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mardi 15 mai 2018

Verdicts

Pierre Belhassen

Ta vie prouve que nous ne sommes pas ce que nous faisons, mais qu'au contraire nous sommes ce que nous n'avons pas fait, parce que le monde, ou la société, nous en a empêchés. Parce que ce que Didier Eribon appelle des verdicts se sont abattus sur nous, gay, trans, femmes, noir, pauvre, et qu'ils nous ont rendu certaines vies, certaines expériences, certains rêves, inaccessibles.
Edouard Louis, Qui a tué mon père, Le Seuil, 2018

mardi 24 octobre 2017

De l'hontologie


Rémy Soubanère


J’ai pris conscience, à la mort de mon père, que je parlais plus facilement de la honte sexuelle que de la honte sociale. Cette honte du milieu d’où l’on vient ne nous quitte jamais. Il ne suffit pas de la reconnaître pour la voir disparaître. L’analyse de la honte comme affect très puissant dans les vies individuelles et collectives – ce que j’ai désigné comme une « hontologie » – est une façon de revenir sur les classes sociales comme éléments structurants de nos existences. La honte devient dès lors un analyseur des hiérarchies sexuelles, sociales, etc., c’est-à-dire des multiples modes de domination, et donc des structures sociales de la domination. Cette « hontologie » est une sociologie du verdict, et une théorie politique de la subjectivation.

Extrait d'un entretien avec Didier Eribon,
paru dans Philosophie magazine, que je lis rarement
mais que j'ai trouvé ici,
sur le blogue de l'auteur de Retour à Reims

dimanche 22 février 2015

Un corps d'ouvrière



Quand je la vois aujourd'hui, le corps perclus de douleurs liées à la dureté des tâches qu'elle avait dû accomplir pendant près de quinze ans, debout devant une chaîne de montage où il lui fallait accrocher des couvercles à des bocaux de verre, avec le droit de se faire remplacer dix minutes le matin et dix minutes l'après-midi pour aller aux toilettes, je suis frappé par ce que signifie concrètement, physiquement, l'inégalité sociale. Et même ce mot d'« inégalité» m'apparaît comme un euphémisme qui déréalise ce dont il s'agit: la violence nue de l'exploitation. Un corps d'ouvrière, quand il vieillit, montre à tous les regards ce qu'est la vérité de l'existence des classes. Le rythme de travail était à peine imaginable dans cette usine, comme dans toute usine d'ailleurs: un contrôleur avait un jour chronométré une ouvrière pendant quelques minutes, et cela avait déterminé le nombre minimum de bocaux à «faire» par heure. C'était déjà extravagant, quasi inhumain. Mais comme une bonne partie de leur salaire se composait de primes dont l'obtention était liée au total quotidien, ma mère m'a indiqué qu'elle-même et ses collègues parvenaient à doubler ce qui était requis. Le soir, elle rentrait chez elle fourbue, «lessivée», comme elle disait, mais contente d'avoir gagné dans sa journée ce qui nous permettrait de vivre décemment.