Affichage des articles dont le libellé est women. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est women. Afficher tous les articles

mardi 22 septembre 2026

Le pleurnichard


Vient de paraître, de nouveau aux éditions Cassis Belli et comme il se doit en loucedé – bon courage pour le trouver dans vos échoppes préférées –, un inédit de l'ami Bukowski. Comme les deux précédents opus du vieux dégueulasse (Brûlé dans l'eau noyé dans les flammes et Oiseau moqueur souhaite-moi bonne chance), Pendu dans le Tournefortia est traduit par Christian Garcin et bien joliment édité. 
N'en déplaise à Nick Cave, on se régale à sa lecture. La preuve : 

 

Tu es un pleurnichard, dit-elle,
tu pleurniches quand elle n'appelle pas,
je te téléphone et tu t'es bourré la gueule au vin rouge.

Je suis un bébé, dis-je, alors je n'arrive pas à comprendre
comment quelqu'un peut vivre sans moi.

mon dieu, elle a dit, tu le penses vraiment ? 

oui, j'ai dit.

oh mon dieu, tu es impossible, espèce de gros bébé au cul tout doux ! 

suce-moi et peut-être que je pourrai oublier, aide-moi
à oublier.

espèce de gros bébé au cul tout doux ! 

je suis sensible, oui, comment quelqu'un peut-il vivre sans moi ?  

elle a raccroché.

bon, j'ai pensé, il y en a deux qui peuvent vivre sans moi.
il pourrait y en avoir 2000, 2 millions, 2 milliards, 2 millions
de milliards.

c'était l'une des pensées les plus déprimantes que j'avais eues 
depuis des années.

je suis allé dans ma chambre, me suis étiré et j'ai regardé 
le plafond. 
je me suis dit, bon, je peux me masturber, regarder la télé,
et puis il y a aussi le suicide.

m'étant déjà masturbé deux fois ce jour-là,
il ne me restait plus que deux choix et
comme j'étais un gros bébé au cul tout doux j'ai
allumé la télé. 





mardi 19 mai 2026

Série B

 

Bernt Federau



Ecoutez les femmes. Jusqu'à présent, vous les avez embrassées, vous leur avez donné des rendez-vous, vous vous êtes moqué d'elles et elles se sont moquées de vous. Ecoutez-les. Ne dites plus grand-chose, écoutez. Constatez qu'elles commencent à vous ranger dans la catégorie « gentil de seconde zone » ou « énigmatique de série B ». Songez avec mélancolie au temps où vous étiez « odieux de premier ordre » ou « ignoble de grande classe ». Persévérez. Continuez de les raccompagner chez elles sans les plaquer devant une station de métro, offrez-leur fréquemment à dîner, ne demandez rien. Votre existence s'en trouve bouleversée : vous comprenez soudain qu'elles sont certes différentes (mais cela, vous vous en doutiez déjà) — mais qu'elles ne sont pas meilleures. Accusez le coup et redevenez vous-même. 

 

Frédéric Berthet, « Traité d'illégitime défense », 
in Simple journée d'été 

samedi 25 avril 2026

Bonne chance

Thomas Hoepker

 

Dans le bazar des éditions et des traductions françaises de la poésie de Charles Bukowski, a paru en septembre dernier et catimini le recueil Oiseau moqueur souhaite-moi bonne chance. Cassis Belli s'est chargé de la jolie fabrication, Christian Garcin de la traduction. 

Rares sont les librairies qui proposent ce volume à leurs clients. C'est aujourd'hui, paraît-il, la journée du livre, aussi, à l'heure où le landerneau littéraire se mobilise contre la concentration qui frappe ce petit monde, et pour la défense de l'indépendance des éditeurs, n'hésitez pas à aller emmerder votre boutiquier préféré, ou le premier sur qui vous tombez, il est obligé de vous le commander. Sinon, vous êtes en droit de le dénoncer  – lui et toute l'hypocrite chaîne du livre  ! 

 


 

 

être mangé par un porc qui a 
mauvaise haleine

alors que les citrons se balancent dans le vent

jaunes et nôtres. 

 

***

 

c'est les tarlouzes qui font ça 
ou alors c'est parce que vous avez 
peur de mourir ?  
biceps, triceps, forceps,
qu'est-ce que vous allez faire 
de ces muscles ?  
eh bien, les muscles plaisent aux femmes
et tiennent les brutes
à distance –
et
alors ? 
est-ce que ça vaut la peine ? 
est-ce que ça vaut les œuvres complètes de Balzac ? 
ou 3 semaines de vacances 
en Espagne ?  
ou alors, est-ce une autre manière de 
souffrir ?  
si vous étiez payé pour le faire
vous détesteriez ça. 
si un homme était payé pour faire l'amour
il détesterait ça.

pourtant, on a besoin de faire
de l'exercice –
ce jeu de l'écriture : 
seuls le cerveau et l'âme se
dépensent.
arrêtez de vous plaindre et 
faites-le.
pendant que les autres 
dorment.
vous soulevez une montagne
d'où s'écoulent
des rivières de poèmes. 

dimanche 9 novembre 2025

Qui commence  ?

Edouard Boubat

 

 

Quand vous approchez la main d'une curieuse grosse tache noire et qu'elle se sauve, c'est une araignée. 

*** 

Le travail éreinte, le loisir ennuie, l'amour tourmente, la vie tue. 

*** 

Source de tourments inépuisables : vouloir à toute force caresser un sexe qui n'est pas le sien. 

***  

Un des gros problèmes que j'ai c'est avec les films étirables. 

*** 

Un nuage, qu'il crève !

*** 

Toute vie travaille à se borner, à s'étriquer. Inconsciemment, on se prépare au cerceuil. Puisqu'il faudra tenir dans une toute petite boîte. On s'y prépare tous les jours. 

*** 

Je suis enfin parvenu à cette vie dénuée d'utilité dont je rêve depuis toujours… D'où l'utilité de ne pas rêver. 

*** 

Je dénoue des contacts.

*** 

Je fais beaucoup de sport pour allonger ma vie d'ennui et de détestation.

*** 

Le premier problème de l'homme c'est l'érection. Il n'a pas de deuxième problème.

*** 

Vous n'avez le choix qu'entre l'insupportable solitude et l'insupportable compagnie. 

*** 

Aujourd'hui, on me dirait tu n'as plus que deux heures à vivre, je penserais seulement : « qu'est-ce que je vas bien pouvoir en foutre… »

*** 

L'imparfait du subjectif. 

*** 

Je préfère les écrivains qui ne s'assoient pas pour écrire. 

*** 

Même les seins en plâtre me font un petit quelque chose. 

*** 

Le poète, il exerce son altruisme en n'étant attentif qu'à lui même. Pas un personnage sympathique donc. Mais – deux ou trois fois par siècle –  bouleversant !

*** 

Je n'ai jamais été aussi bas dans mes sondages. 

*** 

En France tout le monde écrit sauf moi.

*** 

Etre passé à côté de tout, c'est-à-dire avoir bien vérifié que tout est autant insaisissable qu'indicible. 

*** 

On n'est jamais à court d'idées fixes !

*** 

Bon on arrête d'écrire, qui commence ? 

 

 

Jean-Pierre Georges, L'Ephémère dure toujours, 
ed.  Tarabuste, 2010

mercredi 5 novembre 2025

Pas Balzac !

Brigitte Diez


 

 

fille en short, qui ronge tes ongles en tortillant du cul,
les garçons te regardent – tu as plus d’importance, semble-t-il,
que Gauguin ou Brahma ou Balzac,
plus, en tout cas, que les crânes qui nagent à nos pieds,
ta démarche hautaine brise la tour Eiffel,
fait tourner les têtes des vieux vendeurs de journaux à la sexualité
éteinte depuis longtemps ;
tes bêtises réfrénées, ta danse de l’idiote,
tes grimaces délicieuses – ne lave jamais tes sous-vêtements
sales, ne chasse jamais tes actes d’amour
à travers les allées résidentielles  – 
ne nous gâche pas ça
en accumulant kilos et fatigue,
en acceptant la télévision et un mari gnangnan ;
n’abandonne jamais ce déhanchement maladroit et inepte
pour arroser la pelouse le samedi  – 
ne nous renvoie pas à Balzac ou à l’introspection
ou à Paris
ou au vin, ne nous renvoie pas
à l’incubation de nos doutes ou au souvenir
du frétillement de la mort, salope, affole-nous d’amour
et de faim, garde les requins, les requins sanglants
loin du cœur.

 

Charles Bukowski 

 


Dans la série des publications initiées ces dernières années par les éditions du Diable Vauvert, cette nouveauté qui n'en est pas une mais qui n'en reste pas moins bienvenue, Les jours s’en vont comme des chevaux sauvages dans les collines (1969), dans la traduction de Thierry Beauchamp de 2008 (Le Rocher, puis Points).  

 


mardi 1 juillet 2025

Comme elles étaient belles

 

Toni Schneiders

 

aujourd'hui sur ta tombe cher paps
j'aimerais te dire comme 
les jeunes filles deviennent belles
et comme leurs jupes sont courtes
comme leurs nichons grossissent

tu aimais tant voir ça cher paps
tu les regardais de tes yeux bons
le sourire calme du vieil homme

tu aimais tant parler cher paps
d'une paire de nichons fermes ballons
que tu aurais aussi encore une fois
asticotés comme un coquin cher paps

c'est ça que sur ta tombe j'aimerais te dire
comme elles étaient belles cet été
comme avec tes yeux pleins d'amour
je regardais leurs jupes si courtes
leurs jeans moulants

tu ne pouvais pas les regarder
je sais que mams te l'interdisait
tu détournais ton bon regard
tes doux yeux bruns
de chien trop brave

c'est pourquoi aujourd'hui je raconte ça
avec un sourire un peu mélancolique
sur ta tombe

 

 

Louis Paul Boon, Le cauchemar de l'an deux mille, 
trad. P. Franck, éd. Angle mort, 2023 

 

samedi 8 mars 2025

Les temps ont changé

 

le courrier s'amoncelle
au pied du bureau
dans la baignoire la vaisselle
sur mes genoux une femme
boit du champagne
peau blanche et yeux d’assassin
sa croupe pétillante dans la main
j'exècre les hommes
reclus ici
ils ne m'inspirent aucune confiance
d'où viennent tous ces gens ?
n'ai-je pas mieux à faire ?
plus rien n'est ce que l'on croit
chante-t-elle à mon oreille
avant de s'enfuir vers
quelque autre souffrance
je pense avoir reconnu la chanson
des filles tanguent
entre elles
sur un beau mélo de gardel
plus belles les unes que les autres
un signe m'invite à les rejoindre
elles parlent poésie
je me fais tout petit
cherche la sortie
pas une ne connaît
edgar allan poe
peu leur chaut
les idiots se précipitent là où
les anges ont peur d'aller
les informations tournent en boucle
sur les écrans
l’ère ouverte il y a quatre-vingt ans
répètent-ils se referme
les temps ont changé
empêtré dans la mélancolie
cet air
me revient la nuit
je resterai devant votre tombe
pour m'assurer
que vous êtes bien morts
chantiez-vous
je vous entends encore,
monsieur robert
je n'ai pas sommeil et n'ai nulle part
où aller
vous reprendrez bien un verre ?

 

charles brun, un abri pour l'orage

jeudi 9 janvier 2025

L'affinité des chairs

Jacques-Henri Lartigue

 

I

Un lourd soleil tombait d’aplomb sur le lavoir ;
Les canards engourdis s’endormaient dans la vase,
Et l’air brûlait si fort qu’on s’attendait à voir
Les arbres s’enflammer du sommet à la base.
J’étais couché sur l’herbe auprès du vieux bateau
Où des femmes lavaient leur linge. Des eaux grasses,
Des bulles de savon qui se crevaient bientôt
S’en allaient au courant, laissant de longues traces.
Et je m’assoupissais lorsque je vis venir,
Sous la grande lumière et la chaleur torride,
Une fille marchant d’un pas ferme et rapide,
Avec ses bras levés en l’air, pour maintenir
Un fort paquet de linge au-dessus de sa tête.
La hanche large avec la taille mince, faite
Ainsi qu’une Vénus de marbre, elle avançait
Très droite, et sur ses reins, un peu, se balançait.
Je la suivis, prenant l’étroite passerelle
Jusqu’au seuil du lavoir, où j’entrai derrière elle.

Elle choisit sa place, et dans un baquet d’eau,
D’un geste souple et fort abattit son fardeau.
Elle avait tout au plus la toilette permise ;
Elle lavait son linge ; et chaque mouvement
Des bras et de la hanche accusait nettement,
Sous le jupon collant et la mince chemise,
Les rondeurs de la croupe et les rondeurs des seins.
Elle travaillait dur ; puis, quand elle était lasse,
Elle élevait les bras, et, superbe de grâce,
Tendait son corps flexible en renversant ses reins.
Mais le puissant soleil faisait craquer les planches ;
Le bateau s’entr’ouvrait comme pour respirer.
Les femmes haletaient ; on voyait sous leurs manches
La moiteur de leurs bras par place transpirer
Une rougeur montait à sa gorge sanguine.
Elle fixa sur moi son regard effronté,
Dégrafa sa chemise, et sa ronde poitrine
Surgit, double et luisante, en pleine liberté,
Écartée aux sommets et d’une ampleur solide.
Elle battait alors son linge, et chaque coup
Agitait par moment d’un soubresaut rapide
Les roses fleurs de chair qui se dressent au bout.

Un air chaud me frappait, comme un souffle de forge,
A chacun des soupirs qui soulevaient sa gorge.
Les coups de son battoir me tombaient sur le coeur !
Elle me regardait d’un air un peu moqueur ;
J’approchai, l’oeil tendu sur sa poitrine humide
De gouttes d’eau, si blanche et tentante au baiser.
Elle eut pitié de moi, me voyant très timide,
M’aborda la première et se mit à causer.
Comme des sons perdus m’arrivaient ses paroles.
Je ne l’entendais pas, tant je la regardais.
Par sa robe entr’ouverte, au loin, je me perdais,
Devinant les dessous et brûlé d’ardeurs folles ;
Puis, comme elle partait, elle me dit tout bas
De me trouver le soir au bout de la prairie.

Tout ce qui m’emplissait s’éloigna sur ses pas ;
Mon passé disparut ainsi qu’une eau tarie :
Pourtant j’étais joyeux, car en moi j’entendais
Les ivresses chanter avec leur voix sonore.
Vers le ciel obscurci toujours je regardais,
Et la nuit qui tombait me semblait une aurore !

 

II

Elle était la première au lieu du rendez-vous.
J’accourus auprès d’elle et me mis à genoux,
Et promenant mes mains tout autour de sa taille
Je l’attirais. Mais elle, aussitôt, se leva
Et par les prés baignés de lune se sauva.
Enfin je l’atteignis, car dans une broussaille
Qu’elle ne voyait point son pied fut arrêté.

Alors, fermant mes bras sur sa hanche arrondie,
Auprès d’un arbre, au bord de l’eau, je l’emportai.
Elle, que j’avais vue impudique et hardie,
Était pâle et troublée et pleurait lentement,
Tandis que je sentais comme un enivrement
De force qui montait de sa faiblesse émue.

Quel est donc et d’où vient ce ferment qui remue
Les entrailles de l’homme à l’heure de l’amour ?

La lune illuminait les champs comme en plein jour.
Grouillant dans les roseaux, la bruyante peuplade
Des grenouilles faisaient un grand charivari ;
Une caille très loin jetait son double cri,
Et, comme préludant à quelque sérénade,
Des oiseaux réveillés commençaient leurs chansons.
Le vent me paraissait chargé d’amours lointaines,
Alourdi de baisers, plein des chaudes haleines
Que l’on entend venir avec de longs frissons,
Et qui passent roulant des ardeurs d’incendies.
Un rut puissant tombait des brises attiédies.
Et je pensai : « Combien, sous le ciel infini,
Par cette douce nuit d’été, combien nous sommes
Qu’une angoisse soulève et que l’instinct unit
Parmi les animaux comme parmi les hommes. »
Et moi j’aurais voulu, seul, être tous ceux-là !

Je pris et je baisai ses doigts ; elle trembla.
Ses mains fraîches sentaient une odeur de lavande
Et de thym, dont son linge était tout embaumé.
Sous ma bouche ses seins avaient un goût d’amande
Comme un laurier sauvage ou le lait parfumé
Qu’on boit dans la montagne aux mamelles des chèvres.
Elle se débattait ; mais je trouvai ses lèvres :
Ce fut un baiser long comme une éternité
Qui tendit nos deux corps dans l’immobilité.
Elle se renversa, râlant sous ma caresse ;
Sa poitrine oppressée et dure de tendresse,
Haletait fortement avec de longs sanglots ;
Sa joue était brûlante et ses yeux demi-clos,
Et nos bouches, nos sens, nos soupirs se mêlèrent.
Puis, dans la nuit tranquille où la campagne dort,
Un cri d’amour monta, si terrible et si fort
Que des oiseaux dans l’ombre effarés s’envolèrent.
Les grenouilles, la caille, et les bruits et les voix
Se turent ; un silence énorme emplit l’espace.
Soudain, jetant aux vents sa lugubre menace,
Très loin derrière nous un chien hurla trois fois.

Mais quand le jour parut, comme elle était restée,
Elle s’enfuit. J’errai dans les champs au hasard.
La senteur de sa peau me hantait ; son regard
M’attachait comme une ancre au fond du coeur jetée.
Ainsi que deux forçats rivés aux mêmes fers,
Un lien nous tenait, l’affinité des chairs.

 

III

Pendant cinq mois entiers, chaque soir, sur la rive,
Plein d’un emportement qui jamais ne faiblit,
J’ai caressé sur l’herbe ainsi que dans un lit
Cette fille superbe, ignorante et lascive.
Et le matin, mordus encor du souvenir,
Quoique tout alanguis des baisers de la veille,
Dès l’heure où, dans la plaine, un chant d’oiseau s’éveille,
Nous trouvions que la nuit tardait bien à venir.

Quelquefois, oubliant que le jour dût éclore,
Nous nous laissions surprendre embrassés, par l’aurore.
Vite, nous revenions le long des clairs chemins,
Mes deux yeux dans ses yeux, ses deux mains dans mes mains.
Je voyais s’allumer des lueurs dans les haies,
Des troncs d’arbre soudain rougir comme des plaies,
Sans songer qu’un soleil se levait quelque part,
Et je croyais, sentant mon front baigné de flammes,
Que toutes ces clartés tombaient de son regard.
Elle allait au lavoir avec les autres femmes ;
Je la suivais, rempli d’attente et de désir.
La regarder sans fin était mon seul plaisir,
Et je restais debout dans la même posture,
Muré dans mon amour comme en une prison.
Les lignes de son corps fermaient mon horizon ;
Mon espoir se bornait aux noeuds de sa ceinture.
Je demeurais près d’elle, épiant le moment
Où quelque autre attirait la gaieté toujours prête ;
Je me penchais bien vite, elle tournait la tête,
Nos bouches se touchaient, puis fuyaient brusquement.
Parfois elle sortait en m’appelant d’un signe ;
J’allais la retrouver dans quelque champ de vigne
Ou sous quelque buisson qui nous cachait aux yeux.
Nous regardions s’aimer les bêtes accouplées,
Quatre ailes qui portaient deux papillons joyeux,
Un double insecte noir qui passait les allées.
Grave, elle ramassait ces petits amoureux
Et les baisait. Souvent des oiseaux sur nos têtes
Se becquetaient sans peur, et les couples des bêtes
Ne nous redoutaient point, car nous faisions comme eux.

Puis le coeur tout plein d’elle, à cette heure tardive
Où j’attendais, guettant les détours de la rive,
Quand elle apparaissait sous les hauts peupliers,
Le désir allumé dans sa prunelle brune,
Sa jupe balayant tous les rayons de Lune
Couchés entre chaque arbre au travers des sentiers,
Je songeais à l’amour de ces filles bibliques,
Si belles qu’en ces temps lointains on a pu voir,
Éperdus et suivant leurs formes impudiques,
Des anges qui passaient dans les ombres du soir.

 

IV

Un jour que le patron dormait devant la porte,
Vers midi, le lavoir se trouva dépeuplé.
Le sol brûlant fumait comme un boeuf essoufflé
Qui peine en plein soleil ; mais je trouvais moins forte
Cette chaleur du ciel que celle de mes sens.
Aucun bruit ne venait que des lambeaux de chants
Et des rires d’ivrogne, au loin, sortant des bouges,
Puis la chute parfois de quelque goutte d’eau
Tombant on ne sait d’où, sueur du vieux bateau.
Or ses lèvres brillaient comme des charbons rouges
D’où jaillirent soudain des crises de baisers,
Ainsi que d’un brasier partent des étincelles,
Jusqu’à l’affaissement de nos deux corps brisés.
On n’entendait plus rien hormis les sauterelles,
Ce peuple du soleil aux éternels cris-cris
Crépitant comme un feu parmi les prés flétris.
Et nous nous regardions, étonnés, immobiles,
Si pâles tous les deux que nous nous faisions peur ;
Lisant aux traits creusés, noirs, sous nos yeux fébriles,
Que nous étions frappés de l’amour dont on meurt,
Et que par tous nos sens s’écoulait notre vie.

Nous nous sommes quittés en nous disant tout bas
Qu’au bord de l’eau, le soir, nous ne viendrions pas.

Mais, à l’heure ordinaire, une invincible envie
Me prit d’aller tout seul à l’arbre accoutumé
Rêver aux voluptés de ce corps tant aimé,
Promener mon esprit par toutes nos caresses,
Me coucher sur cette herbe et sur son souvenir.

Quand j’approchai, grisé des anciennes ivresses,
Elle était là, debout, me regardant venir.

Depuis lors, envahis par une fièvre étrange,
Nous hâtons sans répit cet amour qui nous mange
Bien que la mort nous gagne, un besoin plus puissant
Nous travaille et nous force à mêler notre sang.
Nos ardeurs ne sont point prudentes ni peureuses ;
L’effroi ne trouble pas nos regards embrasés ;
Nous mourons l’un par l’autre, et nos poitrines creuses
Changent nos jours futurs comme autant de baisers.
Nous ne parlons jamais. Auprès de cette femme
Il n’est qu’un cri d’amour, celui du cerf qui brame.
Ma peau garde sans fin le frisson de sa peau
Qui m’emplit d’un désir toujours âpre et nouveau,
Et si ma bouche a soif, ce n’est que de sa bouche !
Mon ardeur s’exaspère et ma force s’abat
Dans cet accouplement mortel comme un combat.
Le gazon est brûlé qui nous servait de couche,
Et désignant l’endroit du retour continu,
La marque de nos corps est entrée au sol nu.

Quelque matin, sous l’arbre où nous nous rencontrâmes,
On nous ramassera tous deux au bord de l’eau.
Nous serons rapportés au fond d’un lourd bateau,
Nous embrassant encore aux secousses des rames.
Puis, on nous jettera dans quelque trou caché,
Comme on fait aux gens morts en état de péché.

Mais alors, s’il est vrai que les ombres reviennent,
Nous reviendrons, le soir, sous les hauts peupliers,
Et les gens du pays, qui longtemps se souviennent,
En nous voyant passer, l’un à l’autre liés,
Diront, en se signant, et l’esprit en prière :
« Voilà le mort d’amour avec sa lavandière. »

 

 

Guy de Maupassant, Au bord de l'eau

lundi 6 janvier 2025

La terre a des limites mais la bêtise humaine est infinie

Marcus Wallinder

 

Dans une lettre du 3 août 1878 adressée à son mentor Gustave Flaubert, Guy de Maupassant fait part de son mal-être :

(…) Je suis en ce moment en grande correspondance avec Mme Brainne, qui prend les eaux de Plombières. Elle m’envoie des encouragements, des exhortations à la patience et à la gaîté. Malheureusement je n’en profite guère. Je ne comprends plus qu’un mot de la langue française parce qu’il exprime le changement, la transformation éternelle des meilleures choses et la désillusion avec énergie, c’est : merde.
Le cul des femmes est monotone comme l'esprit des hommes. Je trouve que les événements ne sont pas variés, que les vices sont bien mesquins, et qu'il n'y a pas assez de tournures de phrases.

 

Dans sa réponse du 6 août, Flaubert écrit :

on a beau s’en défendre on est toujours flatté
de se voir le premier dans sa localité.
Que dites-vous de ces deux vers, mon bon ? De qui sont-ils ? De Decorde ! il les a lus la semaine dernière à l’Académie de Rouen. Je vous prie de bien les méditer ; puis, de les déclamer avec l’emphase convenable et vous passerez un bon quart d’heure.
Maintenant parlons de vous.
Vous vous plaignez du cul des femmes
qui est « monotone ». Il y a un remède bien simple, c’est de ne pas vous en servir. « Les événements ne sont pas variés. » Cela est une plainte réaliste, et d’ailleurs qu’en savez-vous ? Il s’agit de les regarder de plus près. Avez-vous jamais cru à l’existence des choses ? est-ce que tout n’est pas une illusion ? Il n’y a de vrai que les rapports, c’est-à-dire la façon dont nous percevons les objets. « Les vices sont mesquins » mais tout est mesquin ! « Il n’y a pas assez de tournures de phrases ! » Cherchez et vous trouverez. Enfin, mon cher ami, vous m’avez l’air bien embêté, et votre ennui m’afflige, car vous pourriez employer plus agréablement votre temps. Il faut, entendez-vous, jeune homme, il faut travailler plus que ça. J’arrive à vous soupçonner d’être légèrement caleux. Trop de putains ! trop de canotage ! trop d’exercice ! Oui monsieur ! Le civilisé n’a pas tant besoin de locomotion que prétendent messieurs les médecins. Vous êtes né pour faire des vers. Faites-en ! « Tout le reste est vain ». A commencer par vos plaisirs, et votre santé ; foutez-vous ça dans la boule. D’ailleurs votre santé se trouvera bien de suivre votre vocation. Cette remarque est d’une philosophie ou plutôt d’une hygiène profonde.
Vous vivez dans un enfer de merde, je le sais, et je vous en plains du fond de mon cœur. Mais de 5 heures du soir à 10 heures du matin, tout votre temps peut être consacré à la muse, laquelle est encore la meilleure garce. Voyons ! mon cher bonhomme, relevez le nez ! A quoi sert de recreuser sa tristesse ? Il faut se poser vis-à-vis de soi-même en homme fort. C’est le moyen de le devenir. un peu plus d’orgueil, saperlotte ! Le « garçon » était plus crâne. Ce qui vous manque, ce sont « les principes ». On a beau dire, il en faut ; reste à savoir lesquels. Pour un artiste, il n’y en a qu’un : tout sacrifier à l’Art. La vie doit être considérée par lui, comme un moyen, rien de plus, et la première personne dont il doive se foutre, c’est de lui-même.
(…) Je me résume, mon cher Guy. Prenez garde à la tristesse. C’est un vice. On prend plaisir à être chagrin et quand le chagrin est passé, comme on y a usé des forces précieuses, on en reste abruti. Alors on a des regrets, mais il n’est plus temps. Croyez-en l’expérience d’un scheik à qui aucune extravagance n’est étrangère (…)
La correspondance de Flaubert occupe à elle-seule cinq volumes de la Pléiade de chez Gallimard.
Les éditions du Passeur ont publié des extraits de celle-ci dans leur collection de poche, que l'on peut acquérir pour de modiques sommes. Les échanges, comme on dit aujourd'hui, entre Flaubert et son protégé sont réunis dans La terre a des limites mais la bêtise humaine est infinie.

samedi 14 décembre 2024

La furie des bites

 

Wei Zhang

 

 

Les voilà
s'affaissant au-dessus des assiettes du petit-déjeuner
avec leur tête d'ange,
repliant leurs ailes tristes,
une tristesse d'animal,
alors que la veille,
elles étaient encore
en train de jouer du banjo.
Une fois de plus, la lumière du jour arrive
avec son soleil immense,
ses camions-mère,
ses moteurs d'amputation.
Alors que la nuit dernière
la bite savait trouver son chemin,
aussi rigide qu'un marteau,
elle est entrée en cognant
de toutes ses terribles forces.
Ce théâtre.
Aujourd'hui elle est tendre,
un petit oiseau,
aussi douce que la main d'un bébé.
Elle, c'est la maison.
Lui, c'est le clocher.
Quand ils font l'amour ils sont Dieu.
Quand ils se séparent ils sont Dieu.
Le matin ils beurrent la tranche de pain grillé.
Ils ne disent pas grand-chose.
Ils sont encore Dieu.
Toutes les bites du monde sont Dieu,
s'épanouissant encore et encore,
dans le sang sucré de la femme.

 

 

Anne Sexton, Folie, fureur et ferveur
Œuvres poétiques (1972-1975)

Trad. Sabine Huynh,
éd. des Femmes, 2025, 22 €

dimanche 27 octobre 2024

L'amour aux trousses


Willy Ronis

 

 

avec ces yeux-là
des filles
il va en faire courir
je serrais la main de ma mère
l'implorant de faire taire
la voisine croisée
devant sa porte
j'imaginais des filles par centaines
s'enfuyant à ma vue
me laissant seul à jamais
et devant à l'avenir
me réfugier
derrière des lunettes noires

l'année du bac
une fille qui me plait bien 
me suit
du lycée jusqu'à chez nous
je réussis à la devancer
au coin de la rue
la cour de l'immeuble traversée
à toute berzingue
je me poste derrière les rideaux
l'observant perdue au milieu
de la chaussée
repensant à la terrible prophétie
de la voisine
ainsi
il suffisait d'attendre quelques années
pour que tout se mette en marche
je fais aussitôt défiler
à mes trousses
tous mes futurs succès féminins
aucune ne résistera
à ce regard sans nul doute
envoûtant
étrangement cette situation ne s'est jamais reproduite
du moins à ma connaissance

j'y repense parfois
presque soulagé
lorsque j'accompagne ma mère
dans le quartier
qu'elle me tient la main
désespérément
de peur de tomber



charles brun, neige et pluie remontent vers le ciel

mardi 24 septembre 2024

Non-Lieu

Josef Smukrovich

 

L'épidémie solaire dévaste l'œil fou
Bleu comme un anus

Je me contemple
Je me regarde faire dans un monde uniformément moite
Enfant de poix
Enfant des gifles
Doux crottin crucifié
Je suis l'ange de sel

Petit démon de chiottes
Vêlé par hasard

Un nuage traîne dans ma vieille colonne vertébrale lacérée
J'ai des cinglances au sexe
Je crache noir
Un soleil dégluti

L'œil
L'œil fixe – c'est moi
Evêque rouge des somnolentes kermesses
Je crie à poings fermés
Naviguant le vagin clair et clos d'un univers de rage

 

 

Louis Calaferte, Non-Lieu,
Tarabuste éditeur, 1996

samedi 7 septembre 2024

Je vis ailleurs

Edouard Boubat

 

je vous tire la bourre
et je vous fais l'amour
je rêve toujours 

je vis ailleurs
j'ai toujours été un rêveur
on se retrouvera dans d'autres draps
et d'autres poils de rats 

la vie je ne sais pas
elle n'a jamais été la mienne
j'ai lu Milarépa
j'ai dîné sur la mer Caspienne 

mais non, je ne sais rien
je n'ai pas eu le droit d'aînesse
je suis un acarien dans le lit des princesses

 

Hervé Prudon, Au matin j'explose,
ed. du ricochet, 1999

samedi 13 juillet 2024

A corps perdu

 

Paul Cupido

 

En quittant le cabinet de l'ostéopathe, j'oublie mon pauvre patrimoine génétique. Difficile de lutter contre nature. Je songe davantage au cinéma d'art et d'essai, aux femmes et aux livres. Que n'ai-je bousillé mon dos en consacrant ma vie, à corps perdu, à ces trois passions... « Si c'était à recommencer » n'est pas une formule qui me passe par la tête. Plutôt « Si ça pouvait recommencer ».

 

charles brun, accord perdu

samedi 22 juin 2024

Chasse à l'homme

Saman Nevis


Qu'est-ce que tu ne comprends pas ? Qu'est-ce qui n'est pas clair pour toi ? On a dix ans de différence d'âge et c'est toi qui ne comprends rien ? Tu le fais exprès ? Je ne suis pas une fille facile, paraît-il. Si j'avais couché ou sucé toutes les fois où on me l'a demandé, si j'avais cédé ne serait-ce qu'une seule fois, j'aurais eu une autre carrière, crois-moi. J'aurais peut-être même fait de la politique… Je pourrais en raconter des histoires, je ferais la une des journaux et bien des salopards tomberaient. Mais ce n'est pas le sujet. Quand même, toutes ces filles qui se réveillent des années après, et qui racontent comment dans la chambre d'hôtel, dans la suite de tel producteur, elles ont été agressées, ça me fait doucement marrer. Que pensaient-elles trouver en acceptant l'invitation de ces ordures ? A Cannes, par exemple. Tous les grands hôtels vous proposent des salons privés, n'importe quel lounge bar vous installe en un clin d'œil un paravant et hop !, vous êtes tranquilles pour évoquer un projet de film ou de série, pour lancer la machine à séduction. Mais pénétrer dans la chambre d'un producteur, c'est autre chose. Personne ne les y oblige. Des prétextes pour ne pas tomber là-dedans, tu en as toute une liste, même avant MeToo. Entendons-nous bien, je n'excuse pas ces salauds, mais ces filles sont plutôt connes voire malhonnêtes, non ? Enfin, ce n'est pas le sujet... C'est l'actuelle chasse à l'homme qui te fait peur ? Je blague. A peine…Puisqu'il faut tout te dire noir sur blanc, je vais le faire. Des aventures d'une nuit, j'en ai eu aussi, je ne suis pas une oie blanche, comme on dit. Des mecs croisés au cours d'une soirée, dans une boîte, une fête, que tu connais à peine, mais tu as un peu bu et fumé et ils font l'affaire pour t'envoyer en l'air ce jour-là. Et le lendemain, merci, c'était cool, bon vent, ciao. Parfois, quand tu te réveilles, tu vois la gueule du type, tu te demandes comment tu as pu faire, mais bon, les hommes connaissent ça aussi… Avec toi, je savais que ça n'aurait rien à voir. D'ailleurs, on n'a rien vu. Pardon, tu me connais, c'était là, sous la langue… Plus on se fréquentait, plus tu m'attirais. Et ce n'était pas facile. Pas seulement en raison de l'âge. Tu devais le sentir, toi aussi, ne fais pas semblant de tomber des nues. Ou alors, t'es complètement stupide. Il y avait le boulot, où on a accroché très vite, et puis les apéros, les dîners, les soirées avec les autres mais que l'on passait toujours côte à côte, et c'est ensemble, tous les deux seulement, qu'on allait voir une expo ou un film… Tous ces livres, les disques, que tu m'as fait découvrir... Nos conversations interminables, quand on refaisait le monde, comme on dit dans ton pays... Nos séances de karaoké bourrés... Je n'ai jamais autant ri avec quelqu'un, je me suis beaucoup amusé même lorsque nous ne faisions que muser… Encore un verbe que tu m'as appris... Je t'ai toujours senti hésitant. Je me suis même demandé si tu ne me trouvais pas trop bête pour toi, ou si tu ne m'avais pas placé sur une liste d'attente. J'avais l'impression que tu pouvais avoir toutes les filles que tu désirais. Que je ne t'intéressais pas ou plus... Quand tu m'as présenté tes enfants, j'ai voulu prendre des distances, j'ai lutté, mais je reconnais que ça n'a rien changé à mon attirance pour toi. Tu étais devenu une obsession, et une souffrance. Oui, une souffrance. Car rien ne se passait. Que je ne crois pas en l'amitié entre une fille et un garçon. Du moins quand cette ambiguïté, cette attirance, existe. Les causes perdues, c'est beau, c'est romantique, mais j'ai passé l'âge, tu comprends ? Récemment, plus tu prenais de mes nouvelles, sur un ton léger, avec nos références et nos blagues préférées, plus ça me détruisait. Je n'ai pas le cœur, la force de maintenir ce lien avec toi. Et je ne veux pas que tu m'exposes ta version des choses. Je ne peux l'entendre. On se voit aujourd'hui pour que tu ne t'inquiètes pas pour moi, que tu vois que je vais bien, que tu connaisses la raison de mon silence. Et te dire qu'on ne se reverra plus. Je commence à retrouver la vie que je menais avant de te rencontrer. Je sais que ce que ce rendez-vous ne va pas forcément me faire du bien, que, dans cinq minutes, quand je vais repartir, je vais très certainement de nouveau souffrir, mais je tenais à clarifier les choses. Fais-moi plaisir, ne dis rien, reste à ta place, je vais me lever, régler ce mauvais vin et disparaître définitivement de ta vie.

 

dimanche 9 juin 2024

Dois-je continuer ?

William Witt

 

 

Le quinquagénaire ne savait que penser. Son esprit choisit la facilité et il se dit que cette fille est une salope, il la tringlera quand il voudra, où il voudra, sur un tas de foin. Il vida son verre, baissa les yeux sur le bois de la table.
— On peut savoir pourquoi vous marchez dans une combine comme celle dont il est question ?
Cash eut une moue ironique.
— Je suis pour l’harmonie universelle, dit-elle, et pour la fin du pitoyable État civilisé. Sous mon apparence froide et apprêtée se cachent et bouillonnent les flammes de la haine la plus brûlante à l’égard du capitalisme technobureaucratique qu’a le con en forme d’urne et la gueule en forme de bite. Dois-je continuer
 ?
Épaulard la regardait, l’œil rond.
— T’esquinte pas, camarade, dit Buenaventura. C’est la grande incompréhensible, cette morue.

Jean-Patrick Manchette, Nada (1974)

vendredi 7 juin 2024

Le beau temps

Je ne paie pas de mine en ce moment mais
Quand j'aurai réglé mes dettes
J'aurai sûrement un nouveau costume
Et toi, sûrement,
Tu ne m'aimeras toujours pas.
Mais les dimanches soirs
Quand je passerai dans ton quartier,
Bien mis,
Penses-tu qu'à mon tour
Je t'accorderai le même prix ?

 

 ***

 

J'aurais pu me fâcher
Contre les gens que j'aime
Si aimer
Ne m'avait appris
À habiter la mélancolie.

 

 ***

 

Puisque je n'aime plus
A quoi bon venir encore
Devant le bar
Où je buvais tous les soirs
En pensant à elle ?

 

 ***

 

Le beau temps m'a perdu.
Par un temps pareil j'ai démissionné
De mon poste d'employé,
Par un temps pareil j'ai pris goût au tabac,
Par un temps pareil je suis tombé amoureux ;
Par un temps pareil j'ai oublié
D'amener à la maison le sel et le pain ;
Par un temps pareil, toujours
Ma frénésie d'écrire des poèmes resurgit.
Le beau temps m'a perdu.

 

 

Orhan Veli, Va jusqu'où tu pourras
trad. Elif Denitz, avec François Graveline
ed. Bleu autour, 2009

mercredi 5 juin 2024

Passer le temps

 

Bogdan Dziworski

 

Toutes ces belles femmes pensent
Que chacun de mes poèmes d'amour
Leur est destiné
Malheureusement
Je sais bien que je les écris
Pour passer le temps.

 

Orhan Veli, Va jusqu'où tu pourras
trad. Elif Denitz, avec François Graveline
ed. Bleu autour, 2009


jeudi 16 mai 2024

Dérivatif

 

Ray Rapkerg

 

Qu'exigeons-nous du ventre d'une femme, sinon le plus somptueux dérivatif à notre misère d'être au monde ?

 

André Hardellet, Lourdes, lentes..., Gallimard