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mardi 25 novembre 2025

Un bon à rien

 

Burt Glinn

 

Alexeï Fiodorovitch Karamazov était le troisième fils de Fiodor Pavlovitch Karamazov, un propriétaire terrien de notre district bien connu en son temps (et dont on se souvient chez nous aujourd’hui encore) à cause de sa fin tragique et obscure qui s’est produite il y a exactement treize ans, et dont je parlerai le moment venu. Pour l’instant, à propos de ce « propriétaire terrien » (comme on l’appelait chez nous, bien que toute sa vie, il n’ait presque pas vécu sur ses terres), je me contenterai de dire que c’était un type d’hommes étranges que l’on rencontre néanmoins assez souvent, c’est-à-dire de ces gens qui sont non seulement abjects et débauchés, mais en plus de ça, des bons à rien – et néanmoins, de ces bons à rien qui savent parfaitement mener leurs petites affaires matérielles et, semble-t-il, uniquement celles-là. Par exemple, il avait commencé presque à partir de rien, c’était un tout petit propriétaire, il passait son temps à jouer les pique-assiette, s’arrangeait pour vivre aux crochets des autres et avec ça, au moment de sa mort, il s’est avéré qu’il avait dans les cent mille roubles en argent comptant. Et avec ça, il a quand même été toute sa vie l’un des bons à rien les plus extravagants de tout notre district. Je le répète encore une fois : ce n’est pas là de la bêtise, la plupart de ces extravagants sont assez intelligents et malins, mais ce sont très précisément des bons à rien, et qui plus est, d’une espèce particulière, nationale.

 

Incipit des Frères Karamazov dans la nouvelle traduction qu'en donne l'excellente Sophie Benech aux éditions Zulma. 1200 pages par les temps qui courent à consommer sans modération. Santé !

 


mardi 11 octobre 2022

Tard dans la nuit


Burt Glinn

 

Les gens aimaient les polars suédois
les histoires de manoirs
britanniques
les séries sur les tueurs en série
ou le pouvoir
ils pouvaient avaler
toute une saison
sans respirer
en une nuit
en parler
autour d’un café
auprès des collègues
s'enquérir de ce qu'il fallait
voir à présent.
Les gens aimaient les belles voitures
les samedis soirs de biture
les magazines de déco, beauté et
immobilier
les derniers popotins des pipoles
célèbres et autres influenceurs
des heures
faire la queue pour
l'ultime modèle de téléphone
une prouesse technologique
un événement planétaire.
Les gens aimaient les slogans
politiques ou publicitaires
les selfies
filmer leur pizza,
leur piscine,
leurs fesses
les balancer
fièrement
sur les réseaux
sociaux
en vérifiant le nombre de
leurs followers.
Les gens aimaient les leaders
jeunes et charismatiques
les polémistes cathodiques
qui osaient manifester leurs propres préoccupations
et celles de leurs
concitoyens
celles suggérées par les instituts de sondage
et les chaînes d'info en continu
sans cesse allumées,
les sujets sensibles :
foulard, prières dans la rue, banlieues, chômage,
immigration, migrants
parfois des images de naufrage
en boucle sur les écrans
les révoltaient
deux trois jours
après
ils passaient à autre chose :
la petite phrase d’un homme politique
le buzz du moment
le sein d'une actrice dévoilé sur tapis rouge
la finale d'une téléréalité
une nouvelle peur insufflée par
l'actualité
ou s'offraient un week-end
à la mer
Les gens aimaient la liberté d'expression et la liberté
sexuelle
la leur avant celle
de leur conjoint
ou de leur voisin
comme ils aimaient
dire faire leur devoir
de citoyen
il leur fallait
sauver la république
défendre les valeurs de la démocratie
et de l'europe
éloigner le terrorisme, le fascisme,
la guerre bientôt à nos portes
Les gens aimaient
d'autres choses encore
mais je les ai oubliées
j'aimais bien les regarder
s'agiter
se jalouser
s'apostropher
danser.
C'est déjà loin,
je ne sais plus à quoi
nous ressemblions.
Longtemps que je me suis perdu
sans bruit
empétré dans des textes indigents
tard dans la nuit.


charles brun, les gens sans moi

mercredi 4 août 2021

Une question d'équilibre

Burt Glinn


J'ai désormais chez moi un mur entier de livres. Pour la première fois. Jusqu'ici, j'avais des étagères ici et là, jamais dans la même pièce, du moins n'était-ce pas une pièce à vivre, comme on dit, et des piles naissaient un peu partout.
Nous avons hérité d'une duchesse brisée, parfaite pour lire ou s'assoupir, mais dans laquelle je ne peux m'installer sans éprouver un sentiment d'écrasement, d'inertie devant ces millions de pages. D'autant que chaque rangée est doublée. Que des cartons remplis d'autres volumes croupissent dans le sous-sol. Je vais devoir installer des tablettes ailleurs, percer, niveler, visser, et de nouveau classer, soupeser, déplacer, faire des choix.
Cet après-midi, effrayé par cette perspective, j'ai pensé à cet ami perdu de vue depuis longtemps. Il lisait rarement et ne possédait pas ou très peu de livres.
Je crois me souvenir qu'il n'achetait jamais de nouveau livre sans avoir revendu celui qu'il venait de terminer. Devant ce mur, j'envie ce « principe de précaution », dirions-nous aujourd'hui. Ne pas s'encombrer, et pas seulement de livres, pouvoir ainsi facilement déménager, foutre le camp du jour au lendemain. Cette idée me séduisait, je l'appréhendais. Avait-elle été gravée en lui par l'histoire de sa famille, en partie rescapée des pogroms et des camps ? Je ne lui en ai jamais parlé. C'était, pour moi qui ai si peu appris de ma famille, une affaire entendue, extrêmement implicite. Une question d'équilibre.
Le soir, je lui ai envoyé un message pour lui dire que j'avais pensé à lui, sans entrer dans les détails. Nous sommes dans le sud, m'a-t-il répondu, passe si tu veux.

 

Charles Brun, le solitaire tempétueux