mardi 24 septembre 2019

Un comptable banlieusard

Peter Pereira

Pourquoi un romancier, simulateur de profession, serait-il moins habile ou plus digne de confiance qu'un comptable banlieusard lent et dépourvu d'imagination qui raconte des blagues à sa femme ?
Philip Roth

dimanche 22 septembre 2019

Fleurs de ruine

Neuza Rodrigues

J'avais fini de lire Encre sympathique et trimbalais mon désarroi de lecteur insatiable à deux pas de chez moi, section livres de La Collecterie. Je fouillais les rayons sans trop y croire, me consolant intérieurement avec le souvenir des piles de bouquins qui m'attendent quelque part à la maison, au pied de mon lit, sur la table collée à mon bureau, ou posés sur une des étagères boursouflées de ma bibliothèque, lorsque je mis la main sur un titre de Modiano que je pensais ne pas avoir lu et décidai pour un euro de prendre le risque de me tromper. J'abandonnai ma station accroupie, m'apprêtant à regagner la caisse mais avisai un pavé de Bourdieu racolant dans l'allée pour 4 euros. J'hésitai un court instant mais, le feuilletant, je devinai que jamais je ne lirai entièrement ce traité sociologique rempli de graphismes et de tableaux décourageants. C'est au cours de cette brève réflexion que je remarquai une première carte postale que je glissai, une sueur coupable dans le dos, dans l'ouvrage de Modiano. Puis une deuxième, et une troisième. Trois cartes postales dans un même livre ! Je vérifiai que personne n'avait remarqué ma manœuvre et reposai satisfait le volume dont une autre main s'emparait déjà. Il s'en était fallu de peu.

Neuza Rodrigues

Un paysage de vallée autrichienne, Pettneu am Arlberg, cache quatre différentes écritures. La première est celle d'un enfant facétieux. 
Chers grands-parents
Nous sommes arrivés (le verbe avait été oublié et ajouté sur la ligne en dessous avec une flèche indiquant le bon emplacement) en Autriche sans avoir eu de problème avec la voiture, étonnant non ? Il a fait beau jusqu'à mardi mais aujourd'hui il pleut, on a donc été à la piscine pour éviter d'être mouillé (le participe passé était passé à l'infinitif mais fut corrigé), logique, non ?
Pour dormir, nous avons trouvé un petit coin sympa, juste entre l'autoroute et la ligne de chemin de fer (auquel fut ôté un t), agréable, non ? Sinon, tout va bien, je vous embrasse. Sébastien
Puis, en haut à droite, un autre expéditeur.
Il a tout dit le petit. On attend le lever des orages et de la brume pour aller se promener. Sinon on mettra le cap sur l'Italie pour ne pas déprimer et bronzer un peu. Grosses bises. Dominique
En dessous, une nouvelle écriture, moins ample.
Tout le monde va bien. J'espère que vous avez reçu ma 2e carte d'Irlande où je me suis très bien amusée. Bisous. Agnès.
Et enfin, une signature illisible. Alain ? Claire ?
Le mauvais temps gâche tout et c'est dommage car le pays tyrolien est bien joli. Bisous.
Neuza Rodrigues

La deuxième carte est écrite derrière une photo de la cour d'une MEDERSA (en lettres capitales) ancienne, dans la collection MAROC INFINI (également en majuscules). Dépôt légal : 1985 - L 221.
Le texte comporte quatre signatures (Loïc, Elsa, François(e ?) et Rosine (?) mais n'a été rédigé que par une seule personne.
Très bon début de séjour avec dépaysement total, soleil et impression en trois heures de temps d'être plongé dans un conte des Mille et Une Nuits. Nous retrouvons avec plaisir une ville qui a très peu changée (!) depuis vingt ans. Les enfants s'adaptent très bien à cette vie : Loïc rêve d'ouvrir un petit "bazar" dans le souk quant à la petite gazelle elle s'imagine plutôt en reine berbère. Grosses bises.
Neuza Rodrigues

La dernière carte postale est datée. C'est la seule. 19/06/88.
Elle offre quatre tableaux naïfs représentant Le Monde renversé : 1, Les femmes font la patrouille. 2, Le cuisinier à la broche, les oies la tournent. 3, La terre est en haut, le ciel est en bas. 4, Les femmes se battent en duel. Bon.
La légende au dos nous précise qu'il s'agit de bois gravés coloriés au pochoir. Puis, leur origine : Metz, Dembour et Gangel, 1842. 
Le texte qui s'étale sur toute la largeur de la carte est signé Ginette et Nicolas, mais rédigé d'une seule main.
Ci-joints photos (elles ont peut-être été conservées ailleurs, dans un autre livre ?) pour vous rappeler votre jeunesse. Ce sont comme d'habitude des 1ers jets – pas très réussis. Si vous voulez vous admirer davantage, rendez-vous à St-Jeannet (ceci est valable aussi pour Reinette).
Après une semaine à Paris, retour demain à St-Jeannet pour tout l'été. Nous vous embrassons.
Et puis, rajoutée au-dessus de la légende de la carte et de la date, cette mention, sans pronom personnel.
Aimerais bien parler "élections" avec vous –
Pierre Bourdieu se serait certainement régalé. Ou Modiano…

samedi 21 septembre 2019

Terrains vagues



Saul Leiter

Il suffisait que cette pensée me visite quelques heures, ou même quelques minutes, pour qu'elle ait son importance. Dans le tracé assez rectiligne de ma vie, elle était une question demeurée sans réponse. Et si je continue à écrire ce livre, c'est uniquement dans l'espoir, peut-être chimérique, de trouver une réponse. Je me demande : Faut-il vraiment trouver une réponse ? J'ai peur qu'une fois que vous avez toutes les réponses, votre vie se referme sur vous comme un piège, dans le bruit que font les clés des cellules de prison. Ne serait-il pas préférable de laisser autour de soi des terrains vagues où l'on puisse s'échapper ?

Patrick Modiano, Encre sympathique, Gallimard, 2019

lundi 16 septembre 2019

Bâiller devant dieu


Il fut une époque où je ne bâillais jamais. Nerfs et tension me maintenaient toujours alerte et occupé. Bâiller me paraissait un luxe seulement à la portée des gens heureux. Un jour, j’ai vu par la fenêtre un homme au volant qui bâillait à se décrocher la mâchoire en attendant que le feu passe au vert. J’en ressentis une telle envie que j’écrivis : « Il bâille pendant qu’il lit le journal, bâille quand il discute avec ses amis, bâille quand il regarde la télévision ou se promène sur la plage, bâille quand il est avec sa petite amie, bâille sous la douche, bâille alors qu’on l’insulte ou qu’il a une rage de dents. Il est imbattable. Il bâillerait devant le peloton d’exécution. Il bâillerait même devant Dieu. »

Écrire ici puis me relire, deux types de narcissisme dont j’ignore les bienfaits à terme, mais qui me sont bien utiles pour le moment.
J’écris également pour tenter de circonscrire un monde qui, avec l’âge, me semble de plus en plus vaste. J’ai chaque fois la sensation d’en savoir moins, de voir moins de gens et de moins bien les comprendre. Tout me semble plus grand, lointain, inintelligible. Et j’ai l’impression d’avoir toujours moins de temps.
Jeune, tout nous paraît plus petit, plus clair, à portée de main, même si ce n’est pas de manière instantanée. Un roman, par exemple, est un roman et non pas un fragment de l’Histoire de la Littérature, cette Histoire que nous savons désormais ne jamais pouvoir embrasser et connaître dans sa totalité. Un ami est un ami et non pas ce sac de noeuds inextricables et ennuyeux qu’il deviendra par la suite. Nous tombions amoureux et plus aucune femme au monde n’existait. Plus tard, nous réalisons qu’il en existe des millions.


Il est avéré que la littérature est aujourd’hui un art en déclin. J'en veux pour preuve le sens généralement accordé au terme « littéraire ». « Poétique » signifie depuis longtemps « mièvre », et « théâtral » correspond à « affecté », mais il est désormais notoire que l’épithète « littéraire » signifie fondamentalement « pénible ».
Dire d’une oeuvre d’art, d’un tableau, d’un film ou d’une musique, qu’elle est « littéraire », est un jugement péjoratif. Mais déclarer qu’un livre possède une grande « force plastique » ou un « style cinématographique » revient à en faire l’éloge.
Parmi ceux qui ne pensent pas que les romans sont assommants se trouvent les lecteurs de « littérature populaire » ou de ce que l’on nomme les best-sellers. Ils étaient, il y a peu, considérés pour ainsi dire comme des êtres pervers. Les critiques parlaient d’eux avec une épouvante que je n’ai jamais partagée. Ils méprisaient ces gens qui lisaient « ces sous-produits frauduleux uniquement fabriqués pour des raisons commerciales ». Ils n’éprouvaient que l’effroi puritain caractéristique à propos du plaisir. Car une chose est sûre, les lecteurs de best-sellers sont habituellement plus satisfaits de leurs livres que les amateurs de la « littérature sérieuse ». « C’est pas mal, mais… », « Je préfère son livre précédent », « La construction est un peu faible », « Il y a quelques pages en trop »,… sont généralement les commentaires des seconds, une fois leurs lectures terminées. Les lecteurs de best-sellers ont l’air plus heureux et dépourvus de scrupules. J’ai été l’un des premiers à recenser des ouvrages de « littérature populaire » (une pratique alors répandue à l’étranger). À cette époque, je m’en souviens, le fait même d’écrire sur une romancière comme Patricia Highsmith passait pour une sorte de blasphème, une ingérence inacceptable au sein des suppléments littéraires. Avec le temps, dans l’intérêt de mes employeurs et du mien, on m’a, au sein du journal, enfermé dans le rôle du critique de best-sellers et de romans policiers. C’est du moins le genre de papiers qu’on me commande le plus. Cela me convient, car j’exerce ainsi dans une niche spécialisée et que, dans quatre-vingts pour cent des cas, je m’amuse bien. Si je me consacrais à l’autre littérature, je pense que j’atteindrais à peine vingt pour cent.


Nombre de ceux qui veulent devenir écrivains vendraient leur âme au diable pour bien écrire. Ce que j’ai appris avec l’expérience : on peut être un salaud et bien écrire, et il est fort probable que seuls les salauds parviennent à bien écrire.

Les anxiolytiques remplacent en quelque sorte les cuites d’autrefois. Il y a désormais moins de gaieté dans ma vie, une gaieté en plus faible quantité. Bien que mon état général soit certainement plus serein. Mais Samuel Johnson avait raison. L’homme n’a rien trouvé de mieux. L’invention humaine ayant le plus apporté de joie à l’homme est, de loin, la taverne.
Une joie de faible qualité ? Mais comment mesure-t-on la qualité de la joie ? C’est une joie réelle, et c’est bien suffisant.

Le fond de tristesse de certains visages, preuve vivante que le bonheur existe et qu’ils l’ont connu.

Iñaki Uriarte, Bâiller devant dieu,
trad. Carlos Pardo, préface de Frédéric Schiffter
éd. Séguier, 
en librairies
pour mon anniversaire me dit-on

mardi 10 septembre 2019

Par la même occasion

http://camarademocratica.blogspot.com/

A la demande générale, un autre poème inédit d'oncle Hank. 

les femmes de l'après-midi

fini les femmes qui frappent à ma porte
à 3 h du matin
avec la bouteille et le corps prêt à l'emploi ;
elles débarquent à 2 h 30 de l'après-midi
et dissertent au sujet de leur âme,
elles sont mieux roulées que ne l'étaient
les vieilles filles, mais l'affaire est entendue –
pas de coups d'un soir,
je dois acheter le film entier  ;
elles savent distinguer Manet de Mozart, elles ont lu tous les
Millers, et boiront un peu de vin
enfin juste un doigt, et leurs poitrines sont vastes et 
fermes
et leurs culs sont sculptés par
le démon du sexe ;
elles connaissent les philosophes, les politiciens et les combines ;
elles ont le corps et l'esprit,
et puis elles s'installent, me dévisagent et lâchent,
« tu sembles un peu nerveux, est-ce que tout va bien ? »
« o oui », je réponds, « au poil », en me demandant putain
qu'est-ce que c'est que ce bordel ?

je vais pas gaspiller un mois pour un bout de fesse ;
et quels yeux terriblement magnifiques, o oui, les sorcières !
il faut les voir sourire, en sachant bien à quoi vous pensez – 
les coller sur un lit et qu'on n'en parle plus —
putain oui ! –
mais il s'agit d'une ère inflationniste
et avec elles
vous devez payer avant, pendant et
après, c'est
la femelle émancipée, et je ne suis plus un
écolier, et je les autorise à repartir
sans qu'il se soit rien passé, la plupart d'entre elles
ayant déjà derrrière elles
un ou deux hommes en ruine,
et juste une vingtaine de printemps, alors on convient d'un rendez-vous
plus tard dans la semaine, et elles se taillent
leur prix éternel ondulant
derrière elles
comme leur cul magnifique,
mais voilà que je me surprends à écrire,
le jour suivant,
« Chère K… : votre beauté et votre jeunesse sont juste insoutenables
pour moi. Je ne vous mérite 
pas, c'est pourquoi je vous demanderai d'arrêter là notre relation,
aussi infime qu'elle a pu
être…
bien à vous,
… »
après ça je souris, plie la lettre, la mets dans l'enveloppe, lèche
le rabat, ajoute le timbre,
et descends dans la rue
jusqu'à la boîte aux lettres la plus proche
laissant la femme émancipée aussi libre qu'elle
devrait l'être, et m'évitant quelques dommages
par la même
occasion.

Charles Bukowski, Tempête pour les morts et les vivants,
éd. Au diable Vauvert, 2019
trad. Romain Monnery

lundi 9 septembre 2019

Chansons d'amour


John Bignell

Après Sur l'écriture, il y a deux ans, les éditions du Diable Vauvert publient aujourd'hui un recueil de poèmes rares de Charles Bukowski, écrits entre 1969 et 1993, certains parus ici et là, dans des magazines plus ou moins underground, d'autres entièrement inédits, conservés à l'état de manuscrits dans des collections privées. La plupart n'avaient pas jusqu'ici été traduits en français. On ne pouvait pas louper cela. 


les conditions

présentement, d'après les conditions fixées par le soleil
mon monde touche à sa fin.
marqué par le ver,
bradé par une population mondiale
n'ayant aucune idée de mon existence,
présentement, d'après les conditions fixées par le soleil
mon monde touche à sa fin.
mes amis, on peut difficilement dire qu'il y ait eu des temps bénis.
j'ai montré du courage, de la pochardise et de la peur 
le cœur continue de battre
sous l'emprise d'une terreur absolue.

d'après les conditions fixées par le soleil
je me prépare à déposer 
les armes, la souffrance et le peu 
qu'il me reste d'honneur.




ça ne marche pas à tous les coups

j'ai connu un écrivain dans le temps
qui essayait toujours de resserrer des phrases
par exemple il écrivait :
un vieil homme en manteau vert descendit la rue.

après correction :
vieil homme en vert descendait rue.

après correction :
vieil homme vert descendait rue.

après correction :
homme vert descendait.

après correction :
vert descendait.

pour finir cet écrivain disait,
merde, j'arrive pas à péter,

et puis il s'est tiré une balle
dans la tête.

tiré dans la tête.

tiré la tête.

tiré.



Chanson d'amour

j'ai mangé ta chatte comme une pêche,
j'ai avalé le noyau
le duvet.
calé entre tes jambes
j'ai sucé mâchouillé léché
avalé tout ton être,
ai senti tout ton corps se tendre tressaillir comme
un fusil-mitrailleur
j'ai fait de ma langue une flèche
et le jus a coulé
et j'ai avalé
pris de folie
suçant l'intégralité de tes entrailles –
ton con tout entier dans ma bouche aspiré
j'ai mordu
j'ai mordu
et avalé
et toi aussi
tu as cédé à la folie
alors je me suis retiré pour recouvrir 
de baisers ton nombril 
avant de glisser entre les fleurs blanches de tes jambes

j'ai embrassé croqué
mordillé, 
encore une fois
tout du long
ces merveilleux poils pubiens
qui m'attiraient m'attiraient toujours plus
j'ai résisté tant que possible
et puis j'ai bondi sur la chose
suçant et lapant,
des poils dans mon âme 
un con dans mon âme 
ton être entier dans mon âme 
dans un lit miraculeux
avec dehors des cris d'enfants
s'amusant sur leurs vélos
à roulettes aux environs de
5 heures de l'après-midi
cette heure merveilleuse
que constitue 5 heures de l'après-midi
tous les poèmes d'amour étaient écrits :
ma langue est entrée dans ta chatte et dans ton âme
le couvre-lit bleu était là
sans oublier les enfants dans l'allée
et ça chantait et ça chantait et ça chantait et ça chantait.



Charles Bukowski, Tempête pour les morts et les vivants,
éd. Au diable Vauvert,
2019

 trad. Romain Monnery

dimanche 8 septembre 2019

Une affaire de famille





Je percevais beaucoup de classe chez mon cousin Saturnino – Satur, pour les intimes, comme son père, et son grand-père. Camilo Blanes Cortés, lui, était le sixième d'une famille dans laquelle on se refilait le prénom de Camilo de grand-père en petit-fils. Et lorsqu'il se lança dans la chansonnette, il ne trouva rien de mieux que d'opter pour le pseudo de Camilo Sexto – Camilo le sixième, donc –, qui, le succès imposant un peu de décence, devint Sesto, plus discret. Dans ces années 1970 où ma fascination pour mon élégant cousin voyait le jour, Camilo Sesto se produisait en Jesus Cristo Superstar, dont j'entendais les standards pour la première fois dans la bouche de Satur. Jesucristo, Jesucristo, yo estoy aquí – avec orchestre symphonique et guitares électriques… Je ne me souviens plus s'il avait assisté à une des représentations de ce spectacle américain adapté en castillan. Certainement pas. Sa famille était aussi pauvre que la mienne et les sorties étaient pour ainsi dire inexistantes. C'est le cinéma qui viendra plus tard, mais c'est une autre histoire.
J'avais 11 ou 12 ans et j'essayais de trouver une manière de vivre, loin de la crasse et de l'ignorance. Avec Satur, son frère Loren, et les copains de ce quartier périphérique et populaire de Madrid, nous partagions l'amour du foot, le seul sport à portée de nos bourses, sur un terrain vague occupé plus loin par les gitans ou dans la cour bétonnée d'une annexe de la fac du coin. Ce n'était pas par la musique populaire que je m'élèverais, devinais-je certainement – après tout, c'était le style de musique que nous écoutions à la maison… Mais lorsque je voyais, lors de la retransmission d'une émission de variétés, mon cousin vibrer pour Camilo Sesto, dont il connaissait les paroles par cœur, j'en fis également mon pain quotidien. Le temps des vacances. Un ou deux ans plus tard, à la mort du generalisimo, nous nous installions dans un village des environs de Madrid, et la variété espagnole, résistant à la movida dont je n'avais aucun écho, flottait dans l'air, et le juke-box, du bar-restaurant tenu par mes parents. Lorsque les difficultés matérielles arrivèrent, mon frère et moi nous installions chez mon oncle Satur. L'aîné que j'avais pris pour modèle devait déjà être majeur – il est un peu plus âgé que ma sœur il me semble. Et l'une de ses mimiques préférées, lorsque sa mère dépressive l'exaspérait, ou son frère ou sa sœur, rarement son père, était de mimer son idole, légèrement moqueur, à ma grande satisfaction tant je trouvais Camilo parfois bien ridicule, la main balayant l'air avant de se refermer en un poing vengeur accompagné d'un Ya no puedo más. L'ambiguité sexuelle du chanteur devait séduire Satur qui, très beau jeune homme, était toujours entouré d'une cour de jeunes filles, ce qui m'excitait plutôt mais l'indifférait secrètement. Ce n'est que quelques années plus tard, alors que je connaissais mes premiers déboires amoureux, que nous nous retrouvâmes autour du cinéma, auquel Satur et ses amis m'initièrent, faute de trouver un autre terrain d'entente. Et tandis qu'ils célébraient l'explosion libératrice de la nuit madrilène sur les terrasses de la Castellana ou dans des bars obscurs de Chueca, je traînais mon spleen en flirtant avec une jolie blonde madrilène à qui j'offrais des livres de Perec en castillan que je n'avais pas même lus en V.O. ou dans les étages de la Casa del libro sur Gran Vía… Tout m'échappait dans la poursuite de cette vaine fuite des origines. Comme elle semble loin aujourd'hui, et loupée, en apprenant cette nouvelle. Hier soir encore, je tentais d'expliquer à ma chérie, à qui j'avais montré des vidéos de Camilo Sesto il y a quelques mois, combien Madrid, ce que j'en ai connu du moins, me manquait. Mais il était impossible de le lui faire entendre. 


jeudi 5 septembre 2019

La pluie sur la mer



Le regard d'une femme, en fin de soirée, dans un bar, peut faire qu'une journée morte ressuscite. Et toi avec.

Certains prennent tellement le soin d'être à la mode qu'ils ont l'air d'une mauvaise plaisanterie ambulante.

Voir tomber la pluie sur la mer me fait penser à moi.

Autoportrait en hiver : un type solitaire, avec une humeur de chien et un parapluie.

Il arrive parfois que, dans un bar, ou au spectacle, tu détournes soudain les yeux et tombes sur une personne qui te fixe du regard. Garde cet instant en mémoire. Car jamais plus elle ne sera aussi sincère.

Elle était grande et maléfique et, paradoxe considérable, pauvre.

Le mot révolution jouit d'un charisme excessif.

Ces gens qui ont peur que nous remarquions qu'ils ne sont pas d'accord.

Jeune, j'ai exercé une mauvaise influence sur moi.

Quand tu embrasses une femme qui dort, ne prétends pas être le seul.

L'amour, s'il existe, résiste.

Cette putain de vie finira par tous nous tuer.

Les solitaires, cibles des raseurs.

Ne me parlez pas du peuple. J'ai été président d'un conseil syndical. Je sais ce qu'est le peuple.

Certaines cravates accentuent le désastre.

Etre un type sympathique… Je n'y pense même pas.

« Nous voulons décider de notre avenir ! » Encore une ronflante supercherie.

Les bonnes nouvelles, c'est une affaire de jeunes.

- Je n'ai jamais rien fait dont je devrais avoir honte, dis-je.
- Tu t'es déjà relu ?, répondit-elle.

L'amour et le quotidien tout au plus se supportent.

Tant qu'il y aura des bars et des librairies !


Karmelo C. Iribarren, Diario de K.,
Renacimiento, 2014
traduction maison

mardi 3 septembre 2019

Depuis longtemps déjà

José Ramón San José Ruigómez

J'ai de mon vivant, et depuis longtemps déjà, devancé l'oubli dans lequel je tomberai sitôt craché mon dernier braillement.
Charles Brun


lundi 2 septembre 2019


Elliot Erwitt

Je ne retrouve pas tous les prénoms, les peaux, les lieux de rencontres, ceux du plaisir, l'objet du désir obscur, le charme bourgeois de la discrétion, l'année, à qui appartenait cette poitrine, les promesses, ces grosses fesses, les désillusions, les morsures, les petites blessures, cette main sur mon épaule, les cris et les suçotements, les rires et l'attente, les lettres et les appels interminables tirant sur le fil du téléphone fixe, les escaliers dévalés et la ville entière pour elle traversée, la peau, l'infection rouge, nos dix-huit ans, nos idées hautes et nos trahisons, notre constant manque de fric, tes doigts dans ma braguette, la gueule à l'aube, le cafard du soir, la manif passée collés, qui m'a emmené à l'hôpital, ces balades dans les bois sur le siège arrière d'une moto, les langues avalées, les seins profanés, mon bras sous la table, les cassettes enregistrées autoreverse, l'alcool, l'étreinte au musée, nos définitives sentences sur l'avenir et les sourires, les disputes, la robe déchirée et les culottes oubliées, la sieste sur une terrasse abandonnée, sa voix dans la nuit, et ces pas dans l'escalier, les soutifs indégraffables, les douces ruptures et les rires violents, cette danse sur une jambe, la petite mort dans tes yeux, l'appétit de ta bouche, viens on se recouche, une claque à l'apéro, son souffle dans mon dos, une baise devant le feu, les livres au lit, un dîner polonais au fin fond du dix-huitième, les flics à la porte, le parfum d'une dame en noir, la séance de minuit, le dernier métro, l'amour sur le sable, ce cul sur la table, une promenade à vélo en bord de marne, la pluie au premier rendez-vous, ce sang sur les draps, la honte après une nuit ivre, la petite musique du petit déjeuner, le post-it sur le frigo, ce numéro de haute-voltige, j'ai tout oublié mais je jure, je ne renie rien, je n'ai aimé que toi, je suis prêt à tout recommencer. Là.