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jeudi 30 novembre 2023

Un calme presque honteux

Josef Koudelka


 

La très passionnante Correspondance entre André Gide et Jean Malaquais (1935-1950), enrichie, vient d'être rééditée chez Classiques Garnier.

Extrait d'une lettre du front envoyée par l'auteur du Gaffeur au Nobel de littérature de 1947.


[lundi 13 mai 1940]

Je suis d'un calme presque honteux. L'odeur de la mort ressemble à celle des excréments ; on est d'abord saisi jusqu'au vertige, jusqu'au vomissement ; puis on s'en imprègne très vite et on cesse d'être incommodé. Par la suite, c'est l'air pur qui paraît vicié. C'est ainsi qu'on devient gangster.

lundi 13 août 2018

Ineffable



Fait prisonnier en Alsace, le pionnier Malaquais parvient à s'évader, regagner Paris, puis trouver refuge à Marseille – hébergé par Giono – en quête d'un visa pour filer outre-Atlantique. Jusqu'au 8 octobre 1942, jour où il embarque enfin, il tient sans grande conviction ce Journal du métèque, dont il planque les notes dans une boîte en fer blanc, derrière les latrines.

21 juillet 1940
Homme de lettres, homme mué en littérateur : je ne veux pas le devenir. Je n'ai encore écrit qu'un seul livre, je ne puis savoir si j'en écrirai d'autres, mais dussé-je faire vingt volumes, jamais je ne me donnerai le ridicule de poser en « auteur ». Il y eut un temps où l'état d'ajusteur, de tourneur sur métaux, me paraissait proprement aristocratique. C'est qu'un métier manuel n'a pas en lui pour se donner pour plus qu'il n'est : je l'imaginais, si je puis dire, incapable d'affectation, de maniérismes, bref lui prêtais une droiture inaccessible à la triche. Je sais aujourd'hui ce qu'il y avait là de romantique, et combien tout métier est abrutissant que l'on exerce à seul fin de gagner sa croûte. Il n'empêche : plutôt qu'écrivain, c'est ouvrier que j'aimerais me voir, dans le sens de celui qui œuvre, qui crée ; non pas « créateur » ni « artiste » à coup sûr, il y a je ne sais quoi de prétentieux dans la notion que ces termes impliquent, mais ouvrier qui travaille sa matière, qui la modèle sans trucages, avec la patience et l'anxiété voulues pour donner forme à l'informe. Et il y a ceci encore : quand l'ouvrier ignore qu'il crée, l'écrivain s'affiche d'emblée « créateur » lors même qu'il ne créerait que du vent. Le premier est dans un rapport d'innocence à son travail, le second dans un rapport de calculateur rusé. Ainsi, moi, tout néophyte que je suis, et quelque honnête que je me veuille, je triche. De ce que je note ici, rien peut-être ne verra le jour, et pourtant, je biffe, arrange, manipule, compose. Entre le souci du vrai et celui du bien dire, je ne sais au fond lequel l'emporte. Malgré que j'en aie, déjà je ne puis écrire une ligne sans me surveiller : accoudé sur mon épaule, quelqu'un me lit et me censure. Dieu de la littérature, épargnez-moi de donner dans la putasserie des littérateurs !
Pourquoi d'ailleurs me fais-je un devoir de revenir à ce cahier ? Pourquoi m'y astreindre ? M'en faire une discipline quasi quotidienne ? M'y appliquerais-je de même à une époque différente ? S'il y avait combats de rue – Commune, Octobre 1917 –, songerais-je à coucher ma vie en mots au lieu de la traduire en actes ? Ma vie… Allons donc ! On n'écrit point sa vie ; pas dans les carnets, journaux, confessions, mémoires, notes-à-n'ouvrir-qu'après-ma-mort. On la met en pages, sa vie ; dès que l'on parle de soi, professionnellement et en vue de la publication, on la met en pages. Toute forme d'autobiographie est apologétique, et d'abord, l'aveu – le prétendu « inavouable ». Probe ou cynique, aucun discours n'y fera qu'à se déboutonner par système on n'habille cela même que l'on affecte de mettre à nu. Sur ce terrain, qui est celui de l'exhibitionnisme, l'écart est non pas entre le plus ou le moins, il est dans le style. Reste que, style ou pas, nul ne s'exhibe sans prendre des poses, et qu'à force de poser on se donne un genre. Soit, chacun pose à sa façon, en sorte que le genre quelques fois dévoile son poseur. Seulement, cela, c'est un effet second, j'allais dire accidentel, tout comme une bribe de vérité échappera au mythomane. Un tel dira une vie, des vies ; il ne dira pas sa vie. Pas à la première personne. Dite à la première personne, une vie d'homme est ineffable. Nous n'avons ni le recul ni le désintéressement nécessaires. C'est dans la fiction, le poème, plus rarement dans l'essai, que l'écrivain se livre le mieux parce qu'à son insu. L'écrivain. Je dis que l'écrivain ne parle de lui-même que s'il parle d'autre chose.

Jean Malaquais, Journal du métèque

mardi 31 juillet 2018

Un foetus écorché



En août 1939, le métèque Malacki (un juif polaque) décide de tenir son journal devant l'imminence de sa mobilisation – la même année, sous le nom de Jean Malaquais, son roman Les Javanais obtient le prix Renaudot. Le texte de cet anarchiste apatride, qui voulait connaître le monde avant qu'il ne disparaisse, sera publié en 1943, en français, à New York… et en français toujours et, enfin, à Paris, en 1997.

13 octobre
Soir. Dans mes bras, dans mes jambes, le long de mon échine, pèse la fatigue de quiconque a jamais ahané au-dessus de ses forces.

14 octobre
Soir. Cette existence sur le commun fumier qu'on appelle « fraternité des armes »… La sinistre mystification ! Ou alors au feu, quand tu portes secours à un blessé… Parce que rare ici est la bouche qui fasse entendre un mot de fraternité, un simple mot de camaraderie. Et pourtant je voudrais pouvoir siffler, tenez, siffler comme une mécanique très extraordinaire. Car longue sera la farce et personne ne sera déçu.
J'en arrive à me dire que l'humanité m'exaspère : l'humanité en troupeau, j'entends. Ce qui ne veut pas dire que je n'aime pas l'homme. C'est ainsi seulement que je puis démêler pourquoi, tout en ayant le sentiment presque douloureux de la justice, je me trouve profondément injuste.
Oui, j'en viens à penser que je manque de sympathie envers mes semblables ; donc de compréhension ; donc d'équité. Je me dis cela et dans la même foulée je me dis le contraire : je ne me trouverais pas injuste si, à tout prendre, vous m'indiffériez. Au fond, je vous pardonne mal non point d'être à la limite de l'abjection, mais de vous y prélasser. Si bien que nulle métaphysique, nulle construction de l'esprit ne saurait vous racheter à mes yeux. 
Je n'ai jamais appris à vivre au rythme du troupeau. Il faut, à ce commerce, cœur plus sourd, regard moins critique qu'il n'est en moi. Il y faut aussi le désir de plaire et, oui, une soif d'approbation, qui ne vont pas sans bassesse. Mais n'est-ce pas aussi que j'éprouve une joie hautaine de me tenir à l'écart, joie où une nuance d'amertume affleure ?
Laisserais-je mes os ici ? Fichaise ! Sa mort, quand on y songe, ce n'est jamais que par distraction (je le tiens de Spinoza). Mais cela m'étonnerait que je m'en tire tel que ci-devant.
Ce que l'on verra venir promet de payer toutes les dettes de l'imagination. 

Plus loin, à la date du 17 octobre
(…) En somme, rien ne gagne à être trop bien connu. Vus de trop près, hommes et choses se dépouillent de leur halo poétique ; et ce qui en subsiste ressemble à un foetus écorché.

Jean Malaquais, Journal de guerre, suivi de Journal d'un métèque,
éd. Phébus

mercredi 16 août 2017

Pas des miettes !



Le bac en poche, Wladimir Malacki, né à Varsovie en 1908, bourlingue en Afrique puis en Europe, exerçant divers métiers, notamment dans les mines de plomb de Provence. Découvrant la littérature, il passe des journées entières à la bibliothèque de Sainte-Geneviève à Paris, décidé à devenir écrivain. Ce qu'il fera sous le nom de Jean Malaquais. Dans sa préface à la réédition en 1999 de Planète sans visa, Norman Mailer rappelle la rencontre de Malaquais et d'André Gide en 1935.
Tous deux s'étaient connus du jour où Malaquais, tombant dans une revue sur un extrait du Journal de Gide, avait adressé à l'écrivain une lettre incendiaire.
Gide écrivait dans ces pages qu'il lui était arrivé de se demander si la pauvreté, qu'il n'avait pas connue, n'aurait pas pu donner de la profondeur à son art. On peut imaginer toute l'ironie que devait dissimuler un tel accès de sentimentalisme flagrant. Malaquais cependant releva cette assertion barbare et la brandit : « Vous devriez tomber à genoux et prier ce Dieu auquel parfois vous prétendez croire, pour le remercier de vous avoir laissé vivre en bourgeois aisé, libre de s'adonner tout entier à son art. » Tel était le ton de la lettre, rugissement de fauve surgi du plus profond de l'amertume, cri d'un homme qui s'efforçait d'aller au bout de son talent malgré ses poches vides et son estomac creux. Gide lui répondit d'un billet d'excuse. Il avouait ne pas avoir songé aux écrivains qui se trouvaient dans la situation de Malaquais, pour qui de tels propos étaient forcément intolérables. Il craignait d'avoir joué trop légèrement avec une idée qu'il avait en tête : il avait voulu choquer un certain nombre de ses confrères, si préoccupés de leur sensibilité qu'ils en étaient venus à se caparaçonner pour éviter de se frotter aux rugosités du monde. Oui, ça avait été un manque de tact de sa part que d'ignorer la situation de jeunes gens sans le sou et le sentiment qu'ils ne pouvaient manquer de ressentir à lire cela. Gide joignait à sa lettre un mandat de cent francs – une somme qui de nos jours permettrait tout juste de remplir un petit panier à provisions chez l'épicier du coin. Malaquais déchira le mandat et renvoya les morceaux à Gide avec ce mot : « Ne croyez pas que vous puissiez racheter votre âme avec un timbre-poste. Si vous voulez faire quelque chose pour moi, faites du vrai. Ne me jetez pas des miettes ! »
Nouvelle lettre : Malaquais voulait-il lui rendre visite ?
– C'est toi Malaquais ? s'enquit Gide le jour de la visite.
– Oui, c'est moi. C'est toi, Gide ?
Les deux hommes devinrent amis, Gide employant parfois Malaquais à la lecture de manuscrits ainsi qu'à divers tâches de secrétariat, et entretinrent une correspondance jusqu'à la mort de l'auteur des Faux-monnayeurs, – l'édition chez Phébus semble épuisée. 

mercredi 15 juin 2016

Refusons la tolérance !


« Est-ce que nous ne sommes pas en chair et en os au contraire, remuant des idées comme si c'était de la dynamite, libres de nous lever, de nous coucher, de piquer nos crises de rage, d'avoir nos crises de bonté, tout un programme de vie en somme? Seulement, j'ai beau me tâter, faire le tour de mes glandes, jauger la moyenne de mes complexes, reconnaître la part de ma volonté, il n'empêche  que l'essentiel de ma vie se décide en dehors de moi. Quel que soit le total de l'opération, je ne suis en fin de compte qu'un rapport de bureau rédigé dans un style impersonnel sur des fiches indestructibles manipulées par des machines objectives. Alors pourquoi voulez-vous que je juge Catherine quand c'est la situation qu'il faut juger? Quand seule la Cité est justiciable? Quels que nous soyons, Dominique, nous ne sommes plus que tolérés, et le mieux que nous puissions faire est de refuser cette tolérance. » Mais nous ne dévoilerons rien de plus : car il t'appartient à toi, lectrice, lecteur, de faire l'expérience déconcertante de ce roman. Sache juste que tu vas y trouver de l'oppression et de la surveillance orwellienne, des administrations et des bureaux kafkaïens, des VRP, des fonctionnaires, des employés, des instituts nationaux, des hiérarchies déresponsabilisantes, des (mauvaises) blagues, des situations chaplinesques, des tours de force narratifs, des raisonnements abscons, de la logique absurde, et un long cri dénonçant l'acharnement que met l'ordre établi à broyer le moi. L'émancipation encore et toujours. Malaquais n'a jamais lâché le morceau.

Extrait de la préface signée Sebastián Cortès pour la réédition (en vert, quelle idée !)
du roman de Jean Malaquais, Le Gaffeur (1953),
éditions de l'échappée, coll. lampe-tempête, Paris, 2016