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mardi 12 mai 2026

Un immeuble en feu rue de la miséricorde


Dans mon rêve,
perforant entièrement
ma moelle osseuse,
mon vrai rêve,
j’arpente Beacon Hill
à la recherche d’une plaque de rue –
à savoir la RUE DE LA MISÉRICORDE.
Pas là.
J’essaie du côté de Back Bay.
Pas là.
Pas là.

Et pourtant je connais l’adresse.
45, rue de la Miséricorde.
Et je connais le vitrail
du vestibule,
les trois étages de la maison
avec son parquet.
Je connais les meubles et
la mère, la grand-mère, l’arrière-grand-mère,
les domestiques.
Je connais l’armoire de Spode,
la barque à glaçons, en argent massif,
où attendent les cubes de beurre,
pareils à des dents de géant,
sur la grande table en acajou.
Je la connais bien.
Pas là.

Où es-tu passée ?
45, rue de la Miséricorde,
et la bisaïeule
agenouillée, dans son corset à baleines,
priant à voix basse mais avec ferveur
devant le lavabo.

 

 

Anne Sexton sera de retour dans deux jours. Avec la publication d'un recueil posthume aux Editions des femmes/Antoinette Fouque, traduit comme les trois précédents volumes par Sabine Huynh. 
Mais le « travail des mots
 » n'est pas fini. Certains poèmes de Lettre d’amour écrite dans un immeuble en feu ont cependant été écartés nous apprend Linda Gray Sexton, fille de la poétesse. Ils présentaient un contenu trop intime ou pouvaient blesser les personnes concernées encore vivantes. Le manuscrit complet fait partie du fonds Anne Sexton, conservé à l'université de Boston, et sera peut-être un jour — qui sait ? — entièrement édité. Pour le moment, on se réjouit de découvrir ces textes inédits. 


 

samedi 14 décembre 2024

La furie des bites

 

Wei Zhang

 

 

Les voilà
s'affaissant au-dessus des assiettes du petit-déjeuner
avec leur tête d'ange,
repliant leurs ailes tristes,
une tristesse d'animal,
alors que la veille,
elles étaient encore
en train de jouer du banjo.
Une fois de plus, la lumière du jour arrive
avec son soleil immense,
ses camions-mère,
ses moteurs d'amputation.
Alors que la nuit dernière
la bite savait trouver son chemin,
aussi rigide qu'un marteau,
elle est entrée en cognant
de toutes ses terribles forces.
Ce théâtre.
Aujourd'hui elle est tendre,
un petit oiseau,
aussi douce que la main d'un bébé.
Elle, c'est la maison.
Lui, c'est le clocher.
Quand ils font l'amour ils sont Dieu.
Quand ils se séparent ils sont Dieu.
Le matin ils beurrent la tranche de pain grillé.
Ils ne disent pas grand-chose.
Ils sont encore Dieu.
Toutes les bites du monde sont Dieu,
s'épanouissant encore et encore,
dans le sang sucré de la femme.

 

 

Anne Sexton, Folie, fureur et ferveur
Œuvres poétiques (1972-1975)

Trad. Sabine Huynh,
éd. des Femmes, 2025, 22 €

vendredi 13 décembre 2024

Les dieux

Saul Leiter

 

 

Madame Sexton partit à la recherche des dieux.
Elle commença à chercher dans les cieux –
s'attendant à un immense ange blanc à l'entrejambe bleu.

Personne.

Elle chercha ensuite dans tous les livres savants
et les caractères d'imprimerie lui crachèrent dessus.

Personne.

Elle fit un pèlerinage jusqu'au grand poète
et il lui rota à la figure.

Personne.

Elle pria dans toutes les églises du monde
et elle s'est beaucoup cultivée.

Personne.

Elle se rendit à l'Atlantique, au Pacifique, car Dieu sûrement…
Personne.

Elle alla voir le Bouddha, le Brahma, les Pyramides
et trouva des cartes postales immenses.

Personne.

Puis elle refit le voyage en sens inverse jusqu'à sa propre maison
et les dieux du monde étaient enfermés dans les toilettes.

Enfin !
s'écria-t-elle,
avant de verrouiller sa porte. 


Anne Sexton, Folie, fureur et ferveur
Œuvres poétiques (1972-1975)

Trad. Sabine Huynh,
éd. des Femmes, 2025, 22 €




lundi 27 décembre 2021

Pieds nus

 

Rollie McKenna

 

M'aimer déchaussée
c'est aimer mes longues jambes brunes,
ces deux amours, aussi bonnes que des cuillères,
et mes pieds, ces deux enfants
sortis jouer nus. Bosses complexes,
mes orteils. Enfin libres.
Et quoi d'autre, voir les ongles et
les articulations préhensiles des jointures
et les dix montants, de souche en souche.
Tout animé et sauvage, ce petit
cochon s'est rendu au marché et cet autre s'en est resté.
De longues jambes brunes et de longs orteils bruns.
Plus haut, mon chéri, la femme
y convoque ses secrets, des petits abris,
petites langues qui te racontent.

Il n'y a personne d'autre que nous
dans ce nid sis sur une langue de terre.
La mer porte une clochette incrustée dans son nombril.
Et je suis ta nana aux pieds nus
pour une semaine entière. Tu aimes le salami ?
Non. Tu ne préférerais pas un scotch plutôt ?
Non. Tu ne bois pas d'alcool en fait. Mais moi
tu me bois. Les mouettes tuent des poissons
en hurlant comme des enfants de trois ans.
Les vagues, aux vertus soporifiques, crient
Je suis, je suis, je suis
toute la nuit durant. Pieds nus
je pianote sur ton dos de haut en bas.
Le matin je cours d'une porte à l'autre
de la cabane en jouant à chat perché.
Maintenant tu m'attrapes par les chevilles.
Tu remontes le long de mes jambes
et me transperces là où j'ai le plus faim.

 

Anne Sexton, Tu vis ou tu meurs, œuvres poétiques (1960-1969),
trad. Sabine Huynh,
éd. des femmes-Antoinette Fouque, 2022

vendredi 24 décembre 2021

Monsieur mien


Hasisi Park

 

 

Remarquez comme il a numéroté les veines bleues
de mon sein. En plus il y a dix grains de beauté.
Maintenant il va à gauche. Maintenant il va à droite.
Il construit une ville, une ville de chair.
C'est un industriel. Il a connu la faim dans des caves
et, messieurs dames, il a été brisé par le fer,
par le sang, par le métal, par l'acier,
triomphant de la mort de sa mère. Mais il repart.
Maintenant il me bâtit. Il est consumé par la ville.
A partir de planches glorieuses il m'a érigée.
A partir du béton merveilleux il m'a moulée.
Il m'a donné six cents plaques de rue.
La fois où j'ai dansé il a construit un musée.
Il a construit dix rues quand j'ai bougé dans le lit.
Il a construit un échangeur quand je suis partie.
Je lui ai donné des fleurs et il a construit un aéroport.
En guise de feux de signalisation il a distribué des sucettes
rouges et vertes. Pourtant dans mon cœur je dis : allez-y mollo les enfants.

 

Enfin, et donc for the first time, viennent d'être traduits les quatre premiers recueils d'Anne Sexton sous le titre Tu vis ou tu meurs (référence à l'Herzog de Bellow qui ne vous aura pas échappée). Le boulot semble remarquable sous la plume de la traductrice Sabine Huynh pour qui, nous dit-on, il s'agit de l'œuvre d'une vie, rien que ça. C'est aux éditions des femmes-Antoinette Fouque et, patience, dans toutes les bonnes librairies dès le 13 janvier prochain. On y reviendra. D'ici là, le taulier de ce blogue souhaite à tous les lecteurs égarés par ici d'excellentes fêtes de fin d'année. Dans la mesure de l'impossible, bien entendu.

mercredi 11 mars 2015

Vivre ou mourir

Ian Cook


 

Nos yeux sont remplis de terribles aveux.

Anne Sexton, All my Pretty Ones (1962)


C'est de nouveau dans mon enthousiasmant livre dangereux de chevet actuel espagnol que je rencontre cette poétesse dépressive et suicidée. Amie de Sylvia Plath, Anne Sexton (1928-1974) a introduit dans la poésie quelques questions féminines secouant les années 1960, avortement, adultère, masturbation, menstruations... Elle obtient en 1967 le Prix Pulitzer de la poésie pour Live or Die. Sept ans plus tard, elle imite Stig Dagerman en s'enfermant dans son garage, voiture en marche. Elle ajoute simplement la bouteille de vodka qu'elle boit à petites gorgées en attendant la mort, installée au volant.
Ce qui me réjouit notamment dans cette découverte, c'est qu'elle ne va pas me coûter trop cher puisque, à ma connaissance, il n'existe aucune traduction française de cette oeuvre.