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mardi 16 septembre 2025

Citation


Vivian Maier

 

 

Les citations me tapent sur les nerfs. Mais nous sommes enfermés dans un monde qui cite en permanence tout ce qu'il est possible de citer, dans une citation permanente qui est le monde même. 

 

Thomas Bernhard, Perturbation, 
trad. Bernard Kreiss, Gallimard

vendredi 22 août 2025

Du malheur des hommes

Gianni Berengo Gardin



A la bibliothèque universitaire de Salzbourg, le bibliothécaire s’est pendu au lustre de la grande salle de lecture parce que – ainsi qu’il l’a écrit sur un billet qu’il a laissé – il ne pouvait plus supporter, après vingt-deux ans de service, de classer des livres et de prêter des livres qui ne sont écrits que pour causer des malheurs, et, par là, il entendait tous les livres jamais écrits. Cela m’a fait penser au frère de mon grand-père, qui était garde-chasse à Altentann, près de Henndorf, et qui s’est tué d’un coup de fusil au sommet du Zifanken, parce qu’il ne pouvait plus supporter le malheur des hommes. Lui aussi avait noté cette conclusion sur un billet qu’il avait laissé.

 

 

Thomas Bernhard, L’Imitateur, 
trad. Jean-Claude Hémery, Gallimard

 

jeudi 21 août 2025

Un voyant


Shōmei Tōmatsu

 

Un malade est un voyant, personne d'autre n'aperçoit plus clairement l'image du monde. Quand il aura quitté l’Enfer, ainsi avait-il désormais qualifié l’hôpital, les difficultés qui, ces derniers temps, lui avaient rendu le travail impossible seront écartées.  L'artiste, l'écrivain en particulier, lui avais-je entendu dire, a carrément l’obligation d’aller de temps en temps dans un hôpital, peu importe que cet hôpital soit un hôpital, une prison ou un monastère. C’était là une condition préliminaire absolue. L'artiste, l'écrivain en particulier, qui ne va pas de temps en temps dans un hôpital, donc ne va pas dans un de ces districts de la pensée, décisifs pour sa vie, nécessaires à son existence, se perd avec le temps dans l'insignifiance parce qu'il s'empêtre dans les choses superficielles.

 

Thomas Bernhard, Le Souffle, 
trad. Albert Kohn, Gallimard 

lundi 3 juin 2024

Rien d'autre ne m'intéresse

– Que ferez-vous si un jour vous n'avez plus d'idées ?

– Ce genre de questions ne rime à rien. C'est comme si vous demandiez à une cantatrice ce qu'elle ferait si elle n'avait plus de voix. Que devrait-elle répondre ? Qu'elle chanterait des airs muets ? De toute façon, chaque fois qu'on a écrit quelque chose, on croit que c'est fini, qu'on ne peut plus et qu'on ne veut plus. Mais rien d'autre ne m'intéresse.

– Et si vous rencontriez demain le grand amour ?

– Je ne pourrais pas l'empêcher. 

 

Cet entretien accordé par Thomas Bernhard à André Muller en 1979 est publié chez nous en 1986 par Maurice Nadeau dans Ténèbres, qui constitue alors le premier recueil critique autour de l'auteur de La Platrière. Claude Porcell, traducteur du théâtre de Bernhard, était aux manettes. Aussi l'annonce d'une prochaine édition poche de Ténèbres, chez le même Nadeau, a suscité notre intérêt, ne serait-ce que pour laisser reposer l'édition grand format, fragile et devenue rare – mais nullement épuisée. Or, curiosité du monde de l'édition, cette version poche, bien que portant le titre de l' originale, et orchestrée par le même éditeur, est amputée de deux tiers des textes, dont la préface de Porcell et son essai sur le théâtre de Bernhard – sans parler de la photo de couverture, elle aussi disparue !
Il y a tant de textes de Thomas Bernhard inédits dans notre langue qu'on est à bon droit déconcerté devant ce type de démarche éditoriale.

jeudi 7 septembre 2023

Une analyse fatale

 

Ara Güler

 

Si nous nous lançons sur les traces de la vérité, sans savoir ce qu'est cette vérité, qui n'a en commun avec la réalité que la vérité que nous ignorons, c'est au fond l'échec, la mort dont nous suivons la trace… notre propre échec, notre propre mort, si loin que nous puissions penser, ressentir, nous projeter par l'imagination dans le passé ou percevoir le futur, c'est la mort, l'absence de paix ou la paix en tant que manifestation de l'échec… il s'agit des sciences, des arts, de la nature même, des signes distinctifs de la mort… une analyse fatale nous est possible, quand nous parlons de la vie, quand nous attirons l'attention sur la vie, quand nous nous confrontons à la vie en tant que déception incessante, c'est-à-dire à la nature, nous, les éléments du décor théâtral…

 

Thomas Bernhard, Sur les traces de la vérité,
trad. Daniel Mirsky,
Arcades, Gallimard

 

mardi 5 avril 2022

Tout est réel

Nous aurons bientôt l'occasion de (re)voir ce portrait de Thomas Bernhard dans une qualité d'image et de son bien meilleure et, qui plus est, sur grand écran. Il faudra pour cela se précipiter à la Cinémathèque qui proposera ce film dans le cadre de l'hommage à l'ami Jean-Pierre Limosin. Précipiter oui, car ça ne dure que du 7 au 16 avril !

 

La Cinémathèque française
51, rue de Bercy
75012 Paris
programme sur simple clic

samedi 19 juin 2021

Le naufragé

 

Jock Carroll

Trois jeunes hommes se rencontrent à Salzbourg. Pianistes venus suivre un cours dispensé par Horowitz, ils se lient d'amitié. L'un d'eux se nomme Glenn Gould. Les deux autres, anéantis par le génie du premier, abandonneront la musique. Wertheimer, surnommé par Gould Le sombreur, se lancera dans les sciences humaines, la folie et le suicide. Le narrateur quant à lui, seul rescapé, fait dans la philosophie et s'embourbe des années durant dans un essai sur Gould...

 

Trois jours seulement après que Wertheimer se fut pendu, je m'étais avisé du fait qu'il était mort à cinquante et un an comme Glenn. Quand nous avons franchi le cap de la cinquantième année, nous nous trouvons vulgaires et veules, pensais-je, et la question est alors de savoir combien de temps nous pourrons résister dans cet état. Beaucoup se suicident dans leur cinquante et unième année, pensai-je. Beaucoup dans leur cinquante-deuxième année mais plus encore dans leur cinquante et unième. Peu importe qu'ils se suicident dans leur cinquante et unième année ou qu'ils meurent dans leur cinquante et unième année de mort naturelle, comme on dit, peu importe qu'ils meurent comme Glenn ou qu'ils meurent comme Wertheimer. Très souvent, la cause en est la honte que, passé cinquante ans, le quinquagénaire éprouve, précisément pour avoir franchi cette limite. Car cinquante ans, c'est amplement suffisant, pensai-je. Nous tombons dans la vulgarité quand nous passons la cinquantaine et continuons néanmoins à vivre, à exister. Nous sommes assez lâches pour aller jusqu'à la limite, pensai-je, et nous devenons doublement lamentables une fois que nous avons franchi le cap des cinquante ans. A présent, c'est moi qui me couvre de honte, pensai-je. J'enviais les morts. Pendant un instant, je les détestai à cause de leur supériorité.

 

Thomas Bernhard, Le Naufragé,
trad. Bernard Kreiss, Gallimard.

 

 

vendredi 26 février 2021

Ça reste à voir…

Bert Hardy

 

– Tu as vu, pour Jaccottet ?

 – Oui… 95 ans, quand même !

– Et Ferlinghetti, la veille…

– 101 ou 102 ans, je ne sais plus…

– Comme quoi, ça conserve, la poésie… Et la traduction !

–  Ça reste à voir…
– Il y a longtemps que tu ne me racontes pas d'histoires...

– Des histoires, dis-tu ?

– Oui, ça m'endort...

– Je suis ton somnifère, si je comprends bien... 

– J'aime le timbre de ta voix, elle m'apaise.

– Des histoires, donc... Tu veux que je te parle d'islamo-gauchisme ?

– Quoi ?

– Je peux également te parler du combat mené par le sinistre de l'intérieur afin de prouver aux Français ahuris, et à leur roitelet de pacotille, qu'il est encore plus à droite que la droite la plus extrême, que l'état totalitaire, c'est lui, Pamalin...

– Non, pitié.

– Tu veux que je te parle de l'épisode 26 de la saison 2 de Plus confinés que nous tu meurs, la fameuse série pour enfants ?

– Non, je ne veux plus entendre parler de l'annonce d'un prochain confinement, et finalement, non, enfin, pas encore, juste le week-end, mais peut-être, si vous n'êtes pas sages, la semaine prochaine...

– Tu veux alors que je te parle de la prochaine ponction de l'épargne des Français ahuris par l'association de malfaiteurs qui fait office de gouvernement ? 

– Les ahuris se précipitent-ils déjà aux guichets des banques ?

– Au Luxembourg, plutôt !

– Je veux une histoire, une vraie... Comme quand tu me parlais de Thomas Bernhard. 

– Ah oui, d'accord, tu ne veux pas de buzz, de faux débats et autres fumées d'écrans...

– …Parle-moi de Thomas Bernhard !

– Que veux-tu que je te dise que tu ignores encore ? Tu veux que j'aille te chercher le Cahier de l'Herne ?

– Non, je veux que tu me racontes, comme quand tu me parlais de sa ferme. Je me souviens de ce film où on le voyait arriver sur les lieux avec l'agent immobilier dans le brouillard...

– L'agent immobilier était dans le brouillard ?

– La maison, la future maison. Comment s'appelait ce film ?

– Quel film ? 

– Celui où l'on voyait la scène. Il achetait cette ruine sur un coup de tête. Et sa tante tentait de le calmer, lui conseillait d'attendre la nuit, qui porte conseil...

– Nous n'avons jamais vu cette scène.

– Je m'en souviens parfaitement.

– Ma chérie, tu as peut-être vu cette scène, mais pas dans un film.

– Où alors ?

– Dans un texte. Que je t'ai lu, il y a des mois de cela, lorsque nous habitions encore rue Danton.

– Tu veux dire que je me suis toute seule fabriqué les images ?

– Certainement. D'autant que ces images ne peuvent exister.

– Et pourquoi, donc ?

– Tu imagines Bernhard convoquer une équipe de tournage pour filmer en 1965 sa quête d'une maison en Haute-Autriche ?

– Tu m'as tout de même montré un film dans lequel on voit Thomas Bernhard arriver chez lui en voiture...

– C'est exact. Et il n'y est pas accompagné de l'agent immobilier, mais de sa fameuse tante, qui ne tente rien. 

– De quel film s'agit-il, alors ?

– C'est le passage d'un documentaire de Jean-Pierre Limosin.

– Limosin a filmé Thomas Bernhard ? Quelle chance !

– Pas du tout.

– Pourquoi ? Ça s'est mal passé ?

– Le film date de 1998.

– Et alors ?

– Bernhard est mort en 1989, si je ne dis pas de bêtises... 

– Ah oui, ça pose un petit problème...

– Mais Bernhard est tout de même dans le film.

– Dingue, comment a-t-il fait, alors ?

– Les images d'archives, tu connais ?

– J'adore quand tu me prends pour une andouille...

– Pardon. Avec ces masques, nous ne devinons plus les intentions ou les sous-entendus que nous transmet la personne en face de nous.

– Qu'est-ce que tu racontes ?

– Pardon, encore. Tu n'es pas en face de moi, mais couchée dans le lit à mes côtés. 

– Je suis surtout sans masque !

– Ça, alors ! Non seulement on ne comprend rien avec ces masques, mais en plus, on ne voit plus rien. Nous sommes perdus… Tu connais cette photo ?

–  J'adore ce type. Il était vraiment beau. J'aurais pu tomber amoureuse de lui… Pourquoi ris-tu ?

– Parce que je trouve que ton père lui ressemble beaucoup.

–  Quelle horreur !

– Il était très séduisant, comme ton père… Il n'a pourtant, dit-on, jamais connu de femme.

– Il faut absolument que je lise le livre de Pierre de Bonneville !

– Tu crois ?

–  Je suis curieuse de savoir ce qu'il y raconte.

– C'est drôle que ce soit précisément lui qui ait écrit ce livre…

–  Pourquoi ?

– Parce que c'était le meilleur ami de ton père. Qu'à eux deux, du temps de leur superbe dans la pub…

– …Ils se sont tapés des tas de mannequins…

–  Contrairement à Thomas Bernhard.

– Thomas Bernhard a aussi travaillé dans la pub ? 

–  Il a travaillé la pub, la sienne.

– Pourquoi ne m'as-tu jamais montré le film de Limosin en entier ?

– Parce qu'il est de mauvais qualité.

– Tu m'as toujours dit que Limosin était un bon documentariste...

– Je parlais de la qualité de la version disponible sur internet, la seule que j'ai trouvée...

– Tu n'en as pas une copie ?

– Je crois que Limosin, à l'époque, m'avait filé une VHS... Mais ça va être compliqué de la diffuser sur mon ordi...

– Elle est ici, ou dans un carton chez Inès ?

– Je n'ai pas le souvenir de l'avoir vue.

– Le film ?

– La cassette – lorsque j'ai fait les cartons...

– Alors, montre-moi ce que donne la version sur internet.

– Tu es prévenue, ne viens pas te plaindre après…

 

jeudi 18 février 2021

Non à la délivrance

Diane Bush

 

De toute ma vie je ne me suis jamais libéré par l'écriture. Si tel avait été le cas, il ne resterait rien. Et que ferais-je de la liberté que j'aurais obtenue ? Je ne suis pas du tout partisan de la délivrance. Du cimetière, peut-être. Mais non, je ne crois pas à cela non plus, parce qu'alors il n'y aurait rien.

 

Thomas Bernhard,
Points de vue d'un incorrigible redresseur de torts,
trad. Jean-Baptiste Para
in Europe, n°959, mars 2009,

samedi 9 janvier 2021

Une femme pour moi

Erika Schmied

 

3 février 1972 
Thomas m'explique qu'il prendrait immédiatement femme, mais il faudrait que ce soit une servante. Pendant plus de dix minutes, il énumère, comme il l'a déjà fait à de nombreuses reprises, tout ce qu'une femme ne devrait pas faire ou être. C'est une femme comme celle de son grand-père qu'il lui faudrait. Elle frottait (chaque semaine le plancher), recevait des invités, se chargeait des démarches administratives désagréables, écrivait de belles lettres, supportait que le grand-père ne lui adresse pas la parole pendant une semaine, sans demander pourquoi, mais ils ont eu tout de même trois enfants. C'est ce que j'aimerais avoir moi aussi, une femme pour le lit, mais j'aurais certainement tellement à redire sur le reste que je la chasserais au bout de deux jours. Une femme pour moi, ça n'existe pas. Ou bien c'est la fin. Je ne pourrais alors plus rien écrire. 

 

Karl Ignaz Hennetmaier, Une année avec Thomas Bernhard,
trad. Dieter Hornig
in Thomas Bernhard, Cahier de L'Herne 132,
(parution 27 janvier prochain)

 

vendredi 11 décembre 2020

C'est pourquoi j'ai si peu d'amour dans le coeur


 

 

Ohlsdorf 11/5/69 

 

Cher Monsieur Unseld, 
je suis de si bonne humeur que je dois vous écrire, n'en cherchez pas la raison, je ne la connais pas. Et puis j'ai le sentiment de vous avoir peut-être contrarié avec une de mes lettres de revendication. Mais à cet instant, je n'ai pas envie d'être contrarié.  
Mais parfois c'est tout simplement la mise au propre à la machine qui dégrade le texte et le transforme en écrit grossier. 
Je me promène avec une pièce de théâtre dans la tête et ce serait si beau si je pouvais en venir à bout jusqu'à sa création à Hambourg, sans être influencé par les singes des gazettes. (...)
Au fond, je ne suis pas cupide. 
Mais cela, vous le savez.
De toute façon, je me fiche de l'argent, du moment que j'ai le strict nécessaire. Je m'en contente parce que c'est effectivement un fardeau pour moi. J'ai besoin de calme, et je l'ai. (...) Il y a tant de choses absurdes à pleurer, mais je ne pleure pas, je ne fais que mépriser. Moi, à titre personnel, je me moque. (...)
Sachez que j'aime vivre, que j'aime voyager, que j'aime bien manger et que j'aime rien plus que les bons écrivains. C'est pourquoi j'ai si peu d'amour dans le coeur.
Kropotkine m'a enthousiasmé ! Il n'y a que des souris qui écrivent, la littérature est grignottée. Pouah. Quelle horreur !
Et je ne sais toujours pas pourquoi je vous écris aujourd'hui. Il n'y a pas de raison apparente.
Et prochainement, écrivez-moi de nouveau « cordialement » et non pas « avec mes meilleures salutations » que je déteste profondément.

 

Votre profondément.
Thomas Bernhard


***


Francfort-sur-le-Main 15 juillet 1975

 

Cher Thomas Bernhard,

un éditeur aussi est un être humain. Lui aussi a besoin d'être brossé dans le sens du poil. S'il est seulement battu, battu comme un chien, alors il ne peut que devenir encore plus servile... Je vous enverrai un télégramme avec deux dates pour une rencontre. J'espère que l'une des deux vous conviendra. J'apporterai à cette rencontre le troisième quart du prêt.



 

In Thomas Bernhard, Cahier de L'Herne 132

mercredi 9 décembre 2020

Quoi de neuf ? Thomas Bernhard !


A signaler la parution le 27 janvier prochain d'un Cahier de L'Herne, dirigé par Dieter Hornig et Ute Weinmann, consacré à Thomas Bernhard. Outre les approches critiques, et collectives, la riche iconographie, on se jettera sur les quelques textes inédits, et solitaires, de l'auteur de Gel : poèmes, récits brefs, articles, entretiens, cartes postales et une partie de sa correspondance houleuse, comme on dit, avec son éditeur...  On y reviendra.

Tout comme on reparlera sans nul doute de l'inespérée publication, chez le même éditeur, de L'Italien, trois textes des années 1960 parus originellement en revue ― la Nantaise Arcane 17 chez nous dans un numéro de 1988.


De quoi bien démarrer 2021 ― ou finir 2020 pour les plus veinards qui ont, comme ici, ces deux volumes déjà sur leur table de chevet.

mercredi 25 novembre 2020

Mauvaise saison

David Seymour


― Je n'ai pas beaucoup de temps...
― Comment ça va ?
― Si ce genre de formule n'appelle généralement aucune réponse véritablement sincère et profonde, tu accepteras, sans y voir malice, qu'en la circonstance un silence pudique et certainement définitif s'impose à nous.
― On dirait du Thomas Bernhard, que tu aimes tant citer...
― Je ne cite pas, je note. Et tu dis n'importe quoi...
― Ben, une phrase interminable pour ne pas dire que ça ne va pas, ça me fait penser à tes citations de Thomas Bernhard... Je suppose que tu n'as pas regardé notre président hier soir ?
― Tu me prends pour qui ? Et puis, on m'a dit que la saison 2 était moins bien que la 1 du printemps dernier.
― De quoi tu parles ?
― La série sur le terrible virus dans laquelle, au nom de notre sécurité sanitaire, nous renonçons à nos libertés les plus fondamentales.
― Tu as de tout temps été du côté des sceptiques, fais gaffe, désormais, tu tutoies le complotisme.
― Toi, en revanche, tu as de tout temps flirté avec la bêtise... Et tu n'as jamais fait gaffe…
― Tu ne peux tout de même pas rester en permanence en retrait du monde...
― Parce qu'être au rendez-vous devant le poste tous les 15 jours pour faire semblant de découvrir les nouvelles consignes de notre chef de guerre d'opérette que l'ensemble des médias nous ont depuis des jours divulgâchés, comme on dit aujourd'hui, c'est ça, être dans le monde ?
― Tiens, ça m'étonne que tu connaisses des mots comme divulgâcher.
― Tu me prends pour qui ? Je m'informe, pas comme toi, pas avec des alertes de gougueule niouze sur mon téléphone, mais je me tiens au courant de l'évolution de notre langue, par exemple. Ce mot justement, qui est entré dans notre vocabulaire avec la dictature des séries...
― La dictature des séries, carrément ?
― Tu appelles ça comment ?
― Je ne sais pas. Un phénomène ?
― Passons... J'en étais où ?
― A divulgâcher.
― Bref, ce mot, créé par nos amis québécois, pour franciser un mot anglais, est un phénomène, comme tu dis, complètement aberrant, la langue française, chère à nos amis québécois, quoi, possédant depuis des centaines d'années, c'est pas nouveau, des mots pouvant convenablement exprimer cette idée...
― Ah oui, lesquels ?
― Mais enfin : déflorer par exemple !
― Ah oui, tiens...
― Sans parler de dévoiler...
― Ah oui, tiens...
― T'as pas fini ?
― C'est ce que j'allais te demander...
― Non, un dernier pour la route, tiens, encore plus simple et à connotation chrétienne, voire mystique — tu vois, ça remonte — : révéler. Hein, qu'est-ce que tu dis de ça, petit baudet ?
― Petit quoi ?
― Connard, si tu préfères...
― Merci.
― Je t'en prie, entre amis...
― Donc, tu te fous de tout...
― Non, je me prépare pour la saison 3, la dernière il me semble, qui devrait être on air, comme disent les concitoyens de Joe Bidon, dès la mi-janvier. Elle sera époustouflante, prédit-on, avec des histoires de fantômes...
― De quoi tu parles, j'ai déjà du mal à te suivre, mais ça pixélise sans cesse... Quels fantômes ?
― L'armée d'indigents facialement reconnus par la police floutée mais matraqués rendus invisibles pour notre sécurité. La mise en scène sera à la hauteur, avec des plans aériens et panoptiques pour garantir l'avenir démocratique. Bien entendu, un tas de rebondissements et de péripéties, des menaces d'attentats et de virus, replongeront les citoyens, à partir de l'épisode 3, dans un nouvel état d'urgence indispensable pour leur bien-être républicain, nouveau protocole sanitaire, les élections sont annulées, la guerre déclenchée mais après la mort de la première dame, le commandant-en-chef épouse une autre blonde, un peu moins fringante et élégante, mais héritière d'un paquebot du côté de Saint-Cloud... Je ne te divulgâche pas tout, tu verras, nous allons devenir totalement accros à nos écrans.
― La vache !
― Tu parles de la blonde ?
― Non, d'une alerte...
― Quelle alerte ?
― Attends, je vérifie.
― Non, ce n'est pas nécessaire...
― Oui, ça fait la une de la toile : Maradona est mort !
― Qu'est-ce que tu racontes ?
― Arrêt cardiaque.
― Putain, le dernier pan de ma jeunesse qui n'avait pas encore foutu le camp...
― Il venait d'avoir 60 ans fin octobre.
― Oui, je sais, c'était un scorpion comme bibi...
― Ah oui, tiens, j'ai loupé ton anniversaire, j'y pense.
― Ce n'est pas nécessaire. Bon, faut que je te laisse, la petite cave va fermer. Ce soir, je bois au génie de Santa Maradona !
― Je crois que je vais faire comme toi...
― Faisons vite, nous n'avons plus beaucoup de temps, ça aussi, ce sera bientôt interdit…

 

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mardi 24 novembre 2020

En pièces

Frank Oscar Larson

 

...chacun est destiné, un jour, à ne plus trouver d'issue, la construction de l'homme est faite ainsi.  A la réflexion, la longueur de la vie est la plus longue, et en même temps la plus courte qu'il soit, parce qu'en un instant il est possible de la méditer et de la sentir dans toute son étendue, toujours dans l'instant où l'on pense une telle pensée (hardie). Toujours l'impossible. Demeuré avec le possible à un minimum d'existence, l'individu se trouve toujours au plus profond de l'insatisfaction. Cependant, il se crée sans cesse des circonstances de vie, vraissemblablement parce qu'il aime la vie telle qu'elle est. Nous réclamons toujours autre chose que ce que nous pouvons avoir, que ce que nous avons, que ce qui est en correspondance avec nous, et cela nous rend malheureux. Si nous sommes heureux, notre pensée met aussitôt en pièces cet état de bonheur...

Thomas Bernhard, Corrections,
trad. Albert Kohn, Gallimard

mardi 17 novembre 2020

La chose la plus rare

 


Déjà les premières lignes de cet essai m'avaient, à la relecture, amené à l'idée d'éditer sous forme de livre tout un recueil des brefs morceaux de prose descriptive de Roithamer car en un temps où l'on édite et publie tout, sauf des choses remarquables, sauf des choses effectivement d'une originalité absolue et aussi par surcroît scientifiquement géniales au plus haut point, en un temps où tous les ans des centaines et des milliers de tonnes de stupidité couchée sur du papier sont lancées sur le marché, toutes les ordures de l'avilissement de cette société européenne ou, pour dire toute ma pensée, de cette société mondiale tombée dans l'avilissement, un temps qui toujours et sans cesse ne produit que des ordures intellectuelles et où l'on fait passer de la façon la plus répugnante pour des produits de l'esprit ces ordures intellectuelles qui ne cessent d'empester et ne cessent de tout obstruer alors qu'il s'agit seulement de sous-produits de l'esprit, en un temps pareil je pense qu'on a carrément le devoir de publier une œuvre d'un art semblable fut-ce d'un art aussi discret et dépourvu d'ornements que l'art de la prose de Roithamer, elle ne ferait sensation d'aucune manière, mais pourtant je pense veiller à ce qu'elle ne se perde plus une fois qu'elle sera imprimée et fixée par écrit pour toujours car sans aucun doute pour ces morceaux de prose de Roithamer il s'agit de joyaux intellectuels et ceux-ci sont, même dans notre pays, la chose la plus rare.

 

Thomas Bernhard, Corrections,
trad. Albert Kohn, Gallimard

samedi 23 mai 2020

On remballe


Le carton est trop grand, il faudra le refaire, enfin, en trouver un plus petit et y remettre quelques uns des livres du premier, les autres dans un autre, de la même taille. Toute question est bonne pour perdre du temps. Dois-je en profiter pour remettre un peu d'ordre ? Mettre tous les livres d'un même auteur dans le même carton ? Je suis incapable de trancher. Suis-je prêt, par exemple, si le carton s'égare à perdre tous mes Thomas Bernhard ?


Sur une étagère, je tombe sur La Liberté n'est pas une marque de yogourt de l'ami Falardeau. Une feuille déborde du livre, une lettre, non, deux. Du temps qu'on écrivait à la main. Cette première lettre, de quatre pages, ne porte pas de date. La marge de la page numérotée 1 a un peu jauni, mais pas sur toute sa longueur, certainement est-elle restée trop longtemps mal pliée, pas dépliée.
Salut C.,
Je t'écris sur du papier recyclé, j'espère que ça ne te dérange pas trop. Je suis à la campagne pour quelques jours avec les enfants et c'est le seul papier disponible.
Je retourne la feuille perforée sur le côté et découvre le plan très schématique d'une prison, celle de Montréal, intérieur d'une "Wing" est-il titré. Je retourne les autres pages. Celle numérotée 2 propose une photocopie de mauvaise qualitée d'une reproduction de la prison de Montréal nommée Au pied du courant. Un document tiré des archives de Québec, sur lequel s'inscrit une date, 1837-38, semblable aux illustrations utilisées par Welles dans son adaptation de Kafka. Au premier plan, une table avec ses deux bancs, d'un côté et de l'autre. Derrière la table, dans le fond de la salle, une porte est ouverte sur un couloir de cellules. Près de la porte, ce qui ressemble à un poêle à bois, un long tuyau en L se perdant au-dessus de cette porte des enfers. A droite du chauffage, un banc, collé au mur. Au-dessus, presque à l'extrême-droite de la reproduction, la typique lucarne à barreaux.
La page 3 est la liste, la présentation des personnages du projet de film. Le premier d'entre eux est Marie Thomas Chevalier De Lorimer, 34 ans, notaire, marié et père de trois enfants. Un des chefs de la rébellion. Henriette. 32 ans, femme de Delorimier – cette graphie. Suivent un militaire, un étudiant, un autre notaire, des cultivateurs, un aubergiste, un instituteur… La page 4 est intitulée Générique. Dix lignes de texte, comme un synopsis, mais qui est très certainement la première page du scénario, comme l'indique le chiffre 1 noté dans l'en-tête.
Dans une cour de ferme la nuit, un détachement de soldats expulse une famille de sa maison. Puis y met le feu. A la lueur des torches, on sort les animaux de l'étable. Deux soldats sortent un cochon par les oreilles. Les hurlements du cochon se mêlent aux rires des soldats. Une vache meugle au bout de sa corde. On l'abat d'un coup d'hache en plein front. Puis on dépèce la bête à la lueur de l'incendie. La neige est rouge. D'autres soldats vident le poulailler à coups de pieds au milieu des volées de plumes. On court après les poules en hurlant, pendant que d'autres soldats traversent la cour avec des poches de patates, de carottes ou de navets. Les officiers suivent le spectacle avec attention. Comme la femme en pleurs entourée de ses enfants.
C'est ton scénario de 15 février 1839, sorti en 2001. Mais ça ne me permet pas de dater la lettre. Tu as bataillé des années pour faire ce film. Tiens, je ne me souvenais pas de cet autre livre, Lettres d'un patriote condamné à mort, paru chez Comeau & Nadeau en 1996, et que tu as préfacé. C'est certainement toi qui me l'as envoyé avec le scénario du film, publié la même année chez Staké et que tu as dédicacé :
Salut C., Comme le dit de Lorimier : « Vive la liberté, Vive l'Indépendance ! » 
La quatrième de couverture est un extrait de la préface. 
Ce livre est une monstruosité. Ni chair ni poisson. Ni littérature ni cinéma. Comme un foetus dans un bocal. Un projet inachevé. Ce livre n'est pas une œuvre d'art, mais l'ébauche d'une œuvre d'art. Ma façon à moi de me sentir un peu moins inutile. […] Ma façon à moi de partager le plaisir et la peine. 
Suit ce paragraphe. 
Ce scénario de film, refusé par Téléfilm Canada, raconte les vingt-quatre dernières heures de Chevalier De Lorimier, condamné pour haute trahison et pendu, avec quatre compagnons, par les colonialistes britanniques. 
La couverture du livre-scénario est ornée d'un dessin représentant la pendaison des cinq hommes. A l'intérieur, en exergue, une citation de Gaston Miron.
Dans la douleur de notre dépossession
Nous, les raqués de l'Histoire
Suivent la liste des personnages, comme au dos de la lettre, puis un résumé du film à venir. Ta préface en colère, Pierre, est longue, drôle, toujours combative. Tu as placé au-dessus d'elle, une autre citation, de René Char cette fois. 
Tout être qui jouit de quelque expérience humaine, qui a pris parti, à l'extrême, au moins une fois dans sa vie, celui-là est enclin parfois à s'exprimer en termes empruntés à une consigne de légitime défense et de conservation. Sa diligence, sa méfiance se relâchent difficilement, même quand sa pudeur ou sa propre faiblesse lui font réprouver ce penchant déplaisant. Sait-on qu'au-delà de sa crainte et de son souci cet être aspire pour son âme à d'indécentes vacances ?
Je ne peux recopier l'ensemble de ton texte qui nous conte l'histoire alors encore malheureuse de ce projet. Fidèle à ta réputation, tu finis par ces mots. 
Enfin, pour moi, le juge ultime de toute œuvre d'art, c'est le peuple. C'est lui qui fait qu'un auteur existe ou non. C'est lui qui fait qu'une œuvre existe ou n'existe pas. 
Suivent les coordonnées de Téléfilm Canada, téléphone et télécopieur inclus. Et cette mention :
Vous pouvez les féliciter ou les engueuler, libre à vous.
Là-dedans, il n'y a ni cadeau ni don de charité, seulement de l'argent qui nous appartient, de l'argent volé dans nos poches par le biais de l'impôt et des taxes. Alors, pourquoi c'est interdit de parler entre nous de ce qui nous intéresse ? Pourquoi c'est interdit de parler de nous-mêmes ? A nous-mêmes et aux autres ? A tous les autres ?
Pierre Falardeau
le 28 juillet 96. 
Suit un extrait d'un texte de 1943 de Lionel Groulx. Puis, le scénario, avec la première page à l'identique. Prologue a remplacé Générique. Tu as prévu une voix-off pour situer le contexte du récit. 
Je reprends la lettre, la replie, ni le courage ni le temps de la relire.  Je pense souvent à toi, Pierre, à notre rencontre à Montréal début 95, à nos conversations passionnées sur le cinéma, la politique, les gens d'en-bas, comme on dirait aujourd'hui, et dont nous étions tous deux issus, du canapé de la rue de Paris à Montreuil où tu as passé une nuit ou deux, courtes à cause de nos débats, la sortie parisienne de ton film Octobre, le distributeur vous avait logés, Manon et toi, dans un hôtel du Quartier latin, de nos coups de fil, et, suite, à ma séparation d'avec la mère de mes filles, un an après 15 février 1839, d'errances diverses et peu variées, de la distance revenue entre nos vies, nous nous donnions moins de nouvelles, nous perdions de vue, comme on dit. Tu n'avais pas le goût de faire chier tes amis avec tes œuvres, écrivais-tu avec des guillemets dans cette lettre que je replace dans le livre. L'autre lettre est plus courte, datée du 10 janvier 1995, sur du beau papier cette année-là. Tu y réponds aux traditionnels vœux. 
Ça m'a pris un certain temps de t'envoyer mon livre. D'abord à cause de ma timidité. Je ne veux pas faire chier mes amis avec mes petits papiers…
En PS, tu notais :
Tu pourras classer mon livre entre Einsenstein et Fellini. Ou peut-être dans la section des livres pour chauffer ton foyer ou plutôt tes foyers.
Tu ne parvenais pas à faire ce film qui te tenait tant à cœur et publiais ce livre composé d'articles, lettres envoyés aux journaux, projets, sur plus de 25 ans, en référence secrète à Dziga Vertov, écrivais-tu… La première page est une fiche de la Genmarderie – cette graphie – royale du Canada, présentant tes empreintes, lorsqu'en 1976, tu filais tourner ton documentaire A force de courage en Algérie. L'officer in charge y porte la mention No record. Ils ont dû étoffer mon record depuis, notes-tu, Vive la democracy à la canadian.  Après une citation de Ferré en exergue – Ce n'est pas le rince-doigt qui fait les mains propres ni le baise-main qui fait la tendresse –, le recueil s'ouvre sur une lettre à ton père qui m'avait beaucoup remué. Je la relirai, je nous le promets, lorsque je déballerai de nouveau ma bibliothèque. En attendant, il faut vraiment que je trouve de plus petits cartons, et que j'arrête de m'arrêter comme je l'ai fait avec toi – mais c'est une exception, comme l'amitié –, avancer dans l'évacuation de la maison, et de quelques souvenirs. Comment va Manon ? Et les enfants ?







dimanche 5 avril 2020

La phrase




J'envoie un mail à mon cousin Satur, qui fait le facteur en Galice, afin de prendre des nouvelles de ses parents. Par ma mère, qui a parlé avec lui la veille, je sais que ma tante va mal, vit ses dernières heures. Mon oncle est également atteint. Comme bien d'autres pensionnaires de cet établissement madrilène. Si j'ai bien compris ce qu'a compris ma mère, aidée par un membre du personnel de la résidence d'anciens, comme disent les Espagnols, ma tante a filmé un adieu à ses enfants sur WhatsApp. Etait-elle consciente de ce qui arrivait ? Quels ont été ses mots, sa dernière phrase ? 
Satur ne répond pas à mon courrier, j'écris à sa sœur, l'Américaine, m'inquiète également pour elle et son mari. Le soir, sa réponse tombe. Mi madre ha fallecido esta mañana. La entierran mañana… Il n'y a plus rien à dire. Satur coincé à plus de 500 kilomètres de Madrid‌, sa sœur à plus de 7 000 n'ont eu droit qu'à une despedida de poche. J'ignore comment ils l'ont acceptée. Leur frère qui, selon Satur, a dilapidé le peu d'argent des parents après un divorce chaotique d'avec une femme qui l'entraîna dans une secte, sera le seul membre de la famille à l'inhumation du lendemain. Peut-être la seule personne présente – ça se passe comme ça dans ce nouveau monde. Quels auront été ses propres sentiments ? 
Je ne sais ceux qui sont les miens. Ceux qui s'imposent, ceux qui resteront lorsque je serai en mesure de penser ce que nous traversons. 
Une chose est certaine, avec la mort de Marta, la fratrie de mon père est cette fois bel et bien balayée de la terre. Marta, la petite dernière, la plus fragile, traitée toute sa vie pour une dépression chronique. La tante chez qui mon frère et moi avons été hebergés quelques mois de l'année scolaire 1976-1977 – de son côté, ma sœur s'était retrouvée chez un frère de mon père. Solutions qui nous évitaient le réveil aux aurores en plein hiver pour, sans même nous laver, sauter dans le car en direction de la capitale et du lycée français. Nous étions à peine sortis de l'enfance et n'aurions pu tenir ce rythme. Au printemps, mes parents n'avaient plus les sous pour payer notre scolarité et tout s'arrêta. Les longues parties de foot sur le terrain vague, les menus essentiellement constitués d'œufs ou de poulet les jours meilleurs, de cocos plats ou d'un riz, les séances de télévision durant lesquelles, à chaque page de pub, mes cousins faisaient enrager leur petite sœur en réclamant les premiers tel ou tel jouet pour noël, gueulant encore plus fort lorsqu'il s'agissait d'une belle poupée…
Ma sœur aimait beaucoup Marta. Des années plus tard, à chacun de ses séjours à Madrid, elle ne manquait pas d'aller lui rendre visite dans son petit trois pièces de banlieue. Ensemble, elles prenaient le métro pour aller déguster, à la cafétéria du Corte inglés, leur chocolate accompagné d'une de ces pâtisseries dont Marta rafolait. Ma mère était parfois de la fête. Mon oncle jamais. Profondément croyant, simple livreur au service d'un laboratoire, il a toute sa vie été aux petits soins de Marta, se démenant devant les défaillances de sa femme pour élever ses trois enfants, nous emmenant l'été, tous les gosses, en excursion dans sa Seat 600. Je ne sais quelle place nous avions tous les six à l'arrière de la petite voiture. L'un de nous voyageait-il à l'avant avec mon père ? Mais je me souviens parfaitement de la Pedriza ou d'El Pardo, de leurs rivières claires, des courtes échappées entre cousins vers les colines, des sandwichs préparés par ma mère qui ne participait jamais à ces journées extraordinaires, chargée de tenir compagnie à sa belle-sœur malade, témoin parfois actif des nombreuses disputes de mes parents. 
Il y a deux ans bientôt, ma sœur et moi avons passé quelques jours à Madrid. Sur les indications de Satur, nous avons pris le train de cercanías et rendu visite à Marta et Satur sr. dans leur nouvelle residencia. Ma tante n'était déjà pas bien en point. Sa faible constitution, ses séjours répétés en psychiatrie, l'âge et la pauvreté avaient eu raison d'elle. Homme des montagnes d'Ávila, mon oncle était égal à lui-même, la vista en moins. Autour d'eux, somnolaient la plupart des autres résidents dans leur fauteuil roulant. Marta sortait à peine d'une hospitalisation où elle avait chopé un virus. Elle avait également un pied bandé. Mon oncle ne voulait pas voir sa femme en fauteuil et s'obstinait à se charger lui même du moindre déplacement, ignorant ses propres problèmes de vue. Au cours des trop longs trajets entre la chambre et la salle de télévision, mal équilibrée sur l'épaule de son fidèle mari, Marta ne pouvait empêcher le bout de son pied de frotter le sol. Quelques jours avaient suffi pour l'abîmer et pour tous nous attrister. Mais Marta était heureuse de nous revoir. Elle trouvait que je n'avais pas changé, que j'avais toujours dans les yeux ce sourire malicieux. Elle devait me confondre avec un autre de ses neveux, je n'ai jamais eu aucune malice. Volubile, Satur s'employait également à faire quelques exercices de gym avec sa mère. 



Gymnastique également mentale lorsque tous deux partaient dans de longues phases de révision des classiques de la chanson populaire espagnole, sans tirer toutefois leurs voisins de leurs dernières torpeurs. 


Lorsque je lui ai annoncé la mort de Marta, j'ai senti dans la voix de ma mère, à l'autre bout du fil, un monde s'effondrer. Le sien, le nôtre. Elle n'avait pas revue Marta depuis des années, mais prenait régulièrement de ses nouvelles par Satur ou par ma cousine du Vénézuela, qui, tout comme ma sœur, était très attachée à Marta. Hier soir, ma mère me disait ne pas avoir d'appétit. Je lui ai demandé de ne plus regarder la télévision. En Espagne, étaient dénombrés samedi 11 743 autres morts.

Dans la nuit, je regarde les nouveaux chiffres ici. Le nombre de décès quotidiens à l'hôpital est en légère baisse, nous dit-on, avec 441 décès après le record de la veille – 588 morts. Le nombre total de décès à l'hôpital s'élève à 5 532. Dans les Ehpad, et autres établissements médico-sociaux, désormais plus ou moins pris en compte, le nombre de morts s'élève à 2 028. Nous en sommes donc à environ  en 7 560 décès, le nombre de personnes hospitalisées étant de 28 143 dont 6 838 en réanimation. 

Je ne sais comment vivent les autres cette période particulière. J'en perçois des bribes, au cours d'une conversation téléphonique, d'un banal message émis ou reçu. Hier, ma fille aînée a eu 23 ans. Confinée avec son copain à plus d'une heure d'ici, j'ignore quand je pourrai de nouveau la serrer dans mes bras. La sidération qui me frappe plusieurs fois par jour, me réveille la nuit, décourage la moindre pensée un tant soit peu solide, la moindre activité valable. Je laisse volontiers la philosophie et l'efficacité à d'autres.
Au début du confinement, désireux d'échapper à la franceinterisation de l'information, personnalisée le matin par l'inénarrable et insupportable duo  Demorand-Salamé, j'ai ouvert un compte Twitter. Ces derniers temps, des liens sur certains blogues me conduisaient de temps à autre vers cette machine. Une ou deux connaissances m'avaient également recommandé de m'y inscrire afin d'accéder à d'autres sources d'information. Je ne savais pas si j'en avais besoin, n'en ressentais aucune envie. Et puis, j'ai cédé devant la facilité et la colère, le regrettant aussitôt. J'ai passé les deux premières semaines scotché à l'écran, dans un autre type de torpeur, submergé d'articles contradictoires, d'avis péremptoires, de commentaires insignifiants, d'insultes faciles, de punchlines, de grandes résolutions pour l'avenir, et de petites phrases répétées en boucle comme des slogans. Je me faisais l'effet d'un toxicomane, certes balbutiant, mais déjà bien accro. Je n'y suis pas retourné depuis trois jours. Je devrais pourtant me désinscrire, mais j'ai peur de replonger à peine entré sur la page.


Restent les livres, mais comme me disait hier l'ami Louis, Quand c'est Macron qui nous demande de lire, ça ôte toute envie. Cette conversation téléphonique a été ma principale occupation de la journée. Louis affirmait relire une nouvelle fois Le Voyage, qu'il alterne avec Mort à crédit. Jamais personne n'a décrit l'ignominie humaine avec un tel talent selon lui. Je le pense aussi, mais sont-ce là des lectures que recommande l'Etat ? 
J'aime ces moments rares passés au téléphone avec Louis. Rares également parce qu'ils sont le plus souvent longs, qu'il faut être seul et avoir du temps devant soi pour s'y consacrer pleinement. Hier, les chats m'ont ramené au trivial quotidien à l'heure des croquettes.
Avant cela, nous avons bien entendu parlé littérature. Pas de ces tartufes qui jouent à l'écrivain. De la phrase, du style. Ah, Céline !… De la poésie. De Bukowski, dont les poèmes ont l'air si simples. Mais pour écrire de tels poèmes, il faut la baraka, toujours éphémère. Louis a également évoqué un grand auteur contemporain méconnu, et qui le restera. Hubertus m'en avait déjà parlé, je finirai certainement, si je survis à tout cela, par lire un jour Philippe Bordas. Ça va mal finir, la littérature, l'ai-je cru entendre soupirer. Laquelle ? La nôtre, celle qui nous tient ? A l'instar de l'ami Uriarte qui dans son journal se demandait combien de temps nous consacrions à un tableau lors d'une exposition, Louis se posait la question devant la phrase. Comment lisons-nous ? Que retenons-nous ? De toute évidence, il n'est de livre lu qu'un livre relu.
J'ai pensé à mon déménagement à venir. Evacuation des lieux, devrais-je écrire. La maison est vendue mais aucune certitude sur un futur logement. Je devrais pourtant commencer à faire les cartons, comme on dit, du moins préparer la fuite, faire du tri dans les DVD et les bouquins. Catégorique, en mauvais docteur Coué, j'ai dit à Louis que j'allais être extrêmement rigoureux et ne garder que les livres des auteurs essentiels. Les gens que l'on n'a pas envie de relire, inutile de se les trimballer de nouveau. Mais quels auteurs garder ? Combien sont-ils ? Quel métrage représenteront-ils dans une future bibliothèque ? Quel nombre de cartons dans le camion ? Thomas Bernhard, Emmanuel Bove, Céline, Dostoievski, Henri Calet, John Fante, Charles Bukowski, Cioran, Philip Roth, Paul Valet… qui d'autre ?  C'est pour moi le véritable cauchemar du déménagement et j'ai bien peur de ne pas tenir mon engagement, de laisser encore une chance à celui-ci et, pourquoi pas, à celle-là. Et que faire de tous ces volumes mis de côté et pas encore lus ?

L'autre jour, ma mère se plaignait de ne plus rien avoir à lire, de devoir relire. Elle n'a certainement pas à sa disposition le genre d'auteurs que nous pouvons nous réjouir de relire. Les romans historiques dont elle est férue offrent-ils de ces phrases devant lesquelles nous pouvons nous arrêter un instant ? L'an dernier, au cours d'une suprenante et longue entreprise de dernier ménage, elle avait jeté ou donné un grand nombre de bouquins. Il y a deux jours, j'ai pioché pour elle dans ma bibliothèque quelques livres et les lui ai apportés. Je la sais effrayée par la situation et, toujours enrhumé, je ne l'ai pas approchée. J'ai déposé les livres dans l'entrée, en les lui présentant rapidement et de loin. Annie Ernaux – je l'aime bien, mais c'est souvent triste… Tu liras ce que tu veux. Un roman anglais que j'avais acheté il y a longtemps, Ernaux justement en avait parlé lors d'un entretien mais je ne l'ai toujours pas lu, il devrait te plaire. Le journal d'Uriarte dont je lui avais tant parlé. Un livre de René Fallet – je sais qui c'est, m'interrompt-elle, déjà en larmes de ne pouvoir m'embrasser. 
Ce soir-là, la chérie lisait au lit un livre que je lui recommande depuis des années. Elle s'interrompit soudain pour me lire à haute voix une phrase selon elle sublime tandis que je me déshabillais avant de filer sous la douche. Karoo fait partie de ces livres que j'emporterai à coup sûr et pourtant, je n'avais aucun souvenir de cette phrase digne d'un Cioran, et que j'ai, depuis, oubliée de nouveau.