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mercredi 23 juillet 2025

Fermeture définitive

Gilles D'Elia

 

 

 

quelle était la chanson ?

nous déambulions cet air
en tête
le long de la coursive
d'un passage couvert 
désert du XIXe siècle
en ruines
en haut des marches
il se tenait majestueux
époque soûl sous le balcon
était-ce cette chanson ? 
chemise noire
ouverte sur un médaillon
naturellement semblant
nous attendre
seuls à le comprendre
incapables de lui parler
nous nous mîmes à chanter
ce standard noir et blanc
sans savoir 
que nous ne connaissions plus
les paroles du deuxième
couplet

honteux j'espérais 
qu'il eut reconnu 
le fils du maçon espagnol
grassement
payé au noir 
pour refaire 

avec un de ses Javanais

sa garçonnière du XVIe
arrondissement 
et redoutais
qu'il ne nous tournât 
le dos
le ré et le la

Un type comme ça,
le chanteur,
dit mon père
qui ne me parle plus guère
le pouce levé pour confirmer
me faut-il toujours mettre en doute
les paroles de ce seigneur des bobards ?

Oublions souvenirs
cauchemars
morts et vivants
place au rêve
entre jazz et java
était-ce la chanson 
pour Audiberti 
sa promesse de revenir
la chanter pour les marches
les murs
le cœur des pierres 
et le maçon ?

le boxeur toulousain
nous souriait 
comme à des gosses
perdus
abandonnés
depuis des années
vieillards précoces
nous resservait
ses vers
à l'oreille
que nous reprenions 
à tue-tête
en l'air
en chœur
en espoir de cause
empathie générale

quelle était la chanson ?

liquidation totale
tout doit disparaître

 

charles brun, fin des soldes 

samedi 8 mars 2025

Les temps ont changé

 

le courrier s'amoncelle
au pied du bureau
dans la baignoire la vaisselle
sur mes genoux une femme
boit du champagne
peau blanche et yeux d’assassin
sa croupe pétillante dans la main
j'exècre les hommes
reclus ici
ils ne m'inspirent aucune confiance
d'où viennent tous ces gens ?
n'ai-je pas mieux à faire ?
plus rien n'est ce que l'on croit
chante-t-elle à mon oreille
avant de s'enfuir vers
quelque autre souffrance
je pense avoir reconnu la chanson
des filles tanguent
entre elles
sur un beau mélo de gardel
plus belles les unes que les autres
un signe m'invite à les rejoindre
elles parlent poésie
je me fais tout petit
cherche la sortie
pas une ne connaît
edgar allan poe
peu leur chaut
les idiots se précipitent là où
les anges ont peur d'aller
les informations tournent en boucle
sur les écrans
l’ère ouverte il y a quatre-vingt ans
répètent-ils se referme
les temps ont changé
empêtré dans la mélancolie
cet air
me revient la nuit
je resterai devant votre tombe
pour m'assurer
que vous êtes bien morts
chantiez-vous
je vous entends encore,
monsieur robert
je n'ai pas sommeil et n'ai nulle part
où aller
vous reprendrez bien un verre ?

 

charles brun, un abri pour l'orage

mardi 25 février 2025

Le danseur


André Kertész


Tiens-toi bien: je suis convoqué au ministère. J'y aperçois Rachida Dati... Je rêve. Je sais pertinemment que je suis en train de rêver. Je me demande tout de même comment ils m'ont contacté. Comment ont-ils fait pour me retrouver ? Pourquoi ont-ils pensé à moi – qui les exècre totalement... Etrangement, je suis partagé entre le dégoût, le sentiment d'imposture – qui fait pourtant de moi un des leurs – et surtout l'opportunité unique, inespérée, d'assurer mes vieux jours en travaillant au ministère. L'occasion de finir ma vie avec des revenus bien supérieurs à ce que m'octroiera ma chaotique carrière professionnelle. J'en oublie alors mes principes, n'ai aucun scrupule, me voilà aussi corruptible que les autres, un vendu prêt à tout, une véritable ordure... Me débattant pour ne pas me réveiller, j'apprends qu'il ne s'agit pas d'un simple poste, mais d'un portefeuille! Je dois absolument m'accrocher, ne pas sortir de ce rêve! Ils veulent me confier le ministère, tu te rends compte? Moi, ministre de la Culture?! Je commence à trouver cela normal. J'ai même un costard. Et lorsque je suis enfin reçu sous les ors de la république, comme on dit, stupéfaction, on me couvre d'un vieux feutre et m'informe solennellement que je suis nommé ministre du Tango!

 

charles brun, rêves de bandonéon

mercredi 22 janvier 2025

Le passant de l'aube

Stanko Abadžic
 

 

 

Cette maison avec toute l'existence devant soi
la contourne
le passant de l'aube
qui tient dans sa main
la laisse au mousqueton rouillé
d'un chien jaune et muet
la prudence dicte le silence
tant de choses se passent
à l'intérieur des chambres.
Comment rentrer
dans les rêves de la vie ?

 

 

Jean Follain, in D'après tout,
Gallimard, 1967



mardi 10 septembre 2024

Comblé

Karel Hajek

 

Je supprimai de mon vocabulaire mot après mot. Le massacre fini, un seul rescapé : Solitude. Je me réveillai comblé.

 

Cioran, De l’inconvénient d’être né

mardi 10 janvier 2023

Le rêve est dans le sac

Brassaï


— Encore mal dormi.
La pleine lune n'a pas dû aider...
De toute manière, dès qu'on met le réveil, on dort mal.
Exact. Il faut bannir le salariat. Refuser de se lever comme des troufions au son du clairon…
C'était la pleine lune ?
Je crois. C'est d'autant plus étrange que, pour une fois, j'ai réussi à me rendormir après m'être levé pour la vidange de la vessie.
Trop d'insomnies accumulées, certainement. Ou la délivrance après le départ de mon père, enfin, trois semaines après...
Il s'est passé un drôle de phénomène...
Avec mon père ?
Avec mon rêve. J'ai réussi à le reprendre en me recouchant. Je tenais absolument à y retourner et c'est ce qui m'a permis de me rendormir.
Reprendre un rêve ? Personne ne peut faire ça !
Je l'ai fait, mon petit. Je savais bien qu'un jour, je finirai par être le premier en quelque chose !
Impressionnant… Et c'était quoi, ton rêve ?
Je ne sais plus... Mais j'y étais bien. Au début, du moins...
Tu étais avec une fille ?
Non. Tous les rêves que l'on a envie de prolonger ne sont pas forcément érotiques. Il me reste quelques bribes...
D'érotisme ?
— De rêve. Une maison. Celle de voisins du quartier de ma mère, donc du quartier de mon enfance. Je crois que je t'ai déjà parlé de cette famille. Des Alsaciens. Pas forcément recommandables, mais bon...
Ça ne me dit rien, mais ça ne veut rien dire...
C'est bien dit...
J'oublie, tu sais bien...
C'était une famille nombreuse, cinq enfants si je me souviens bien. La femme était énorme, et le mari, un nain bossu... C'est elle qui, un jour, j'étais enfant, je passais devant ses fenêtres avec ma mère, et cette grosse femme se met à faire des compliments, comme on le fait avec les gosses, et sort cette phrase qui m'a, sur le champ, effrayé : Plus tard, avec ces yeux, il va faire courir les filles.
Elle avait raison, non ?
Parfaitement. Dès que je tentais maladroitement une approche, elles fuyaient.
Tu parles...
Tu me connais mal.
Toujours est-il que je n'ai pas connu cette époque...
Mon enfance ?
L'époque où elles s'enfuyaient...
Elle dure encore. Tu es l'exception. C'est pourquoi, en grande partie, je tiens tant à toi !
T'es con. Bon, ton rêve ?
— Je vais être en retard.
— Tu ne vas pas t'en tirer comme ça !
Dans cette famille de cinq enfants, il y avait deux garçons, plus âgés que moi, avec qui je jouais au foot. Dans la rue, devant chez nous ou chez eux, ou à Vincennes, derrière le parc floral. Sur les terrains que tu connais pour avoir promené le chien dans les parages… Avec eux, j'ai également travaillé sur les marchés... L'âiné m'a donné quelques cours de français si je me souviens bien, tandis qu'une de ses sœurs m'a remis à niveau en anglais, à notre retour d'Espagne. Je t'ai raconté ça, j'en suis certain.
— Ce dont je suis certaine, c'est que tu n'as toujours pas raconté ton rêve.
C'est une famille que je n'ai pas revue depuis des années, je ne sais plus rien d'eux... J'entrais dans cette maison. Il y avait là des gens que je ne connaissais pas. Les enfants ou petits enfants... Je ne sais pas ce que je faisais là. Ils semblaient m'attendre. Me mettaient au défi. Des personnages prenant la pose… Je me sentais obligé de deviner qui était qui. Les yeux de l'un des frères, je les retrouvais chez cette jeune fille. Ce que j'affirmais aussitôt, sûr de moi. Et ce qui déclencha les moqueries de tous. Pas du tout, voyons, Didier n'avait vraiment pas cette forme de yeux, ni cette couleur. Je me sentais plus que ridicule, perdu.
Tu n'y étais pour rien, après toutes ces années...
Je ne sais plus très bien comment finit cette première partie...
Avant la pause toilettes ?
Oui.
Ce que je ne comprends pas, c'est pourquoi tu as voulu une deuxième partie.
— Certainement pensais-je retrouver une part d'enfance…
— La deuxième partie, alors…
— Les railleries devaient en faire partie… En fait, ces gens posant devant moi n'avaient rien à voir avec la famille de ma jeunesse. Ils étaient étrangers d'ailleurs. Comme le confirmait le générique de fin.
— Quel générique de fin ?!
— Le rêve se terminait avec un générique de fin. Comme pour me signifier que tout n'était qu'une mise en scène, la séquence d'une série quelconque…
— Tu ne regardes jamais les séries.
— Justement. C'était étranger à moi. Les noms au générique étaient étrangers mais n'avaient rien d'alsacien. Tu te rappelles ces sacs poubelle qui inondaient le jardin de la maison lorsque nous l'avons revisitée avant la signature ?
— Bien sûr, c'était affreux.
— Nous avions demandé que la maison soit vidée puisque le fils ne voulait pas que nous récupérions un ou deux objets ayant appartenu à ses parents. Vider une maison, c'est sans doute le protocole, lors d'une vente. Mais tu te souviens de la sensation que ça a produit en nous ?
— Oui, j'ai pensé qu'un jour nous aussi, du moins une grande partie de nos affaires, finirait de la même manière.
Dans des sacs poubelles balancés sans ménagement par les fenêtres et emportés dans une benne ou un camion par un vulgaire broc.
— C'est atroce de penser à ça.
— Mais inévitable. J'avais cette sensation avec ce rêve. Le monde que j'ai connu a disparu. Les voisins, personne ne peut me dire où ils sont passés, ce qu'ils sont devenus. Pas même une trace de leurs descendants. C'est bientôt mon tour. Le monde tourne, certes mal, mais continue à tourner sans moi, comme il le faisait avant mon arrivée sur terre…
— Et là, tu files au boulot, me laissant seule avec ce rêve, cette perspective ?
— Oui, nous sommes irrémédiablement seuls face à notre disparition programmée.
— La prochaine fois que tu fais un rêve de ce genre, pense à ne rien me raconter !
Bonne journée, ma chérie…





samedi 6 août 2022

Impossible

Rogier Houwen

 

Lorsqu'il s'est réalisé, mon rêve s'est révélé impossible. Plus question d'y renoncer.
charles brun, désinscriptions des hommes

vendredi 27 mai 2022

Pièges

 

Florence Henri

Passionnément amoureux du rêve, ne supportant pas la réalité, au fond ne la voyant pas, ne comprenant pas sa langue. Romançant tout, n'ayant pas changé depuis le temps où je vivais sur la Lune et, déjà, séduit par le souvenir au point de tomber à chaque fois dans ses pièges. Incapable de le considérer de sang-froid. Empressé à l'embellir, à fourbir les armes. Poète.

 

Pierre Minet, La Défaite : Confessions (1947)
rééd. Allia, 2010

mercredi 27 octobre 2021

In bed with Alain Delon

 

Roman Zlobin

 

— Déjà ?
Tu as bien dormi ?
J'aurais voulu que ça continue...
C'est toujours trop tôt.
Je n'en reviens pas...
Tu le découvres ?
Quoi donc ?
Que c'est toujours trop tôt... Ou trop tard. Pourtant, je t'assure, c'est toujours le cas.
Ce n'est pas ça. Figure-toi que j'étais avec Alain Delon. A la fac. Je n'en reviens pas.
Comment ça, avec ? Tu veux dire que Delon, c'était ton mec ?
Bah oui...
Ton inconscient ne doute de rien...
Quand il a pris la parole, c'était toi. Il parlait de cinéma, de nanars qu'il venait de revoir et qui étaient formidables.
Je ne parle jamais de nanars...
Tu vois ce que je veux dire...
Pas vraiment. Je rêve rarement d'Alain Delon. Dire que j'ai failli l'écraser un jour, en scooter...
Ne sois pas jaloux : j'étais avec toi. Simplement, tu avais le physique de Delon.
Effectivement, j'aime mieux ça...
— Il t'est déjà arrivé de rêver de Catherine Deneuve, en me disant qu'en fait, tu avais rêvé de moi...
Il existe une certaine ressemblance entre Catherine et toi, c'est indéniable. Entre Alain et moi, ça peut se discuter...
C'était toi, te dis-je, mais en mieux.
Comment est-ce possible ? Si moi, j'étais Delon, ou Delon, c'était moi, toi, tu étais qui ? Romy Schneider ?
— Non, j'étais moi.
— En toute modestie...
J'étais très amoureuse. Il était tellement beau....
Tu parles de moi ?
Non, de Delon.
Comme Delon parle de lui à la troisième personne, j'ai cru que tu parlais de moi également à la...
...Oui, oui, j'ai compris.
Je ne suis pas bien réveillé, faut me pardonner...
Tu vas surtout être en retard.
— C'est le propre des stars, se faire attendre.
Tu expliqueras ça à ta directrice. Va faire ton café, je vais tenter de le retrouver.
Essaie la piscine, tu profiteras davantage de mon physique que dans un amphi de fac.
Ce n'était pas le Delon de La Piscine. Il était dans la cinquantaine. C'est encore mieux.
Comme moi, en quelque sorte...
Tu es quand même désormais plus proche de la soixantaine...
La journée ne pouvait pas mieux commencer...
Delon, même à la soixantaine, il était encore très séduisant.
Exactement comme moi...
Allez, file.
Imagine : je sors de cette chambre, tu replonges dans tes rêves et te retrouves dans les bras de Zemmour.
Quelle horreur !
Politiquement, ça se tient.
Je ne peux pas rêver de lui. Il a fait carrière grâce à la télé, à une époque où je ne la regardais déjà plus. Je ne sais même pas à quoi il ressemble, je ne l'ai jamais entendu parler...
Tu dois être la seule personne dans ce pays à tout ignorer de ce grotesque bateleur soutenu par les grands financiers des médias, le patronat et la bourgeoisie.
Ce devrait être pareil pour toi, ça fait des années que tu n'as pas la télé...
Tu vois ce que c'est, internet ?
A peu près... C'est là que je trouve des meubles pour la maison ?
Exact. On y trouve aussi les charlatans qui meublent les médias.
Nous ne sommes pas obligés de les écouter.
Que tu crois... Ils squattent l'espace médiatico-politique, assurent le spectacle de ce cirque. Tous les micros se tendent devant eux pour créer le buzz, l'événement, alimenter les pseudos débats de café du commerce, multiplier les sondages, l'écœurement permanent pour cacher le vide de la pensée...
— Je ne comprends pas. Comment peut-on accorder du crédit à un discours aussi grossier ?
— Pour cette même raison. C'est grossier, simpliste, creux, caricatural. Appelle ça comme tu veux, le résultat est le même, depuis toujours. Plus c'est énorme et répété à satiété, plus ça finit par constituer une évidence, une vérité incontestable, communément admise.
— Ce qui est une évidence, c'est que tu vas encore être en retard. Quelle excuse vas-tu donner cette fois-ci ?
— J'ai surpris ma femme au lit avec Delon. Une bagarre s'en est suivi. Un trio s'est formé. Lorsque Zemmour a sonné à la porte... Un truc dans le genre...
— Ça devrait marcher : plus c'est gros, plus ça passe.

 

samedi 30 janvier 2021

Dans le baba



John Rawlings



– Alors ?

Alors, quoi ?

Qu'est-ce que c'était ?

Je n'en sais rien… Un de ces trucs que je reçois sur internet, une pub. Je pensais l'avoir éteint.

Oui, c'est ça…

Tu sais bien que désormais, les mails arrivent sur mon téléphone… 

Oui, c'est ça…

Comment ça, Oui, c'est ça ?

Oui… C'est ça… Avec des points de suggestion… 

Tu crois vraiment que c'est mon amant qui m'écrit, à 3h48, Viens vite, je n'en peux plus ?

Il est 3h48 ?!

Je n'ai pas réussi à l'éteindre. Je ne comprends rien à ce téléphone, une lumière verte avec un message de sécurité m'empêche de le faire… J'ai fni par le planquer dans la salle de bains…

Ton amant ?

– Oui, sous un tas de serviettes.

N'empêche, ce shtongue et t'entendre te lever, ça m'a fait quitter mon rêve étrange. J'ai essayé de m'y replonger quand tu étais en bas, car je m'en souvenais parfaitement, mais je n'ai pas réussi. Rien que pour ça, j'en veux à mort à l'amant errant en bas.

On ne peut pas replonger dans un rêve, ça n'existe pas…

Détrompe-toi.

Ça t'est arrivé ?

Une fois ou deux oui. Même si généralement, une fois réveillé, impossible de me rendormir… 

C'était quoi, ce rêve ?

Un rêve étrange, te dis-je. J'étais dans le quartier de ma mère, je me promenais avec elle, comme je l'ai fait hier. C'était dans une rue que nous n'empruntons jamais. Nous croisions un homme, avec une canne également, que ma mère saluait. Le type ne l'avait pas reconnue, se retournait après coup et l'interpelait… Ils se mettaient à parler, je ne sais plus dans quelle langue. Ma mère, qui n'était plus ma mère, racontait…

Ta mère n'était plus ta mère ?

Non, je pense que c'est pour cela qu'il ne l'avait pas reconnue… Au début, j'ai pensé que c'était à cause du masque. Lui aussi en portait un d'ailleurs, mais ma mère l'a reconnu sans aucune difficulté.

Je ne comprends rien. Il y a des masques dans tes rêves ? 

Oui. Pas dans les tiens?

Quelle horreur, non ! 

La petite plaisanterie du masque, du confinement, du couvre-feu, conditionne nos rêves désormais. Tiens, on fera peut-être un jour un bouquin répertoriant les rêves sous la pandémie, comme on l'a fait avec le nazisme. Tu te souviens de cette pièce de théâtre?

Comment dit-on sur internet ? Tu viens d'atteindre le point Goodyear... 

Oui, ça roule... Tu sais, j'ai des tics du visage depuis quelques jours. 

– C'est-à-dire?

Je fais comme ça, regarde…

Mon nez fronce, les pommettes essaient de redresser le masque, même lorsque je n'en porte pas…

C'est peut-être un bon exercice pour ces femmes qui veulent se les faire gonfler. 

Oui, il va falloir s'adapter dans tous les domaines car on n'en a pas fini. Tu as vu ce nouveau test PCR que l'on teste en Chine

Non.

Je crois même qu'ils n'en sont plus au stade du test. 

A quel stade alors ?

Au stade anal.

Je ne sais pas pourquoi, mais en posant la question, j'étais sûre de ta réponse.

Tu l'as lu, toi aussi ?

Quoi donc ?

Le test anal est désormais obligatoire pour tout nouvel entrant sur le territoire chinois.

Tu racontes n'mporte quoi.

Je te jure que c'est vrai. 

Je ne te crois pas. 

Attends, je vais chercher mon ordi.

C'est pas comme ça que nous allons parvenir à nous rendormir...

Regarde !

– Je n'y crois pas ! C'est un fake...

– Pas du tout.

Ils sont dingues... 

Et ne crois pas que ça ne concerne que la Chine. 

Ben, quand même...

Si l'on t'avait dit, il y a encore un an, que l'on sera, que tout le pays ‒un pays comme la France ‒, que l'on sera comme les Chinois, confinés, et même confinés 3 fois en moins d'un an, tu n'y aurais jamais cru...

J'aurais dit On ne peut voir ça qu'en Chine...

– Voilà ! On ne se rend pas compte de tout ce que l'on a accepté en à peine quelques mois... Un jour, ils nous diront que, face aux mutations nouvelles, le contrôle le plus efficace, c'est de nous fouiller le cul!

Que tu es vulgaire...

Pardon, je m'emporte...

 – Jusqu'où peuvent-ils aller ? On touche le fond, là...

– Analyse on ne peut plus juste... Aucune humiliation ne nous sera épargnée... De toute manière, notre intimité la plus profonde a été depuis longtemps vendue à la machine la plus racoleuse et totalitaire, avec notre consentement le plus conscient...
Revenons à ton rêve masqué : si ce n'était pas ta mère que tu accompagnais, qui était-ce ?

– Il me semble qu'il s'agissait de cette actrice dont tu ne retrouvais pas le nom hier soir. Celle du film d'Almodovar… 

Tilda Swinton ?

Oui, c'est cela. Etrange, non ? 

Elle est plus sexy que ta mère.

Tu trouves ? Je ne me suis pas posé la question. Mais maintenant que tu en parles... 

Tu vois ?

Entre nous, je n'ai jamais aimé cette comédienne. Quelque chose en elle me gêne. Et je ne la trouve pas sexy, je la trouverais même laide, si j'avais à me prononcer sur le sujet, trop masculine...

Tu rêves quand même qu'elle se promène à ton bras. Qu'elle supplante ta mère... 

...Vous y allez un peu fort, docteur. C'est une Anglaise ?

Tilda ? Oui, il me semble. Ou Ecossaise, un truc dans le genre.

En tous cas, elle n'était pas sexy. Elle boîtait, s'aidait d'une canne, et, comme ma mère, elle ne pouvait marcher seule, elle avait peur de tomber. Sauf que j'étais plus petit qu'elle. Elle est grande, cette Anglaise ?

Elle en a l'air… Mais, je serais étonnée qu'elle mesure plus d'un mètre quatre-vingt dix…

Je suis un enfant lorsque je suis avec ma mère, c'est peut-être le sens de cette partie du rêve…

Au contraire, tu ne sens pas, lorsque tu marches avec ta mère, que c'est elle l'enfant, que, sans toi, elle est perdue ?

Oui, sûrement. Mais alors, étant rêvé que ce n'était pas elle, c'était moi, l'enfant… Le type que l'on croisait, avec son masque un peu usé et sale, ressemblait drôlement à Tony Curtis, vieux. Tu sais, un peu baleine…

Oui, le beau gosse d'Hollywood était devenu affreux. De quoi parlaient-ils, ta mère qui n'était pas ta mère et lui ?

De leur santé. Et ma mère, enfin Tilda, se disait étonnée de la gentillesse, la politesse des gens ici. Dès qu'elle arrivait quelque part, on lui proposait un siège, Mais asseyez-vous donc. Je comprenais à cette anecdote, il me semble, que nous n'étions pas en France. On revoyait en flash-back tout ce que ma fausse mère racontait au monstre qu'était devenu le beau gosse hongrois du cinéma hollywoodien… Il y avait de grandes tables...

Dans la rue ?

Non. Lorsqu'elle évoquait ce détail sur la bienveillance des gens à son égard, nous étions dans une grande salle, genre salle de réception, comme dans un congrès, un festival, je ne sais pas si tu te souviens de ce genre de réunions, qu'on ne verra jamais plus... Et il me semble que les interlocuteurs n'étaient plus les mêmes. Exit la baleine hongroise. Il y avait là une collègue de travail, une amie comédienne... Peut-être Tony Curtis se tenait-il en retrait, debout, appuyé sur sa canne... Comme souvent, dans ce genre d'endroits, je ne me sentais pas à ma place...

Oh, je suis tombée l'autre jour sur une citation qui m'a fait penser à toi. Je me suis dit que tu la connaissais certainement.

La citation ?

– Du moins, le texte dont elle est tirée...

Un texte de qui ?

Léon Bloy, je crois. Attends, je l'avais notée sur mon cahier. Le voici :
Incapable de s'ajuster à la vie contemporaine qui le pénétrait de dégoût, il résidait au fond de son propre coeur, tel que, dans son antre, un dragon d'avant le déluge, inconsolable et hagard de la destruction de son espèce.
Oui, c'est bien de Bloy, mais je n'ai pas noté le titre...

Tu as trouvé ça sur internet ?

Oui. Quelqu'un que je ne connais pas...

...citait un texte que tu ne connais pas, d'un auteur que tu ne connais pas...

En gros, oui. Mais toi, tu l'as déjà lu, j'imagine.

Pas vraiment, un peu.

J'avais l'impression que ça parlait de toi... Tu lis quoi, en ce moment ?
Plume
? J'adorais Michaux quand j'étais à la fac...

–  Tiens, écoute ça, justement. J'ai l'impression que ça parle de nous :
Autrefois, quand la terre était solide, je dansais, j'avais confiance. A présent, comment serait-ce possible ? On détache un grain de sable et toute la plage s'effondre, tu sais bien.

– Comment veux-tu que nous retrouvions le sommeil avec cette image en tête désormais ?

–  La chambre n'est pas très grande, il ne doit pas être bien loin, on va remettre la main dessus. Viens, rapproche-toi et ferme les yeux.



 

 



mardi 27 octobre 2020

Dénouements




— Ces chats sont vraiment insupportables...

— Nous avons pu croire qu'ils s'étaient calmés, maintenant qu'ils ont un jardin...

—Depuis que la pluie est au rendez-vous toutes les nuits, c'est réveil à l'aube, comme avant. Si ce n'est lui, c'est elle, quel duo...

— Quand je suis remontée, après les avoir nourris, j'avais très envie de te prendre dans ma bouche.

— Ah oui ?

— Un désir très fort. Inouï.

— Pourquoi t'en es-tu abstenue ?

— Tu ronflais...

— C'est drôle, je t'ai entendue verser les croquettes du chien. Mais j'ai refusé de me réveiller totalement. J'ai encore eu une longue insomnie dans la nuit et je venais à peine de me rendormir.

— J'en ai rêvé... 

— De mon insomnie ?

— De ta queue.

— Je comprends.

— Alors pourquoi me parles-tu de ton insomnie si tu as compris que je parlais de ta queue ?

— Je comprends que tu en rêves. 

— T'es con...

— Pas seulement.

— Notamment.

— Je disais Je comprends, non pas parce que j'estime que ma queue est magnifique et qu'il est tout à fait normal qu'on en rêve, mais parce que c'est la seule manière désormais de la voir.

— Il n'y a plus qu'en rêve que nous pouvons encore baiser, c'est ce que tu sous-entends ?

— Nul besoin de sous-entendu, les choses sont claires. Les emmerdations qui nous ont absorbés ces dernières années ont eu raison de notre vie sexuelle.

— Sans doute... Dans mon rêve, c'était vraiment étrange. J'avais plusieurs orgasmes tout en te suçant.

— Qu'y-a-t-il d'étrange à cela ?

— Toi, tu n'y arrivais pas. 

— J'étais devenu impuissant ?

— C'était très long... Ça durait, voulais-je dire. J'avais beau m'acharner, tu finissais par me dire Laisse tomber, je dois 7500 euros aux impôts, j'ai pas la tête à ça...

— Effectivement. 

— Comme si nous n'avions pas assez d'emmerdations...

— Tu as vraissemblablement mal entendu. 

— C'est ma bouche qui était bouchée, pas mes oreilles.

— Tu te trompes, j'ai certainement dit J'ai gagné 7 millions au loto, je vais en profiter pour changer de femme.

— Salaud !

— Je plaisante, ma chérie. Cette série d'emmerdations, si elle se poursuit, va en finir avec nous.

— C'est le dénouement que tu imagines ?

Dans le meilleur des cas, j'imagine que nous survivrons mais séparés, rejetant sur l'autre la responsabilité de tous nos malheurs. Dans l'hypothèse la plus pessimiste, j'imagine que nous finirons totalement anéantis.

C'est gai... Toujours est-il que, dans mon rêve, je m'enfuyais en t'entendant parler des impôts. Et je me retrouvais dans un bois...

— ...avec le chien ?

— Non, j'étais seule.

— Et tu croisais l'homme des bois, le fameux...

— ...Oui, comment le sais-tu ? 

— Classique.

— J'étais parcourue de frissons en le rencontrant, mais il disparaissait soudain et j'étais incapable de le retrouver. J'avais beau chercher... Je me demande ce que ça peut vouloir dire... 

— Les frissons, tu les as éprouvés avec moi. En retrouvant la bête des bois qui sommeille en moi mais qui t'échappe depuis des mois.

— Un peu facile, cette interprétation, dans laquelle, au passage, tu te donnes le beau rôle... 

— Cela peut également signifier que tu te demandes s'il n'est pas déjà trop tard pour rencontrer quelqu'un d'autre... 

— Salaud !

— Ou encore que tu cherches ce quelqu'un d'autre depuis un moment sans jamais parvenir à le trouver. 

— Ce doit être ça... Tout n'est pas perdu, tant que je peux marcher...

 — Tu sais ma chérie, moi aussi, je rêve de toi. Très souvent.

— Des rêves érotiques ?

— Cette nuit, j'ai rêvé que j'embrassais ta fesse droite. Sur laquelle, il y avait une morsure. On distinguait très bien, de manière un peu caricaturale, comme dans une BD, la trace des dents.

— Les tiennes, certainement !
— Oui. Ou celles de l'homme des bois...

— Ah oui, sûrement...

— Pourquoi ne restons-nous pas un peu au lit, ma chérie, le réveil ne sonne pas aujourd'hui ?

— Il faut que j'aille promener la chienne. Je sens qu'elle s'impatiente.

— Tu vas où ?

Au bois.

— Attends. Je viens avec toi !

 


samedi 13 juin 2020

Elysée party

- J'ai fait un drôle de rêve. On était à l'Elysée. Avec Macron.
- C'est dingue... On y faisait quoi ?
- C'était une sorte de cocktail party.
- Nous ? A un cocktail ? Avec Macron ?!
- Oui, mais on se demandait qui avait bien pu nous inviter.
- Brigitte était là ?
- Certainement, je ne sais plus.
- Tu n'as vu que lui ?
- Il me semble…
- Même la nuit, il nous emmerde…
- Il est apparu dans la cuisine pour nous proposer un autre verre.
- Macron ?
- Oui…

- Toujours aussi attentionné et serviable, ce jeune homme... Tu lui as répondu ?
- J'ai dit que j'allais simplement grignoter un petit truc. Il est reparti avec son sourire de technocrate thaumaturge...
- Et moi alors ? Il ne m'a rien proposé ?!
- Je ne crois pas.
- Tu veux dire que Macron m'a ignoré ?
- J'avais le sentiment qu'il savait qui on était, que tu tenais un blogue subversif...

- ...Comme tu y vas...
- ...C'était un rêve, mon chéri ! Bref, j'étais persuadée qu'il nous avait enfermés dans la cuisine.
- Je reconnais bien là son esprit fripon...
- Alors qu'une foule en colère envahissait la cour...
- Des gilets jaunes ?
- Probablement. Je leur ai montré par où entrer.
- Nous étions des infiltrés en quelque sorte ?
- Dans le vestibule, se tenait le prof de tennis de Macron...
- Macron a un prof de tennis ?!
- Peut-être en avait-il un, mais c'est fini : ils se sont jeté dessus et l'ont massacré...

- C'était une révolte ?
- Non, Sire, une révolution. Ensuite, j'ai eu envie de faire pipi, j'ai poussé une porte et je t'ai retrouvé là, endormi sur les toilettes. Tu avais encore trop bu.
- A l'Elysée ?! Je n'en ai pas l'air, mais je sais me tenir !
- Tu te rends compte ? Tu t'es retrouvé dans la cuisine avec Macron, à trinquer avec lui, sans être capable de lui dire le fond de ta pensée ou de lui foutre ton poing dans la gueule !
- Non seulement je suis alcoolique, mais terriblement lâche, ma chérie. Je ne m'en prends à lui que sur mon blogue, de manière anonyme. Heureusement, la loi Avia va bientôt en finir avec moi. Tu prendras ma défense ?
- Avec quels arguments ?
- Tu raconteras ce rêve où comme tous les journalistes face à Macron, je me suis montré puéril, docile, servile… Tu diras que Macron est tellement beau, brillant, inventif, audacieux qu'on en rêve la nuit…

- Toujours est-il que je t'ai réveillé pour t'informer que les révolutionnaires étaient très violents, qu'ils n'hésitaient pas à tuer.
- Mais pas nous, puisque nous étions infiltrés, et avions des convictions ! Des Charlot-Pinçon nouvelle génération…
- Personne ne savait qui nous étions, ni ce que nous faisions là. A leurs yeux, nous étions des invités comme les autres...
- Quel cauchemar...
- Tu proposais qu'on s'enferme dans les toilettes...
- ...Quelle idée...
- …C'est celle que tu avais dans le rêve. Je t'en ai dissuadé : ils allaient finir par nous trouver et nous trucider.
- Mourir pour des idées...
- ...D'accord, mais de mort lente... Je te disais qu'il devait y avoir un passage secret à l'Elysée, tu sais comme dans ce film de… J'ai oublié son nom… Ce film avec la fille du président…
- Ah oui… J'ai oublié le titre, mais c'est un film d'Emmanuel Mouret…
- …Oui ! Exact ! Emmanuel Mouret, Emmanuel Macron, j'aurais dû y penser… Je te parlais de ce passage secret, qui était la solution pour nous en sortir…
- Et moi qui ne pensais qu'à me confiner dans les toilettes. Heureusement que tu es là, ma chérie, pour me faire entendre raison, même dans les rêves. Mais que les choses soient claires : jamais, tu m'entends ?, jamais je n'accepterai une invitation de l'Elysée ! Si un jour, je défaille, tu auras le droit de venir me chercher et m'égorger de tes propres mains, avec ou sans gilet jaune sur le dos.
- Il nous fallait trouver ce passage secret, mais il était hors de question d'aller se renseigner après de Macron, il aurait compris notre stratégie, nous aurait peut-être même suivis, or je tenais à ce qu'il se fasse massacrer par les gilets jaunes…
- Bravo !
- Et là, le chat m'a réveillée…
- Quoi ?! On ne sait même pas comment ça se termine ?
- La nuit prochaine, peut-être… Et toi, tu as bien dormi ?

- Je ne comprends pas comment, après toutes ces années, tu peux encore me poser ce genre de question...
- Tu sais ce dont tu as rêvé ?
- C'est très confus. Avant la longue période d'insomnie, j'ai rêvé que je me remettais au vélo.
- C'est à la mode.
- Détrompe-toi, c'est un ordre. Une injonction. Bientôt une obligation. Pédalez, citoyens, nous nous occupons du reste.
- Il se passait quoi, dans ce rêve ?
- Je ne m'en souviens plus, si ce n'est cette sensation d'étouffement.
- Virale ?
- Non, cette fausse liberté, alors qu'en parallèle on n'interdit guère les véhicules au diesel, sans parler des aides démentes à des boîtes comme Renault, plantées par des nababs adulés des médias, et qui délocalisent sous les applaudissements, cette liberté illusoire de rouler propre n'est qu'une énième soumission au plan.
- Quel plan ?
- Le plan visant à anéantir entièrement ce qui pouvait encore nous constituer...
- Et après l'insomnie ? Tu as eu d'autres rêves ?
- Je ne me suis pas vraiment rendormi. Mais j'ai rêvé de vacances. Très brièvement...
- Oh oui, ce serait bien qu'enfin, nous prenions des vacances ! Tu te rends compte que la seule fois où nous l'avons fait, c'est ce séjour à Madrid, cinq jours, dont trois où nous avons été malades…
- Tu te souviens de cette histoire juive ?
- Je sais à laquelle tu penses… « Je me demande si tu ne me portes pas un peu la poisse », c'est ça, hein ?, avoue !
- C'était une blague, ma chérie…
- Donc ces vacances de rêve, dans ton rêve ?
- Elles ne l'étaient pas, tu penses bien. Encore des interdictions : on nous faisait culpabiliser de prendre l'avion, d'aller trop loin, de dépenser notre épargne à l'étranger, de refuser de collaborer à la relance de l'économie nationale… Mais en France, aussi bien toi que moi, nous n'avions nulle part où aller, personne pour nous accueillir, nous inviter, pas même Macron… Aussi restions-nous à la maison…
- Laquelle ?
- Je ne sais pas, c'est à ce moment-là que le réveil a sonné l'heure du larbinage… Putain, on en est là ? Rêver de Macron ?…
- Et de champagne !
- Oui, bon, ça va alors… Allez, je file, à ce soir !