dimanche 29 mai 2022

Béquilles


Jan Lauschman

 

J'accumulerais les souvenirs de cette époque, les témoignages de ce qu'il vaut de nommer ma gloire. Depuis lors, je me suis élevé des murs à l'intérieur desquels je me tiens et qui me préservent des risques de la liberté. La liberté féerique et généreuse. Que de joies elle m'a données ! Que d'instants baignant dans la joie ! Sans amour-propre, sans dignité, sans orgueil, sans principes, sans remords, sans rien savoir du mal, inconscient diront les imbéciles, n'ayant pas besoin des béquilles du sens moral, ne mentant jamais, ne sachant pas mentir, ne faisant rien que je n'aie voulu faire, sans bassesse, sans calcul, pur encore une fois, car voilà le mot juste ! Heureux surtout parmi mes pairs, les petites gens que je rencontrais dans les bistrots, les clochards à l'âme de joujou, les doux bricoleurs et les tendres filous du caboulot de la place Sauton par exemple...

Pierre Minet, La Défaite : Confessions (1947)
rééd. Allia, 2010


vendredi 27 mai 2022

Pièges

 

Florence Henri

Passionnément amoureux du rêve, ne supportant pas la réalité, au fond ne la voyant pas, ne comprenant pas sa langue. Romançant tout, n'ayant pas changé depuis le temps où je vivais sur la Lune et, déjà, séduit par le souvenir au point de tomber à chaque fois dans ses pièges. Incapable de le considérer de sang-froid. Empressé à l'embellir, à fourbir les armes. Poète.

 

Pierre Minet, La Défaite : Confessions (1947)
rééd. Allia, 2010

lundi 23 mai 2022

Le dernier humain

 

Keiichiro Amenomori

 

 

J'exige que la race humaine
cesse de multiplier son espèce
        et tire sa révérence
        je le conseille 

Et comme punition et récompense
de cet appel que je lance
je sais        
        que je renaîtrai
        le dernier humain 

Tous les autres seront morts et moi je serai
une vieille femme sillonnant la terre
        grognant dans des cavernes
        dormant sur des nattes 

Et parfois je caquetterai, parfois
prierai, parfois pleurerai, mangerai & mitonnerai
        sur mon petit four
        dans le coin
" Bah je l'ai toujours su ",
        dirai-je
Et un matin ne me lèverai pas de ma natte

 

1962

 

Jack Kerouac, Poèmes dispersés,
trad. Philippe Mikriammos,
rééd. Seghers, 2022

mercredi 18 mai 2022

Une succession d'heures perdues



Simon Delambre n'attendait jamais. Il avait su échapper jusqu'alors à cette paralysie intermittente qui prend les hommes à la fleur de l'âge et les immobilise tristement au coin d'une rue, à l'entrée d'un bureau, au bord d'un quai. Aucune des circonstances qui ralentissent la marche des hommes à partir de la vingtième année et font de leur vie une morne succession d'heures perdues ne s'était encore appesantie sur son existence. Il ignorait les antichambres des ministères, les cabinets de consultation, les vestibules d'hôtels, les guichets de banque…

 

Paul Gadenne, Siloé (1941)

lundi 16 mai 2022

Noyés

Vivian Maier

 

 

 

Les journées sont toutes différentes, séparées. Mais les nuits sont unies, les nuits sont toujours la nuit, la même ; il n'y a qu'une seule nuit, au fond de laquelle nous retombons chaque soir comme des noyés.


Paul Gadenne, La Rue profonde (1948)

dimanche 15 mai 2022

La victoire en chantant

Jean-Philippe Charbonnier


Ce midi, après la promenade du chien, accablé par la chaleur, je branche la radio tout en préparant le repas. Les infos se lancent. Grâce au soutien de toute l'Europe, me dit-on, l'Ukraine a gagné. C'est le premier titre. Et on le comprend. Le journaliste exulte et interroge un expert: « Un événement comme l'Eurovision peut donc être un enjeu géopolitique?» Le spécialiste est formel : «Oui, c'est ainsi depuis 1956 et la création du concours par l'Union européenne…» Un extrait de la chanson braillée par Oleg et ses amis nous est proposé en fond sonore. Je dois me faire vieux. Vient ensuite l'inoubliable harangue du chanteur couronné invitant le public de Turin et les 200 millions de téléspectateurs, m'apprend-on, à tout faire pour libérer Marioupol et l'usine Azovstal. Plus loin, c'est Zelinsky en kaki qui affirme : «Notre courage impressionne le monde, notre musique conquiert l’Europe!» En rentrant, comme tous les hommes de leur âge, les musiciens de Kalush orchestra devront reprendre les armes, conclut le journaliste. «Nous nous battrons jusqu'au bout!», clament les musiciens-soldats. Durant la cuisson des courgettes, j'ouvre internet. Strass et paillettes, les unes des médias sont à l'unisson ukrainien.

***

Sur touitteur, le petit caporal de Saint-Germain-des-Près, Bernard-Henri Lévy qui, comme à son habitude n'en loupe pas une (guerre), cite Aragon. « Ils n'ont réclamé ni gloire ni larmes», écrit-il en renvoyant à l'un des entretiens «les plus bouleversants» de sa vie, celui publié dans l'hebdo dominical de Lagardère-Bolloré et que lui a accordé Ilya Samoïlenko.​ «Il a 27 ans, un beau visage très pâle, un œil qui semble mort, un collier de barbe noir, étrangement bien taillé», lyrique BHL. Cet homme, dit la légende de la photographie, est le commandant en second du régiment Azov. Cette semaine, à l'instar d'autres titres internationaux, le quotidien de Xavier Niel a consacré à ces soldats réfugiés dans l'usine Azovstal, assiégée par les troupes russes, un publireportage, tout à leur gloire, sans plus de commentaires. Dans le JDD, la conversation du néophilosophe et du néonazi patriote débute, comme il se doit, de la sorte : «-Je suis très ému de vous parler. –Et moi très content. Vous vous êtes connus, avec notre commandant, l’année dernière, à Marioupol. Il a des mots chaleureux pour vous.» Les courgettes sont prêtes, je n'ai pas le temps de lire la suite – une grande partie du papier est réservé aux abonnés du journal, soyons juste.

*** 
La guerre continue en pleine digestion. Somnolant, je reviens sur la toile pour y découvrir que l’OTAN soutiendra militairement l'Ukraine «aussi longtemps que nécessaire». Nous voilà prévenus. Je glisse la souris sur le titre voisin. La Suède et la Finlande seront de la partie, leur adhésion à l'Alliance atlantique n'étant qu'une affaire d'heures. Le plus sérieusement du monde, le quotidien du poète Patrick Drahi propose sur son site un tuto censé nous expliquer comment on adhère à l'OTAN. En deux-trois clics, le panorama mondial se montre aussi bouleversé que BHL.

 ***

Ailleurs, j'apprends qu'une fusillade a fait au moins treize victimes à Buffalo, dans le sud de New York (USA, la grande démocratie, gendarme de la planète, tout ça). La nouvelle célébrité se nomme Payton Gendron et n'a que 18 ans. Bravo jeune homme! Il ne s'agit pas d'un attentat terroriste, nous rassure-t-on. Le tireur est purement blanc, fait partie de la mouvance suprémaciste et n'a donc pas crié «Allahu akbar!» en pénétrant dans un supermarché essentiellement fréquenté par la communauté noire – ça existe dans ce modèle de pays. Selon les premiers éléments de l'enquête, comme on dit, Gendron entendait lutter contre le Grand remplacement, se référant explicitement à la doctrine développée chez nous par un de nos grands écrivains nationaux, sorti récemment de l'ombre par nos chaînes d'info en continu lorsque ladite théorie, on s'en souvient, fut remise à l'ordre du jour par un candidat officiel aux présidentielles, dit « le polémiste», chouchou des médias – ceux de Bolloré et les autres… Une photo, circulant sur les réseaux sociaux, nous montre le tueur arborant le symbole nazi des héros d'Azovstal chers à BHL, Niel et cie. 

***

En France aussi, nous avons nos héros qui tirent plus vite que leur ombre. Le type, chanteur sur You Tube, est proche, dit-on, des grands penseurs que sont Alain Soral et Dieudonné. Il a connu son fameux quart d'heure de gloire sur les plateaux TV de Bolloré en tenant des propos confus sur la politique sanitaire lors de la pandémie. Vendredi soir, notre justicier est témoin d'une bagarre alors qu'il circule en voiture boulevard Clichy. Il s'interpose, se fait envoyer sur les roses et, n'écoutant que sa lâcheté, sort son arme et abat son rabroueur –noir de peau– avant de prendre la fuite, sans avoir donc crié «Allahu akbar!». Il se rendra peu après à une équipe de la BAC, après avoir été localisé, ne manque-t-on pas de nous indiquer, grâce à la télésurveillance.

 ***

En attendant la Troisième Guerre mondiale, notre cher guide national tente de nous distraire et laisse fuiter son désir de placer au poste de Premier ministre une dénommée Catherine Vautrin. Les médias nous apprennent que cette sexagénaire a fait carrière au sein d'une grande compagnie d'assurance américaine avant d'entrer en politique au sein du RPR et devenir députée de la Marne. La grande Catherine connaît son heure de gloire en participant à la Manif pour tous il y a quelques années et en étant mise en examen pour abus de confiance dans l'affaire du paiement de l'amende de Nicolas Sarkozy après sa piteuse campagne électorale de 2012. Une candidate de poids, assurément…

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Après la sieste, je décide de me changer les idées en écoutant l'amie Anne-Cécile Robert interviewée par Olivier Berruyer, créateur du site Les Crises et du média en ligne, Elucid. Ensuite, je suis passé direct à l'apéro…


jeudi 12 mai 2022

Cachettes connues

Eiji Yamamoto

 

Le couteau, ils le cachèrent dans la guitare ;
le télégramme sous l'oreiller ;
les visages dans des masques profonds ;
les mains de velours dans des gants de fer ;
les cartes à jouer sous la table ;
le verre dans le placard.
Désormais tout était clair

 

 

Yannis Ritsos, in Le Mur dans le miroir,
trad. Dominique Grandmont, Poésie/Gallimard

mercredi 4 mai 2022

Dieu et moi

 

Izis

 

En ouverture du troisième carnet, en date du 8 avril 1930, Paul Gadenne, qui prépare son mémoire d'agrégation sur Marcel Proust, prend soin de noter cet avertissement :

 

Si ce cahier tombe entre les mains de quelqu'un, j'espère qu'il voudra bien avoir la discrétion de ne pas le lire, à cause du caractère intime de ces notes, et parce qu'il pourrait se tromper sur l'esprit dans lequel elles ont été conçues. Il ne faudrait pas par exemple y chercher un portrait de moi-même. Mes sentiments sont ici «romancés», c'est-à-dire portés sur le plan de l'invention, du «romanesque». Beaucoup d'anecdotes sont dénaturées dans le même sens. Le seul fait d'aller jusqu'au bout dans l'expression des sentiments suffit d'ailleurs à les dénaturer. De plus la parfaite franchise du monologue intérieur, la liberté absolue avec laquelle on s'exprime dans ce genre de cahiers, et qui est la liberté même de la pensée lorsqu'elle se développe sans témoins, m'ont amené à émettre sur les choses et sur les personnes, mes hypothèses, mes doutes, mes sentiments spontanés, lesquels ne sauraient avoir de signification sociale, et demandent à être rigoureusement replacés dans l'atmosphère intime où ils ont été conçus et dont ils ne doivent pas être sortis, dont ils ne peuvent sortir sans être altérés.
En somme, ceci est un dialogue entre Dieu et moi. Je demande qu'on veuille bien ne pas s'interposer entre nous.

 


Paul Gadenne, Le long de la vie, Carnets 1927-1937,
Éditions des instants, 2022.