto Caeiro, in Le Gardeur de troupeaux 
trad. Armand Guibert, Poésie/Gallimard

vendredi 20 février 2026

Exceptions

Fred Stein 



Je crois que j'aurais aimé prendre un café avec Buñuel,
avec Asimov également, et peut-être bien avec Pessoa. 
Il n'y en a pas beaucoup d'autres à inclure dans ce groupe, 
bien que j'admire des centaines d'artistes, et certains plus que d'autres. 
Il faut distinguer le plaisir que l'on prend à une œuvre 
et celui que l'on peut trouver en compagnie de son auteur. 
Comme on le sait, je n'aime pas beaucoup les gens. 
Et il me faut faire un grand effort pour ne pas être grossier. 
Ne parlons même pas d'essayer d'être aimable, le plus souvent,
ce que l'on obtient en échange ne vaut pas la peine. 
Certes, il y a des exceptions. 
Mais comme je le disais, je n'en vois que trois. Et tous sont morts. 

 

 

Ape Rotoma, 
trad. maison

 

mardi 17 février 2026

Le goût de la déchéance

 

Henri Zerdoun

 

Paris : des insectes comprimés dans une botte. Être un insecte célèbre. Toute gloire est risible ; celui qui y aspire doit vraiment avoir le goût de la déchéance.

 

Cioran, Cahiers, Gallimard 

dimanche 15 février 2026

Place du bonheur

Walt Girdner

 

 

parlez-moi lentement
comme à un enfant
bordez-moi gentiment
réarmez-moi 
en douceur
en adéquation avec
la demande

amadouez-moi
en même temps
prononcez résilience
confiance
intelligence et commission
artificielle européenne
consommation débridée
civilisation et sécurité
soin de soi et vivre ensemble
investissements et solidarité
arrogance décomplexée

racontez-moi des histoires
de nouveaux bobards
responsabilité 
refus de la vassalisation
et du défaitisme
normalisation et souveraineté
démocratie et arc républicain
pacte social 
dépassé
l'impensé insensé
une dinguerie

tech et crédit social 
télésurveillance pour tous
disruption électrons libres
piège à fions
c'est que du bonheur 
on ne va pas se mentir
nous n'avons rien dans le ventre

revenez vers moi
envoûtez-moi sans cesse 
accordez-moi 
une nouvelle fois
la nuit sacrée
sans entraves et sans soucis



charles brun, la liberté rend libre


vendredi 13 février 2026

Ma victoire


Jone Reed


 

La vraie douleur ne fait pas de bruit :
elle laisse comme un bruissement de feuilles
de peuplier agitées par le vent,
une rumeur intime, d’une vibration
si profonde, si sensible au moindre frôlement,
qu’elle peut devenir solitude, discorde,
injustice ou dépit. Je suis là à écouter
ses murmures qui, loin de troubler,
sont porteurs d’harmonie, si effilés
et subtils, avec un tel son de spacieuse
sérénité en cette fin d’après-midi,
qu’ils sont presque sagesse douloureuse,
résignation pure. Trahison qui est venue
d’un mauvais conseil de la bouche flétrie
de la jalousie. C’est égal. Je suis là à écouter
ce qui me contraint et m’enrichit, au prix
de blessures qui suppurent encore. Douleur que j’entends
avec grand recueillement, comme le frémissement
d’un feuillage sans chercher ni signes, ni mots
ni sens. Musique seule,
sans énigmes, murmures solitaires qui transpercent
mon cœur, douleur qui est ma victoire.

 

Claudio Rodríguez, trad. Claude de Frayssinet, 
in Poésie espagnole. Anthologie 1945-1990, Points poésie

samedi 31 janvier 2026

Une vocation

Maria Friberg

 

 

 

L’anonymat : une vocation.
Je me sens fait pour être anonyme, comme d’autres pour être flic, curé, sergent-chef, maquereau, préfet.
Toutes les dispositions pour ça. Un physique approprié : d’apparence incolore, incertaine, vêtu ni bien ni mal. Pas de signes particuliers. Rien qui accroche l’attention. On m’oublie tout de suite. Je ne prends pas dans le regard des autres. C’est un don que j’ai.
Effacé : l’épithète qu’on m’applique spontanément. Un type effacé. Le dessin sur quoi passe une gomme d’écolier.
Je m’efface moi-même. Je me fais oublier. Je cultive, je perfectionne mon invisibilité.

  

Georges Hyvernaud, Lettre anonyme, le Dilettante

mercredi 14 janvier 2026

Panique !

Ramon Gieling


 

 

Je suis né à l'hôpital
Saint-Louis proche du Canal
Saint-Martin en trente-huit,
Aussitôt j'ai pris la fuite
Avec tous les flics aux fesses
Allemands  nazis SS
les Français, cousins germains
Leur donnaient un coup de main
En l'honneur du Maréchal
Pour la Solution Finale
Bref je me suis retrouvé
En Savoie chez les Suavet
Caché près de Saint-Offenge
En attendant que ça change
Je n'avais qu'un seul souci
Celui de rester en vie
Après la Libération
J'avais toujours l'obsession
D'arriver jusqu'à dix ans
Ensuite il serait bien temps
D'en réclamer un peu plus
Si j'échappais aux virus.
Cette époque historique
M'a insufflé la Panique
J'ai conservé le dégoût
De la foule et des gourous
De l'ennui et du sacré
De la poésie sucrée
Des moisis des pisse-froid
Des univers à l'étroit
Des collabos des fascistes
Des musulmans intégristes
De tout ceux dont l'idéal
Nie ma nature animale
A se nourrir de sornettes
On devient pire que bête
Je veux que mon existence
Soit une suprême offense
Aux vautours qui s'impatientent
Depuis les années quarante
En illustrant sans complexe
Le sang la merde et le sexe

 

Roland Topor 

jeudi 1 janvier 2026

Une misérable chance

Eugeni Forcano


 

 – Je peux poser ma tête sur ton vieux torse ?  
 – On commence bien l'année…
 – Je veux dire : poser ma vieille tête sur ton vieux torse…
 – Tu t'enfonces…
 – On vieillit, c'est naturel…
 – Rien ne t'oblige à me le rappeler dès le premier jour de l'année…
 – J'ai dit On. On vieillit… Au fait, on n'a toujours pas fait le tuto…
 – De quoi tu parles ?  
 – Le tuto Au lit après 50 ans. Pas comme ça, pense à mes genoux…
 – Doucement, n'appuie pas là…
 – Moins fort, ne touche pas à ça, pas dans cette position, tu sais bien, mon dos… 
 – C'est déjà fini ? 
 – …
 – Ça ferait des millions de vues…
 – Tu nous as vus ?  
 – Quoi ?  
 – Qui regarderait ça ? 
 – Parle pour toi. Les hommes me regardent encore dans la rue…
 – Mais moi aussi !
 – Les hommes ? 
 – Non, ça c'était vraiment quand j'étais jeune… 
 – Salaud !
 – Pourquoi donc ? Tu aimerais que des hommes me regardent… ? 
 – Non, j'aimerais que les femmes ne le fassent pas. 
 – Tu ne vas pas t'en prendre, toi aussi, à la liberté des femmes ! Elle est un peu plus lourde qu'avant, non ? Tu as du prendre la grosse tête depuis le mariage…
 – Ou bien c'est toi. Tes os qui se fragilisent… J'aurais dû réfléchir un peu plus avant de dire Oui… 
 – …
 – Je blague ! Nous vieillirons ensemble, contrairement à un certain film…
 – Où as-tu caché mon dentier ? 
 – C'est toi qui n'aime personne et qui crache sur le monde entier !
 – JE PARLAIS DE MON DENTIER !!! 
 – On ressemblera bientôt à nos voisins qui se hurlent dessus toute la journée… Ce sera merveilleux !
 – Oh oui, ma chérie : Nous vieillirons ensemble dans les hurlements et la bonne humeur…
 – Quel enfer ça va être ! 
 – Madame, vous ne pouvez pas rester dans ce lit, ma femme devrait arriver d'une minute à l'autre…
 – Ah oui, la mémoire... Mais ce sera magnifique, on aura l'impression de coucher avec un inconnu…
 – Bref, si je te lisais un poème pour bien commencer l'année ? 
 – Encore un poète espagnol ? 

 

Ces souvenirs sont comme le couloir
d'un hôtel à secrets. La nuit
une porte s'ouvre, une ombre
semblable à mon ombre
marche jusqu'à une autre porte
et touche le bois du passé. 
Ce sont les dates, les voyages, les villes,
les fauteuils vides,
le tonnerre de la fête qui rompt une fois encore
cet après-midi d'août. 
La misérable chance d'être amoureux,
trois rues de trois maisons,
le grand âge de mes parents, la douleur de mes filles,
les corps et la nudité…
Tout se met à murmurer
comme un marronier en automne
quand tout devrait être endormi,
chacun dans sa chambre,
chacun dans son lit
avec rien ou si peu à attendre de quiconque. 

 – Pourquoi lis-tu des poètes espagnols en français ? 
 – Parce que c'est un livre acheté ici. Mais c'est également une édition bilingue. Heureusement…
 – Qui est ce Montero ? 
 – García Montero, plus exactement. L'un des plus importants poètes espagnols contemporains. Né à Grenade, comme un autre García… L'Andalousie nous a donné de grands poètes. 
 – Et de grands amants. 
 – Je ne suis pas Andalou. 
 – J'étais persuadé que tes parents l'étaient. 
 – C'est une blague ? 
 – Ou la mémoire. Ou bien peut-être ne parlais-je pas de toi… Va savoir…