Affichage des articles dont le libellé est cirque médiatico-politique. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est cirque médiatico-politique. Afficher tous les articles

lundi 7 septembre 2026

Un livre ouvert

 Louis Stettner

 

 

 

et quand elle arrivait les hommes s’enlisaient

en jalousie

je vous avais oubliés

j’avais tout oublié 

veuillez aujourd'hui avoir l’obligeance 
de m’achever
avec toute l’élégance propre à votre classe 
je tiens à vous rassurer : 
comme à votre habitude
vous n’aurez à fournir aucun effort
 –  je suis un livre ouvert 
sur tous mes torts

l’arrogance de l’ignorance
l’inconscience de la vulgarité
la violence exacerbée
luttant sans cesse et sans science 
avec mes pauvres armes
histoire de survivre dans l’infinie fange

jouant les jolis cœurs flanqué comme l’as de pique

je m’égarais dans les toilettes des dames
les salles obscures à écrans louches et fauteuils défoncés

les comptoirs poisseux des rades de quartier

les parties de foot sur terrains déstabilisés
loin des paillettes et flonflons chers à votre condition
insaisissable je trouvais sens et consolation dans un air de bandonéon
le chant d’une crevette de San Fernando
les vers d’un ancien mineur de la Sarre 

inlassable hypnotiseur vous m’endormiez
teniez à m’emmener ailleurs
caution d’agrément à peu de frais 

de vos urbaines turpitudes 

l’important était de ne pas participer
ne jamais vous ressembler
je repoussais sans diplomatie
tapes sur l’épaule
sur tapis rouge et loges princières
profondément inapte à singer vos manières

avaler ces couleuvres putassières 
qui font une carrière 

étranger à vos codes et mots de passe

j’ai raqué par niaiserie 
et lâcheté

comment ne pas vous avoir au cœur
d’un de ces cocktails dans lesquels
vous aimez vous pavaner
balancé une paire de tartes salées
et vos quatre ou cinq vérités ?  


veuillez aujourd’hui avoir l’obligeance
de ne plus user cette langue faisandée
pour salir un nom déjà couvert de honte et de boue
trouvez une corde à votre goût 
et passez-la-moi autour du cou

ne vous déplaise
la mort sera douce à ses côtés


 

charles brun, amnésie d'un pas grand-chose

 

 


vendredi 21 août 2026

Vous êtes du quartier ?

Yasuhiro Ogawa



Excusez-moi, je m'étale, avec mes courses, excusez, vous le payez combien le café, vous ? Parce que ça a encore augmenté. C'est à cause de la guerre ? Comme l'essence, le prix du gaz, l'électricité, la guerre, les guerres, il faut dire, il y a des guerres sans canons maintenant, sans bombardements, des guerres hybrides ils disent, des cyberattaques, pourtant on en produit de l'électricité chez nous, on en vend partout ailleurs, ça devrait être moins cher, les cancers aussi augmentent, je ne comprends pas, la recherche, il n'y a plus d'argent, tout part en couilles, pardonnez-moi l'expression, j'ai un petit coup dans le nez, tout s'explique, vous n'avez pas l'impression d'un monde qui finit, pas la fin du monde, non, mais d'un monde, la canicule, les incendies, la pollution, le réchauffement ou le dérèglement climatique, je ne sais plus comment faut dire, la résignation générale mon colonel, mon père faisait souvent ce genre de blagues, il se croyait drôle, vous avez encore vos parents, vous ?, les miens sont morts l'année de leur retraite, toute une vie à bosser pour rien, payer son loyer, bouffer, éduquer les enfants comme on peut, les études, partir en vacances à date fixe, avec tous les autres, c'est pas une vie, résultat, pour quoi faire ? Moi-même, je bosse encore, j'ai quel âge d'après vous ? 58 ! Oui, seulement 58, je sais je fais plus, je suis usée, mais je dois encore trimer jusqu'à 67 ans, parce que j'ai fait des études, mais j'aurai quoi à la retraite, 1500 balles ? Si la retraite existe encore bien sûr, bosser toute une vie pour ça ? Et puis crever dans la foulée, sans un rond, vous avez vu, les pauvres pompiers, aujourd'hui, c'est des héros, quand il n'ont pas de moyens, qu'ils chopent des maladies graves à respirer toutes ces fumées toxiques, les mêmes héros qu'on a tabassés lorsqu'ils réclamaient plus de moyens, personne ne s'en souvient, comme les infirmières, le personnel hospitalier, on les a bien tabassés avant de les applaudir tous les jours au balcon, vous vous souvenez ? Le confinement, la canicule aussi, c'est un confinement, restez chez vous, buvez de l'eau, on a tout démantelé. Pas plus tard qu'hier, je suis passée devant ce grand hôpital psychiatrique à Neuilly-sur-Marne, Ville quelque chose, j'allais à Gournay, voir une connaissance, c'était plein de banderoles, pour les salaires, le manque de moyens, comme partout, on s'en fout des fous, on ne peut plus les garder, on les lâche dans la nature, l'autre jour, il y en avait un dans le bus, complètement diabolique, le bus était plein, les gens étaient terrorisés, moi aussi j'ai eu peur, vous auriez fait quoi ? Vous descendez et prenez le suivant ou vous attendez que le chauffeur fasse quelque chose ? Le suivant, il fallait attendre 23 minutes, j'aurais mis plus d'une heure et demie pour rentrer chez moi après le boulot, en voiture, ç'aurait été pareil, des embouteillages partout, il frappait la vitre avec une violence, heureusement, c'est solide, ces vitres de bus, à mon avis, il n'avait pas pris ses médicaments, le chauffeur le connaissait, d'habitude il est calme il a dit aux passagers, là, une crise dont vous n'avez pas idée, il venait de là, Ville-Evrard, voilà, c'est le nom de l'hôpital, Artaud y a été enfermé si je me souviens bien, vous connaissez Artaud ? il venait de là certainement, le gars du bus, le soir les malades rentrent chez eux, il a fallu le faire descendre, les transports, c'est un autre sujet, hein, vous avez remarqué, on dit sujet aujourd'hui pour parler d'un problème, on dit il y a un sujet, oui mais le verbe, on ne sait pas le conjuguer, voilà que je ressemble à mon père, c'est les jeunes surtout qui ne savent plus rien des verbes, écrire, pour quoi faire d'ailleurs ? Ils ont des correcteurs d'orthographe, des machines qui répondent à toutes leurs questions, encore faut-il qu'ils en aient, des questions,  l'IA qui va les mettre sur le carreau, ils le savent pourtant, mais ils continuent allègrement à nourrir leur fossoyeur, allègrement, je dis bien allègrement, j'aime cet adverbe, on ne l'utilise plus beaucoup je trouve, on n'en a plus l'occasion, l'époque ne s'y prête pas, elle est peu prêteuse, l'époque, aurait dit mon père, je vous paie un verre ?, les jeunes ne lisent plus, il y en a un qui m'a dit un jour, à quoi ça sert de lire puisque personne ne lit plus ? Avec qui, ils parleraient de leurs lectures ? Aucun de leurs amis ne lit. J'exagère un peu peut-être. Pas plus tard que la semaine dernière, ma fille aînée me dit qu'elle va se remettre à la lecture, elle m'a demandé des conseils, elle a un nouveau copain, un gars de son âge ou même un peu plus jeune, eh bien, figurez-vous, il lit ! Une espèce en voie de disparition certainement, elle a tiré le bon numéro, j'espère qu'elle va en prendre soin, qu'ils vont se reproduire, non, je rigole, je n'ai pas envie d'être grand-mère, et puis, mettre des gosses au monde aujourd'hui..., si elle se remet à lire pour lui plaire, c'est une raison tout à fait valable, les gens qui lisent La Femme de ménage, je ne les méprise pas, je regrette simplement qu'ils ne lisent pas autre chose, à part les suites de cette saga, mais c'est une raison comme une autre de lire, je ne suis pas sectaire, on ne peut pas obliger les gens à lire Baudelaire, de toute manière, on n'a plus le temps, qui va se mettre à lire un roman du XIXe aujourd'hui ?, le travail qui vous engloutit, jusqu'à chez vous maintenant, les transports, on le disait, la télé, les écrans partout, les réseaux, les gens scrollent, mettent des cœurs, des pouces, vous avez vu, ça leur va, mais tout va trop vite, le cerveau n'est pas fait pour ça, il ne peut pas s'adapter, les gens perdent patience, fuient l'ennui, il n'y a plus de temps morts, de silence nulle part, on ne peut plus se concentrer, c'est pour ça que moi, je sais, c'est pas bien, mais j'essaie de prendre un peu de temps pour moi, comme ici, tous les soirs, après le boulot, mes courses, je bois un petit blanc ou deux, je socialise, je fais des rencontres, vous voudriez quoi, que je picole chez moi toute seule devant la télé à écouter leurs faux débats à la con, l'immigration, la guerre, l'insécurité, le pouvoir d'achat, remarquez ici aussi, parfois, ça ne vole pas haut, moi-même je ne suis prix Nobel de rien, mais j'aime la vie... Bon, j'arrête de vous emmerder, je parle trop, parlez-moi de vous, vous êtes du quartier ? Je ne vous ai jamais vu dans le coin. 


 

mercredi 22 juillet 2026

La France a peur


Le numéro 208 de Manière de voir vient de paraître. Il est consacré à la peur, aux stratégies mises en œuvre autour de ce redoutable sentiment. Extrait de l'édito signé Evelyne Pieiller :

 

Huit pour cent des Français n’ont peur de rien.
C’est saisissant.
Soit ils manquent d’imagination, soit ils ne sont pas portés sur la confidence. Les 92 % restants, eux, ont peur de tout. Ou presque.
C’est peut-être excessif, mais il y a des motifs.
Objectivement, éprouver aujourd’hui de la peur semble relever du pur bon sens : à en croire les médias, le personnel politique, les bruits qui courent, il y a du danger partout. On est cernés. Les vieilles épouvantes sont de retour, l’épidémie rôde, la guerre dévaste, les attentats menacent, mais la modernité sait aussi s’exprimer, et de l’angoisse écologique à l’inquiétude technologique, le citoyen a de quoi nourrir ses cauchemars. Et ils sont effectivement nourris, si on en croit la double enquête récente portant sur les peurs individuelles et collectives des Français. Peu de surprise dans les objets de crainte, sinon leur hiérarchisation : le déclin économique du pays angoisse moins (20,4 %) que le réchauffement climatique (32,2 %), et le communisme plus que le libéralisme (le mot capitalisme semble avoir disparu). Oui, si peu de surprise par rapport à ce qui sans trêve alimente les faiseurs de lois et ceux d’opinion que c’en est quasiment troublant. En corollaire, mouvement logique, il apparaît que l’élan qui porte vers l’espoir, l’espoir dans la vie, s’émousse : 56 % des enquêtés l’accueillent peu souvent… La fin du monde semble hanter davantage encore que les fins de mois, on le voit d’ailleurs dans les arts, dans toute une culture pop et populaire, qui célèbre l’Apocalypse, redevenue tendance, étrange resurgissement d’un vieil imaginaire religieux dans un monde pourtant fortement déchristianisé (...) 

La suite ici, en kiosque ou en ligne. 

dimanche 15 février 2026

Place du bonheur

Walt Girdner

 

 

parlez-moi lentement
comme à un enfant
bordez-moi gentiment
réarmez-moi 
en douceur
en adéquation avec
la demande

amadouez-moi
en même temps
prononcez résilience
confiance
intelligence et commission
artificielle européenne
consommation débridée
civilisation et sécurité
soin de soi et vivre ensemble
investissements et solidarité
arrogance décomplexée

racontez-moi des histoires
de nouveaux bobards
responsabilité 
refus de la vassalisation
et du défaitisme
normalisation et souveraineté
démocratie et arc républicain
pacte social 
dépassé
l'impensé insensé
une dinguerie

tech et crédit social 
télésurveillance pour tous
disruption électrons libres
piège à fions
c'est que du bonheur 
on ne va pas se mentir
nous n'avons rien dans le ventre

revenez vers moi
envoûtez-moi sans cesse 
accordez-moi 
une nouvelle fois
la nuit sacrée
sans entraves et sans soucis



charles brun, la liberté rend libre


samedi 11 octobre 2025

Beauté du système


Mikhail Korolkov

 

 

- Je n'en peux plus, ça me tape sur le système.
- Au contraire.
- Je t'assure.
- Quand je disais Au contraire, je voulais dire : Ça ne te tape pas sur le système, c'est le système qui te tape dessus.
- Très drôle.
- C'est la vérité. On en reprend une ?
- La vérité ?... Ils sont dingues, oui !
- Détrompe-toi. Ils sont loin d'être dingues. Ils veulent nous rendre dingues. C'est leur projet. Ce sont des pervers cyniques. Mis en place pour nous dégoûter, nous retourner la tête, nous abrutir, nous épuiser, nous éloigner à jamais du débat... 
- Il n'y a que ça, des débats, toute la journée.
- Tu confonds débat et ces pathétiques spectacles de pyrotechnie diffusés en boucle, seulement destinés à nous enfumer, nous infantiliser, nous abêtir, nous inculquer la servitude, la soumission à l'ordre commercial numérique et rémunérer leurs porte-flingues qui courent les plateaux télé, les ministères, les cabinets de conseil et les commissions de tout type...
- ...Tu y vas fort. 
- Je ne pense pas.
- Comme toujours, tu exagères. 
- Au contraire, encore une fois. En fait, crois-moi, je suis en-dessous de la réalité. Ce qui s'est mis en place depuis quelques années, avec notre collaboration zélée, nous échappe totalement, nous absorbe, nous lie à vie, à mort, à tous les autres noyés, nous avons laissé faire, fermé les yeux...
- Fermé les yeux ?
- Et abandonné tout esprit critique, toute capacité de réflexion, de pensée, de création... 
- Quel tableau, ça fait du bien de se retrouver après tout ce temps...
- C'est toi qui a commencé, je n'ai rien demandé.
- N'en parlons plus alors. 
- Oui, prenons nos responsabilités et buvons en silence. 
- C'est pas Charlie Parker qu'on entend, là ?
- Exact. 
- Ahmed, remets-nous ça. Il nous faut trinquer à la beauté... Tu vois, nous sommes encore capables de la reconnaître.
- Ça nous console, du moins, de le croire... 

mardi 7 octobre 2025

Requiem



Vincent Petitdemange était né dans les Vosges en 1990. En rupture de ban, cet ingénieur de formation est parti à l'aventure, à la marge, durant huit années. Et a décrit ce qui ressemble à son parcours dans un roman à paraître ces jours-ci aux précieuses éditions des Instants. Requiem au bord du jour en est le titre. Le fichier de ce texte a été retrouvé par la famille peu après le suicide de l'auteur en 2022. Extraits des premières pages. 

(…) Ce n’est plus l’heure des barricades ni des martyrs. Le confort est passé par là. Il est rentré dans la viande, comme une seconde peau. Pousser un peu la voix de temps en temps, par hygiène, c’est tout ce que les revendicateurs peuvent se permettre. 
Quoi qu’il en soit, le confort n’est pas un horizon. Ce n’est pas suffisant. Il faut tout de même un but dans la vie, un idéal, un fil où se raccrocher et le suivre coûte que coûte, même s’il conduit au néant. Il faut habiller son quotidien d’idéaux, d’horizons et d’idéaux, ainsi vêtu devient-il supportable. 

(…) Aux élus et leurs séides, il leur poussaient les dents qu’ils avaient déjà fort longues. Il n’y avait plus de retenue qui tienne. Au point où ils en étaient, une hypocrisie de plus ou de moins, cela n’avait aucune importance. Pourquoi changer de cap ? Tant que le pourceau crache au bassinet, aucune raison d’effleurer le gouvernail. Seulement en bas dans les patelins, à Peirthe, à Sansoley comme ailleurs, la population commençait à s’empourprer qu’on les prenne pour des péquenots. Cela ne suffisait plus qu’on leur fasse les poches, fallait-il encore les mépri- ser. Les élus ne se comportaient plus autrement, ce qui en disait assez long. Lorsqu’on les met devant leurs privilèges, ils se dédouanent comme ils peuvent. D’abord, ils n’oublient jamais de rappeler qu’eux aussi sont des contribuables, comme tout le monde, des citoyens, des patriotes. Un peu moins patriote que citoyen sans doute. Le drapeau pour eux, c’est une jolie bavette. Ils rotent dedans et s’y essuient les babines, mais ils savent garder les apparences. Ils n’omettent pas de brandir la cocarde quand résonne le clairon. Tout cela est entendu. La population n’avait plus confiance. Cela faisait quelques années que l’abstention s’imposait, grimpait sur les scrutins, sur toutes les élections. Cette tendance n’était pas prête de s’infléchir. Le théâtre politicien avait perdu son éclat, son pimpant. Les tréteaux branlent, les comédiens bredouillent. Lorsqu’une élite perd son lustre, elle en perd aussi le nom. Alors le peuple, instinctif, bouillant soudain, lui vient des idées de meurtre. Nous en étions là.

 


mardi 25 février 2025

Le danseur


André Kertész


Tiens-toi bien : je suis convoqué au ministère. J'y aperçois Rachida Dati... Je rêve. Je sais pertinemment que je suis en train de rêver. Je me demande tout de même comment ils m'ont contacté. Comment ont-ils fait pour me retrouver ? Pourquoi ont-ils pensé à moi – qui les exècre totalement... Etrangement, je suis partagé entre le dégoût, le sentiment d'imposture – qui fait pourtant de moi un des leurs – et surtout l'opportunité unique, inespérée, d'assurer mes vieux jours en travaillant au ministère. L'occasion de finir ma vie avec des revenus bien supérieurs à ce que m'octroiera ma chaotique carrière professionnelle. J'en oublie alors mes principes, n'ai aucun scrupule, me voilà aussi corruptible que les autres, un vendu prêt à tout, une véritable ordure... Me débattant pour ne pas me réveiller, j'apprends qu'il ne s'agit pas d'un simple poste, mais d'un portefeuille ! Je dois absolument m'accrocher, ne pas sortir de ce rêve ! Ils veulent me confier le ministère, tu te rends compte ? Moi, ministre de la Culture ?! Je commence à trouver cela normal. J'ai même un costard. Et lorsque je suis enfin reçu sous les ors de la république, comme on dit, stupéfaction, on me couvre d'un vieux feutre et m'informe solennellement que je suis nommé ministre du Tango !

 

charles brun, rêves de bandonéon

mardi 7 janvier 2025

Une vieille traînée


 

Quelques mois auparavant, s'adressant toujours à son maître bien-aimé, Maupassant faisait part de son exaspération devant le cirque politique. D'où vient l'impression que ces considérations n'ont pas pris une ride ?

 

Paris, 10 décembre 1877

Il y a longtemps que je veux vous écrire, mon bien-aimé Maître, mais la politique !!! m’a empêché de le faire. La politique m’empêche de travailler, de sortir, de penser, d’écrire. Je suis comme les indifférents qui deviennent les plus passionnés, et comme les pacifiques qui deviennent féroces. Paris vit dans une fièvre atroce et j’ai cette fièvre : tout est arrêté, suspendu comme avant un écroulement – J’ai fini de rire et suis en colère pour de bon. L’irritation que causent les manœuvres scélérates de ces gueux est tellement intense, continuelle, pénétrante, qu’elle vous obsède à toute heure, vous harcèle comme des piqûres de moustiques, vous poursuit jusque dans les vers et sur le ventre des femmes. La patience vous échappe devant l’imbécillité criminelle de ce crétin. Comment, ce général, qui jadis a gagné une bataille grâce à sa bêtise personnelle combinée avec les fantaisies du Hasard
 ; qui, depuis, en a perdu deux qui resteront historiques, en essayant de refaire à lui tout seul la manœuvre que le susdit hasard avait si bien exécutée la première fois ; qui a droit à s’appeler, aussi bien que duc de Magenta, grand-duc de Reichshoffen et archiduc de la de Sedan, ose, sous prétexte du danger que les imbéciles courraient à être gouvernés par de plus intelligents qu’eux, ruiner les pauvres (les seuls qu’on ruine) et arrêter tout le travail intellectuel d’un pays, exaspérer les pacifiques et aiguillonner la guerre civile comme les misérables taureaux qu’on rend furieux dans les cirques d’Espagne.
J’ai l’air de faire des phrases
  ̶  tant pis. Je demande la suppression des classes dirigeantes : de ce ramassis de beaux messieurs stupides qui batifolent dans les jupes de cette vieille traînée dévote et bête qu’on appelle la bonne Société. Ils fourrent le doigt dans son vieux cul en murmurant que la société est en péril : que la liberté de pensée les menace !
Eh bien
  ̶  je trouve maintenant que 93 a été doux ; que les Septembriseurs ont été cléments : que Marat est un agneau, Danton un lapin blanc, et Robespierre un tourtereau. Puisque les vieilles classes dirigeantes sont aussi inintelligentes aujourd’hui qu’alors ; aussi incapables de gouverner aujourd’hui qu’alors ; aussi viles, trompeuses et gênantes aujourd’hui qu’alors, il faut supprimer les classes dirigeantes aujourd’hui comme alors ; et noyer les beaux messieurs crétins avec les belles dames catins. Ô Radicaux, quoi que vous n’ayez bien souvent que du petit bleu à la place de cervelle, délivrez-nous des sauveurs et des militaires qui n’ont dans la tête qu’une ritournelle et de l’eau bénite.
Voilà 8 jours que je ne puis plus travailler tant je suis exaspéré par le bourdonnement que me font aux oreilles les machinations de ces odieux cuistres.
Pourtant j’aurai achevé de refaire mon drame, (tout à fait remanié),
  ̶  vers le 15 janvier. Enfin je vous le soumettrai peu de temps après votre retour. J’ai fait aussi le plan d’un Roman que je commencerai aussitôt mon drame terminé.
Et, en, (par dessus tout,) Hugo
  ̶  notre poëte  ̶  qui donne à dîner à tous les journalistes de Paris — Et qui demande à avoir auprès de lui Sarcey et Vitu, lesquels ne daignent pas venir — « On remarque leur absence et on les regrette. »
Il y avait là Albert Delpit
 ! – Cochinat ! et cent inconnus que Hugo a traités de grands artistes – Lisez son discours, du reste. Merde pour la société —
Je ne vais pas mal, malgré tout, et vous embrasse en espérant causer bientôt avec vous.

Guy de Maupassant

 
Ma lettre n’a peut-être pas le sens commun
 – elle vous prouvera toujours que je pense souvent à vous.
Compliments au bon Laporte.
Je pense, d’après votre dernière lettre, que Madame Commanville est à Paris et je tâcherai de la voir demain.

samedi 21 décembre 2024

Pause-déjeuner

Siegfried Herbst


 

une table m'attend
dans le renfoncement
dos à l'ancienne cabine des ptt
l'ardoise a opté pour le frantuguês
pour rire
je demande à quoi ressemble une morue à bras
la fille prend son air le plus sérieux
pour décrire la recette lisboète
et file en cuisine avec mon ok

je me fouille encore à la recherche
du livre perdu
il fera un heureux
s'il existe dans le coin
un amateur de ce poète
le plat à peine posé devant moi
la peur d'avoir soif tout l'après-midi me saisit

les discussions au comptoir
et le coup de feu
couvrent l'attentat en boucle
personne ne regarde les images
personne ne s'attriste
tous ont leur avis sur la question
les fêtes sans cadeaux
solitaires et sans joie
le nouveau gouvernement
tous refusent l'effroi

comme ces vieillards face au bar
aperçus de trois quart
la femme aux lunettes noires à la godard
absente
et son compagnon
chaussettes
dans les sandales
deux béquilles posées sur ses cannes
fatiguées par les années de chantiers
pas un mot aujourd'hui
et mon plat qui refroidit

personne ne lève les yeux vers l'écran je crois
quand passe la gueule compassée du chef d'état
devant micros et caméras
promettant de faire toute la lumière
sur cette affaire
et le bandeau annonçant cinq morts
et je ne sais combien de blessés
personne ne lève les yeux je crois
quand passent les passants épleurés déposant
des gerbes à leurs pieds
à même le trottoir

l'info en boucle
continue
nous assure désormais que cette ville
restera un lieu de commémoration
dans l’histoire du pays
la haine ne doit pas nuire à notre vivre-ensemble
elle ne doit pas s’ajouter à l’horreur
nous resterons soudés
tous les footballeurs porteront
ce soir
un brassard noir

pas d'autres infos
et déjà l'heure du chagrin
fini chido et l'île sans eau
les hommes sans toit
le président sa chemise sa bêtise
sans foi ni loi
dernières bouchées
avant de régler — une morue ? 12 euros.
et entendre me souhaiter
joyeuses fêtes.

 

charles brun, à l'année prochaine si tout va mal


jeudi 5 décembre 2024

Mal partout




– Tu te faisais un peu oublier ces derniers temps, dis-moi...

– Pourquoi aurais-je besoin de me faire un peu ou beaucoup oublier puisque personne ne connaît mon existence ?

– Disons que tu te faisais discret.

– J'ai toujours essayé de l'être. 

– J'ai souvenir de quelques gueulantes et scandales publics… 

– Justement… Dès que j'ouvre ma grande gueule, je m'en veux immédiatement. Tu n'as pas idée à quel point…

– Tu exagères, comme toujours.

– Détrompe-toi. 

– C'est triste, alors...

– Ne t'inquiète pas, je n'étais que souffrance mais je me soigne, et me bonifie avec le temps. Contrairement au pinard d'ici...

– C'est une bonne nouvelle... J'espère qu'on reprendra nos bonnes vieilles habitudes…

– N'espère rien. Jamais. Commande plutôt une autre tournée.

– Tu n'as pas envie d'un peu de légèreté par les temps qui courent ? Tout semble si lourd autour de nous. Dès qu'on écoute les infos…

– …Tu fais encore ça ?

– Ecouter les infos ?

– Oui, et te préoccuper…

– Il y a de quoi, non ?

– Je ne sais pas. Tu aimerais que rien ne change ?

– J'aimerais que tout ne soit pas aussi sombre. Je sais, tu vas me dire qu'il faut passer par ces heures terribles pour trouver autre chose…

– Je ne suis pas aussi optimiste, mais voir ce cirque permanent légèrement osciller ne m'inquiète pas outre mesure… Observer, de loin, la panique des uns et des autres m'amuse plutôt…

– Il est vrai que ce matin, je me suis bien marré en écoutant tous ces éditorialistes tenter de sauver la démocratie et le soldat Macron…

– Ah oui ? Il en reste ?

– Au nom des valeurs de la république…

– Les fameuses valeurs… C'est vrai que quand on repense à ce qu'a été la présidence de cet agité du ciboulot et de ses sbires, on sait qu'ils n'ont eu de cesse de les défendre, ces belles valeurs… Heureusement pour eux, et pour tous ces éditorialistes d'accompagnement, serviles laquais des milliardaires propriétaires de 90% des médias et des réseaux sociaux, nous oublions tout. 

– Tu penses à quoi ?

– A rien de particulier. A tout. A tout ce qu'a été, depuis le début, cette présidence…

– Mais encore ?

– Mais encore ?! Je ne sais pas, moi… Ce banquier tiré à quatre épingles qu'on nous a vendu comme le Mozart de l'économie. On voit où nous a menés ce pervers narcissique… Des années de grande vulgarité, d'arrogance crâne et de malveillance jouissive. Oui, dès les premiers jours. Tu te souviens j'imagine de ces images de la fête de la musique à l'Elysée, celle de 2017, soit un mois après l'arrivée de cet auto-proclamé monarque disruptif, mouillant pour des danseurs blacks trans en shorts et talons aiguille, un DJ vindicatif exhibant un tee-shirt sur lequel était inscrit Fils d'immigré, noir et pédé, et la mère maquerelle allumée se déhanchant en famille…

– Non, je ne m'en souviens pas…

– Tu vois ? On oublie qu'à la première occasion, en privatisant l'Elysée pour quelques vulgaires happy few, Jupiter annonçait le programme… Mais, tu te souviens au moins de Benalla, non ? Ce type venu de nulle part, monté en grade à une vitesse folle, dont Macron s'est empressé de dire qu'il n'était pas son amant – lors de cette fameuse intervention où, sous les applaudissements de ses valets et des médias, il demandait qu'on vienne le chercher ? Tu te souviens ? Le gros barbu déguisé en flic de la BAC tabassant de petits bobos égarés dans un jardin public, puis usant de faux passeports diplomatiques pour aller faire des affaires à l'étranger, l'enquête baclée et le coffre-fort disparu, tu te souviens ?, l'arrogance de ce petit monde décadant singeant la cour versaillaise mais ne rejouant que la chute de Rome de manière pathétique, le mépris des « gens qui ne sont rien », la rue à traverser pour trouver du boulot, le costume qu'on peut se payer si on va bosser, la grotesque guignolade avec les influenceurs youtube, Pétain grand soldat, sans cesse l'indécence rance, le soutien sans faille aux génocidaires, la secrétaire d'Etat, poufiasse de son état, autrice de bouquins érotico-ridicules, posant pour un vieux magazine de cul qu'on tente de relancer avec cette exhibition grotesque, sans oublier tous ces pauvres gens éborgnés, amputés de leurs mains, la casse des services publics, la nasse des manifs, le gazage permanent, la militarisation de la répression, la surveillance algorithmique, les jeux du cirque version Arnault cet été justifiant le non-respect du verdict des urnes, le ministre de l'économie en lévitation affirmant qu'il va mettre à genoux l'économie russe, tout en se signalant lui aussi auteur d'autofictions pseudo-érotiques pour gondoles de supermarchés, obnubilé par les renflements bruns et se branlant dans sa baignoire en lisant Thomas Bernhard…

– Qu'est-ce que tu racontes ?!

– La pure vérité, du moins celle de cet hurluberlu maboule exilé en Suisse pour continuer à donner des leçons d'économie… Je continue ?

– Il y en a encore ?

– Tu ne te souviens pas du poudré de la rue du Faubourg Saint-Honoré déguisé en Top Gun de foire à la farfouille pour faire la guerre à un virus ? Ces délires hallucinants des conseils de guerre, les injonctions contradictoires, les injections obligatoires, les petits arrangements grossiers avec l'industrie pharmaceutique, au prix d'une soumission inouïe à l'une des organisations mafieuses la plus corrompue de la planète sise à Bruxelles et dirigée par une ex-ministre allemande déjà exfiltrée pour ses conflits d'intérêts, les milliards envoyés au clown kaki ukrainien sous coke et qu'on ne reverra jamais, dix ans étourdissants, écœurants, durant lesquels il a reçu en grande pompe les pires salopards du moment, léchant sans cesse le cul de ceux qu'il prétendait combattre, devant qui il avait appelé à faire barrage, pompant dans l'argent public pour ses réceptions jupitériennes en cascade, décorant les pires ordures sous les ors de la république, comme on dit, multipliant les outrances malsaines et méprisantes, conseillé dans l'ombre par un type mis en examen pour corruption et conflits d'intérêts, véritable homme orchestre de ce carnaval chaotique, et une équipe de bras cassés, fiers d'être des amateurs, comme ils disent, en responsabilité, traînant pour la plupart des casseroles judiciaires, je continue ?

– Non, merci. tu peux demander à Ahmed de me préparer une tisane détox pendant que je vais vomir un moment ?

– Petite chose, va… Notre-Dame va réouvrir, ça va nous faire un bien fou et tous nous réconcilier.

– Ce qui fait un bien fou, je l'avais oublié, c'est prendre un verre avec toi…

– Fallait pas me chauffer, tu sais bien que j'ai mal partout…

 


jeudi 3 octobre 2024

Pour commencer

Douglas Corrance

 

Je me dois d’écrire pour commencer que le nihilisme, au sens commun, celui de la négation têtue et radicale, est tout entier du côté de la société contemporaine, de l’ordre des choses actuel ; que les nihilistes sont aujourd’hui ceux qui prétendent gouverner les Etats, diriger les entreprises, contrôler les échanges ; que ces nihilistes trouvent des appuis jusque chez leurs opposants qui, par le moyen d’une formation insuffisante et falsifiée, ne se doutent de rien ; qu’ainsi, la critique résolue de cette prétendue civilisation qui a tout d’une barbarie, toujours au sens commun, est versée au compte d’un nihilisme de propagande, démontré par ce genre de question d’une indigence absolue : « Que proposez-vous donc, de retourner à l’âge des cavernes ? » Le nihilisme contemporain s’étend à l’ensemble des rapports sociaux et vient jusque dans nos bras égorger sœurs, frères, compagnes et camarades, amis et connaissances. La plainte est si forte que le nihilisme retournera la plainte et le plaignant : « Vous voilà isolé ? Vous l’avez bien cherché ! » sans que quiconque ne bronche, pas même le plaignant, qui cesse de se plaindre et se blinde, en effet.

 

Dominique Meens, Pêche à pied,
Pontcerq, 2024

jeudi 19 septembre 2024

Encore !

 

Ando Fuchs

 

A force de nous habituer à l'inacceptable, nous finirons par l'aimer, et à en redemander.

 

Fabiano Mandarini
trad. maison

vendredi 6 septembre 2024

Dans le même temps

Gilles D'Elia




Emmanuel Macron, chef de l’État français, ment.
Le mensonge, en politique, n’est certes pas complètement nouveau
 : d’autres l’ont pratiqué avant lui, mais de manière intermittente, et en assumant à peu près cette sournoiserie, fût-ce sous le sceau de la plaisanterie méchante. On se rappelle que feu Charles Pasqua, qui fut l’un des ministres de l’Intérieur les plus droitiers de la Cinquième République, se plaisait à théoriser que « les mensonges » politiciens « n’engagent que ceux qui les croient ».
Mais Emmanuel Macron se signale par cette singularité, tout à fait inédite, elle, qu’il ment toujours plus effrontément.
Il bafoue quotidiennement la vérité des faits.
Il nous explique, très tranquillement, que nous n’entendons pas ce que nous entendons, et que nous ne voyons pas ce que nous voyons.
Lorsqu’il déverse des centaines de milliards d’euros dans les poches des Français les plus aisés, par exemple, c’est pour mieux soutenir qu’il n’est absolument «
 pas le président des riches ». Et lorsqu’il accable les plus pauvres – qui selon lui « ne sont rien » – de son incommensurable mépris, c’est pour mieux soutenir qu’il « aime notre pays et nos compatriotes ».
Quotidiennement, il remplace donc la réalité par une «
 vérité » alternative, où ses incessantes brutalités deviennent des preuves d’amour.
Cette politique du mensonge érigé en régime de gouvernement alimente évidemment la défiance à l’égard de la parole publique dans laquelle prospère la démagogie réactionnaire. Elle constitue probablement la principale contribution du chef de l’État à l’extrême droitisation du pays qui l’a élu président sur la promesse qu’il ferait, nous allons y revenir, «
 barrage aux idées de l’extrême droite ». Car c’est la droite nationaliste, intégralement construite dans la forgerie de dangers imaginaires, qui profite au premier chef de ce brouillage général des repères permettant de distinguer le vrai du faux. Mais, au-delà de cet apport essentiel, Emmanuel Macron, depuis le tout début de son règne, a constamment œuvré à la normalisation de cette extrême droite qu’il avait pourtant promis de contenir.
Il lui adresse régulièrement des signaux très directs, comme autant de témoignages de sa complaisance, lorsqu’il décide par exemple
 – avant de renoncer à ce sordide projet – d’« honorer » la mémoire du « grand soldat » Pétain. Ou lorsqu’il accorde un entretien exclusif à un magazine condamné pour provocation à la discrimination, à la haine ou à la violence contre les Roms. Ou encore quand il apporte son soutien à un éditocrate condamné, lui, pour provocation à la haine contre les musulmans.
Dans le même temps, le chef de l’État, secondé par quelques ministres profondément réactionnaires, fait aussi d’autres cadeaux à l’extrême droite
 – en imposant des politiques brutales qui aggravent les inégalités et exacerbent les tensions, et en déchaînant contre les protestataires des répressions d’une violence stupéfiante.
En cela
 : Emmanuel Macron peut être considéré comme un fourrier du fascisme, dont il prépare, par son autoritarisme, le très possible avènement.

 

Sébastien Fontenelle, Macron et l'extrême droite : Du barrage au boulevard,
Massot Editions, 2023

dimanche 4 août 2024

La grande lessive

Marc Le Mené



 

– La grande lessive…

– C'est un point de vue…

– De loin…

– Tu crois pouvoir toujours te tenir à distance ?

– Je fais ce que je peux. La distance permet de voir... 

– ...clair ?

– Je n'utilise pas ce genre de formules insensées. Je les laisse à nos chers dirigeants. Ces élections ont pour but de clarifier les choses, tu te souviens ? Et c'est aujourd'hui on ne peut plus clair, effectivement : la démocratie, c'est du passé…

– Tu exagères, comme toujours.

– Que dire de ces élections, dernière trace d'une démocratie de faible intensité, à l'issue desquelles l'Etat, et les médias, nous assurent qu'il n'y a pas de vainqueur, que personne n'a gagné, et qu'on verra plus tard, place au sport ?!

– On avait dit qu'on ne parlait pas de politique.

– C'est vrai. Mais n'oublie pas une autre formule, d'un autre temps : tout est politique. On boit un coup dans ce bar, c'est politique. On le choisit parce qu'on le connaît, parce qu'il est à mi-chemin de nos domiciles respectifs, mais aussi parce que nous nous sentons mieux ici qu'au Fouquet's. 

– J'en sais rien, je n'y ai jamais mis les pieds.

– Parce que nous n'en avons pas les moyens. Parce que ça ne nous vient même pas à l'esprit. Que c'est réservé à d'autres. Pas à des pauvres culs comme nous. Que les Champs, on n'y va même pas pour voir un film – d'ailleurs, il n'y a plus de cinémas…

– Certes… Tu n'as pas regardé la cérémonie d'ouverture, alors ?

– On a dit Pas de politique !

– Tu n'as pas suivi toutes ces polémiques à propos de ton Philippe Katerine chéri ?

– Je ne le chéris pas. Et non, je ne suis rien ni personne.

– Du verbe être ou du verbe suivre ?

– Les deux, mon capitaine.

– Tu regardes de loin…

– A peine spectateur du spectacle du spectacle. Car j'en ai vite la nausée. Je les vois venir, et je les fuis.

– Tout le monde s'accorde à dire que ce fut grandiose, inoubliable…

– Inclusif ? Antiraciste ? Funky ? Queer ? Irrévérencieux ? Créatif ?…

– Tu es trop négatif.

– Yes, je suis un rabat-joie, un grincheux, un hater... 

– Voilà.

– Un mauvais Français. Je ne comprends rien aux valeurs de la république, brandies aux yeux du monde au cours de ce grand événement populaire.

– Exactement ! Tu ne respectes pas la trêve olympique...

– Ces Jeux sont du pain béni pour ce régime autoritaire, moribond, en pleine putréfaction, illégitime, policier… C'est quel degré de la société du spectacle ?

– Ce ne sont tout de même pas les Jeux de 1936.

– Non, ce sont ceux de 2024. Nous avons changé d'époque, de système. De vocabulaire. 

– Tu en reprends une ?

– Une dernière alors, faut que je file faire mes selfies avec les médaillés de l'exclusion.

– Les médaillés de quoi ?

– De l'exclusion. Tu en as pas entendu parler ?

– Bon, c'est fini, oui ?

– Plus de 10 000 personnes expulsées de Paris, déplacées, déportées en banlieue lointaine et en province, pour faire place nette, y voir plus clair, ne pas choquer le touriste, les médias étrangers, leur donner la seule image d'une grande démocratie sportive et inclusive, LGBTQ++, avec des champions noirs qu'on a envie de tripoter, droit dans les yeux et dans le slip, storytelling relayé par les médias aux ordres ou directement inféodés aux milliardaires d'extrême-droite, plus rien d'autre n'existe, le monde est une compétition de rats de laboratoire survitaminés et aux exploits inouïs et inoubliables… Les gens qui réussissent, et ceux qui ne sont rien, qu'on a remisé sous d'autres cieux…

– Y'a pas à dire : ça fait du bien de se retrouver après tout ce temps, ça détend…

– Pardon, mon vieux. Je vais pisser un coup. Commande une nouvelle tournée et prépare-nous une ou deux petites lignes blanches, qu'on se remonte le moral, qu'on soit prêts à bouffer le monde ! Ça va d'aller !

 

 

 

samedi 20 juillet 2024

Tomber la chemise

 

Dominique Jacovides

Bêtise toujours, avec cet ouvrage du même Armand Farrachi consacré à l'étoile qui nous guide depuis 2017 et dont voici les premières pages :

 

D’abord, un constat : Emmanuel Macron se montre souvent en bras de chemise. On a vu pire crime, évidemment, mais est-ce pour autant un détail insignifiant ? Cette tenue, assez courante chez les patrons de bar, l’est moins chez les présidents de la République. Une question se pose alors. Pourquoi exposer de façon ostentatoire sa chemise sans la veste ou sans le vêtement qui, depuis le Moyen Âge, est censé la couvrir ? Personne, ni le climat ni le protocole ne l’y obligeant, il faut bien qu’il plaise au président d’apparaître ainsi, comme d’autres en tenue de sport, ou de chasse, ou de golf, ou en smoking. Est-ce pour signifier que le président se sent partout dans l’intimité, partout au travail, partout chez lui, comme autrefois les rois ? (…) C’est comme un privilège, une prérogative, un droit divin. Sa veste, il ne l’ôte pas pour les chefs d’État, ni pour les grands patrons, ni pour le pape, ni pour ceux « qui ont réussi », selon lui, il l’ôte pour les maires, les quidams, les foules, les travailleurs au niveau desquels il consent à descendre, les obscurs, les sans-grades, ceux « qui ne sont rien », comme il les appelle. (…)

Il est donc bien fini le temps où les présidents posaient solennellement, en habit, avec décorations et médailles, comme de Gaulle. Lui se fait photographier dans l’action, en bras de chemise, c’est pour ainsi dire sa tenue officielle, sa posture de prédilection.

Probablement est-ce sa façon d’être en privé, ce qui ne regarde que lui. Mais lorsqu’il se trouve en représentation, comme on ne peut croire qu’il s’agisse simplement de convenance personnelle ou de son bon plaisir, veut-il exprimer par là qu’il habite notre salon comme si c’était le sien ? (…) C’est peut-être aussi un tic, une manie, comme d’ôter ses chaussures, défaire ses bretelles, ou se lisser la moustache. Peut-être est-ce simplement une négligence : on l’a vu s’adresser au public depuis la tribune, déhanché, le bras appuyé sur le pupitre, comme au comptoir d’un bar ; je l’ai entendu dire « messieurs-dames » ; il tape volontiers dans le dos, montre du doigt, parle à la troisième personne de son ministre pourtant présent. Ce n’est pas lui qui donnera des leçons de maintien, et tel n’est pas non plus son rôle, mais peut-être aurait-il dû en prendre. Beaucoup, pour citer La Rochefoucauld, se croient naturels quand ils ne sont que grossiers. (…)

Ce n’est évidemment pas là-dessus qu’on juge un politique, et on donnerait cher pour un président en savates ou en survêtement qui ne prendrait que des mesures justes et utiles. Cette affaire de chemise n’est pourtant pas un point de savoir-vivre ou d’élégance, ou pas seulement, mais une question politique. En adoptant le pantalon, les sans-culottes ne voulaient pas lancer une mode vestimentaire, ni Louis XVI en acceptant le bonnet rouge sur la perruque le 20 juin 1792, ni Macron en refusant le gilet jaune sur le veston le 1er mars  2019. C’est une façon de gouverner ou, comme on dit aujourd’hui, de « communiquer ».



Armand Farrachi, Macron, un roi en bras de chemise,
éd. Serge Safran, 2020


vendredi 19 juillet 2024

Vers la perfection

Lee Madgwick




Un ami cher me signale les écrits d'un certain Armand Farrachi dont il se délecte ces derniers jours. Cet écologiste détestant les écologistes, me dit-il, est l'auteur de quelques volumes aux titres (et contenus, semble-t-il) savoureux en effet : Les poules préfèrent les cages, L'Adieu au tigre, Sermons aux pourceaux, La tectonique des nuages, Macron, un roi en bras de chemise, et Le triomphe de la bêtise, dont voici un court passage :


La civilisation a cru qu’en échappant à la condition des animaux et aux lois naturelles elle s’acheminait vers sa perfection. Il semble qu’on puisse aujourd’hui penser le contraire : on n’échappe pas à la nature sans verser dans l’erreur, et plus souvent dans la bêtise.
Les hommes sont prompts à se targuer de leur propre intelligence et de leurs prodigieuses réalisations, mais, en tenant compte du nombre incalculable d’actions, d’opérations, d’inventions, d’activités dont ils n’ont su ni prévoir, ni mesurer, ni réparer les conséquences véritablement catastrophiques à l’échelle planétaire, ne serait-on pas tout aussi fondé à les tenir pour de prétentieux crétins ?

 

mardi 21 mai 2024

Enseignement

Junku Nishimura


 

 

Le phénomène totalitaire du XXe siècle peut présenter des variations de mode, des degrés divers de sophistication « culturelle », mais ses éléments constitutifs sont simples et quasiment invariables – Kazimierz Brandys les avait déjà bien résumés il y a un quart de siècle (avec cette acuité caractéristique des intellectuels polonais, cruellement bien payés pour savoir de quoi ils parlent) : « L'histoire contemporaine nous enseigne qu'il suffit d'un malade mental, de deux idéologues et de trois cents assassins pour s'emparer du pouvoir et bâillonner des millions d'hommes. »

 

Simon Leys, Le Studio de l'inutilité, Flammarion


jeudi 29 février 2024

Une dernière pour la route

Gilles D'Elia


Vous en reprenez une ? — c'est moi qui régale, ça me fait plaisir. Vraiment. On ne va pas se mentir, hein, ça fait du bien... Vous savez, on boit parce qu’on a soif, certes, mais aussi parce que c’est agréable. L’alcool — comme les bars, enfin, certains... ça a tendance à être moins vrai aujourd'hui, mais bon... L'alcool, c'est un plaisir. On a tendance à l'oublier. Ils passent leur temps à nous infantiliser, à nous culpabiliser. Le cancer, le diabète, les maladies cardio-vasculaires, tout ça. Oui, d'accord, mais vous faites quoi du plaisir ? On n'y a plus droit ? Ça non plus, on n'y a plus droit ? Il nous reste quoi, alors ? Les séries Netflix, comme dit l'autre troudukukorompu ? Faudrait rester à jeun pour mieux écouter leurs balivernes ? L'hédonisme, je vous dis, c'est primordial. Vous retrouvez ça chez les penseurs chinois de je ne sais plus quelle ère, leurs poètes... — Li Po, si je me rappelle bien. Un truc comme ça. La recherche du plaisir, ça nous concerne tous, non ? Eh bien, mon plaisir, à moi, ça passe par le titillement des papilles gustatives, la chaleur de l’œsophage, la stupéfaction de l’estomac, comme disait l'autre. Et le plaisir est d'autant plus intense qu'il est partagé... On veut nous mettre tous devant un écran, à avaler ce qui, dit-on, nous correspond et ne correspond pas forcément avec le type assis à nos côtés dans le métro. Résultat, on ne se parle plus. Les écouteurs, vous avez vu, tous ces gens avec des casques, des trucs dans les oreilles, sans fil, croient-ils, avec leur musique, leurs salades, les applis, instagram, toute cette merde ?... Ah, je n'en peux plus, de ce monde. Ça ressemble à quoi ? Qu'est-ce qu'on leur propose aux jeunes générations ? Et ces cons, ils voudraient qu'ils aient envie de se reproduire ? Allez, réarmons-nous ! Mais enfin, c'est une blague ! Nos jeunes sont pour moitié en dépression, sous psychotropes ! Ou totalement analphabêtes... Leur idole, c'est le Rital du RN qui parade en string léopard sur les réseaux homos suivi de près par le beau représentant de l'intelligence artificielle qui nous sert de Premier ministre, le roquet quête, clone de l'illuminé de l'Elysée... Vous avez vu ce sondage ? Ils veulent nous faire croire ça, vraiment ? Buvons ! Une dernière ? C'est pour moi, pas de gêne entre nous. Tant que c'est pas interdit par ces ploutocrates allumés… Tu as vu tous ces ministres, secrétaires d'état, conseillers, mis en examen, en procès, blanchis bien entendu, comme la poudre qu'ils inhalent à longueur de journée, je n'invente rien, tu le sais, ces faux défenseurs des valeurs de la démocratie, qui n'ont pour valeurs que leurs propres intérêts et ceux de leur caste d'intouchables, qui ne valorisent que l'enrichissement personnel, ces vrais nihilistes larbins du réel pouvoir, celui de la finance, des comment qu'ils disent, les Gafa, je ne sais quoi, ces vrais dirigeants de nos vies, c'est à vomir et à se noyer dans ses déjections vite un soir de cuite… C'est aussi répugnant que de les entendre à longueur de journée, eux et leurs sbires, présents H24, comme disent les jeunes, sur les plateaux TV, faux spécialistes, pseudo-philosophes de mes deux, psychopathes pédophiles ahurissants et étourdissants, pardon, je divague ?, des mafieux malfaiteurs infâmes, qui mènent une guerre de classes, tu le sais, n'est-ce pas ?, ils savent qu'il n'y a plus de lendemain, et pillent tout ce qu'ils peuvent, nous enfoncent toujours un peu plus. L'Etat, ce n'est pas que ces médiocres experts de tableaux Excel le détuisent, ils en ont besoin, mais débarassé de services publics, un Etat qui tient avec nos impôts qui servent, croit-on, à financer le bien commun chaque jour un peu plus démuni, un peu plus spolié. Non, tu le vois bien, aussi éborgné que tu sois, l'Etat, nos sous, ne servent plus qu'à payer leur train de vie, leurs costards à dix mille boules, leur police, leurs blindés, leurs matraques, leurs LBD. Nous payons pour nous faire tabasser, gazer, mutiler à la moindre contestation, à la moindre manif. Tant que ça tient et qu'ils nous font croire que l'ordre importe plus que tout, que les gens qui ne sont rien, toujours plus nombreux, ne sont que des assistés, qui coûtent un pognon de dingues, des chômeurs traqués, surveillés, contrôlés, qu'il faut remettre au plus vite au travail. La propagande est quotidienne, ça marche plutôt bien, dans les médias qu'ils contrôlent désormais en très grande partie, grâce aux journalistes d'accompagnement, leurs éditocrates écervelés, les vulgaires animateurs hagards de came et payés des fortunes… Et désormais, maintenant que tout est dévasté, ces complices de génocide veulent la guerre, comme au bon vieux temps, pour défendre nos prétendues valeurs européennes et démocratiques, celles prônées par Ursula, leur hyène teutonne, élue par ses pairs… Il faut sauver le petit soldat Zelensky qui a sacrifié tout un peuple tout en planquant son blé dans les paradis fiscaux… Vous avez vu la flambée de l'immobilier en Ukraine ? La reconstruction est en route ! Plus le pays sera détruit, plus il sera rentable, déjà vendu aux mafias occidentales contrôlées par nos young leaders à la botte de Washington, ceux-là mêmes qui ne veulent pas entendre parler de Julian Assange qui croupit derrière les barreaux pour avoir dénoncé et prouvé leurs turpitudes et leurs crimes, que l'on va condamner tranquillement et démocratiquement à 175 ans d'emprisonnement... Une nouvelle petite guerre pour se refaire la cerise, avant la suivante, la plus grande, la plus belle, la dernière contre la Chine, l'Inde, l'Iran et tous ces terrifiants régimes… L'avenir est obscur, mais ne perdez pas espoir, vous aussi vous pouvez demain devenir le nouveau Jean Moulin, le nouveau Manouchian, avoir droit aux honneurs de la panthéonisation, applaudi par ceux-là mêmes que vous aurez combattu… C'est pas beau, la vie ? Pardon, quand je suis parti, je peux être bien plus soulant que ce qu'on avale ici. Je suis le premier à être fatigué par mon déconophone. Une dernière pour la route ?