Faut faire des économies d'eau, t'as qu'à m'payer un verre... Tu carbures à quoi, toi ?... Tiens, je vais faire pareil... Garçon, la même chose que monsieur. La bière, faut que j'arrête, ça me donne des gaz, c'est dégueulasse, surtout pour les autres. Moi, je me suis habitué. Tu as remarqué, les mauvaises odeurs, y'a que les nôtres qu'on tolère. Comme si celles des autres étaient moins nobles… T'as raison, le blanc, c'est bien, et puis ça attaque moins la gueule que le rouge. Niveau couperose, tu sais... Je parle, je parle, je parle, mais bon, je me marre, je ne sais plus qui disait ça : Celui qui rit de lui-même aura toujours matière à rire. Quelque chose comme ça. Ça te dit rien ?… On se connaît, non ? D'ici ou d'ailleurs ?... On se maintient. Quel âge tu me donnes ?... 62 dans quelques jours. Je sais, je les fais. Tu vois, tout part en couille, j'ai trop de bide, de cul, double-menton bientôt, ça se ramollit de partout, les organes chacun leur tour filent en douce... Fallait me voir, quand j'étais jeune, un corps d'athlète… Les filles étaient folles de moi… Mais bon, j'en ai bien profité, finie la chanson… En plus, depuis le virus chino-américain, ou peut-être même depuis les doses du vaccin Bill Gates, je sais pas d'où ça vient, toujours est-il que je suis vite à bout de souffle, parfois je suis border malaise, j'ai de terribles maux de crâne, des troubles de la vision, des nausées. Mais, je vais pas me plaindre, il y a des filles qui n'ont plus leurs règles, des filles assez jeunes, ménopausées avant l'heure, personne n'en parle, comme les Covid longs, t'es au courant de ça ?... Bref, moi, je sais que je crèverai comme un vieux pauvre porc, qu'est-ce que tu veux que je te dise ? Tu crois que je vais regretter ce monde ? Ces sales gueules qui nous entourent, ces politiconnards qui se foutent de nous H24 ? Les influenceuses ? Le cinéma français ? Les missiles nucléaires qui vont nous tomber sur la gueule un de ces quatre ? La planète au bord de l'extinction ? Des hectares de forêts dévastés par le feu tandis que des milliardaires jouent au golf, font du jet-ski, comme l'autre pourriture, se déplacent cinq à six fois par semaine à bord de leur avion privé... Mais c'est nous qui devons éteindre la wifi la nuit, pisser sous la douche, ça fait des années que je pisse sous la douche et qu'est-ce que ça a changé ? Laisse-moi rire. Si, y'a quand même un truc qui me manquera, c'est le comptoir, certains pinards, les discussions comme ça avec d'autres fracassés de l'existence, mais même ça, je supporte de moins en moins, j'ai donné, j'en ai connu des rades, des que, je suis sûr, tu n'as jamais entendu parler, personne ici n'en a entendu parler, je parie. Même moi, j'ai oublié leur nom. C'est pour dire si ça remonte... Là, à une certaine heure de la nuit, tu touchais l'humain, dans ce qu'il a de plus profond, sa petitesse, ou sa bonté… Aujourd'hui, les bars sont tous aseptisés, on a peur de déranger, de salir le faux marbre, le vin est frelaté, tout est fake comme on dit dorénavant… Je sais, j'ai l'air de me plaindre comme un vieux con, et y'a pas de quoi, j'ai été un artiste important toute ma vie, la mort, je ne la crains pas, je l'attends avec stoïcisme. Tout ce que j'espère, c'est de ne pas devoir passer par un de ces mouroirs pour pauvres que sont devenus les hôpitaux, que ça s'arrête d'un seul coup, la vie, là, dans la rue, le café ou dans mon lit, qu'on en finisse une bonne fois pour toutes, pas d'agonie, pas d'acharnement thérapeutique, ciao, merci, je me suis bien marré, au suivant... Je sais pas si j'aurais le courage de faire comme l'écrivain là, qui s'est fait sauter la cervelle… Putain, ça donne soif ces histoires, on reprend le même ou on change pour un truc plus couillu ?...T'es toujours d'accord pour m'en payer un autre ? Si tu me paies un verre, tu connais la chanson, je te demanderai pas d'où tu viens, où tu vas, je sais plus qui chantait ça…
jeudi 11 août 2022
Un artiste de la soif
vendredi 19 novembre 2021
La fin dans le monde
j'ignore comment est arrivé
le relâchement
les premiers échanges sont
pourtant
en ma faveur
fidèle à mon style
discret
je prends les initiatives
ne baisse jamais la garde
vole comme une abeille
fais bonne impression
j'esquisse mon swing
esquive gauche et droite
sautille autour de l'adversité
la pousse
dans les cordes
à son retour
j'encaisse sans broncher
les attaques au thorax
au plexus
sans perdre la foi
les crochets à l'estomac
je reste droit dans mes bottes
devant les directs du gauche
j'emporte au poing
la carne de boucher
parade
fais le beau
saillir les muscles
mon cinéma
ça jubile autour
entendiez-vous ces rumeurs de satisfaction
ces clameurs qui effacaient la peur ?
j'en ai rêvé
du dernier tour de piste
porté en triomphe
sorti de l'ombre
pour son cœur et ses mirettes
qui ne reconnaissent que les vainqueurs
je ne sais comment est venue
progressivement ?
l'inattention
l'humiliation
la demi fraction
du battement d'aile d'un papillon
défiant la suspension
projetant ma défaite
l'abaissement
la vie est mal faite
l'air de rien
progressivement
tout se dérègle
le sang coule le long de
l'avenue de l'affliction
au son de la cloche
je retrouve mes esprits
j'ouvre l'œil collé au tapis
et mesure le carnage
vidé
évacué vers la sortie
trop tard
circulez
restait tout à voir
compté dix
fin de partie
charles brun, la fin dans le monde
lundi 9 août 2021
Sans cesse
![]() |
| Ludwig Windstosser |
Je nous déçois sans cesse. J'ai beau savoir le jour qu'il n'existe aucune réponse dans nul domaine, je ne cesse la nuit de me poser des questions à tout propos.
charles brun, des trains à travers la plaine
lundi 28 septembre 2020
Sauvée
Vous savez, je viens d'une famille modeste, en Auvergne. Une fratrie de 4. Mon père, agriculteur, et ma mère, femme au foyer, comme on disait, n'avaient pas le bac. Ce sont des empêchés. Car mon grand-père paternel était instituteur. Au collège, je vous parle d’une époque d’avant le collège unique, mon père, issu d’une famille de 10 enfants, n’avait pas de bons résultats, décrochait. Il a été orienté vers le métier de tourneur-fraiseur à l’âge de 15 ans. Vous savez, dans les familles nombreuses, on ne fait pas de cas des individualités : ça passe ou ça casse... Ma mère présente un profil semblable. En seconde, son père a refusé qu'elle redouble. Il l’a poussée vers un CAP de vendeuse afin qu’un jour, elle puisse reprendre la boulangerie familiale. Mais elle s'est enfuie, puis a rencontré mon père...
J’ai 11 ans lorsque ma mère décède brutalement. Le chagrin est de courte durée car je suis l’aînée et je dois m'occuper de mon frère et de mes deux sœurs. La vie n’est pas simple, vous pouvez sans mal l'imaginer.
Comment m'en sortir ? J'ai la chance d’être bonne élève et je décide de tout miser sur les études. Mon prof de lettres conseille à mon père de me faire postuler pour les grandes hypokhâgnes. Il hésite, j’insiste et je suis admise au lycée Henri IV. A Paris ! Ce sera un véritable choc culturel pour moi. Je n’ai pas vraiment profité de la vie parisienne, ou de ma prépa, car je n'ai pas un rond contrairement à mes camarades qui la plupart ont de l'argent et, par leur milieu, possèdent tous les codes. Je rate normale sup. J'enchaîne les diplômes : licence, maîtrise, puis le Capès que je réussis du premier coup. Mais je n'ose pas me présenter à l'agrégation. Je ne me sens pas légitime. Mes profs de fac me poussent pourtant, me conseillant de faire un rapport de stage pour la passer. Mais je n'ai aucun revenu, mise à part une bourse et mon père ne peut pas m'aider, mon frère et mes sœurs sont encore à sa charge. Il me faut un poste et je deviens prof. Je me dis que Camus n'a jamais pu passer l'agrégation, tuberculeux et trop fragile, les médecins le lui avaient interdit. Sartre lui, bien né et en bonne santé, avait tous les codes, toutes les ressources morales et physiques pour réussir... Ce n'est que l'année dernière que j'ai passé l'agrégation et que je l’ai réussie. Entre-temps, j’ai rencontré un homme, avec qui j’ai eu deux enfants. Je cherchais, je pense, une certaine normalité et ne voulais pas voir que ce type était un imbécile. Ma fille n’avait pas cinq ans lorsque nous nous sommes séparés. Je me retrouve seule car le juge m’accorde la garde des enfants.
J’essaie, dans mon métier, dans ma vie, de lutter contre le déterminisme social car je sais combien il est plus difficile de se construire, se réaliser, quand on n'a pas un socle initial qui nous le permet. Du moins, à égalité d'intelligence ou de désir, est-ce bien plus long, bien plus compliqué, pour certaines personnes que pour d'autres.
Dans un sens, je peux dire que la littérature m’a sauvée. Évidemment, ce sont nos histoires personnelles qui nous lient à des auteurs. Camus, dont je vous parlais, j'ai l'impression qu'il a écrit toute son œuvre pour moi. Quelqu’un comme Yourcenar aussi... C’est peut-être ça, un chef-d'œuvre, l’impression que son universalité ne parle qu’à vous seul.
Annie Ernaux m’a également beaucoup marquée. La Place, notamment, où elle raconte la distance culturelle, et sociale, qui s'établit avec son père lorsqu'elle se lance dans ses études. Une écriture dite blanche, sans affects qui a la froideur mais aussi l'intensité du constat (un peu comme chez Modiano). Et en lisant La Femme gelée, j’ai beaucoup pensé à ma mère, mais aussi à la vie à laquelle j'ai en partie échappé. L'importance de Virginia Woolf et notamment, bien sûr, de son essai Une chambre à soi. Et René Char… D'autres aussi, mais je ne veux pas vous embêter avec ces listes, somme toute certainement classiques. De plus, je ne parle que de moi. Et vous, alors ?
vendredi 18 septembre 2020
Une maladie de l'âme
![]() |
| Léon Claude Vénézia |
Sorte d'autobiographie, à l'instar de Martin Eden, publiée trois ans avant le probable suicide de John Griffith Chaney, dit Jack London, John Barleycorn, sous-titrée chez nous Le Cabaret de la dernière chance, se centre sur l'expérience de l'alcool, l'addiction et l'impossible cure.
Barley corn signifie grain d'orge. Ce patronyme, tiré d'une chanson traditionnelle britannique, s'entend comme la personnification de l'alcool.
Naturellement, tout cela est une maladie de l’âme, une maladie de la vie. C’est l’amende que doit payer l’homme d’imagination pour son amitié avec John Barleycorn. Celle qui s’impose à l’homme stupide est plus simple, plus commode. Il s’enivre jusqu’à tomber dans une sotte inconscience ; comme il est endormi sous l’effet d’une drogue, ses rêves, s’il en a, sont confus. Mais à l’être imaginatif, John Barleycorn envoie les impitoyables syllogismes spectraux de la raison pure. Il examine la vie et toutes ses futilités avec l’œil d’un philosophe allemand pessimiste. Il transperce toutes les illusions, transpose toutes les valeurs. Le bien est mauvais, la vérité est un trompe-l’œil et la vie une farce. Des hauteurs de sa calme démence, il considère avec la certitude d’un dieu que toute l’existence est un mal. Sous la lueur claire et froide de sa logique, épouse, enfants et amis révèlent leurs déguisements et supercheries. Il devine ce qui se passe en eux, et tout ce qu’il voit, c’est leur fragilité, leur mesquinerie, leur âme sordide et pitoyable. Ils ne peuvent plus se jouer de lui. Ce sont de misérables petits égoïsmes, comme tous les autres nains humains ; ils se trémoussent au cours de leur danse éphémère à travers la vie, dépourvus de liberté, simples marionnettes du hasard. Lui-même est comme eux ; il s’en rend compte, mais avec une différence, pourtant : il voit, il sait. Il connaît son unique liberté : il peut avancer le jour de sa mort.
Tout cela ne convient guère à un homme créé pour vivre, aimer et être aimé. Cependant le suicide, rapide ou lent, une fin soudaine ou une longue dégradation, tel est le prix que prélève John Barleycorn. Aucun de ses amis n’échappe à l’échéance de ce règlement équitable.
John Barleycorn, Le Cabaret de la dernière chance,
trad. Louis Postif, ed. Libretto
lundi 8 juin 2020
La vie des gens
- Sinon, il y a toujours la fameuse maison de famille du XVIIIe…- Oui, j'ai vu, ils ne trouvent pas preneur. Elle est dans nos prix, non ?- 380 000 € pour 290m². Elle a toujours été située à Maisons-Alfort ?- Je ne sais plus. De toute manière, dans l'annonce, il est précisé qu'elle se trouve à une heure de Paris.- Dommage, ce patchwork de photos… On ne voit pas bien les pièces, même en grossissant…- Oui, mais le texte est incroyable…- Maison de Maitre de Style Mansard, fin XVIIIe. Entièrement restaurée… Aïe !- Cette manie du « entièrement restaurée »…- Prestations haut de Gamme, disent-ils. Cette manie des majuscules… C'est vrai que la suite fait rêver : Salon 55m². Plafonds Haussmannien et moulurés. Ça se dit, « moulurés » ?- Le verbe existe. Donc, aucune raison pour qu'il n'y ait pas d'adjectif.- Pièces spacieuses (5 Prises TV) – ils s'emmerdent quand même un peu dans leur manoir…- Combien de pièces, déjà ?- Oh, il n'y en a que 8 !- Faut pouvoir les chauffer, n'oublie pas.- Portes monumentales… 2 salles de bains avec douches Italienne et baignoire. 2 wc…- Nous n'aurions même pas, chacun, notre salle de bain et nos WC privatifs ?- Oui, c'est peut-être un peu petit pour nous…- Il y a des cheminées, je crois.- 4 cheminées en marbre (dont une est tubée), ça veut dire que les autres sont condamnées ?- Ça se retube…- Ça existe, le verbe retuber ?- Continue…- Cuisine aménagée et modulable (21m²)… « Modulable » ?- Tu dois pouvoir la transformer selon les saisons de l'année, tes goûts, tes envies, tes fantasmes…- Continuons à fantasmer : un patio de 30m² (où l'on peut déjeuner à 12 personnes autour du bassin). PAS DE TERRAIN. .. C'est nul, ça !- Mais oui, souviens-toi, c'est le hic de cette maison. Imagine son prix si elle possédait un vaste jardin
- Ou un parc, comme celle que nous avions vue à Meudon, il me semble…- Non, ce n'était pas Meudon…- T'es sûre ?- Non, je ne suis plus sûre de rien, on a tellement épluché les annonces depuis un an…- Les chambres font : 15, 22, 22, 23, 25 et + de 70m² (idéal pour Atelier d’artiste)… Ça me donne envie de me mettre à la peinture ! La bohème au manoir…- Pourquoi pas, à condition que je sois ton seul modèle nu.- Parquets massif, une suite parentale en duplex avec des hauteurs sous plafonds remarquable – manque un s. Alors que je me disais que c'était l'une des rares annonces, pourtant longue, à être rédigée sans fautes d'orthographe… 2 caves voutées aménageable – Ah ! Il manque encore un s –, de + de 30m². Aménageables en quoi ?- C'est comme la cuisine, c'est selon tes fantasmes…- Une salle de cinéma.- Et une salle de sport.- Dans une cave ?- Tu as raison, tu peux rapidement étouffer durant l'effort…- Exposition est/ouest pour un ensoleillement général. Double vitrage, anti UV, ossilo battant retardateur d'effraction… Tu peux te faire cambrioler, mais pas d'un seul coup, c'est ça ?- Disons que ça rend la tâche difficile. C'est ce que notre voisin a mis au rez-de-chaussée, après la tentative d'effraction…- Chaudière gaz de ville. Tout à l’égout et la fibre est installée. Faibles charges. Commune avec toutes les commodités alentours – Ah ! un s en trop…- A alentour ?- Oui, ce doit être à cause de l'usage fréquent au pluriel. Gares a 20 km avec parking gratuit. Pourquoi ce s à gare ?- Il y en a peut-être plusieurs aux alentours.- Et toutes situées à 20 km ? Non, crois-moi ma chérie, la grande bourgeoisie est décevante… Ecoles lycées – et la virgule ? Maison Médicales. Encore un s en trop.- A maison ?- A médicales. Et ne me dis pas qu'il s'agit certainement de différentes sortes de médecines.- Et selon toi, il y a plusieurs maisons médicales ou une seule ? Un s en trop ou un en moins ?- Si je me fie à l'ensemble, je dirais encore un s en trop. Commerces. Antiquaires. Ainsi que des Boulangeries à damner.... Avec 4 points de suspension. Tu vois ? Ces gens-là sont dans l'excès !- A damner ? Des boulangeries ?! La grande bourgeoisie est gourmande.- Marché. Ville Verte. Ferme Bio Disney Land Paris a 50mn – pas de virgule entre ferme bio et Disneyland ! Et Disneyland en deux mots ! Et pas d'accent à la préposition… Tout se perd, ma chère… Reims à 35mn. Pour les Sportifs : des parcours autour des étangs à 500m et des parcours d'escalade à la Hottée du Diable. Tu vois, pas la peine d'aménager la cave en salle de sport… Idéal Chambres d'Hôtes de Charme. Sur la route du Champagne. Photos et infos sur demande.- On pourrait aller la visiter, juste pour le plaisir, la beauté. On a vu tellement de choses laides…- Visite sur RDV. A 55 mn du Pont de Charenton. Pas d'Agence merci. On ne peut y aller qu'en voiture, j'imagine. Car même la gare – ou les gares – est à 20 minutes…- Dommage.- Attends, je regarde ce qu'il vend d'autre. Il y a 53 annonces !- Une voiture sans permis, peut-être ?- Non, un Banc Thaï bois exotique, 750 €.- Il vend tout le mobilier de la baraque ?- Ça a l'air… Ah non ! Qu'est-ce que c'est que ce truc ?- Quoi donc ?- Un Jock Strap dos croisé !- Un quoi ?- Jock Strap, viens voir. C'est incroyable !- C'est un slip ?!- Ça m'en a tout l'air !
- Le type vend ses slips ?- Il se dépouille de tout… La crise est bien plus violente que ce qu'on nous raconte…- Mais ce n'est pas possible, vendre ses slips… C'est un canular…- Non, ça continue, regarde : 2 slips Pump !- C'est invraissemblable. Ce sont des accessoires homos, non ? Pourquoi tu cliques ?- Je regarde le texte : lot de 2 slips pump arriver ajouré. Arrivée, veut-il certainement dire. Et il manque le e à ajourée.- C'est quoi, une arrivée ajourée ? Arrivée de quoi ?- Je ne sais pas. En tous cas, sur la photo, il y met un doigt…
- C'est vrai ! Je n'avais pas vu…- Des bottes Philippe Model, des bracelets en pierre. Et encore un slip !- Avec rehausseur !- Qu'est-ce qu'un slip avec rehausseur ?- Clique !- Rehausseur de parties ! Et le gars pose avec son slip !
- Tu crois que c'est lui, avec ces tatouages ?- Un héritier qui a mal tourné…- Alors, si on est homo, c'est qu'on a mal tourné ?- Non, ma chérie, je parlais du fait qu'il en soit réduit à vendre ses slips…- Regarde : une perruque courte cuivrée ! Où est-on ?- Il a peut-être une boutique spécialisée et profite de l'annonce alléchante pour vendre ses produits olé-olé…- Olé-Olé ? Plus personne n'utilise cette expression !- Je m'en fous. J'avais envie, ça me faisait plaisir… Tu fais quoi, du plaisir ?- Autre chose…- Poissons pétrifiés d'Amazonie… C'est classé en décoration. Ne va pas imaginer un autre usage. Fragment de poisson pétrifié rapporté d'Amazonie il y a 35 ans.- 35 ans ?- Il doit avoir quelques kilomètres au compteur, comme on dit.- Je déteste cette expression !- Il se range des voitures et vend tous ses accessoires… Prince Albert… Qu'est-ce que c'est que ce truc ? Catégorie montres et bijoux…- On dirait un piercing.- Tu as raison…- Je pense savoir où tu le mets…- Non ! Ça se fait ?- Les femmes le font bien, pourquoi pas les hommes ?- Rien que d'y penser, je sens une douleur au niveau de la…- Il précise les dimensions : 28 mm, 20 mm, et 4 mm pour le diamètre…- Oh, ça peut aller… Regarde : boxer militaire, slip en bambou, slip camouflage voile transparent…- Pourquoi tu cliques ?- Pour voir s'il pose avec tous ses modèles.
- Ah oui ! C'est le même, avec les tatouages…- Et ça continue : String Homme voile transparent, Strap JockMail, 2 straps Pump, Lot de 3 Slips Andrew et Christian…- C'est qui Andrew et Christian ?- On a déjà eu le Prince Albert. Maintenant, c'est le Prince Andrew et son amant. 2 slips nid d'abeille, Strap nid d'abeille beige, regarde, c'est lui qui pose derrière, si j'ose dire, en présentant le slip qu'il étire et son effet nid d'abeille…
- La demeure familiale était peut-être un lieu de perdition…- Et les caves voûtées, des salles de jeux particuliers…- Il y a une deuxième page, et d'autres tenues encore plus délirantes…- Des jockstrap argent, des mini maillots de bain kaki…- Encore des piercings Prince Albert…- Et un slip US Navy, très Village People…- Ah ! Voilà que j'ai envie de danser !- Regarde, ça, c'est le pompon, si j'ose dire : des Aladdin shoes !- Paire de chaussures en daim noir, faites sur mesure (model unique) taille 40/ 41 – ah, petits pieds ! – esprit oriental, très bon état.
- Sur mesure ? Ce genre de machin ?
- C'est peut-être une tendance… Ou ça l'a été…
- Ce que j'aime sur ce site, même si nous n'y trouvons pas notre bonheur, c'est de découvrir toutes ces vies…
- Prenons rendez-vous. Il acceptera peut-être de nous emmener en voiture…
mercredi 3 juin 2020
Un pyjama tout neuf
Entre le 18 et le 23 mai 1983, J-P Manchette écrit à l'auteur de polars britannique Robin Cook — à ne pas confondre avec l'Américain du même nom, auteur également de polars, situés principalement dans le milieu médical, et qui obligera le premier à opter pour le pseudonyme de Derek Raymond, solution que notre beau pays rejette, d'où la confusion habituelle. Bref, dans cette longue lettre, directement écrite en anglais, et traduite ici par Jean-Paul Gratias, Manchette revient sur un épisode tragico-burlesque, également évoqué, plus brièvement, lors d'une de ses chroniques sur les jeux publiées dans Métal Hurlant.
(...) Il y a deux ans, en rentrant chez moi, j'ai trouvé trois cambrioleurs dans l'appartement, et ils m'ont demandé de l'or, eux aussi, et j'ai été pris d'un rire nerveux, ce qui était très inconfortable, parce qu'ils m'avaient fourré dans la bouche un pantalon de pyjama en tissu épais (une saloperie que les Français appellent jersey). Et tandis que j'étouffais, ils sont devenus fous de rage, car j'étais incapable de leur dire où se trouvait mon or, et ils pensaient que je me moquais d'eux. Alors, je leur ai donné 1000 francs, qui étaient dissimulés dans une édition de Moby Dick, et pour me libérer de ce foutu pyjama enfoncé dans ma gorge, je leur ai dit que la baleine blanche, en fait, c'était l'argent, et c'est pour cette raison qu'il était caché dans Moby Dick. De toute évidence, ils ne s'intéressaient pas aux symboles cachés en littérature. Alors, ils ont pris les 1000 francs et ils ont commencé à me dire qu'ils allaient avoir recours à la torture pour m'arracher mon or, et comme je n'ai pas pu m'empêcher de recommencer à rire bêtement, ils m'ont assommé et ils sont partis. Ensuite, il m'a fallu descendre quatre étages sur les fesses, toujours avec le pyjama dans la bouche. J'étais complètement saucissonné, et il n'y avait pas âme qui vive dans ce foutu immeuble. J'ai fini par atteindre le rez-de-chaussée, et j'ai eu la joie de lire un avis sur la vitre de la concierge : La concierge revient de suite. J'ai continué à ramper pour atteindre la cour intérieure, et j'ai vu un homme. Il a remarqué ma présence, qui l'a choqué (Oh, mon Dieu !) et il a couru vers moi. Il tenait un couteau de boucher et était couvert de sang, ce pourquoi j'étais terrifié, et j'ai pensé que le cauchemar allait être vraiment horrible, mais finalement, j'ai compris qu'il était charcutier. Il a tranché mes liens (l'imbécile : un pyjama tout neuf !) et à chaque fois que j'entre dans sa boutique, il se précipite vers moi, il me serre la main, et il me dit quelle extraordinaire aventure cela a été pour lui de me sauver la vie.
Jean-Patrick Manchette, Lettres du mauvais temps,
Correspondance 1977-1995, éd. La Table ronde, 2020
mardi 14 avril 2020
Silence brisé
![]() |
| Carlos Barria |
A chaque moment du temps, à côté de ce que les gens considèrent comme naturel de faire et de dire, à côté de ce qui est prescrit de penser, autant par les livres, les affiches dans le métro que par les histoires drôles, il y a toutes les choses sur lesquelles la société fait silence et ne sait pas qu'elle le fait, vouant au mal-être solitaire celles et ceux qui ressentent ces choses sans pouvoir les nommer. Silence qui est brisé un jour brusquement, ou petit à petit, et des mots jaillisent sur les choses, enfin reconnues, tandis que se reforment, au-dessous, d'autres silences.Annie Ernaux, Les Années, Gallimard, 2008
jeudi 2 avril 2020
En grand seigneur
![]() |
| Duane Michals |
Si j'étais très riche je construirais ainsi ma maison : une entrée minuscule, un couloir étroit, une salle de séjour pitoyable, une chambre triste, des meubles très modestes, simples, peu de tableaux, aucun tapis, aucun rideau, des lampes peu pratiques et de faible puissance, dans l'ensemble, une atmosphère de gêne. En ce qui concerne les chiottes, cependant, au moins quarante mètres carrés, du marbre, des faïences, une robinetterie somptueuse et de très gros calibre, en vermeil, des lustres triomphaux, d'immenses miroirs biseautés, de douillets tapis d'éponge aux couleurs délicates, un déploiement de parfums rares et très coûteux, du papier hygiénique doux comme un soupir, des flacons et des vaporisateurs en tout genre, des tourne-disques stéréophoniques avec une discothèque imposante, bref, un luxe effrené, une débauche d'espace, l'envie de se promener nu dans tous les sens, peut-être au pas de course. Pourquoi nos savants architectes ne construisent-ils pas de pareilles maisons ? Il est facile de supporter la misère lorsqu'on peut chier en grand seigneur.
Dino Buzzati, Nous sommes au regret de…,
trad. Yves Panafieu, ed. Robert Laffont
samedi 15 février 2020
Pas d'inquiétude
HumeurUne profonde fatigue physique et morale est installée en vous depuis longtemps. Ne perdez pas de temps à la combattre, en arrêtant l'alcool ou en consultant par exemple. Il n’y a plus rien à faire. Surtout dans ce pays.
SantéVous risquez de retomber dans un problème chronique d'allergie ou autre, sans en connaître les raisons. Encore moins la durée. Et les hôpitaux sont débordés et manquent de personnel. N'espérez pas finir sous de bons hospices.
TravailVous avez toujours manqué d'ambition. Votre travail vous ennuie et, malgré vos qualités, vous avez beau chercher, traverser la rue, vous n’en trouvez pas d’autre. Ne vous inquiétez pas, à votre âge et avec votre parcours chaotique, rien de plus normal.
FinancesEn raison de votre emploi non-qualifié et au salaire corrélatif, votre compte en banque est en déséquilibre constant. Vous avez beau ramer pour redresser la barre, il est trop tard. Vous ferez partie jusqu'au bout de ces gens qui ne sont rien.
AmourAvec la Lune en Scorpion, votre sensibilité est malmenée. Vos sentiments sont excessifs, vous avez du mal à vous contrôler. De plus, vous passez votre temps à penser à cette femme pour qui vous n’êtes plus rien. L'amour est une illusion et Dieu est mort. Vivez dans le présent. Notre conseil : abonnez-vous à Netflix plutôt qu’à Tinder ou Meetic.
Charles Brun, Désinscriptions en cours
samedi 14 décembre 2019
De la folie
![]() |
| René Groebli |
...quand je retrouvais mon calme, il m'apparaissait que les hommes font leur malheur par incapacité de se contenter de ce qu'ils ont. On finit par haïr ce qui nous entoure, alors qu'on était bien tranquille, et l'on se jette dans l'inconnu. On finit par prendre en horreur la vie présente. On ne peut plus supporter son bonheur, et l'on va s'exposer à des dangers réels. C'est excusable d'agir ainsi quand on ne risque pas grand-chose, mais quand notre vie est en jeu, c'est de la folie...
Emmanuel Bove, Non-Lieu, 1946
lundi 9 septembre 2019
Chansons d'amour
![]() |
| John Bignell |
les conditions
présentement, d'après les conditions fixées par le soleil
mon monde touche à sa fin.
marqué par le ver,
bradé par une population mondiale
n'ayant aucune idée de mon existence,
présentement, d'après les conditions fixées par le soleil
mon monde touche à sa fin.
mes amis, on peut difficilement dire qu'il y ait eu des temps bénis.
j'ai montré du courage, de la pochardise et de la peur
le cœur continue de battre
sous l'emprise d'une terreur absolue.
d'après les conditions fixées par le soleil
je me prépare à déposer
les armes, la souffrance et le peu
qu'il me reste d'honneur.
ça ne marche pas à tous les coups
j'ai connu un écrivain dans le temps
qui essayait toujours de resserrer des phrases
par exemple il écrivait :un vieil homme en manteau vert descendit la rue.après correction :vieil homme en vert descendait rue.après correction :vieil homme vert descendait rue.après correction :homme vert descendait.après correction :vert descendait.pour finir cet écrivain disait,merde, j'arrive pas à péter,et puis il s'est tiré une balledans la tête.tiré dans la tête.tiré la tête.
tiré.
Chanson d'amour
j'ai mangé ta chatte comme une pêche,j'ai avalé le noyaule duvet.calé entre tes jambesj'ai sucé mâchouillé léchéavalé tout ton être,ai senti tout ton corps se tendre tressaillir commeun fusil-mitrailleurj'ai fait de ma langue une flècheet le jus a couléet j'ai avalépris de foliesuçant l'intégralité de tes entrailles –ton con tout entier dans ma bouche aspiréj'ai morduj'ai morduet avaléet toi aussitu as cédé à la foliealors je me suis retiré pour recouvrirde baisers ton nombrilavant de glisser entre les fleurs blanches de tes jambes
j'ai embrassé croquémordillé,encore une foistout du longces merveilleux poils pubiensqui m'attiraient m'attiraient toujours plusj'ai résisté tant que possibleet puis j'ai bondi sur la chosesuçant et lapant,des poils dans mon âmeun con dans mon âmeton être entier dans mon âmedans un lit miraculeuxavec dehors des cris d'enfantss'amusant sur leurs vélosà roulettes aux environs de5 heures de l'après-midicette heure merveilleuseque constitue 5 heures de l'après-miditous les poèmes d'amour étaient écrits :ma langue est entrée dans ta chatte et dans ton âmele couvre-lit bleu était làsans oublier les enfants dans l'alléeet ça chantait et ça chantait et ça chantait et ça chantait.
Charles Bukowski, Tempête pour les morts et les vivants,
éd. Au diable Vauvert, 2019
trad. Romain Monnery
jeudi 13 juin 2019
Y'a pas photo
Vivian Maier
Finalement, j'aurais traversé cette existence en prenant le soin de toujours me tenir à distance. Comme une ombre. En touriste. Mais sans guide, sans la moindre photo, pas même un selfie.
Charles Brun, No followers
mercredi 20 mars 2019
La grande fatigue
![]() |
| Bruno Réquillart |
La grande fatigue de l’existence n’est peut-être en somme que cet énorme mal qu’on se donne pour demeurer vingt ans, quarante ans, davantage, raisonnable, pour ne pas être simplement, profondément soi-même, c’est-à-dire immonde, atroce, absurde. Cauchemar d’avoir à présenter toujours comme un petit idéal universel, surhomme du matin au soir, le sous-homme claudicant qu’on nous a donné.
L. F. Céline, Voyage au bout de la nuit
samedi 22 décembre 2018
Multiples et obscures
![]() |
| Joshua Olley |
Je me suis longtemps refusé à tenir pour vrai ce que je vais dire, car compte tenu de la singularité de ma nature et du fait que l’on tend toujours à juger les autres d’après soi-même, je n’ai jamais été porté à haïr les hommes, mais au contraire à les aimer. C’est l’expérience qui, non sans résistance de ma part, a fini par me convaincre ; mais je suis sûr que les lecteurs rompus au commerce des hommes, reconnaîtront la justesse de mes propos ; tous les autres les trouveront excessifs, jusqu’au jour où l’expérience, s’ils ont jamais l’occasion de faire réellement l’expérience de la société humaine, leur ouvrira les yeux à leur tour.
J’affirme que le monde n’est que l’association des coquins contre les gens de bien, des plus vils contre les plus nobles. Lorsque plusieurs coquins se rencontrent pour la première fois, ils se reconnaissent sans peine, comme par intuition, et entre eux les liens se nouent aussitôt ; si d’aventure leurs intérêts s’opposent à leur alliance, ils n’en conservent pas moins une vive sympathie les uns pour les autres et se vouent une mutuelle considération. Quand un coquin passe un contrat ou engage une affaire avec un individu de son espèce, il agit le plus souvent loyalement sans songer à le tromper ; a-t-il en revanche à traiter avec des honnêtes gens, il leur manque nécessairement de parole et, s’il y trouve avantage, s’efforce de les perdre. Il lui importe peu que ses victimes aient assez de cœur pour se venger, puisqu’il espère toujours, comme cela se vérifie presque à coup sûr, triompher de leur courage par la ruse. J’ai vu plus d’une fois des hommes d’une couardise extrême, ayant à choisir entre un coquin plus couard encore et un honnête homme plein de courage, embrasser par lâcheté le parti du coquin ; mieux, c’est ce qui arrive régulièrement aux gens du commun placés en pareille situation, car les voies de l’homme de bien sont simples et communes et celles du scélérat multiples et obscures...
Leopardi, Pensées, trad. Joël Gayraud, éd. Allia
jeudi 20 décembre 2018
Et pourtant
La mort n'est pas un mal : elle libère l'homme de ses maux et, le privant de tous les biens, lui en enlève le désir. C'est la vieillesse qui est le mal suprême : elle ôte à l'homme toutes les jouissances, ne lui en laisse que la soif et apporte avec elle toutes les douleurs. Et pourtant, c'est la mort que l'on redoute et la vieillesse que l'on désire.Leopardi
dimanche 13 mai 2018
Inutile
Un jour j'ai fait vœu d'inutilité.Le principe était simple, le projet ambitieux :Un inutile ne sert à rien.Or on ne remplace pas ce qui ne sert à rien.Donc un inutile est irremplaçable.(…) Le vœu d'inutilité, je m'étais bien assis dessus, dans le convoi des travailleurs de l'aube.Je n'ai pas tenu mes promesses, mais j'ai tenu, je ne sais pas quoi mais j'ai tenu, têtu, réfractaire et grognon, franc-tireur et faux cul, tire-au-flanc, dégonflé mais bravache, j'ai tenu tête et j'ai tenu la route, et vaillant, défaillant, debout, assis, couché, j'ai tenu le crachoir sans doute, mais je n'ai pas tenu mon vœu. Je n'avais pas l'inaptitude nécessaire, le sommeil assez lourd, pas si sourd j'ai entendu le monde et j'ai courbé l'échine, j'ai fait tourner le monde et marcher la machine, service-service, et j'ai marché dans la combine. C'est vrai qu'on ne sert pas à grand-chose, ni bien longtemps, on s'use vite, mais quand même. C'est vrai aussi qu'à peine produit on doit se reproduire, on rentre dans le moule, on devient un modèle standard, outillé, utilisé, à toutes les sauces, social. Il y a toujours quelque chose à faire, une bricole à marchander, une marchandise à bricoler. On se veut savant, à bonne école et à bon compte, on sait des choses, on est juste technique, on monte en puissance pour tomber en disgrâce, on s'affaisse, on s'efface, on perd pied périmé, rétréci, réformé, formaté, au format de la boîte. Dernier service funèbre. On dégage le plateau. Générations. La mienne n'en finit pas de se dégénérer.Je m'étais installé à l'automne chez ma mère le temps qu'elle meure à l'hôpital et j'y étais encore après les fêtes. La dernière fois que j'avais vu Maman, elle ne m'avait pas reconnu, je ne l'avais pas reconnue non plus, elle n'avait plus figure humaine. Elle avait perdu la tête, la raison de vivre, et l'appétit, ses dents, ses cheveux et puis elle a perdu la vie, pour ne pas gêner plus longtemps. J'avais moi-même failli tout perdre en mourant d'un cancer, et je n'avais rien gagné en guérissant.Je n'avais plus de génération propre.Personne n'avait besoin de moi, le fils d'une maman morte, mais je pouvais encore servir. À toute chose malheur est bon, mais à quoi ?
Hervé Prudon, Les Inutiles, Grasset, 2002
mardi 10 avril 2018
mercredi 4 avril 2018
Touche salvatrice
![]() |
| Ernst Haas |
Il paraît qu’au moment où la grande vague qui a dévasté une partie de la planète avançait tel un géant vers le rivage, les gens ne pouvaient rien faire d’autre que regarder immobiles et stupéfaits, perdant des minutes précieuses pour la fuite.Cela ne me semble pas étrange. Si quelqu’un dans la chambre à côté, quelqu’un que je connais, entre à l’improviste, je sursaute. Alors que si une silhouette venue du néant, inconnue, impensée se matérialisait sur le mur, je resterais à regarder bouche bée.C’est ce qui arrive avec les grandes vagues qui viennent dévaster notre vie, la changer, de continent en île, d’île en péninsule, de péninsule en désert. Et quand la vague est désormais à quelques mètres du rivage et qu’il n’y a plus de fuite possible, tu ne peux pas, comme sur le clavier, taper pomme Z et revenir en arrière, un instant plus tôt, quand la vague était encore lointaine et que tu pouvais fuir ou te mettre à l’abri et lancer l’alarme.D’autre part, si c’était possible, si au lieu de la vie il n’y avait que ce clavier (comme cela arrive parfois, certains jours), et si tu pouvais vraiment, en tapant pomme Z, revenir un pas en arrière, où t’arrêterais-tu ? Peut-être pas au moment où tu as levé les yeux et où tu l’as vue avancer démesurée, menaçante, nouveauté sans remède, peut-être pas à ce moment où la fuite était encore possible, mais incertaine, peut-être taperais-tu à nouveau les touches et reviendrais-tu à cet autre moment de la matinée où tu devais décider entre aller à la plage ou te promener sur les collines (il y a quelques petits nuages, mais par ailleurs le ciel est entièrement bleu et les nuages ne sont qu’une frange éparpillée…)Tu ne t’arrêterais pas à ce moment dangereux, où tout devait encore être décidé, mais où la mauvaise décision pesait avec l’insistance des démons pervers, non, encore un pas en arrière est plus sûr, tu reviens à cette nuit pleine de rêves imprévoyants, ou au soir précédent, à la mélancolie du soir, sans raison, à ton regard sur les autres, sans amour, sans pourquoi…Ou peut-être ne t’arrêterais-tu jamais, parce que cette vague aura été soudaine, que sans doute mille circonstances, mille erreurs ne se seront pas liguées pour la gonfler, la fabriquer, la soulever au-dessus de ce rivage, mais se sont certainement liguées pour te fabriquer toi, pour te placer sur cette plage avec ce regard stupide, impuissant. Et tu déferais certainement un à un tous les moments conspirateurs de ta vie, en les voyant à chaque pas en arrière pour ce qu’ils ont été, un pas étourdi, malheureux, vers la plage. Et tu continuerais à taper sur la touche salvatrice, en reconnaissant un destin là où, toute ta vie durant, tu n’as vu qu’une avancée hâtive et distraite depuis le premier vide qui s’est créé en toi, quand tu t’es détaché et que tu as commencé à vagir.Mais ne sommes-nous pas tous ainsi ? Ne voudrions-nous pas tous revenir en deçà du point de non-retour, même si nous ne savons pas lequel ?
Ginevra Bompiani, Pomme Z, éd. Liana Levi,
trad. Jean-Paul Manganaro
























