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samedi 9 janvier 2021

Une femme pour moi

Erika Schmied

 

3 février 1972 
Thomas m'explique qu'il prendrait immédiatement femme, mais il faudrait que ce soit une servante. Pendant plus de dix minutes, il énumère, comme il l'a déjà fait à de nombreuses reprises, tout ce qu'une femme ne devrait pas faire ou être. C'est une femme comme celle de son grand-père qu'il lui faudrait. Elle frottait (chaque semaine le plancher), recevait des invités, se chargeait des démarches administratives désagréables, écrivait de belles lettres, supportait que le grand-père ne lui adresse pas la parole pendant une semaine, sans demander pourquoi, mais ils ont eu tout de même trois enfants. C'est ce que j'aimerais avoir moi aussi, une femme pour le lit, mais j'aurais certainement tellement à redire sur le reste que je la chasserais au bout de deux jours. Une femme pour moi, ça n'existe pas. Ou bien c'est la fin. Je ne pourrais alors plus rien écrire. 

 

Karl Ignaz Hennetmaier, Une année avec Thomas Bernhard,
trad. Dieter Hornig
in Thomas Bernhard, Cahier de L'Herne 132,
(parution 27 janvier prochain)

 

mercredi 12 juin 2019

Remèdes personnels

Edouard Boubat

Je lui ai dit que j'étais déjà couché mais elle a insisté pour passer. Je me suis réveillé dans la nuit. Je n'ai pas réussi à la joindre. Le lendemain, elle faisait la gueule au téléphone. Malgré ses coups répétés à la porte de mes 12 mètres carrés, je n'avais rien entendu. A cette époque, je dormais comme un pacha, sans besoin d'alcool ou de drogues. Pour me faire pardonner, je me suis installé dans son grand appartement haussmannien. Peu après, commençaient mes insomnies dont je ne me débarrasserai jamais malgré de nouveaux bras, toutes ces médications en haut lieu recommandées et mes remèdes personnels trouvés dans les livres, les bars et les bas-fonds.

Charles Brun, Insominies, vol. 3

mardi 4 juin 2019

Encore des mots, toujours des mots



la tête lourde et les yeux collés encore
les nerfs à vide
ils s'évadent comme des porcs
sans cesse effaçant leur trace
assis sur les chiottes
je les chasse
devant ma tasse de jus déjà vide
dans les sous-bois avec le chien
aux pieds ! aux pieds !
une deux trois fois
je n'écoute plus leurs paroles
moulinées
tics de langage
dans l'herbe folle
le cimetière en attente
un détour de ce côté-ci de la flotte
pour éviter les tentes
des hommes poubelle
ombres perdues
effacées de la ville
plus belle la vie
pourquoi faut-il que l'on sème
d'autres mots inutiles
et ce silence avant la fin

Charles Brun, No Woman No Cry