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jeudi 21 mai 2026

Tout baigne dans le beurre !

 


 

 

Histoires de tournage, d'héritage, de casting, d'hirondelles et de papillons… Clap sur Claude Chabrol, premier des jeunes loups des Cahiers à franchir le pas de la mise en scène avec Le Beau Serge, film qui restera un temps sur les étagères, comme on pouvait encore dire à l'époque. Chabrol devra attendre son deuxième long métrage, Les Cousins, pour une sortie des deux films à trois mois d'écart. La Nouvelle Vague est lancée. 

Retour (en partie) sur le parcours du truculent réalisateur avec cette série radiophonique concoctée à partir des archives du service public. Profitons tant que ça existe encore. On peut même y entendre le peu loquace (à la radio) Jean-Patrick Manchette à propos de l'adaptation de son roman Nada. Tout baigne dans le beurre !, comme disait le poète… 

 

dimanche 9 juin 2024

Dois-je continuer ?

William Witt

 

 

Le quinquagénaire ne savait que penser. Son esprit choisit la facilité et il se dit que cette fille est une salope, il la tringlera quand il voudra, où il voudra, sur un tas de foin. Il vida son verre, baissa les yeux sur le bois de la table.
— On peut savoir pourquoi vous marchez dans une combine comme celle dont il est question ?
Cash eut une moue ironique.
— Je suis pour l’harmonie universelle, dit-elle, et pour la fin du pitoyable État civilisé. Sous mon apparence froide et apprêtée se cachent et bouillonnent les flammes de la haine la plus brûlante à l’égard du capitalisme technobureaucratique qu’a le con en forme d’urne et la gueule en forme de bite. Dois-je continuer
 ?
Épaulard la regardait, l’œil rond.
— T’esquinte pas, camarade, dit Buenaventura. C’est la grande incompréhensible, cette morue.

Jean-Patrick Manchette, Nada (1974)

lundi 27 mars 2023

Ridicule et outrecuidant

 


Pensez-vous réaliser un film ?

Non. J'en ai rêvé beaucoup. Mais finalement, je préfère le confort de l'écriture, où l'on est seul maître de ce que l'on publie. Il y a aussi des raisons caractérielles : je ne pourrais pas commander vingt ou trente personnes, ni les aimer pendant le long temps qu'il faut pour faire un film. D'ailleurs, publier des romans est déjà ridicule et outrecuidant, faire des films serait pire.

 

Jean-Patrick Manchette,
propos recueillis par François Cuel et Renaud Bezombes,
Cinématographe, 1980
in Manchette, Derrière les lignes ennemies, entretiens 1973-1993,
La Table ronde

mercredi 22 mars 2023

Un peu fascinant


Maurice Rougemont


 

Les exploits des gangsters ne vous intéressent pas ?

Non.

Et les policiers ?

Un policier, ça a quelque chose d'un peu fascinant car je ne suis pas encore arrivé à comprendre comment on peut choisir ce métier. Les seules explications que je trouve sont tellement injurieuses pour les intéressés, l'être humain et l'humanité, que cela ne doit pas convenir. Je comprends mieux le véritable sadique ou l'ordure totale : le milicien ou le tortionnaire, mais pas le flic d'une compagnie de district.

 

Jean-Patrick Manchette,
propos recueillis par Luc Geslin et Georges Rieben,
Mystère Magazine, 1973

repris dans Manchette, Derrière les lignes ennemies,
entretiens 1973-1993
,
tout juste publié par La Table ronde, 24€


mercredi 12 août 2020

La bouche ouverte


Il empoigna le micro, pressa la touche d'enregistrement et, tandis que la bande commençait de s'enrouler, il demeura un instant immobile, la bouche ouverte. Son visage était contracté comme au début de l'après-midi, dans la baignoire.
– J'ai fait une erreur, dit-il soudain. Le terrorisme gauchiste et le terrorisme étatique, quoique que leurs mobiles soient incomparables, sont les deux mâchoires de…
Il hésita.
– …du même piège à cons, acheva-t-il et il continua aussitôt. Le régime se défend évidemment contre le terrorisme. Mais le système ne s'en défend pas, il l'encourage, il en fait la publicité. Le desperado est une marchandise, une valeur d'échange, un modèle de comportement comme le flic ou la sainte. L'Etat rêve d'une fin horrible et triomphale dans la mort, dans la guerre civile absolument généralisée entre les cohortes de flics et de mercenaires et les commandos du nihilisme. C'est le piège qui est tendu aux révoltés et je suis tombé dedans. Et je ne serai pas le seul. Et ça m'emmerde bien. 
Le Catalan fixa l'ombre et se frotta machinalement la bouche avec la main. Il eut la vision de son père qu'il n'avait jamais vu : l'homme est debout sur une barricade, plus exactement, il est en train de faire une enjambée, un de ses pieds en l'air ; c'est le soir du 4 mai 1937, à Barcelone, le prolétariat révolutionnaire s'est insurgé contre la bourgeoisie et les staliniens, une balle va frapper dans une fraction de seconde le père de Buenaventura Diaz, dans une fraction de seconde, l'homme sera mort, dans quelques jours, la Commune de Barcelone sera écrasée, dans peu de temps, elle sera enterrée sous la calomnie.
– La condamnation du terrorisme, dit Buenaventura dans le micro, n'est pas une condamnation de l'insurrection, mais un appel à l'insurrection.

jeudi 6 août 2020

Dois-je continuer ?

Remie Lohse


Tiré du lit par la moiteur ambiante, encore hagard, j'ouvre l'écran et, histoire de feindre un lien indéfectible avec le réel, survole quelques sites d'info, délaissés depuis des semaines. Mais rapidement, je sens qu'il va m'être difficile de m'extraire de l'univers de Manchette dans lequel je suis plongé ces derniers temps. Car c'est à Clamart, ville dans laquelle l'auteur de Nada a passé ses années de vaches maigres enragé, que je marque un premier arrêt.
La ville des Hauts-de-Seine sera en effet à la rentrée la douzième commune d'Ile-de-France à équiper ses policiers de caméras-piéton, afin de « rétablir la confiance entre la population et la police », selon le vœu émis le 14 juillet dernier par notre bon président. Chaque policier municipal en vadrouille sera équipé d'un petit boîtier individuel à l'utilisation aussi simple que celle d'un bon vieux camescope des familles. Ce souci de transparence, on l'a bien compris, est destiné à démontrer aux fâcheux que les violences policières n'existent pas. Prévu par le code de la sécurité intérieure et un décret du 27 février 2019, ce dispositif doit cependant être encadré par un protocole précis d'intervention que la ville se chargera de définir. Histoire de protéger les données, bien entendu. Il n'est pas question de divulguer les images filmées par les agents au premier venu. Une seule personne y aura droit. Sans plus de précision pour le moment. On y travaille.
***
Rien à voir. Un homme qui venait de fêter ses 61 ans la veille a été interpelé lundi dernier au BHV du Marais, à Paris. Les étranges agissements de ce retraité ont attiré l'attention d'un vigile de la boutique. L'homme déambulait depuis un moment, s'attardant régulièrement devant des femmes. Les chaussures de cet ancien commissaire général de police étaient équipées de caméras lui permettant de filmer sous les jupes de la clientèle féminine. L'ancien directeur territorial adjoint de la sécurité de proximité du Val-de-Marne (DTSP 94) a été placé en garde à vue, accusé d'avoir « utilisé un moyen pour apercevoir à son insu et sans son consentement les parties intimes d'une personne ». Ce passionné d'informatique, surnommé Cyberflic lorsqu'il dirigeait dans les années 1990 le service parisien d'enquêtes sur les fraudes aux technologies de l'information, médaillé d'honneur de la police nationale, chevalier de l'ordre national du mérite, sera jugé début janvier.
***
Autre procès, celui, médiatique pour le moment, intenté à ce pauvre Gérard Darmanin. On connaît plus ou moins l'histoire : l'ancien chargé de mission de feu l'UMP est accusé de viol par une femme qui avait sollicité son intervention dans une sombre histoire de chantage. Présentée comme ancienne escort-girl ou sympathisante UMP, c'est selon, la victime présumée se bat depuis des années pour avoir gain de cause. La nomination de Darmanin au poste de ministre de l'Intérieur le mois dernier a suscité, comme on le sait, une levée de boucliers, comme on dit, de la part des féministes, et un appel à la démission. Emmanuel Macron a tenté de calmer les esprits en affirmant, les yeux dans le prompteur, avoir eu une discussion avec son nouveau ministre « sur la réalité de ces faits et leur suite, parce que c'est un responsable politique intelligent, engagé, qui a aussi été blessé par ces attaques », et ainsi de suite. Aujourd'hui, c'est au tour de l'intéressé, si j'ose dire, de faire son numéro de com'. Dans un entretien accordé au journal de François Pinault, Le Point, Darmanin nous livre le fond de l'affaire : « La victime dans cette histoire, c'est moi. C'est moi dont on salit le nom. C'est à moi qu'on prête des comportements que je n'ai jamais eus ». Affirmant qu'il se tient à la disposition de la justice – qui sait où le trouver –, il reconnaît que « c'est difficile à vivre. Mais je n'ai pas le droit de me plaindre », avant d'embrayer sur les violences policières qu'il récuse tout autant que son prédécesseur et que leur patron.
***
Cinéma toujours, avec la crise que traversent les salles en raison de la pandémie, du confinement, du déconfinement pas très fin, de la trouille généralisée et de la perspective annoncée d'une nouvelle vague. Sans oublier ces cons de gros distributeurs qui repoussent sans cesse la sortie des blockbusters hollywoodiens sur lesquels comptaient les exploitants pour sortir de la crise leurs petites entreprises. Le sénat a, en mai dernier, estimé le manque à gagner des boutiques entre 113 et 121 millions d’euros. Et les quelques films porteurs sur lesquels la profession comptait pour relancer le tiroir-caisse ont fait long feu. La Bonne Epouse, sortie peu avant l'enfermement a été repoussé sur le chemin des salles (plus de mille écrans) en vain, malgré la Binoche. Idem pour la comédie made in Gaumont, Tout simplement noir, qui n'a pas su profiter du mouvement Black lives matter pour surfer sur la vague du succès.



Quant aux Blagues de Toto, elles semblent plus qu'éculées. Même débandade dans le cinéma d'auteur avec le flop du dernier film (on l'espère) de François Ozon, Eté 85. Le confinement, comme on le sait, a fait le bonheur des Gafam et des plateformes numériques offrant des flux de séries et autres images en mouvement. Les plus malins (UGC, Gaumont…) ont vendu leurs produits qui à Netflix, qui à Amazon, sans même penser à sauver les apparences. D'autres espèrent des jours meilleurs sans vraiment trop y croire et réclament l'aide de l'Etat. Enfin, certains ont déjà baissé le rideau. La convergence des médias, comme on disait à une époque, est plus que jamais une réalité (virtuelle, comme tout le reste).

 ***

- Quelque chose ne va pas ?
Epaulard se mit à rigoler soudain.
- C'est le voisinage des jeunes filles qui me trouble. 
- Je ne suis pas une jeune fille, je suis une putain, dit Cash.
- Exagère pas, Cash ! dit le Catalan.
- Je suis une femme entretenue, dit Cash. Cette maison, par exemple. Bénissez le micheton qui me l'a prêtée pendant qu'il passe l'hiver aux Etats-Unis à se perfectionner dans les techniques du marketting et du racket, du racketting et du market. Poil à la braguette.
- Et elle s'est même pas laissé sauter, rigola Buenaventura.
- Si, dit Cash.
- Tu m'avais caché ça.
- Oui, dit Cash. Mais il ne faudrait tout de même pas croire que je suis inaccessible, précisa-t-elle, en regardant très froidement Epaulard.
Le quinquagénaire ne savait que penser. Son esprit choisit la facilité et il se dit que cette fille est une salope, il la tringlera quand il voudra, où il voudra, sur un tas de foin. Il vida son verre, baissa les yeux sur le bois de la table. 
- On peut savoir pourquoi vous marchez dans une combine comme celle dont il est question ?
Cash eut une moue ironique.
- Je suis pour l'harmonie universelle, dit-elle, et pour la fin du pitoyable Etat civilisé. Sous mon apparence froide et apprêtée se cachent et bouillonnent les flammes de la haine la plus brûlante à l'égard du capitalisme bureaucratique qu'a le con en forme d'urne et la gueule en forme de bite. Dois-je continuer ?
Epaulard la regardait, l'œil rond.
- T'esquinte pas, camarade, dit Buenaventura. C'est la grande incompréhensible, cette morue.
JP Manchette, Nada, 1972

mardi 4 août 2020

mercredi 29 juillet 2020

Ce n'est que justice




La réalisation de Mésaventures et décomposition de la Compagnie de la danse de mort (LES DANSEURS ou MESAVENTURES, dans le Journal de Jean-Patrick Manchette, c'est selon) a été éprouvante, voire catastrophique. JPM a soigneusement évité de passer sur le tournage du film finalement signé en solo par Jean-Pierre Bastid. 
Le lundi 19 avril 1971, JPM note :
Vision du bout-à-bout des DANSEURS — infect. Tout est mauvais, notamment les comédiens et le travail de Jean-Pierre. Il en résulte un film qui dit le contraire de ce que je voulais dire.
Puis, jeudi 22 :
Dans LES DANSEURS de Jean-Pierre, comédiens et techniciens sont mauvais parce que mal dirigés. Tout est pris à contresens. Le texte, qui était soigneusement organisé, rythmé et pesé, a servi de case, en fin de compte, à une improvisation. Dans telle scène qui, par extraordinaire, se passait bien parce qu'elle était facile (la scène de vaudeville entre Igor et Mme Labeuve), tout est cassé dès le second plan par l'introduction d'une fille allongée sans motif sur le manteau de la cheminée et qui déclare un « communiqué » d'inspiration « situationniste ».
Bref, tout a été fait systématiquement pour rendre plus mauvais tout ce qui était possible de détruire. LES DANSEURS est devenu une gaminerie.
Et le samedi 29 mai :
J'ai confirmé mon intention de ne pas signer LES DANSEURS, ce qui provoque des masques chez l'ennemi.
Le film ne sortira jamais en salles. 1971, c'est aussi pour JPM l'année de la parution des deux premiers Série noire, L'Affaire N'Gustro et Laissez bronzer les cadavres ! Ces deux romans sont, à l'origine, des projets de scénario initiés par les deux complices, puis transformés en SN. Seul le deuxième sera co-signé par Bastid. 
Le lundi 14 juin, JPM note :
Nous sommes rentrés de Berneval le mercredi de la semaine dernière, en cassant un pare-brise en route.
Le soir même, fatigué, dîner avec Bastid. Jean-Pierre était fort excité par la possibilité en quoi il croit de se faire produire LAISSEZ BRONZER LES CADAVRES ! par Guibert et de le réaliser. Jean-Pierre s'est montré excessivement désagréable. Comme je le revoyais en fin de soirée pour tirer les choses au clair, il a dit en substance que je l'avais refait de N'GUSTRO, que je l'avais trahi sur MESAVENTURES à deux reprises — en ne venant pas sur le tournage ; en refusant en termes révoltants de signer — Il a menacé de me tuer, comme il dit, notamment si je l'empêche de faire N'GUSTRO. 
Très irrité par ce comportement d'aigri, j'en ai soupé de Jean-Pierre.
(...) Je suis écœuré mais non surpris. Il a tort pour lui. Il se dessert. En étant bien poli, il aurait pu espérer profiter encore un peu de nos bonnes relations et de mon talent commercial. De quoi vivra-t-il dans six mois ? Je lui souhaite bien du plaisir.
Ça fait du chemin parcouru. Il y a un an, j'étais raide et je tannais Rénova pour qu'ils me paient les malheureux cent sacs qu'ils me devaient. Et à présent, j'ai des belles critiques dans les gazettes et une brique et demie devant moi.
Ce n'est que justice.

mardi 28 juillet 2020

Toutes ces choses

DR


Fin 1969, Jean-Patrick Manchette a 27 ans. Après des années de travaux d'écriture alimentaire, il envisage de passer à la réalisation et attend pour la première fois une réponse de la commission de l'Avance sur recettes du CNC. En jeu, un projet de film développé avec Jean-Pierre Bastid, écrit en grande partie par Manchette. Dans les pages de son Journal, à la date du lundi 1er décembre, il note :
Des coups de téléphone aux gens de la commission. Une difficulté épaisse à les joindre. Je me sens non exactement découragé, mais saisi par la même indifférence qui m'a fait abandonner, à six ou huit reprises, le bachotage en vue de l'oral de philologie. Cette commission au cursus honorum — parcours du non-combattant ― on la refuse soudain, sans révolte, car ce refus n'est pas constructif. On se laisse couler. Ne pas participer à la manipulation que le système veut opérer sur vous.
Et le vendredi suivant :
Avance obtenue aujourd'hui sur LES DANSEURS, quarante briques. Je suis scié.
C'est un changement majeur de niveau. C'est la possibilité de devenir metteur, d'avoir un revenu mensuel de cinq briques. C'est un bouleversement complet.
Puis, le samedi :
Je nage dans le bleu, à cause de cette avance. Au point que je n'arrive pas à dormir, surexcité que je suis.
J'ai pas mal arrosé ça, aujourd'hui et hier. Canceil est passé cet après-midi.
Les coups de téléphone crépitent.
Je ne vois pas pourquoi on m'a donné l'avance. Le scénario est bon, certes, mais ce n'est pas une explication. La commission est sans nul doute incapable de prendre conscience qu'il est bon, absolument. Elle aime simplement tel et tel texte, en fonction de ce qu'il est, qui est inconnu. Toutes sortes de raisons font qu'un soldat, sur un champ de bataille, ramasse une balle perdue.
(...) Pour moi, je crois que ça vient à temps. Je touchais le fond de l'épuisement et du dégoût. Me venait la peur vertigineuse de la stérilité dépressive. Je ne pouvais plus imaginer sans un frisson incontrôlable la page blanche qu'il faut noircir de niaiseries.
(...) C'est un bouleversement,
c'est un énorme bouleversement. Mon bonheur, c'est l'ébaubissement fatigué de Mélissa, qui croyait tant que les choses comme ça ne peuvent nous arriver. Et c'est l'expectative de réelles denrées, de vrais talbins, de vrais changements pratiques dans la vie de Mélissa et moi ― appartement, habits, repos, voyages, quiétude ; surtout quiétude, un peu. Savoir de quoi demain sera fait, et dormir, en conséquence, quiétement.
Demain, nous irons à la campagne, au restaurant, au cinéma. Demain, nous ne foutrons rien. Toutes ces choses.
Pour le moment, au passage, plaisir de marcher sur des pieds qui essuyèrent leurs semelles sur nos gueules. Le bon Lapoujade, par exemple. Et puis, n'importe qui, devant qui Mélissa se sentait minable. Ah je suis content, et j'aime ma femme et mon enfant.


jeudi 23 juillet 2020

Couleurs diverses


anonyme

Ecrire 
sur les soûleries
les idéologies
on discute
les parents
les élans
les amourettes
les relations
la solitude
les étapes
encore une fois sur l'idéologie
et sur ce qui s'ensuivit.

C'est tout de même de la merde
mais nous voulons désormais
chier en couleurs diverses. 


Jean-Patrick Manchette, 1969

samedi 11 juillet 2020

L'aube est encore loin

Le maréchal arrête un moment le magnétophone et écrase sa Bastos. Il se lève avec une rapidité qui ne surprend pas chez un homme aussi sec. Il longe le grand bureau, passe dans le hall.
Le Nègre et le Blanc qui ont tué Butron sont repartis, mais il y a trois hommes, à demi somnolents sur des chaises, dans le hall, le chapeau mou rabattu sur les yeux, à la cow-boy paresseux. Deux ont des Sten de fabrication yougoslave et le troisième une Schmeisser. Le maréchal leur fait un sourire débonnaire et bref et enfile l'escalier courbe qui mène au premier étage de la villa.
Il entre doucement dans la chambre de Josyane. Elle dort.
C'est une petite jeune fille, presque une enfant, mais elle connaît des tas de trucs. Elle est allongée sur le ventre. Comme il fait chaud, elle s'est découverte jusqu'au milieu du dos. Elle constitue ainsi un très chaste spectacle, légèrement excitant tout de même. 
Une bouteille de fine champagne vide est par terre à côté du lit, et Josyane ronfle légèrement. Elle a encore bu, pense Georges Clémenceau Oufiri, avec un rien d'agacement.
Il allume une Bastos sur le pas de la porte. L'écoute de la bande magnétique, il y a un instant, l'a sexuellement excité. Il régit pour rien. Il est fier de sa virilité. Mais maintenant, après avoir monté l'escalier en réfléchissant à toute sorte de choses, car il a également une grande activité mentale, le petit frisson qui est à l'origine de son ascension lui a échappé. Il ne pense plus qu'aux efforts trop grands qu'il faudrait pour tirer Josyane de sa somnolence alcoolique, et à tout le travail pour la faire jouir pour de bon. 
Il se contente de fumer sa Bastos sur le pas de la porte en regardant les cheveux blond platine de l'adolescente endormie. Puis il redescend silencieusement au rez-de-chaussée. 
Les trois types qui sont en protection dans le hall ont débouché un litron de marc de Bourgogne. Le maréchal accepte un petit coup d'alcool dans un pot à moutarde. L'alcool blanc lui agace les gencives. Il n'aime vraiment que les liqueurs grasses, genre absinthe, et les vins chaudement vêtus, genre chiroubles. Il s'attarde pourtant quelques instants auprès des trois types. Il a toujours su garder d'excellents contacts avec ses subordonnés. Il fait une plaisanterie sur les défauts des mitraillettes Sten ; puis une plaisanterie sur leurs qualités. Ses hommes sont contents. Le maréchal leur adresse un petit geste avec son verre et rentre dans son bureau.
La nuit est obscure. L'aube est encore loin.

mardi 7 juillet 2020

Opera seria


Dans ses « Notes noires » publiées en mars 1983 dans la revue Polar, Jean-Patrick Manchette évoque notamment l'avenir du roman policier et s'interroge, avec perplexité, sur la « littérature à fiction forte », et la mode des récits de survie (Délivrance, Mad Max, et ainsi de suite).
Pour terminer sur une note constructive, il faut dire aux polareux français, qui n'ont pas encore compris la vogue du roman-de-survie, et qui vont devoir courir pour la saisir au vol, qu'on peut très vite faire un roman de survie à partir de La Dame aux camélias, alias La Traviata. Il suffit de faire de l'héroïne une starlette, de son protecteur un mafioso, et du jeune homme un courageux docteur de SOS Médecins, et de situer l'action soit à Beyrouth en 1982, soit, par anticipation, dans Paris livré à l'émeute. On suivra de préférence le livret de La Traviata, dont la construction est plus simple et carrée. A l'acte I, le jeune médecin, un gauchiste, sauve la starlette d'une surdose consécutive à une drogue-partie dans son penthouse de Boulogne. L'amour éclate entre eux. Il installe la nana chez lui dans le 13e arrondissement. Il la quitte sans arrêt pour se rendre à Billancourt dans sa R4, soigner des ouvriers insurgés. Le père du toubib intervient et fait comprendre à la starlette que c'est mal barré. Elle regagne son penthouse où elle retombe sous la coupe de son imprésario mafioso concerto grosso, ainsi que dans la drogue. Le jeune toubib vient la récupérer. Les fascistes attaquent. Retranchés dans leur penthouse, l'imprésario capo et le jeune héros font feu longuement contre les nervis fascisti molto craignos. Les desperados de Billancourt les dégagent mais c'est trop tard, l'héroïne a succombé à l'héro en forçant la dose et poussant un contre-ut. Fin de l'acte V.
Ouais ; ça peut être bien. Dans les passages sur la drogue, on introduira des visions oniriques et symboliques allusives qui se référeront à L'Odyssée, La Divine Comédie, Charlot soldat et Pif le chien. Le titre, ET NOUS SORTIMES POUR REVOIR LES ETOILES, sera emprunté à Dante, à moins qu'on lui préfère LA GORGE OUVERTE qui est, comme disait le cavalier blanc, de ma propre invention, et molto vendeur. Pour l'adaptation cinématographique, je vois Deneuve, Lanvin et Galabru.
Allez, va.

Jean-Patrick Manchette, in Chroniques, Rivages

vendredi 19 juin 2020

La position du romancier noir solitaire

Mélissa Manchette

En attendant la publication d'un recueil d'entretiens de Jean-Patrick Manchette, prévue en 2021, je colle ci-dessous le début de ce qui fut la dernière* interview de l’écrivain, parue dans le numéro 8 de Combo ! (1991), revue récusant le terme de fanzine, créée par deux amis apprentis journalistes, David Dufresne et Yannick Bourg. L'entretien, dont je reprends sans gêne l'excellent titre, est disponible dans sa totalité sur le site du premier, en cliquant ici, et fut mené par le second.

Vous manifestez une retenue, ou une gêne, à évoquer les métiers « artistiques » et l’art « industriel » par une mise entre guillemets. Le refuge dans ces disciplines, comme vous l’avez dit, en est-il toujours un ?
Je méprise l’Art contemporain qui arrive après la mort historique de l’Art et en est réduit à se présenter comme nouveau quand il répéte lourdement Dada ou les quelques trouvailles du surréalisme. Cette position contre l’Art n’a ni originalité ni nouveauté, elle non plus, puisque ce sont les avant-gardes artistiques radicales de l’immédiat après-guerre (mondiale n°2) qui l’ont développée avant même de fusionner dans l’I.S. sur un programme de suppression-réalisation de l’art (construction de situations). J’ai découvert ce courant radical en découvrant la revue Internationale situationniste vers 1965. Je n’ai pas tout compris tout de suite, là-dedans ; je suis encore loin d’en avoir tout compris aujourd’hui, près de 20 ans après l’autodissolution de l’I.S., mais je me sens d’accord avec le peu que j’ai compris, sauf peut-être une éventuelle tendance au panlogisme chez certains situs et surtout certains pro-situs.
Quant à « l’art industriel », l’expression est évidemment empruntée à Flaubert (en particulier L’éducation Sentimentale, certes) et, selon le contexte, je l’utilise de manières un peu diverses pour désigner 1° l’immonde industrie du divertissement, en soi ; 2° la même en tant qu’elle s’est fondue dans le melting pot de la culture-marchandise et s’y est dégueulassement mélangée avec les beaux arts du passé et les arts populaires du passé, le résultat d’ensemble méritant d’être appelé « culture » tout court depuis qu’un Malraux a créé des maisons pour cela, et encore d’avantage depuis qu’un Jack Lang (ou n’importe quel sociologue américain ou moldave, ne soyons pas chauvins dans l’exécration) jabote sur cette « culture » qu’il approuve fort de même Homère, Sade et Madonna, etc. ; 3° la même en tant que certains individus talentueux et furieux ont choisi de la pratiquer d’une manière contestataire et antisociale (exemples : Dashiell Hammett auteur de polars, George Orwell auteur de romans sociaux et de romans d’anticipation scientifique, Philip K. Dick auteur de spéculative fiction : cette manière de déborder l’ennemi par une aile est comparable au superbe mouvement de la cavalerie de Condé à Rocroi, et mérite autant d’éloges, et plutôt plus).
Le choix que j’ai fait de pratiquer l’art industriel, i.e. de publier dans l’industrie du divertissement, découle normalement d’une conviction (l’histoire de l’Art est finie) et d’une espérance (ne pourrait-on répéter la hardie manoeuvre de Hammett, Orwell, Dick, et porter la contestation dans les banlieues de l’esprit ?). Outre que ma propre manœuvre a été bancale car mes travaux étaient tout à fait récupérables par la culture (au sens de Jack Lang), mes espérances trop passives étaient liées à un « pronostic favorable » quant au développement de la révolution sociale après 1968. On sait que les mesures contre-révolutionnaires de l’ennemi, commencées petitement par le putsch discret de novembre 1975 au Portugal, ont continué par la « transition démocratique » espagnole de 1976, les blitz contre l’autonomie prolétarienne en Italie dans les trois années suivantes, et puis ont été transférées à l’Est en décembre 1981 en Pologne avec l’« état de guerre » de Jaruzelski, après quoi le laboratoire polonais, soigneusement étudié pendant six ou huit ans par le « camp » stalinien, a débouché sur la spectaculaire « démocratisation » d’Europe centrale et la réformation d’URSS, pendant que la bureaucratisation de l’Occident triomphait, de sorte que jusqu’à Nouvel Ordre (Mondial) a triomphé dans les pays avancés la démocratie spectaculaire couplée avec le despotisme des lobbies pendant qu’on laisse crever le Tiers-monde, qu’on « tiers-mondise » et qu’on « libanise » tous les territoires civilisés où se posent d’insolubles problèmes de gestion politico-militaire, et en attendant que l’Economie démente en finisse progressivement, mais vite et assez complètement, avec l’espèce humaine et les autres espèces vivantes auxquelles nous sommes habitués depuis quelques millénaires.
Pardonnez-moi cet excursus, mais ça éclairera la suite, et puis ça dégage les bronches.
Quoi qu’il en soit, parlant d’art industriel, je souhaitais manœuvrer comme un Hammett. Mais j’étais un cavalier plus maladroit, et la situation était plus propice à la récupération. Les ouvertures du « néopolar » ont été progressivement conquises par des littérateurs (d’Art) ou bien des racketeurs stalino-trotskystes gorbarchévophiles. A mesures qu’ils se développaient, je ralentissais. Depuis 1980 ils sont florissants. Depuis 1980 j’ai cessé de publier. (A six mois près.)
Quant au « refuge » offert par l’industrie du divertissement, il ne m’intéressait donc que comme base d’infiltration, non comme refuge. Quand j’ai vu que je n’étais plus capable d’opérer derrière les lignes ennemies avec des romans noirs, j’ai laissé tomber.
J’ai continué un peu les travaux de scénariste de cinéma (et, une fois, de télé) parce que c’est bien payé et il y a la joie éphémère du boulot à deux ou trois, contre des contraintes d’argent et d’idéologie. Mais dès le début ces contraintes étaient pénibles. Elles sont devenues intolérables, sauf exception (j’ai fait avec Juan Buñuel un petit téléfilm dont je suis content ; le producteur a voulu que nous changions tout le scénario, mais, coup de bol ! il s’est rappelé soudain qu’on tournait quinze jours plus tard, le scénario est resté comme Juan Bunuel et moi voulions ; il est redoutable de dépendre de tels coups de bol).
Bref, dans l’audiovisuel, dans le polar, il n’y a plus de refuge formel. Il reste le talent individuel, isolé en rase campagne devant l’artillerie et l’aviation ennemies. Je suis tout à fait sûr que j’ai un certain de deuxième ordre, mais son utilisation se heurte à la puissance de feu du Nouvel Ordre Culturel.


mercredi 3 juin 2020

Un pyjama tout neuf


Entre le 18 et le 23 mai 1983, J-P Manchette écrit à l'auteur de polars britannique Robin Cook — à ne pas confondre avec l'Américain du même nom, auteur également de polars, situés principalement dans le milieu médical, et qui obligera le premier à opter pour le pseudonyme de Derek Raymond, solution que notre beau pays rejette, d'où la confusion habituelle. Bref, dans cette longue lettre, directement écrite en anglais, et traduite ici par Jean-Paul Gratias, Manchette revient sur un épisode tragico-burlesque, également évoqué, plus brièvement, lors d'une de ses chroniques sur les jeux publiées dans Métal Hurlant.
(...) Il y a deux ans, en rentrant chez moi, j'ai trouvé trois cambrioleurs dans l'appartement, et ils m'ont demandé de l'or, eux aussi, et j'ai été pris d'un rire nerveux, ce qui était très inconfortable, parce qu'ils m'avaient fourré dans la bouche un pantalon de pyjama en tissu épais (une saloperie que les Français appellent jersey). Et tandis que j'étouffais, ils sont devenus fous de rage, car j'étais incapable de leur dire où se trouvait mon or, et ils pensaient que je me moquais d'eux. Alors, je leur ai donné 1000 francs, qui étaient dissimulés dans une édition de Moby Dick, et pour me libérer de ce foutu pyjama enfoncé dans ma gorge, je leur ai dit que la baleine blanche, en fait, c'était l'argent, et c'est pour cette raison qu'il était caché dans Moby Dick. De toute évidence, ils ne s'intéressaient pas aux symboles cachés en littérature. Alors, ils ont pris les 1000 francs et ils ont commencé à me dire qu'ils allaient avoir recours à la torture pour m'arracher mon or, et comme je n'ai pas pu m'empêcher de recommencer à rire bêtement, ils m'ont assommé et ils sont partis. Ensuite, il m'a fallu descendre quatre étages sur les fesses, toujours avec le pyjama dans la bouche. J'étais complètement saucissonné, et il n'y avait pas âme qui vive dans ce foutu immeuble. J'ai fini par atteindre le rez-de-chaussée, et j'ai eu la joie de lire un avis sur la vitre de la concierge : La concierge revient de suite. J'ai continué à ramper pour atteindre la cour intérieure, et j'ai vu un homme. Il a remarqué ma présence, qui l'a choqué (Oh, mon Dieu !) et il a couru vers moi. Il tenait un couteau de boucher et était couvert de sang, ce pourquoi j'étais terrifié, et j'ai pensé que le cauchemar allait être vraiment horrible, mais finalement, j'ai compris qu'il était charcutier. Il a tranché mes liens (l'imbécile : un pyjama tout neuf !) et à chaque fois que j'entre dans sa boutique, il se précipite vers moi, il me serre la main, et il me dit quelle extraordinaire aventure cela a été pour lui de me sauver la vie.

Jean-Patrick Manchette, Lettres du mauvais temps,
Correspondance 1977-1995, éd. La Table ronde, 2020

mardi 2 juin 2020

Retour durable des jours heureux


Alors que la grosse vedette de téléréalité aux cheveux orange d'outre-Atlantique entend faire mater ses administrés en colère par l'armée, qu'ici, chez nous, un ministre condamné pour harcèlement sexuel et un autre élu maire décident quoi qu'il en coûte de rester fidèles à leur engagement au sein de notre bien riant et courageux gouvernement exemplaire, la bonne nouvelle du jour, de celles qui apaisent et nous remplissent de joie — et je pense tout particulièrement au bien-être de l'un de nos humoristes alcooliques préférés qui se verrait bien calife à la place de Jupiter —, c'est, vous l'aurez compris, le déconfinement tant attendu et réclamé de nos bars et restaurants. Si l'on ajoute que la scène littéraire fait également sa rentrée en force et en forme — le milieu n'a-t-il pas tout récemment réclamé, outre le fromage et le jambon, une aide d'urgence de 500 millions d'euros à l'Etat ? —, comment ne pas oublier nos petites déconvenues de cette fin d'hiver ? Quel confiné n'a pas rêvé du moment où il pourra enfin se poser en terrasse, en compagnie d'une belle mousse et d'un bon livre ? Ces jours heureux sont arrivés ! — enfin, pour ceux qui ont encore un emploi... Afin de pleinement les savourer, nous suivrons les conseils éclairés de nos médias adorés avec la garantie de bronzer malin, tout en respectant bien entendu les gestes de sécurité intérieure.
Il y a quelques jours, Le Figaro nous révélait que l'auteur le plus vendu pendant le confinement n'était autre que l'illustre et indispensable Guillaume Musso. Et ce, alors que son nouveau titre, La vie est un roman, n'était pas encore disponible —  il l'est depuis le 26 mai... Le beau Guillaume aurait durant l'enfermement, nous dit le canard d'assaut, cartonné grâce à l'édition de poche de La vie secrète des écrivains, devançant de peu ses non moins méritants collègues, Michel Bussi avec son titre bashungien J'ai dû rêver trop fort, et Aurélie Valognes avec sa charmante Cerise sur le gâteau. Comme on le voit la littérature française se porte bien.
Et tient ses promesses, nous jure-t-on dans une sélection concoctée par Sandrine Bajos et Pierre Vavasseur pour Le Parisien. Ces très chics coups de coeur du journal de LVMH nous mettent la mousse à la bouche — que nous consommerons sans soif mais en respectant le petit doigt sur la couture du bermuda, et au nom de la liberté retrouvée, la modération sécuritaire de mise. C'est la belle et irrésistible Amanda Sthers qui ouvre le bal avec, chez Grasset, sa longue Lettre d'amour sans le dire — 130 pages ! L'histoire d'une professeure de lettres, un peu paumée, logée « dans les quartiers huppés de Paris, chez sa fille, Marine, qui a fait un riche mariage ». Cette pauvre héroïne à la dérive va tout de même connaître l'extase en s'abandonnant un beau jour aux mains d'un masseur japonais. « Un univers d'une délicatesse et d'un respect extrêmes », comme on les aime. « Jamais la plume d'Amanda Sthers n'avait été aussi intense et tendre à la fois », nous certifient nos experts. Loin de nous d'en douter. Les jours brûlants est, apprend-on, le cinquième roman de Laurence Peyrin, « entrée en fanfare en littérature en 2015 avec La Drôle de vie de Zelda Zonk », ajoutent les salariés du milliardaire Bernard Arnault. Dans une bourgade proche de Los Angeles, nous y suivons les aventures mouvementées d'un chirurgien orthopédique, figure de la bourgeoisie locale, et de son épouse. Un incident « bref et violent, étranger à la vie du couple » poussera la femme « à tout abandonner pour Las Vegas, la Ville du Péché ». La vache ! « Avec cette explosion intime et volcanique, Laurence Peyrin rejoue et regagne », estiment nos amis Sandrine et Pierre.
Puis, c'est au tour d'Olivier Adam de passer, disent-ils, au rouge avec « l'histoire d'Antoine, 18 ans, lié du jour au lendemain au destin de Leïla, maman d'un petit Gabi, qui lui demande de la sauver des griffes de son homme lequel, Antoine l'apprend à ses dépens, n'est pas un tendre. Envoûté par les baisers de la belle, il n'a qu'une solution. Les emmener sur la côte sud. » La distanciaton sociale est en effet, dans ce cas — Les Roches rouges, en l'occurrence, chez Laffont — et dans tous les autres, la meilleure solution.
L'impérissable Françoise Bourdin, « cavalière émérite chevauchant le box-office littéraire au fil de chroniques familiales qu'elle s'est employée à envisager sous tous les angles » serait, nous dit-on par la suite, dans la tourmente. Une nouvelle célébrité victime de la Covid ? Fort heureusement, il ne s'agit que d'une accroche pour nous faire pénétrer sans plus tarder au sein d'un « quadrille psychologique entre deux sœurs, Caroline et Diane Serval, versées dans la médecine, et les frères Paul et Louis Lacombe ». Avec Quelqu'un de bien, Bourdin, romantique optimiste devant l'éternel, « va remuer les tourments cachés des uns et des autres, entre chaleur, grêle et mistral », dans un seul but : « chercher le meilleur de l'homme ». La fin justifie nous le savons les moyens.
Enfin, place à la nouvelle venue en littérature, Olivia Ruiz. L'ex-candidate d'une célèbre téléréalité (décidément !) nous livre, à 40 ans, les « thèmes qu'elle porte en elle depuis toujours », l'exil et de la transmission. La Commode aux tiroirs de couleurs (Lattès) est « un récit magnifique et bouleversant » dans lequel une jeune femme découvre dans la commode héritée de sa grand-mère, l'histoire de sa vie : enfant, elle a dû fuir l'Espagne de Franco. Dans ce récit où « tout est faux mais où tout est vrai aussi (...) l'interprète de J'traîne des pieds ouvre avec délicatesse [donc pas avec les pieds] la porte des secrets de famille et des non-dits ».
Sinon, je me répète peut-être, mais y'a Manchette...

lundi 1 juin 2020

Fragile et paresseux



1971, c'est l'année du premier roman, L'Affaire N'Gustro, qui, pour de sombres raisons gallimardesques, paraît après le deuxième, co-signé par Jean-Pierre Bastid, Laissez bronzer les cadavres !
Dans le Journal de Jean-Patrick Manchette, dont n'a été, pour le moment, publié que la période 1966-1974,  on peut lire cette note en date du 1er janvier de cette fameuse année. 

BONNES RESOLUTIONS
Boire moins, de façon à ne pas être saisi de logorrhée publique, ce qui est une façon de se laisser posséder par mon vieux hideux démon, la putasserie.
Maigrir un peu. J'ai une brioche.
Fumer moins pour rassurer Mélissa.
Gagner un million par trimestre en faisant un Série noir et un autre bouquin et des bricoles.

Nous rentrerons demain après-midi à Paris. Je n'ai guère travaillé, mais peu importe. A partir d'après-demain, je fais dix pages de Cabrisseau par matinée. En fin d'après-midi, j'aiderai Mélissa à boucler son quota de traduction. Dans l'intervalle, je m'occuperai de ce qui m'inspire, et d'abord LE CONSUL.
J'ai envie d'écrire un polar se déroulant dans les milieux du cinéma caca-pipi, l'histoire d'une starlette pute assassinée par son frère, péquenot vigilant, puritain et incestueux. J'ai envie d'une forme de narration très archétypique. Ce pourrait être à la première personne, le conteur étant scénariste – il voit arriver chez lui la compagne de chambre de la starlette. Elle est couverte de sang, suspecte numéro un. Il enquête pour la disculper, et tombe amoureux d'elle. Milieu Pécas/Wolmark. 

Mon état nerveux est très amélioré. Tout de même, je suis un peu fragile et paresseux.

jeudi 28 mai 2020

Manchette à la une

Les éditions de la Table ronde se déconfinent enfin et publient ce jour Lettres du mauvais temps 1977-1995, correspondance de Jean-Patrick Manchette qui, nous dit-on, n'avait gardé aucune trace, aucun carbone, de ses écrits épistolaires précédents. Un beau volume, illustré de quelques photos de la bête et de fac-similés de lettres. Les destinataires de ces 215 billets ont pour nom Donald E. Westlake, l'un de ses maîtres, dont il a traduit quelques titres, mais aussi Robin Cook, Paco Ignacio Taibo II, Paul Buck, Ross Thomas, Jean Echenoz, Pierre Siniac, Antoine Gallimard, un certain docteur Balladur… Le débutant et inculte Richard Morgiève est également de la partie. Il se charge de la préface, très touchante « Prise de Cuba ». Extrait :
Qui a lu les romans de Jean-Patrick Manchette peut facilement imaginer qu'il était un homme froid. Un intellectuel frappé par le génie de l'écriture, pas plus. Bien après qu'il a cessé de me parler, je sais que le talent de Patrick ne se bornait pas à l'écriture d'histoires. Il savait entrer en relation, échanger, transmettre. C'est pour cela que l'édition de ce recueil de correspondance est importante. Le lecteur pourra entendre Patrick, le connaître comme je l'ai connu.
En vérité, je ne comprenais pas pourquoi Patrick s'intéressait à moi. Je l'écoutais et parlais peu, par respect, et par sentiment que ce que j'aurais pu dire n'avait aucun intérêt. Patrick parlait comme quelqu'un qui écoute. C'est un paradoxe, mais il décrit ce que j'éprouve à l'examen du passé.

La même maison a également et joliment réuni les quelques textes autour du jeu, échafaudés par ce passionné de stratégie pour Métal Hurlant, sous le titre de Play it again, Dupont, chroniques ludiques 1978-1980. Tandis qu'est annoncé pour un de ces 4, un volume d'entretiens de la période 1973-1993.
On me signale que pour l'achat de ces deux titres, votre libraire préféré vous offre Mésaventures et décomposition de la Compagnie de la Danse de Mort, scénario inédit de Manchette, écrit en quatre jours au mois d’août 1968, à la demande du peintre et cinéaste Robert Lapoujade.  
Chez Wombat, en librairie aujourd'hui aussi l'intégrale des chroniques de cinéma parues dans Charlie Hebdo (1979-1982) dont il n'existait plus qu'une sélection en poche, Les Yeux de la momie, on s'en réjouit.
Gallimard qui n'en loupe pas une ressort début juillet, en Série noire grand format et cher, le premier roman solo de Manchette, L'Affaire N'Gustro.
Dupuis remettra en vente les trois adaptations : Fatale, Nada et La Princesse du sang. Tandis que Futuropolis en fera de même avec l'intégrale Tardi.
Ça déconfine sec ! 




lundi 31 décembre 2018

Cher Richard



Jean-Patrick Manchette
53 avenue Dr. A. Netter
75012 Paris

le 27 novembre 1994



Cher Richard,
J'ai lu — avec retard — CUEILLE LE JOUR et j'ai trouvé ça impressionnant, formidable. Il est beau de voir avec quelle maîtrise (je ne trouve pas d'autre mot) s'associent le ton et la teneur de ton « conte ». Il y a un moment que je sais que tu t'es envolé dans les espaces supérieurs (au moins depuis UN PETIT HOMME…) mais je suis spécialement séduit par celui-ci — peut-être parce que l'élément un peu surnaturel est entièrement inclus dans l'ouvrage, ce n'est pas un supplément pseudo-poétique.
Bref, je suis ravi, j'ai eu envie de te le mettre solennellement sur le papier.
Amour à toi et aux tiens. A bientôt.



Lettre de Manchette à Morgiève, retrouvée par celui-ci avant la parution tout bientôt de l'excellent faux polar US, Le Cherokee, et reproduit par Joëlle Losfeld, son éditrice, avec l'autorisation de Doug Headline et de Mélissa Manchette.