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mercredi 29 octobre 2025

Dans la mesure du possible


Laurence Bouchard

 

Il y a un silence qui s'appelle la mort il fait peur à ceux qui comme moi s'étourdissent de mots j'aimerais ne plus avoir peur de la mort et surtout ne plus y penser comme à une solution j'ai beaucoup vécu dans la mort j'en ai beaucoup parlé je l'ai brandie je la brandis encore telle une réponse voire une sorte de philosophie mais je ne me trouve pas sincère sinon je serais déjà mort. 
Ça voudrait dire que je joue avec une menace que je me fais peur et que je fais peur aux autres à ceux que j’aime avec la peur qui m’a frappé jadis ?
(...)
Ah vie salope !
Oh je vous ai vus je vous ai observés
et si je suis obligé de me tuer je reviendrai hanter le monde dans la mesure du possible
car que croyez-vous être que je ne suis pas ?
Que croyez-vous savoir que je ne sache pas ?
Ces ordures qui m’ont fait tant de mal en me disant que j’étais bête c’étaient des professeurs
mais le mal c’est à moi que je le fais.
Et toute cette merde chrétienne qui enchaîne.

 

Richard Morgiève, Ma vie folle, Pauvert, 2000

samedi 6 juillet 2024

Secteur interdit

Jean-Luc Bertini


En 2007, le premier numéro des Carnets du Loir était consacré à l'ami Richard Morgiève. Dans un long entretien, il évoquait son fabuleux livre Un petit homme de dos et son approche de l'écriture, de la poésie et du roman. 


(...) Il y a tout un pan de la littérature que je peux apprécier mais je sais que je ne fais pas la même chose, que je ne cherche pas la même chose. Je ne veux pas paraître, ça ne m’intéresse pas du tout. Je ne veux pas étonner. Je veux être juste, coûte que coûte. Même si on y voit de l’esbroufe, je m’en fous; j’ai essayé d’être juste.

 

Et c’est la prose qui vous permet d’être juste ?

Je trouve qu’un poète qui a plus de vingt-cinq ans n’a plus qu’à se suicider. C’est triste de voir des vieux cons de cinquante, soixante ans, qui se disent poètes, Chevaliers des Arts et Lettres. La poésie est un secteur interdit. En revanche, fabriquer de la beauté dans un cadre anonyme — le roman— ça me botte à fond, parce que, justement, je suis protégé par les structures. Celles du roman. Je sais très bien que tout ce que je cherche à faire, c’est des phrases belles. Mais ce n’est pas de la poésie. C’est un texte. Et c’est en fait très difficile, parce que ça demande de la rigueur, et qu’il faut, en même temps, continuer l’histoire, ouvrir les portes. En fait, dans le roman, il faut rentrer en rapport, alors qu’en poésie on ne rentre pas en rapport (...)

mercredi 24 mars 2021

C'est mort

 

Saul Leiter

 

Lorsque le journaliste fait remarquer à Richard Morgiève une étrange utilisation des temps verbaux dans son dernier roman, quand il balance par exemple un passé composé là où on attendrait un passé simple, celui-ci est formel :

Objectivement le passé simple, c'est mort. Il ne fait plus partie de la langue française. C'est plus possible : j'ai pu l'utiliser, quand j'écrivais il y a quarante ans, mais là on peut plus. Alors, ce qui me branche à fond, c'est de jouer avec l'imparfait et le passé composé : l'imparfait, si on lui retire le passé simple, a une autre valeur de vitesse. Ça change tout.

 

entretien de Richard Morgiève avec Gilles Magniont
à l'occasion de la publication de Cimetière d'étoiles, éd. Joëlle Losfeld
in Le Matricule des anges, n°221, mars 2021

mercredi 21 octobre 2020

Premier chapitre


 

Elle se tourna contre moi, pressant ses seins, son ventre, contre mon corps. M'embrassant dans le cou. Me chuchottant dans l'oreille : je t'aime.

Je t'aime... Pour le coup, ça me réveilla. C'était le sept cent trentième matin qu'elle me disait : « Je t'aime ». 

Verbe du premier groupe. Galvaudé. Haïssable.

Je grognais quelque chose qui pouvait passer pour un : « Moi aussi ». Ça la conforta ― réconforta ― pour la sept cent trentième fois. Constance. Constance!

Elle posa sa main sur mon sexe. Puis sa bouche.

Tous les matins, je me réveillais dans sa bouche et on peut dire que je commençais ma journée dans son sexe. Ou ailleurs.  

Elle s'appelait Constance. Et c'était ma femme. Je ne l'aimais pas. Ni elle. Ni personne. Raisonnablement, je ne tolérais que moi.

Jeudi 14 janvier. Je me taris en elle. Elle dut être satisfaite. Elle gémit, me dit : mon amour, me mordit l'oreille et me sussura : c'était bon, Sam... c'était merveilleux.

Vastitude de sa connerie. 

Je lui plantais mes dents dans un sein. Pour me venger. Elle cria. C'était de plaisir...

Elle prit ma main droite et la posa contre son ventre à la lisière de son sexe poisseux. Elle se leva sur un coude, me regarda. Moi aussi. 

Elle devait sûrement personnifier l'amour. La plénitude de la femme accomplie. L'après-extase. Moi, je voyais autre chose : cinquante-quatre kilos d'os et de viande. Ma main était toujours captive. Ses gros yeux bleus me dévoraient. S'humidifiaient. C'est à ces moments-là qu'elle me faisait le plus penser à ses soeurs qui regardent les trains.

Ma femme est une vache : premier chapitre.


jeudi 28 mai 2020

Manchette à la une

Les éditions de la Table ronde se déconfinent enfin et publient ce jour Lettres du mauvais temps 1977-1995, correspondance de Jean-Patrick Manchette qui, nous dit-on, n'avait gardé aucune trace, aucun carbone, de ses écrits épistolaires précédents. Un beau volume, illustré de quelques photos de la bête et de fac-similés de lettres. Les destinataires de ces 215 billets ont pour nom Donald E. Westlake, l'un de ses maîtres, dont il a traduit quelques titres, mais aussi Robin Cook, Paco Ignacio Taibo II, Paul Buck, Ross Thomas, Jean Echenoz, Pierre Siniac, Antoine Gallimard, un certain docteur Balladur… Le débutant et inculte Richard Morgiève est également de la partie. Il se charge de la préface, très touchante « Prise de Cuba ». Extrait :
Qui a lu les romans de Jean-Patrick Manchette peut facilement imaginer qu'il était un homme froid. Un intellectuel frappé par le génie de l'écriture, pas plus. Bien après qu'il a cessé de me parler, je sais que le talent de Patrick ne se bornait pas à l'écriture d'histoires. Il savait entrer en relation, échanger, transmettre. C'est pour cela que l'édition de ce recueil de correspondance est importante. Le lecteur pourra entendre Patrick, le connaître comme je l'ai connu.
En vérité, je ne comprenais pas pourquoi Patrick s'intéressait à moi. Je l'écoutais et parlais peu, par respect, et par sentiment que ce que j'aurais pu dire n'avait aucun intérêt. Patrick parlait comme quelqu'un qui écoute. C'est un paradoxe, mais il décrit ce que j'éprouve à l'examen du passé.

La même maison a également et joliment réuni les quelques textes autour du jeu, échafaudés par ce passionné de stratégie pour Métal Hurlant, sous le titre de Play it again, Dupont, chroniques ludiques 1978-1980. Tandis qu'est annoncé pour un de ces 4, un volume d'entretiens de la période 1973-1993.
On me signale que pour l'achat de ces deux titres, votre libraire préféré vous offre Mésaventures et décomposition de la Compagnie de la Danse de Mort, scénario inédit de Manchette, écrit en quatre jours au mois d’août 1968, à la demande du peintre et cinéaste Robert Lapoujade.  
Chez Wombat, en librairie aujourd'hui aussi l'intégrale des chroniques de cinéma parues dans Charlie Hebdo (1979-1982) dont il n'existait plus qu'une sélection en poche, Les Yeux de la momie, on s'en réjouit.
Gallimard qui n'en loupe pas une ressort début juillet, en Série noire grand format et cher, le premier roman solo de Manchette, L'Affaire N'Gustro.
Dupuis remettra en vente les trois adaptations : Fatale, Nada et La Princesse du sang. Tandis que Futuropolis en fera de même avec l'intégrale Tardi.
Ça déconfine sec ! 




dimanche 20 janvier 2019

Première neige


Double mystère

26 septembre 1954
La nuit était blanche jusqu’au ciel, c’était la première neige, le début de l’automne. Corey rentrait à Panguitch, chef-lieu du comté de Garfield, mille âmes à peu près vivantes et pas mal de fantômes. Les montagnes lointaines et une forêt sans fin fermaient l’horizon à gauche — et devant, derrière, à droite, le plateau se répandait comme un type qui aurait bu sans soif. Un désert à deux mille mètres d’altitude. Il y avait si peu de citoyens dans le comté de Garfield qu’il n’y avait pas de crimes, parfois un bonhomme se suicidait. Toujours d’une balle dans la tête et toujours avec du gros calibre si bien qu’on les enterrait sans tête. 
La radio a grésillé, c’était le standard de la police de Provo — à deux cents miles de là. Panguitch ne pouvait pas se payer de standard de nuit, seulement un shérif au rabais dans sa jeep Willys en provenance des stocks de l’armée. Le comté fourmillait de pistes la plupart impraticables à des véhicules normaux. Corey a pris l’appel radio. Jessie lui a dit que Lars Andersson venait d’appeler pour signaler une soucoupe volante. C’était l’ancien maire de Panguitch, il ne buvait pas, ne fumait pas. Pas le genre à avoir des hallucinations. C’était la troisième fois de la soirée que Jessie rapportait à Corey qu’un ovni avait été aperçu : lumière rouge, puis verte, intense. Apparition d’une forme dans le ciel, à basse altitude, pas de bruit, odeur bizarre… Disparition instantanée du truc, chiens qui aboient les oreilles aplaties, canaris en transe, radios qui s’éteignent… Tous les témoignages concordaient.
— C’est quoi cette maladie qu’ils ont avec les Martiens ? a grommelé Jessie. Ils en voient, ils en voient… ils voient que ça !
— Ils forniquent pas assez, a répondu Corey, comme moi.
Jessie s’est marré et a dit qu’il y avait cent millions de cocos avec des bombes atomiques et on leur signalait des Martiens sur des balais-brosses lumineux. Depuis que Little Boy et Fat Man avaient dressé leurs glands monstrueux au-dessus d’Hiroshima et de Nagasaki, les Martiens avaient rappliqué, comme si c’était lié. L’année dernière, la police avait recensé près de vingt-trois mille déclarations d’apparitions d’ovnis. Peut-être qu’ils étaient venus en masse fêter la fin de la guerre de Corée ? Va savoir avec les Martiens les idées qu’ils pouvaient avoir. 


C'est le début du faux polar de l'ami Morgiève que l'on trouve dans toutes les bonnes librairies depuis quelques jours – et ailleurs, sûrement. Parce qu'il n'y a pas que Welbek ou Bèquebédé qui font des livres. Il y a aussi quelques écrivains. Et chez les bons, y'a Morgiève. Qu'on se le dise ! Et qu'on le lise !…

lundi 31 décembre 2018

Cher Richard



Jean-Patrick Manchette
53 avenue Dr. A. Netter
75012 Paris

le 27 novembre 1994



Cher Richard,
J'ai lu — avec retard — CUEILLE LE JOUR et j'ai trouvé ça impressionnant, formidable. Il est beau de voir avec quelle maîtrise (je ne trouve pas d'autre mot) s'associent le ton et la teneur de ton « conte ». Il y a un moment que je sais que tu t'es envolé dans les espaces supérieurs (au moins depuis UN PETIT HOMME…) mais je suis spécialement séduit par celui-ci — peut-être parce que l'élément un peu surnaturel est entièrement inclus dans l'ouvrage, ce n'est pas un supplément pseudo-poétique.
Bref, je suis ravi, j'ai eu envie de te le mettre solennellement sur le papier.
Amour à toi et aux tiens. A bientôt.



Lettre de Manchette à Morgiève, retrouvée par celui-ci avant la parution tout bientôt de l'excellent faux polar US, Le Cherokee, et reproduit par Joëlle Losfeld, son éditrice, avec l'autorisation de Doug Headline et de Mélissa Manchette. 

mardi 12 septembre 2017

La première fois

Francesca Mantovani

J'ai balayé la neige, fermé la porte. J'ai tourné autour de la table, la chaise – c'était une sacrée installation, manquait deux trucs. J'ai ouvert le placard, dedans il y avait des draps, des couvertures et une malette. J'ai respiré un bon coup, je l'ai prise et déposée sur la table, me suis assis…
J'ai grillé une clope avant de me décider… Et je me suis décidé. J'ai ouvert la malette, la machine à écrire était toujours là. Toute neuve, je ne voulais pas d'une machine de débarras où des gros doigts auraient pu laisser des crottes de nez sur les touches. Je l'avais achetée il y avait six mois et je répétais la même scène depuis (…) 

(…) J'ai allumé un feu et je me suis assis, bien droit face à la table. Je n'ai pas résisté longtemps – j'avais mal aux fesses, comme au théâtre quand on se fait chier. Je me suis fait un café, l'ai bu debout devant la cheminée. J'ai grillé des clopes et finalement, j'ai posé la machine à écrire sur la table, une ramette de papier à côté – cinq cent pages blanches. Toutes blanches des deux côtés. De quoi empiler des mots dessus, des paquets de mots. Je me suis assis, j'ai allumé une clope, regardé la machine à écrire, la ramette. A la fin, j'ai introduit une feuille sous le cylindre. J'ai mis les mains sur le clavier et les ai retirées, ce que j'avais voulu écrire s'était dissous dans le geste – la première phrase devait résister au geste qui voulait la faire apparaître. 
J'ai décidé de tenir, j'écrirais la première phrase, ou je crèverais. (…) J'ai pris la décision de taper tout ce qui me passait à l'esprit. Je faisais beaucoup de ratures, c'était du travail de cancre et aucune de ces phrases ne pouvait être la première. J'ai compris le penchant des écrivains pour la bibine mais je ne pouvais pas me permettre de boire, d'autant que je n'étais pas écrivain – je ne savais pas qui j'étais. Je suis resté un long moment accablé par le poids de cette première phrase qui n'existait pas, ne naissait pas. J'ai arraché la feuille, l'ai remplacée. J'ai contemplé le papier blanc qui semblait luire comme le verre de lait dans le film d'Hitchcock et l'ai prié de me renvoyer mon reflet, parce que c'était peut-être ça, la première phrase, voire toutes les phrases de celui ou celle qui écrivait.
Et j'ai été exaucé, elle m'est venue aux lèvres et je l'ai tapée lettre à lettre : « Ich bin a klain yddisher bandit¹. » C'était ça, c'était ça ! Mais c'était en yiddish…
Je l'ai tapée en français, c'était autre chose, ça ne sonnait pas pareil, ne racontait pas la même histoire – je ne savais plus. J'étais incapable d'écrire un livre de trente phrases en yiddish… Que faire ? C'était en yiddish que la prière avait été exaucée. Je me suis levé, j'ai alimenté des flammes avec les bûches. Je suis revenu vers la phrase, me suis penché sur elle. Elle me plaisait, elle me plaisait plus en yiddish qu'en français, il n'y avait rien à faire. Je me suis allongé sur le lit et la vérité m'est venue : il fallait que je trouve ma langue. Un écrivain avait sa langue, celui qui voulait écrire devait trouver la sienne. Je ne pouvais pas écrire en yiddish, il fallait donc que je trouve ma langue en français. Il fallait que mon cœur résonne en elle. C'était mon cœur qui serait traducteur entre mes origines et ce que j'étais devenu, saurait trouver ma langue. Le problème, c'était que je n'avais pas de cœur, que j'étais un putain de monstre. Il fallait que je sois sincère avec les mots, lucide, et je ne l'étais pas. 
Je me suis assis face à la machine, me suis mis à taper sans cesse, page après page, jusqu'à ce que j'en aie mal aux oreilles, les doigts endoloris. A la lumière de l'âtre, j'ai regardé ce que j'avais écrit, c'était étrange – il m'a semblé que, dans ce charabia invraissemblable, il y avait quelque chose, un embryon de vérité, ou la piste pour accéder à la vérité. Je ne voyais pas une autre langue en filigrane, je ne découvrais pas la pierre de Rosette, mais on me disait : « Sois simple, rustre, sois toi, mets les mains dans le cambouis, comme quand tu répares un moteur, n'hésite pas à te salir, tu ne dois pas écrire comme les autres mais comme toi, et tu es un voyou, un mécano, un broco, un débarrasseur de caves et de greniers. » Je me suis souvenu de ce que m'avait dit le Vieux sur le parquet des autos tamponneuses : « Les morts perdent la mémoire, pas nous, les vivants. » Ce n'était pas pour les morts que je devais écrire, mais tant que je vivais, je ne devais pas perdre la mémoire, pas m'oublier, oublier ma misère, ma connerie, mon inculture, je devais faire avec, honnêtement, comme un homme même si c'était un métier de femme.
 1. Je suis un petit bandit juif.


Richard Morgiève, Les Hommes, Joëlle Losfeld, 2017

lundi 28 août 2017

Ça ne suffit pas


Robert Doisneau

« Baiser, chier, bouffer, c’est formidable, mais ça ne suffit pas », se tue à nous rappeler Richard Morgiève. Alors, en cette période de rentrée scolaire, sociale, politico-médiatique et littéraire, on se précipitera sur Les Hommes, que viennent de publier les éditions Joëlle Losfeld et dont voici un extrait :

J’aimais bien le bruit des Porsche, rouler dedans c’était marrant – mais pour s’acheter une bagnole à ce prix, fallait être naze. Je ne piquais pas que des Porsche, mais toujours des bagnoles que je pouvais vendre facilement et cher : je ne piquais que des bagnoles de luxe. En somme, je travaillais pour le grand capital.
Je roulais à faible allure pour passer le temps, attendre l’heure du rendez-vous avec les frères. Je n’avais pas envie de couper le moteur, ni d’être obligé de bidouiller encore les fils. La choure était un art pas reconnu par les flics et les juges... La taule en guise de musée. Des années entre quatre murs à supporter les conneries d’abrutis en manque, tous cons avant d’entrer. Dingues au milieu de leurs peines. Se méfier des donneurs, des coups pourris. Depuis que j’étais môme, j’essayais de survivre. Maintenant ça allait mieux, mais si je ne faisais pas attention, j’allais plonger. Je ne voulais pas. Je ne voulais pas repiquer, retourner en cabane – c’était trop débile. Pire, c’était du suicide. Je crachais sur les mecs qui voulaient se suicider, sauf sur ceux qui se butaient pour garder la tête haute.
Je voulais quoi au final ? Du fric, baiser ? Non, je voulais autre chose, tout en voulant le fric et la baise, ça faisait longtemps que ça me taraudait. Je me suis garé rue Saint-Dominique, j’ai allumé une clope. Je n’avais pas honte d’être un voyou, pour autant ce n’était pas un but. Je me suis regardé dans le rétroviseur intérieur. Mon reflet ne m’a rien dit, il savait que dalle, comme moi. Une fille m’a souri, la Targa me rendait meilleur parti. Classique : les filles aiment le blé et elles ont raison. C’était quoi l’intérêt de fréquenter un pauvre ou un prolo ? Un billet gratuit à la fête de L’Huma ?

Richard Morgiève, Les Hommes, éd. Joëlle Losfeld, 2017







NB : les éditions Carnets Nord font paraître en un seul volume la trilogie composée par United Colors of Crime, Boy et Love. Il faut lire Morgiève !

jeudi 18 février 2016

Absolument pas catastrophique

Olivier Roller

La fin du monde est survenue après Montélimar. Le canal de dérivation du Rhône franchi, Chance a vu de la fumée noire sortir brusquement d’une des tours de refroidissement de la centrale nucléaire du Tricastin. Ce n’était pas prévu, il faudrait qu’il s’adapte à la situation. La rame a freiné. Une lueur rouge orangé a couru le long d’un bâtiment abritant un des réacteurs. Dans le wagon de première, les voyageurs étaient partagés entre l’excitation morbide, la stupéfaction et l’affolement.
Dans son oreillette miniature implantée, Chance a entendu le Contrôle qui le prévenait qu'une secousse sismique d'amplitude 6,1 sur l'échelle de Richter avait été enregistrée dans la région quatre minutes auparavant. Epicentre entre Lapalud et Sain-Paul-Trois-Châteaux. Ici, quoi. Le TGV qui roulait à faible allure a tangué fortement. Des valises, des sacs sont tombés. Sûrement une autre secousse. La rame s'est arrêtée. Là-bas, la tour de refroidissement s'est désagrégée lentement, comme au ralenti. Des gens ont hurlé. Deux hélicoptères sont apparus au-dessus de la centrale. Ça
paraissait simple, banal. Absolument pas catastrophique. Les vitres et la distance isolaient du bruit et de la réalité. Pas de la contamination.
Richard Morgiève, Love, Carnets Nord, 2014


Ma vertu préférée la loyauté
Le principal trait de mon caractère les grandes oreilles
La qualité que je préfère chez les hommes la folie
La qualité que je préfère chez les femmes la folie
Mon principal défaut je suis une brute
Ma principale qualité gourmand
Ce que j’apprécie le plus chez mes amis la déconnade
Mon occupation préférée la lessive
Mon rêve de bonheur dîner avec Alice de poisson grillé en buvant du vin blanc sur une nappe à carreaux rouges et blancs au bord de la mer
Quel serait mon plus grand malheur ? je viens de laver le sol, il pleut et on marche dessus
À part moi-même qui voudrais-je être ? un chien
Où aimerais-je vivre ? dans le ranch de mon ami Flicka
La couleur que je préfère kaki
La fleur que j’aime la fleur de peau
L’oiseau que je préfère celui qui va sortir
Mes auteurs favoris en prose Jean Douassot, Céline, Malaparte, Albert Simonin
Mes poètes préférés Michaux, Rigaud
Mes héros dans la fiction Eddy Vitefait, Gu
Mes héroïnes favorites dans la fiction Christine Angot
Mes compositeurs préférés Sébastien Tellier et Bobby Lapointe
Mes peintres préférés Dubuffet, Matisse, Bonnard, Leonard de Vinci
Mes héros dans la vie réelle Jean Sarkozy
Mes héroïnes préférées dans la vie réelle Christine Boutin (je trouve qu’ils vont bien ensemble)
Mes héros dans l’histoire Monsieur Propre
Ma nourriture et boisson préférées le steak-frites Chateauneuf-du-Pape
Ce que je déteste par-dessus tout la citoyenneté
Le personnage historique que je n’aime pas Babar
Les faits historiques que je méprise le plus la prohibition du tabac
Le fait militaire que j’estime le plus avoir triplé ma cinquième
La réforme que j’estime le plus la réforme agraire
Le don de la nature que je voudrais avoir pondre un œuf
Comment j’aimerais mourir vite et bien
L’état présent de mon esprit absent
La faute qui m’inspire le plus d’indulgence rater un livre
Ma devise ne mens pas
Richard Morgiève soumis au fameux questionnaire...

jeudi 12 mars 2015

Des espoirs

Cher Richard, l'autre soir, sur le boulevard, on s'est retrouvés côte à côte, prêt à traverser. J'étais au téléphone avec mon amoureuse comme un con et il m'a fallu un temps pour te regarder et reconnaître ton sourire sous ton bonnet. J'aime te croiser, comme ça, par hasard, tous les 36 de ton moi. Tu m'as parlé de toi, de nous, tu avais failli deux fois m'appeler dernièrement, le temps passe vite, les soucis, la santé, on se voit, un café ces jours prochains, tu m'appelles, et puis nos chemins se sont tourné le dos, je suis entré dans une librairie, ton livre n'était pas encore sorti ou ils ne l'avaient pas ou je ne savais pas, j'ai acheté autre chose, ou rien, j'essaie parfois rien, c'est rare mais parfois, et hier, un ami m'a envoyé ça, je t'ai retrouvé, ta voix, tes yeux inquiets, ton rire, tes mots, ça me suffit, savoir que je vais bientôt te lire.



vendredi 28 novembre 2014

Connaissez-vous Fred Deux ?




Le livre a survécu à une dizaine de déménagements en plus de 25 ans. Il est costaud. Et m'a toujours un peu effrayé. Je ne sais pas pourquoi je l'avais volé, celui-ci. La photo de Doisneau sur la couverture de l'édition chez Losfeld ? Pas sûr. Recommandé par quelqu'un ? Je ne crois pas. 
Dans un entretien je ne sais plus où, il y a quelques années, Richard Morgiève en fait l'éloge. Mais j'ai connu Morgiève bien après. En fait, lorsque je lis l'entretien, je ne sais pas qui est cet auteur que Morgiève dit inconnu et essentiel, un certain Fred Deux. C'est lorsque je découvre le titre du roman que je comprends que Fred Deux et Jean Douassot sont une seule et même personne. J'ouvre de nouveau La gana, signé Douassot, et en lis les premières lignes. Décidément, ce n'est pas encore pour aujourd'hui, me dis-je. Il y a des livres comme ça qui résistent aux premières approches, se laissent désirer, disent d'abord non et finissent par rester collés à vous pour toujours. Il faut les mériter.
Je l'ai enfin lu il y a quelques mois. Je ne m'en suis toujours pas remis. Il est là, dans un coin de la tête, lancinant, pesant. Lorsque j'ai annoncé mon exploit à Morgiève, il m'a recommandé de lire La perruque. Ok. Non seulement, le titre n'est plus disponible, mais je ne peux pas enchaîner deux Deux et espérer continuer à chanter sous la douche, faire des projets et préparer la révolution. On verra dans 20 ans.
En me plongeant dans La gana, j'ai eu la sensation qu'il était question de mon enfance. Un univers proche de celui où j'ai grandi, de ceux que j'ai côtoyés. Cette banlieue grise et poisseuse, j'ai cru qu'il s'agissait d'Alfortville, au bord de la Seine. Y habitait le parrain de ma soeur, el Rafa. Nous y allions presque tous les dimanche. J'ai compris plus tard que Deux décrit Boulogne qui, avant de devenir l'un des fiefs de la bourgeoisie de l'ouest parisien, était, dans ces années trente de Deux, une ville industrielle et donc ouvrière. 
Les cafés, où le gamin va chercher son père, je les ai visités moi aussi. Avec ma mère se tenant à distance. Les déambulations dans les terrains vagues, les petites filles dont on rêve et à qui on parle trop brutalement... 
Et puis, il y a ces scènes oniriques, surréalistes, qui explosent le récit naturaliste, sans pour autant rendre l'épreuve plus acceptable. 
Je me demande si ce n'est pas pour ça que ce roman est longtemps resté en attente. Lire était pour moi, lorsque je m'y suis vraiment mis, m'ouvrir à l'inconnu, au savoir, à d'autres formes de pensée, sortir de chez moi sans bouger de ma chambre. Tout comme je ne supportais les discours misérabilistes, me renvoyant directement à ma condition, je ne pouvais lire ce type de littérature. A l'exception de John Fante et de son père poseur de briques, mais c'était loin, l'Amérique... Même chose pour le cinéma. Si j'ai aimé Lubitsch ou les comédies musicales par exemple, c'est parce que c'est du cinéma, que le monde représenté est à l'opposé du mien, qu'il me propose une vision purement spirituelle de l'existence, luxe, calme et volupté. Et parce que je pensais que c'était ça, la culture à avoir. 
Depuis, Eugène Dabit, Charles-Louis Philippe, Jean Meckert et d'autres me foutent des baffes. Il était temps. Merci à eux. 
La gana a été réédité de nombreuses fois depuis sa parution en 1958 chez Maurice Nadeau. En 2011, ce sont les éditions Le temps qu'il fait qui ont repris le flambeau. Fred Deux, né en 1924, est toujours en vie, quelque part dans le Berry. 

 

On peut trouver un extrait de La gana, ici, sur le site de son éditeur actuel