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vendredi 2 mai 2025

Perfection du silence


Mar Astiárraga

 

 

La rouille s'est posée sur ma langue comme la saveur
d'une disparition.

L'oubli est entré dans ma langue et je n'ai eu d'autre
conduite que l'oubli,

et je n'ai accepté d'autre valeur que l'impossibilité.

Comme un bateau calcifié dans un pays d'où la mer s'est retirée,

j'ai écouté la reddition de mes os s'établissant dans
le repos ;

j'ai écouté la fuite des insectes, la rétraction de
l'ombre pénétrant ce qui restait de moi
 ;

j'ai écouté jusqu'à ce que la vérité eût cessé d'exister
dans l'espace et dans mon esprit,

et je n'ai pu endurer la perfection du silence.

 

 

Antonio Gamoneda, Description du mensonge,
trad. Jacques Ancet, ed. José Corti, 2004

 

samedi 4 mai 2024

Comme un écrasement


Paul Ginoux

 

On peut écrire, et l’on écrit ;
On peut se taire, et l’on se tait.
Mais pour savoir que le silence
Est la grande et unique clef,
Il faut percer les symboles,
Dévorer les images,
Ecouter pour ne pas entendre,
Subir jusqu’à la mort
Comme un écrasement
Le poids vivant de la parole.

 

Armel Guerne, Le poids vivant de la parole

jeudi 14 décembre 2023

Fantômes de l'automne



En août dernier, me dit-on, Georges Poulot, dit Perros, aurait eu cent ans. Quelle idée...
Les éditions Finitude sautent tout de même sur l'occasion pour réimprimer J’habite près de mon silence, recueil d'une vingtaine de poèmes discrètement publiés en leur temps par ci, par là et ailleurs.

 

Isolé non Seul oui Mais encor
puisque rien n'est simple en urgence
l'amitié en moi sonne du cor
et hurle de temps en temps vengeance.

 

***

 

Qui te connaît Georges Perros
Nul au monde ni moi ni vous
Toi peut-être fille aux seins roux
Prêtresse de ce vieil Eros
Je ne sus que te caresser
Alors qu’intense amour à faire
Qu’es-tu devenue ô beauté
Dont je perçus mal le mystère
Qu’est-il devenu ton cher corps
Terreux, dansant avec les morts
L’horrible, l’éternel quadrille
Où es-tu folle jeune fille
Folle d’aimer qui ne sait pas
Être aimé autrement qu’en rêve
Non plus aimer sinon trop brève
La férocité d’un désir
Moins à vivre hélas qu’à mourir. 

Si je te rencontrais demain
Tu me verrais main dans leurs mains
À ces enfants que je fis naître
Tu me dirais bonjour peut-être
— Je l’ai vu quelque part mais où
Cet homme près de la vieillesse
Avec ce regard un peu flou
Mais quand mon Dieu mais où était-ce ? 

 

***

J’habite près de mon silence
à deux pas du puits et les mots
morts d'amour doutant que je pense
y viennent boire en gros sabots
comme fantômes de l'automne
mais toute la mèche est à vendre
il est tari le puits, tari.

 

 
Georges Perros, J’habite près de mon silence,
éd. Finitude, 13 euros

mercredi 6 décembre 2023

Balivernes

Keystone-France/Gamma-Rapho

 

 

Peu de jours avant sa mort lors d'un dernier séjour à l'hôpital, Georges Perros, privé de la parole, tient un début de journal. Carnet et feuillet inédits publiés dans le gros volume Quarto chez Gallimard il y a quelques années.


Solitude. Et le contraire. 
Fraternité au plus bas niveau, ou plutôt au dernier.
N'ai plus envie de lire que ce qui a rapport au mal, cancer, etc. Soljenitsyne, Reverzy, Kafka, c'est au-delà. Ombre portée. Petits points noirs sur un écran de neige. Breughel. Une absence en mal de corps. Déjà venu ? Pas encore ? Mouvement sans destination précise.

(…)

Pourquoi le monde est-il une saloperie ? Il faudrait, il aurait fallu, empêcher le mépris, cette affreuse manière dont un homme peut traiter un homme. Empêcher un homme d'en fusiller, torturer, un autre. Lui rendre cet acte impensable. Tout le reste est balivernes.

 

Très peu de gens me donnent envie de reparler. Et ce sont ceux avec lesquels on peut se taire.

 

 

mardi 4 juillet 2023

Ne rien dire

charles brun

 

 

Je ne souhaiterais à personne d’être moi,
Moi seul suis capable de me supporter.
Savoir tant de choses, avoir vu tant de choses, et
Ne rien dire sur rien.

 

Robert Walser

mardi 14 avril 2020

Silence brisé


Carlos Barria

A chaque moment du temps, à côté de ce que les gens considèrent comme naturel de faire et de dire, à côté de ce qui est prescrit de penser, autant par les livres, les affiches dans le métro que par les histoires drôles, il y a toutes les choses sur lesquelles la société fait silence et ne sait pas qu'elle le fait, vouant au mal-être solitaire celles et ceux qui ressentent ces choses sans pouvoir les nommer. Silence qui est brisé un jour brusquement, ou petit à petit, et des mots jaillisent sur les choses, enfin reconnues, tandis que se reforment, au-dessous, d'autres silences.
 Annie Ernaux, Les Années, Gallimard, 2008

vendredi 4 mars 2016

François, Françoise, Marie et les autres





Je me suis un peu perdu dans le quartier. J'y étais venu de son vivant. Lorsque je suis entré, l'église avait déjà accueilli la plupart d'entre nous. Je me suis placé derrière une famille que j'ai vite reconnue de dos. Notre ami José, Eva et leur fille. On s'est embrassé et on a attendu en silence. Seule une petite enfant blonde cavalait dans les allées se foutant de savoir ce que tout le monde faisait là. Celle qui devait être sa grand-mère essayait de la tenir comme elle le pouvait. Les grandes portes se sont ouvertes et nous nous sommes retournés pour voir le cercueil arriver vers nous. 
La cérémonie avait déjà débuté que des retardataires, un à un, nous rejoignaient. Elle s'est placée un rang derrière moi, de l'autre côté de la nef. Elle portait un affreux parka vert pomme, et je me serais jeté à ses pieds si la décence ne m'avait retenu. Son regard était le même que celui qui avait changé ma vie à 20 ans, moi qui ne jurait alors que par Neil Young. Elle était là, à deux pas, son sourire noyé de désespoir, et je devais avaler les mots maladroits qui ne passaient pas. Je prétextais m'offusquer d'autres retards pour me tourner vers sa solitude dès que je le pouvais. J'entendais soudain les mots d'Eustache, à la virgule près, comme il les aimait. Mais ça parlait Evangile et ça sonnait Bach. Cioran a détrôné Eustache, histoire de me détacher des lieux. Debout, assis, debout, assis, chants repris par ceux qui n'ont pas oublié les paroles que je n'ai jamais sues. Eric a lu du Maeterlinck, je ne sais quel texte, celui par lequel il avait clos, nous dit-il, l'éloge funèbre de son propre père deux ans auparavant. D'autres ont pris la parole avant, après. Mais je sentais bien qu'il n'y avait pas de mots. 
Je connaissais mal François, trois ou quatre fois nous nous étions vus longuement, parlé par téléphone, essaimessé. Un jour, dans le métro, un type à côté de moi parlait dans le micro pendant à son oreillette. Il tenait le smartphone au bout de son bras devant moi de sorte que je pouvais lire le nom de son correspondant. C'était celui de François. Le soir, je lui racontais par texto cette histoire. Il n'en revenait pas. Paris est si petit. Je crois que c'est le dernier échange que nous ayons eu. J'y ai repensé en entendant un extrait de son premier film, me demandant encore qui pouvait bien être ce jeune homme qui le vouvoyait dans le métro. 
En me dirigeant vers la sortie, j'ai croisé Marie et nous sommes tombés dans les bras l'un de l'autre. Combien d'années depuis ? Elle était partie travailler avec François pour la première fois juste après un petit film que nous avions fait ensemble. Et sur le trottoir, j'ai retrouvé Jean-Pierre, son partenaire dans notre film. J'avais été heureux de les retrouver réunis dans ce qui demeurera la dernière œuvre de François. Et là, balancés par le vent, devant l'église. 
Le vert de sa parka l'isolait un peu plus, me la désignant sans équivoque. Ne jouait-elle pas la mère de Marie dans ce film de François ? Un café nous attendait à deux pas, me dit Marie, tandis que je saluais Eric que j'avais cotoyé également à la même époque mais sur d'autres aventures. J'avais perdu de vue Françoise Lebrun et ce fut tant mieux. 
Il était temps pour moi de filer seul vers un bistrot près du métro. J'avais besoin de pisser, me laver la gueule au lavabo, boire un coup, ne plus parler. 
Une femme portant un petit bonnet noir s'est collée au comptoir, à deux pas. Elle a demandé s'ils faisaient encore des sandwichs, combien ça coûtait tout en comptant sa monnaie, Et une bière, la moins chère, c'est laquelle ? Si Eustache était encore en vie, il la filmerait, pensais-je bêtement. Ou François, bien sûr. Françoise y serait, à coup sûr. 
Soudain, la neige a fait son apparition. Les garçons de café parlaient des giboulées de mars que la télé avait annoncées, des clients de la différence d'avec la neige… Je me suis arrêté sous le auvent, près d'un type qui avait sorti son téléphone intelligent pour filmer le ciel. J'ai levé les yeux comme lui sa machine. A un balcon de l'immeuble cossu d'en face, au sixième étage, une femme n'en croyant pas ses yeux tendait la main. Je lui ai balancé la monnaie morte au fond de ma poche, sûr de la rendre heureuse et me suis engouffré dans le métro. J'ai dormi  tout le long du long trajet. En silence.