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samedi 27 avril 2024

Pensées douloureuses

William Claxton

 

La musique est pour moi ce qu'il y a de plus délicieux au monde. J'aime les beaux sons plus que je ne saurais dire. Pour en entendre un seul, je suis prêt à courir mille pas de suite. Souvent, l'été, quand il fait si chauddans les rues et que j'entends le son d'un piano venant d'une maison inconnue, je m'arrête pour écouter et je me dis que je vais mourir sur place. Je voudrais mourir en écoutant de la musique. Cela me paraît si facile, si naturel, et d'un autre côté, naturellement, c'est impossible. Les sons seraient des coups de poignard trop tendres. Ils font des blessures qui brûlent, sans doute, mais elles ne s'enflamment pas. Elles saignent, mais au lieu de sang, ce sont des pensées douloureuses qui s'égouttent. Dès que les sons s'arrêtent, tout redevient calme en moi…

 

Robert Walser, Les Rédactions de Fritz Kocher,
trad. Jean Launay, rééd. Zoé poche, 2024

dimanche 5 mars 2023

Un peu de chaleur humaine


Robert Frank


Ah, Coltrane, ce son... Vous connaissez, bien sûr...  Mais non !, qu'est-ce que je raconte ?, Davis, Miles Davis, trompette et pas saxo, c'est Miles Davis, rien à voir. Enfin, pas vraiment. L'un a joué pour l'autre. Allez savoir dans quel ordre, je veux dire qui pour qui... Vous voyez ? Ah la musique, je n'en écoute plus vraiment aujourd'hui. Dire qu'avant... J'ai eu mes périodes. Vers 20 ans, je n'écoutais que du jazz. Puis, un peu après, j'ai eu ma période blues, plus roots, vous voyez. Et je ne sais pourquoi, un désir de pureté, quelque chose dans cet esprit, vers 30 ans, je suis tombé dans le classique. Enfin, surtout le baroque, Bach, le dieu. Enfin, Dieu doit beaucoup à Bach comme disait Nietzsche, je crois. Non lui, il a dit que dieu était mort, peu importe, ce qui importe, c'est que c'est vrai... Ah, la musique… Le rock, la pop, ne m'ont jamais beaucoup intéressé. Même si c'est ancré dans ma jeunesse. Je ne sais pas. Dès que j'entends une guitare électrique, mes poils se hérisssent. Vous comprenez ? Je ne supporte pas. Maintenant, c'est fini tout ça. Je ne pouvais pas vivre sans musique et aujourd'hui, finito, terminato. Nous sommes tombés dans un autre monde, plus lisse, liquide même, plus flou. Vous avez remarqué ?, aujourd'hui, on vous vend des ordinateurs qui ne sont plus équipés de lecteur CD ou DVD — le cinéma, c'est pareil, la chute est moins brutale mais elle est irrémédiable... La dématérialisation. On nous pousse vers les plateformes, les formes plates. Vous avez remarqué ? Oui, la musique a beaucoup compté pour moi. Je n'y ai jamais compris grand-chose, cela dit. Mais je ne pouvais pas m'en passer. Les femmes, c'est pareil. J'en ai connu quelques unes. Et je n'y comprenais rien, je peux l'avouer. C'est pas faute d'avoir essayé. J'ai goûté à tout. Ça, on ne peut pas dire le contraire... Les belles, les moches, des jeunes, des sur le retour, les vamps comme on disait à une époque, les femmes fatales si vous préférez, les étrangères, ah, les Nordiques, les Africaines aussi, je voyageais beaucoup grâce à mon boulot, les filles de l'est, froides mais excitantes comme peu savent l'être, les Espagnoles, fougueuses, les Italiennes, sensuelles et pulpeuses, les femmes très classe, des zonardes, des punkettes, des toxicos aussi parfois, des alcoolos, j'en passe... J'étais assez beau je crois, rien à voir avec aujourd'hui, tel que vous me voyez là, à plus de 60 balais, c'est difficile à imaginer, le succès que j'avais, je n'ai jamais été marié, ou même à la colle comme on disait de mon temps, mon secret je crois était d'être ouvert, disponible, en mouvement permanent... Vous prenez quoi ? Vous m'êtes sympathique, je vous invite. Bientôt, boire un coup, ce sera réservé à une élite, profitons tant que c'est possible... Ah, les femmes, c'est vrai, je ne les ai jamais comprises. Trop tard : aujourd'hui, tout déglingué de partout, ça tombe, ça pend, c'est plus pareil. J'ai donné. Les femmes ne m'intéressent plus. Et elles ne s'intéressent plus à moi. Evidemment, ça me manque un peu, me réveiller au côté d'un corps étranger, un peu de chaleur humaine… Vous voyez ? Aujourd'hui, tous ces gens fixés à leurs écrans, dans le métro, dans les cafés même, je ne vois que des zombis autour de moi… Un peu de simplicité, de disponibilité pour l'autre, c'est trop demander ? J'en suis à me demander, rapprochez-vous, je vais pas le gueuler devant tout le monde, les hommes, pourquoi pas après tout ? Histoire de ne pas mourir idiot. Faut rester ouvert, comme je l'ai toujours fait. Vivre avec son temps, sinon, c'est la mort. Mais pas une grande folle, ça, je pourrais pas, non, un mec, un vrai, genre viril, comme moi, comme vous... Vous voyez ?… Vous n'êtes pas homophobe, dites ? Qu'est-ce qu'il y a ? Comment ça, vous avez rendez-vous ? Là, tout de suite ? Non, mais je disais ça comme ça, je ne pensais pas spécialement à vous, attendez, quoi !. Allez, oui, c'est ça, casse-toi connard ! Et surtout, pas même un merci, pour le verre... Pédale, va ! Décidément, les hommes non plus, je ne les comprends pas...





dimanche 19 avril 2015

Vent d'est dans la tête

À quoi la musique fait appel en nous, il est difficile de le savoir ; ce qui est certain, c'est qu'elle touche une zone si profonde que la folie elle-même n'y saurait pénétrer.

Cioran




mardi 28 octobre 2014

Rencontre


Ils sont montés au même arrêt. Lui, un grand jeune black, elle, Asiatique, la cinquantaine. Il est allé s'asseoir vers le fond du bus, elle l'a rejoint.
- Je dois me dépêcher. Je ne veux absolument pas louper la grande soirée musique, ce soir. J'adore ça, la musique, moi. Je ne rate jamais une émission, j'en serais malade. C'est ma passion, la musique. Il faut avoir une passion dans la vie, sinon… Vous aimez ça, vous, la musique ? Vous aimez plus le foot, peut-être ? Je sais qu'il y a des hommes qui ne ratent jamais un match, je peux le comprendre. Moi, c'est la musique. Et ce soir, c'est la grande émission, vous avez sûrement vu les affiches partout, les pubs partout, hein ? Il y aura tous les chanteurs, ils seront tous là : Calogero, Larusso, Patrick Bruel, Alizée, Lara Fabian… J'ai trop hâte. Je passe juste au McDo m'acheter quelque chose et je rentre. C'est à 21h, que ça commence.
Vous savez, les jeunes, ils m'aiment bien. Sûrement parce que je suis sympathique, que je suis ouverte, je parle facilement. Alors, les jeunes, ils m'aiment bien. Même les Africains, vous savez. Je ne fais pas de différence. J'ai une voisine qui vient du Sénégal, une autre de Côte d'Ivoire, elles m'aiment bien. Ebola, ça ne me fait pas peur. Vous êtes d'où, vous ? C'est quoi, ça, Wolof ? Ah, le Sénégal ? Vous savez, moi, j'ai beaucoup d'amis africains, quand même. Je leur donne souvent de vieux vêtements que je ne porte plus, pour la famille, ils envoient ça au pays. Je me souviens, j'ai donné beaucoup de voilages, des rideaux, je suis très généreuse.
En général, les gens m'aiment bien. Mais quand je dis non, c'est non. Ah, ça… Non, c'est non. Il y en a un qui n'a pas compris. Il m'attend le soir quand je rentre chez moi. Le matin, quand je pars, il est là. Une fois, il était dans le bus. Je ne sais pas ce qu'il fait de ses journées. Je lui ai dit, mais il n'y a rien à faire. Il ne m'intéresse pas. Il est moche, en plus, vous verriez ça… Ça s'appelle du harcèlement, ça, non ? Vous comprenez ? Ah, vous descendez ici ? Bonsoir, jeune homme. A la prochaine.