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jeudi 21 septembre 2017

Tous les mêmes


Berta Vías Mahou (ou son double)

José Saéz, l'Autre, s'entretient avec l'auteure, évoquant sa vie dans l'ombre de Manuel Benítez, El Cordobés, la jalousie de celui-ci, les méthodes d'un milieu bien entendu étranger à l'environnement professionnel que fréquente la romancière…

J’imaginais sa tête lorsqu’il découvrit la une du magazine sur laquelle l’Autre, c’est-à-dire moi, apparaissait en habit de lumière à bord de l’hélicoptère (…) avec un visage et un sourire identiques aux siens. Lui qui avait dû batailler pour atteindre cette apogée. Il ne pouvait permettre qu’un autre se rapproche de ce sommet en un temps qui, pour lui, s’apparentait certainement à celui d’un battement de paupière. J’imaginais les mots qu’il avait pu adresser à Galdeano : Je veux que tu l’écrases. Qu’il disparaisse. Je ne veux plus qu’il porte ce visage. Je ne veux revoir ce visage que lorsque je me regarde dans une glace. Tu as compris ? Quand je me regarde dans n’importe quelle glace. Ou dans le verre d’une vitrine que je suis le seul à regarder. Ou lorsque l’on me prend en photo. Ou lorsque je pisse dans une flaque… 
(…) Il est parfois plus rentable d’éliminer un filon que d’essayer de l’exploiter (…) C’est alors que j’ai vraiment décidé de (…) chercher un nouveau fondé de pouvoir. Quelqu’un de sérieux. Un homme honnête. Bien que, plus d’une fois, j’aie pensé que le monde entier était pourri et que les fondés de pouvoir étaient certainement tous les mêmes. Benítez aussi s’était fait engourdir par son premier représentant, El Pipo. Ils t’invitent à un festin et, ensuite, ils passent leur vie, ou tout au moins une grande partie, à bouffer des repas délicieux et boire des vins hors de prix grâce à tes efforts et à ton enthousiasme. Ou à commander quand bon leur semble des costumes faits sur mesure chez les meilleurs tailleurs de la ville, pendant qu’ils te balancent de temps à autre une petite pièce pour prendre un taxi et rentrer chez toi. J’imagine que les éditeurs ont ce genre de pratique. Vous ne dites rien, naturellement. Bien que vous, vous n’hésitiez pas à me cuisiner.
J’imagine que les éditeurs ne se baladent pas avec un pistolet, ce que faisait l’autre sans problème, le laissant toujours bien en vue, capable de trouer quiconque s’immisçait dans ses affaires. On dit qu’à certaines personnes, il faisait parvenir un jambon pour les mettre dans sa poche, à d’autres, il envoyait ses hommes de main. Aujourd’hui encore, à la retraite depuis longtemps, il a gardé cette attitude de mafieux. Il y a peu, il a interdit qu’un film sur la vie de Manolete soit projeté à Cordoue. Il pense que la ville lui appartient. Le califat lui est monté à la tête. Ce n’est peut-être qu’une grande gueule, mais il a trop de laquais à ses côtés prêts à jouer pour lui le rôle de tueurs à gages. Bref. Qu’est-ce que j’étais en train de vous raconter avant de m’embrouiller avec les fondés de pouvoir, les éditeurs et le pistolet d’El Cordobés ?

Berta Vías Mahou, Je suis l'Autre,
trad. Carlos Rafael, éd. Séguier, 2017

samedi 16 septembre 2017

Tu débuteras au sommet




Sosie de Manuel Benítez, dit El Cordobés, José Saéz est l'invité d'honneur de la peña, association d'aficionados, d'un village de la région de Valence, San Antonio. Auprès des villageois médusés, on fait passer l'ancien berger de Jaén pour la star de Cordoue. C'est le début de l'imposture, des rêves de lumière, d'une vie dans l'ombre.
Lorenzo rejoignit également le Jaénien afin de lui présenter un marchand de vin installé depuis quelque temps à Nîmes, présent à San Antonio, son village, pour finaliser une affaire. Clara était à ses côtés. L’homme, ôtant son cigare de la bouche, murmura à l’oreille de celui qu’on honorait : Maestro, j’ai accompagné beaucoup de toreros dans les arènes. Dominguín. Ordoñez… Et se penchant un peu plus sur l’oreille de celui qu’il croyait être El Cordobés, prenant la liberté de le tutoyer, de lui donner des conseils, il lui dit : Torée peu, Manolo, fais comme Belmonte. Préserve-toi, Manolo… Et trouve-toi un bon peón. C’est d’un bon peón que tu as besoin. Je peux t’aider à le trouver… Ne fume pas, Manolo, surtout avant une corrida. Ça ramollit l’esprit…
Mais, remarquant que l’invité ne lui prêtait aucune attention, qu’il était seulement occupé à dévorer des yeux la jeune fille, centimètre par centimètre, s’agrippant immédiatement à son bras, et que celle-ci lui répondait par un large sourire, l’homme prodigua à José un nouveau conseil important : Ah, et les femmes, pas question, Manolo. Les femmes sont nocives pour les toreros, on peut même affirmer qu’elles le sont pour tous les hommes… À peine avait-il dit cela qu’il éclata de rire et son ventre trembla comme une fleur en pleine tempête. José ressentit une vive douleur. Clara ne préférait-elle pas, elle aussi, un vieil homme, simplement parce qu’il était riche ? Si c’était le cas, il suffisait de lui laisser croire qu’il s’appelait Manuel Benítez pour qu’elle quitte ce type sur-le-champ. Je peux te faire venir en France, Manolo, poursuivit l’industriel en lui faisant un clin d’oeil. Les femmes y sont encore plus belles qu’ici, bien que, comme je te disais, les femmes, pas question (…)
(…) Au fait, dit José en posant la main à son tour sur l’épaule de son ami, c’est vrai que ton quite était remarquable. On va fêter ça comme tu aimes. Avec l’argent que m’a donné Lorenzo, on peut aller boire des coups jusqu’au départ du train. Le Jaénien agita les billets dans l’air. Et, eux aussi, s’éloignèrent de la pension, à la recherche d’un rade. Je t’ai vu reluquer la fille, dit Julián en filant un coup de coude dans les côtes de son camarade. Avec un clin d’oeil, il ajouta : celle qui portait de la soie. La tentation de saint Antoine. Tu as entendu parler des tentations du saint ? Il avait à peu près ton âge quand il fit une retraite dans le désert afin de mener une vie d’ascète, mais le démon se présenta à lui sous diverses formes dans le but de précipiter sa chute… Quand Julián lui racontait ce genre de choses qu’il ignorait, José avait l’impression de prendre de l’envergure. Celle de San Antonio de Requena était une tentation très grande, continua son ami.
Mais si tu veux une femme comme celle-ci, ou encore plus belle, et il y en a, tu t’apercevras que, dès l’instant où tu iras toréer à l’étranger, en France ou dans un autre pays, tu ne pourras plus être toi-même, parce que les belles femmes ne sont belles et aimables qu’avec ceux qui ont de la chance. Il faut que tu sois comme l’autre. Ton avenir est là. Au coin de la rue. Ce visage est le sortilège qui t’éloignera du besoin. D’un travail d’esclave et d’un salaire misérable. Tu n’auras pas à parvenir au sommet. Tu débuteras au sommet. Tu pourras alors faire la cour à la fille d’un magnat américain ou à celle du plus important noble anglais. Ou à une actrice à la beauté étrange, d’un exotisme balte… José était sur un nuage.


Berta Vías Mahou, Je suis l'Autre,
trad. Carlos Rafael, éd. Séguier, 2017

mardi 25 juillet 2017

Même les êtres les plus innocents


Le début des années 1960, heures sombres et glorieuses du franquisme, synonymes de modernité. L'Espagne est enfin entrée dans le XXe siècle, nous dit-on, sous la bénédiction de l'église et des grandes démocraties occidentales et à coup de plan Marshall, d'opérations immobilières, de développement touristique à outrance... Et de répression. La culture pop s'introduit ici aussi, bien qu'avec parcimonie. Et ce n'est peut-être pas un hasard si surgit dans le conservateur monde taurin un histrion inespéré appelé à devenir le torero le plus célèbre de tous les temps, Manuel Benítez Pérez, dit El Cordobés (le Cordouan). Fils de rien, orphelin de tout autant, Benítez a très jeune essayé d'échapper à la faim par la mendicité, le chapardage ou en faisant le maçon. Imitant ces sales gosses sales et sans le sou qui sautent dans l'arène avec une muleta de fortune, en espérant faire quelques passes devant les bêtes et le public, et que l'on nomme espontáneos, il est remarqué par son audace inouïe, pris en charge par un représentant véreux mais ayant le sens de la promotion et passera rapidement novillero (aspirant matador). 
En 1963, année que choisit Berta Vías Mahou pour débuter son récit, El Cordobés est une rock star, la vedette dont l'Espagne du boom économique a besoin, lien indispensable entre tradition et prétendu progrès. Mais l'auteure madrilène ne nous livre pas un portrait du fameux Cordouan. Ou bien alors en creux. Dans l'ombre. L'ombre de son double. Un pauvre type, un va-nu-pieds, un autre Andalou, qui n'a rien demandé à personne, ou presque, mais dont la ressemblance avec l'autre est plus que frappante. José Sáez se voit soudain propulsé dans la lumière et les paillettes, traverse le pays de long en large, est autorisé à flirter avec les plus belles filles tout en caressant l'espoir de sortir d'une misère humiliante...
Plus dure sera la chute. A travers l'histoire invraissemblable de l'Autre, entre manipulation du réel et comédie humaine, Vías Mahou revisite l'histoire de son pays, celle d'une certaine littérature, plaque un style percutant et entêtant sur ce qui, de loin, présente l'aspect d'une biographie, et cache une réflexion excitante sur la gloire et l'échec, talent et petits arrangements, l'envers des corps, vérités et mensonges. 
Les éditions Séguier ont eu la bonne idée de publier en français ce roman ayant obtenu en 2014 le Prix Torrente Ballester et qui sera proposé dans toutes les bonnes librairies, et d'autres, lors de l'affreuse prochaine rentrée littéraire. On y reviendra certainement. En attendant, ci-dessous, un premier extrait et deux chansons de l'ami Bambino.


Nous nous sommes arrêtés à un feu qui venait de passer au rouge et, collée à nous, il y avait une Seat 600 blanche remplie d’enfants. En les observant attentivement, j’ai remarqué l’un d’eux, qui devait avoir cinq ans, coiffé d’une casquette à visière en vernis noir et portant un costume de flanelle gris avec des insignes dorés sur le col et des rangées de boutons également en or. Les losanges rouges avec les armoiries. Deux aigles en relief. Des galons sur les épaules… Le petit garçon s’est retourné, a levé les yeux et m’a vu porter la main sur la tempe pour effectuer le salut réglementaire. Fier de son déguisement, il m’a répondu avec un autre salut impeccable, la main finement gantée de blanc. Qu’il a l’air gentil, ai-je pensé en regardant la lumière qui brillait dans ces yeux marron.
Pourquoi, dès l’enfance, nous appliquons-nous à être ce que nous ne sommes pas ? Même les êtres les plus innocents en ce monde se révèlent être des imposteurs…
Berta Vías Mahou, Je suis l'Autre, éd. Séguier