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mardi 17 juillet 2018

Les yeux fermés


Rémy Soubanère

Je me tais, j'attends
le jour où ma passion
et ma poésie et mon espoir
auront l'air de marcher dans la rue
le jour où je pourrai voir les yeux fermés
la douleur que je vois les yeux ouverts.

Antonio Gamoneda, trad. maison

mardi 24 octobre 2017

De l'hontologie


Rémy Soubanère


J’ai pris conscience, à la mort de mon père, que je parlais plus facilement de la honte sexuelle que de la honte sociale. Cette honte du milieu d’où l’on vient ne nous quitte jamais. Il ne suffit pas de la reconnaître pour la voir disparaître. L’analyse de la honte comme affect très puissant dans les vies individuelles et collectives – ce que j’ai désigné comme une « hontologie » – est une façon de revenir sur les classes sociales comme éléments structurants de nos existences. La honte devient dès lors un analyseur des hiérarchies sexuelles, sociales, etc., c’est-à-dire des multiples modes de domination, et donc des structures sociales de la domination. Cette « hontologie » est une sociologie du verdict, et une théorie politique de la subjectivation.

Extrait d'un entretien avec Didier Eribon,
paru dans Philosophie magazine, que je lis rarement
mais que j'ai trouvé ici,
sur le blogue de l'auteur de Retour à Reims

mercredi 6 septembre 2017

Désinscriptions incertaines

 
Rémy Soubanère





Je me ferais bien un petit ping-pong, moi.

Je ne comprends pas pourquoi ma soeur, qui possède pourtant un jardin agréable, des enfants sportifs, un chat agressif, et un frère comme moi, n'a jamais investi dans une table de ping-pong. C'est un mystère.

Mon type de femme : celle qui désire secrètement que je la regarde se rhabiller.
Soyons francs, vous avez sérieusement pensé pouvoir m'en tirer comme ça ?

Ne te fais pas remarquer, me répétait ma mère lorsque j'étais enfant. A plus de 50 ans, je peux dire, sans craindre la moindre objection, que j'ai toujours suivi à la lettre la consigne de ma mère, qui me reproche aujourd'hui de n'avoir rien fait de ma vie. Sur ce point aussi, je me sens obligé de la suivre. 

Vous ne pouvez pas vous imaginer. Du moins pas comme je vous imagine.  

Les imbéciles me fatiguent par leur mépris du silence.

Ah, si j'avais toujours gardé une gomme sous la main, j'aurais fait moins de ratures…

Pourtant chacun tue ce qu’il aime/Certains le tuent d’un oeil amer/Certains avec un mot flatteur/Le lâche se sert d’un baiser/Et d’une épée l’homme d’honneur… Impossible de me souvenir du reste de ce poème. Ni de son auteur.

A ce propos d'ailleurs, je cherche un bon dentiste.

Mon type de femme : celle qui n'a pas tout essayé pour me garder.

La convoitise attise la bêtise. 

Le plus exaspérant lors d'une insomnie est de ne plus pouvoir maudire la terre entière tant nous nous retrouvons alors terré dans notre propre geôle sans personne pour nous entendre.

Bien entendu, tout ce que je pourrais être susceptible d'inventer sera absolument vrai. J'en fais la promesse.  

C'est la lie, il n'y a pas plus bas, dit Richard. La classe politique est pourtant parvenue à tous nous intéresser, de près ou de loin, à cette mascarade permanente, ces numéros de prestidigitateurs, à nous enthousiasmer pour cette marche funèbre, légalisant ainsi carrières, salaires, corruption et détournements de fonds, laissant accroire, disons à un citoyen sur deux, qu'il vit en démocratie et peut voter comme il l'entend. Je me demande tout de même, Richard, si elle n'a pas trouvé en certains d'entre nous de dévoués complices.

Jusqu'à samedi dernier, j'étais persuadé de ne pouvoir jamais plus être attiré par une balançoire.

Vous ne croyez pas si bien entendre.

Tout est un peu comme ça, finalement.


Mon type de femme : celle qui s'embrase quand je l'embrasse.

J'avais allumé la radio en me rasant. Une journaliste essayait à l'antenne de mettre en relief les platitudes exposées avec aplomb et séduction facile par une femme venant de signer un livre. Je me demandai, en me coupant sous le menton, quel pouvait être ce piètre personnage dont la voix ne m'était pas familière. Je compris en me rinçant qu'il s'agissait d'un de ces auteurs de rentrée littéraire dont les productions, depuis la première, vantées par la presse unanime, se vendaient comme des savons et dont certaines avaient comme il se doit été primées. Il est bon que l'on nous rappelle parfois ce qui nous pousse à ne pas lire certains écrivains. 

Il va sans dire. Et sans écouter. 

Pourquoi en avoir fait un roman, me demandais-je en refermant ce livre dont les phrases fabuleuses se perdaient de personnages insignifiants en intrigues secondaires – et le contraire. 

Quand j'étais môme, je rêvais du jour où l'on me confierait la rédaction des blagues Carambar. Aujourd'hui, mon salut passera, je le crois, par l'utilisation que pourrait faire de mes Désinscriptions le concurrent avisé de Yogi Tea.

Mon type de femme : celle qui me fait rire et ne s'en offusque pas. 

Lorsqu'elle m'a soudain demandé conseil, j'ai compris qu'elle n'était pas mon amie. Si elle me connaissait vraiment, elle ne se serait jamais aventurée sur ce terrain. Alors, une heure durant, j'ai pu librement lui exposer mon point de vue. Je ne l'ai jamais revue.

Enfin un livre que je lis sans marque-page, tout s'inscrivant parfaitement en moi.

Donnez-moi une seule raison, je manque de place pour en accueillir davantage.

Ils sont toujours plus nombreux, s'affichant même avec fierté, ces sourires de connivence entre journalistes et irresponsables politiques.

Vous ne voulez pas, malgré la vétusté du décor, en rester là ?

 

Charles Brun, Textes inédits à voix basse


vendredi 1 septembre 2017

Désinscriptions effacées


Rémy Soubanère

Toutes ces horreurs que l'on raconte sur moi sont entièrement fausses. La vérité est bien pire.

Enfant, j'avais entendu dire que les gardiens de but étaient tous des êtres un peu dingues, marginaux, artistes... J'ai immédiatement pensé que ce poste était fait pour moi. C'était un beau prétexte pour me tenir en retrait, regarder les autres courir derrière le ballon, laisser place à l'ennui, au songe, collé à mon poteau ou accroupi sur la ligne des seize mètres. Bien entendu, le prix à payer fut de prendre un nombre inconsidérable de buts que l'on dit stupides.

C'est votre opinion, et je ne la partage pas sur mes réseaux sociaux.

S'il débutait aujourd'hui, Emmanuel Bove écrirait-il Mes Followers ?

Mon type de femme : celle qui possède encore jalousement un beau papier à lettres. 

Ne peut être foncièrement mauvais un penseur ayant intitulé l'un de ses premiers ouvrages Sur le blabla et le chichi des philosophes tout en se rêvant chanteur de charme.

Faites un effort, ne vous mettez pas à ma place !
La nuit somnambule et inconsciente me dicte toujours les meilleures désinscriptions. Partant, il m'est impossible le matin de les inscrire telles quelles sur mon cahier.

Lorsque j'avais vingt ans, la plupart des copains de mon âge tentaient de s'émanciper de leurs parents. Moi, je rêvais que s'émancipent les miens.

J'aurais aimé être un de ces footballeurs que l'on achète uniquement pour blanchir de l'argent, passant d'un club à l'autre, sans jamais en porter le maillot, sans même avoir le temps de défaire mes valises.

D'après une histoire vraie... Un film qui fait du bien... Un témoignage bouleversant... Ce type de slogan suscite en moi des envies de meurtres. Dont je me garde bien, ces cons seraient capables d'en tirer de nouveaux produits aux accroches édifiantes.

Lorsque ma fille a quitté la maison, elle m'a serré dans ses bras, me faisant promettre de l'appeler si ça n'allait pas. Et tous deux, nous avons planqué nos larmes gauchement, comme lors de la projection, à la Cinémathèque française, du film de Sirk, Le Mirage de la vie.

Improvisation est le terme que je préfère. Il s'applique parfaitement à tous les moments importants de ma vie. Comme aux autres.

A vingt ans, j'ai compris qu'il me fallait, comme on dit, connaître la vie. J'ai bourlingué, aimé, multiplié les boulots, eu des enfants, morflé, trahi. Avec l'âge, je me suis assagi, ai appris à boire et à lire. Aujourd'hui, le peu que je sais encore, je l'ai appris par les livres et les bistrots. Il me faudrait repartir à l'aventure mais je n'en ai plus ni la force ni le désir. A cause des livres ou de l'alcool ? 

Moitessier moi aussi. Après une longue route en solitaire, j'ai préféré ne pas franchir la ligne d'arrivée et continuer mon périple vers d'autres océans. Une seule différence : jamais personne, il me semble, ne fut sur le point de me déclarer vainqueur.
Mon type de femme : celle qui, en découvrant ma bibliothèque, ne me demande pas Vous avez tout lu ?

C'est décidé, demain, j'en finirai avec cette existence. Là, vous m'excuserez, il se fait tard et j'ai un nombre incalculable d'heures de sommeil à rattraper.

Charles Brun, Vous pouvez envoyer le bonheur