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mardi 4 août 2020

mercredi 29 juillet 2020

Ce n'est que justice




La réalisation de Mésaventures et décomposition de la Compagnie de la danse de mort (LES DANSEURS ou MESAVENTURES, dans le Journal de Jean-Patrick Manchette, c'est selon) a été éprouvante, voire catastrophique. JPM a soigneusement évité de passer sur le tournage du film finalement signé en solo par Jean-Pierre Bastid. 
Le lundi 19 avril 1971, JPM note :
Vision du bout-à-bout des DANSEURS — infect. Tout est mauvais, notamment les comédiens et le travail de Jean-Pierre. Il en résulte un film qui dit le contraire de ce que je voulais dire.
Puis, jeudi 22 :
Dans LES DANSEURS de Jean-Pierre, comédiens et techniciens sont mauvais parce que mal dirigés. Tout est pris à contresens. Le texte, qui était soigneusement organisé, rythmé et pesé, a servi de case, en fin de compte, à une improvisation. Dans telle scène qui, par extraordinaire, se passait bien parce qu'elle était facile (la scène de vaudeville entre Igor et Mme Labeuve), tout est cassé dès le second plan par l'introduction d'une fille allongée sans motif sur le manteau de la cheminée et qui déclare un « communiqué » d'inspiration « situationniste ».
Bref, tout a été fait systématiquement pour rendre plus mauvais tout ce qui était possible de détruire. LES DANSEURS est devenu une gaminerie.
Et le samedi 29 mai :
J'ai confirmé mon intention de ne pas signer LES DANSEURS, ce qui provoque des masques chez l'ennemi.
Le film ne sortira jamais en salles. 1971, c'est aussi pour JPM l'année de la parution des deux premiers Série noire, L'Affaire N'Gustro et Laissez bronzer les cadavres ! Ces deux romans sont, à l'origine, des projets de scénario initiés par les deux complices, puis transformés en SN. Seul le deuxième sera co-signé par Bastid. 
Le lundi 14 juin, JPM note :
Nous sommes rentrés de Berneval le mercredi de la semaine dernière, en cassant un pare-brise en route.
Le soir même, fatigué, dîner avec Bastid. Jean-Pierre était fort excité par la possibilité en quoi il croit de se faire produire LAISSEZ BRONZER LES CADAVRES ! par Guibert et de le réaliser. Jean-Pierre s'est montré excessivement désagréable. Comme je le revoyais en fin de soirée pour tirer les choses au clair, il a dit en substance que je l'avais refait de N'GUSTRO, que je l'avais trahi sur MESAVENTURES à deux reprises — en ne venant pas sur le tournage ; en refusant en termes révoltants de signer — Il a menacé de me tuer, comme il dit, notamment si je l'empêche de faire N'GUSTRO
Très irrité par ce comportement d'aigri, j'en ai soupé de Jean-Pierre.
(...) Je suis écœuré mais non surpris. Il a tort pour lui. Il se dessert. En étant bien poli, il aurait pu espérer profiter encore un peu de nos bonnes relations et de mon talent commercial. De quoi vivra-t-il dans six mois ? Je lui souhaite bien du plaisir.
Ça fait du chemin parcouru. Il y a un an, j'étais raide et je tannais Rénova pour qu'ils me paient les malheureux cent sacs qu'ils me devaient. Et à présent, j'ai des belles critiques dans les gazettes et une brique et demie devant moi.
Ce n'est que justice.

mardi 28 juillet 2020

Toutes ces choses

DR


Fin 1969, Jean-Patrick Manchette a 27 ans. Après des années de travaux d'écriture alimentaire, il envisage de passer à la réalisation et attend pour la première fois une réponse de la commission de l'Avance sur recettes du CNC. En jeu, un projet de film développé avec Jean-Pierre Bastid, écrit en grande partie par Manchette. Dans les pages de son Journal, à la date du lundi 1er décembre, il note :
Des coups de téléphone aux gens de la commission. Une difficulté épaisse à les joindre. Je me sens non exactement découragé, mais saisi par la même indifférence qui m'a fait abandonner, à six ou huit reprises, le bachotage en vue de l'oral de philologie. Cette commission au cursus honorum — parcours du non-combattant ― on la refuse soudain, sans révolte, car ce refus n'est pas constructif. On se laisse couler. Ne pas participer à la manipulation que le système veut opérer sur vous.
Et le vendredi suivant :
Avance obtenue aujourd'hui sur LES DANSEURS, quarante briques. Je suis scié.
C'est un changement majeur de niveau. C'est la possibilité de devenir metteur, d'avoir un revenu mensuel de cinq briques. C'est un bouleversement complet.
Puis, le samedi :
Je nage dans le bleu, à cause de cette avance. Au point que je n'arrive pas à dormir, surexcité que je suis.
J'ai pas mal arrosé ça, aujourd'hui et hier. Canceil est passé cet après-midi.
Les coups de téléphone crépitent.
Je ne vois pas pourquoi on m'a donné l'avance. Le scénario est bon, certes, mais ce n'est pas une explication. La commission est sans nul doute incapable de prendre conscience qu'il est bon, absolument. Elle aime simplement tel et tel texte, en fonction de ce qu'il est, qui est inconnu. Toutes sortes de raisons font qu'un soldat, sur un champ de bataille, ramasse une balle perdue.
(...) Pour moi, je crois que ça vient à temps. Je touchais le fond de l'épuisement et du dégoût. Me venait la peur vertigineuse de la stérilité dépressive. Je ne pouvais plus imaginer sans un frisson incontrôlable la page blanche qu'il faut noircir de niaiseries.
(...) C'est un bouleversement,
c'est un énorme bouleversement. Mon bonheur, c'est l'ébaubissement fatigué de Mélissa, qui croyait tant que les choses comme ça ne peuvent nous arriver. Et c'est l'expectative de réelles denrées, de vrais talbins, de vrais changements pratiques dans la vie de Mélissa et moi ― appartement, habits, repos, voyages, quiétude ; surtout quiétude, un peu. Savoir de quoi demain sera fait, et dormir, en conséquence, quiétement.
Demain, nous irons à la campagne, au restaurant, au cinéma. Demain, nous ne foutrons rien. Toutes ces choses.
Pour le moment, au passage, plaisir de marcher sur des pieds qui essuyèrent leurs semelles sur nos gueules. Le bon Lapoujade, par exemple. Et puis, n'importe qui, devant qui Mélissa se sentait minable. Ah je suis content, et j'aime ma femme et mon enfant.