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dimanche 14 avril 2024

Rêves clandestins

Inge Morath

 

 

Peu avant la tenue du Festival du livre de Paris, le ministère de la Culture a publié une étude sur le livre d'occasion reposant sur l'analyse de « panels de consommateurs », orchestrés par des sociétés privées. On y apprend que ce marché a connu une nette progression en comparaison avec celui des livres neufs imprimés, dont les prix ne cessent d'augmenter – sans parler de la qualité ou de l'intérêt de ces nouveautés. La lecture du rapport est interrompue par une sieste bienvenue. Je rêve de l'époque bénie de ma jeunesse durant laquelle, sans un rond, même pour me payer un livre d'occasion, je volais mes lectures dans une grande surface culturelle…
Au réveil, je survole la presse et découvre la dernière idée lumineuse de sa Majesté Jupiter, une contribution bientôt demandée
« aux acteurs de l'occasion » afin d'éviter nous dit-on que ce type de livre, notamment vendu sur les plateformes pourtant chères au président-philosophe de notre start-up nation en dépôt de bilan, finisse par contourner la réglementation sur le prix unique du livre.
En même temps, comme on dit, l'inénarrable ministre de la culture annonce la création expérimentale de bibliothèques dans les Habitations de longue maladie (HLM) et dans les zones rurales. Elle souhaite ainsi rendre le livre accessible aux jeunes gens instagrammés dans ces lieux dépourvus de librairies, de médiathèques, de boîtes à lire et de livres d'occasion… Selon une autre étude publiée ces jours-ci, la lecture serait considérée par les plus jeunes comme une activité d'une autre époque. « A quoi ça sert de lire puisque plus personne ne lit ? », m'a récemment demandé sans rire une jeune fille de mon entourage.

 ***

L'autre jour, nous allons dîner chez un ami de mon amie. Et sommes confrontés, à peine la porte poussée, à un mur de livres, étagères optimisant, comme on dit, ce couloir scindant en deux le petit appartement : à gauche, un bureau, à droite, la cuisine ouverte sur une salle à manger, puis la chambre. J'avise le fauteuil dans lequel je vais pouvoir sans plus attendre me remettre de la raide ascension des cinq étages. Soudain mon regard est attiré par une étagère solitaire, entourée de photos de Catherine Deneuve comme il se doit. Peu de livres sur cette planche mais la quasi totalité de l'œuvre du singulier Robert Walser auquel j'ignorais que notre ami louait un culte. La photo du poète suisse complète le sanctuaire. Je fais part de ma stupéfaction. « Mon cher petit Robert mérite bien ça ! », s'exclame l'ami de mon amie.

 


 

Rêvassant toujours, je déambulais hier, un carton de courses entre les pieds, sur ma machine à travers les rues du quartier déserté lorsque surgie de nulle part apparut sur le trottoir une jeune fille blonde en pantalon blanc plongée dans la lecture d'un livre. Un élan stupide me poussait à descendre du scooter et lui demander le nom de l'heureux élu qui parvenait à captiver à ce point son attention mais je me ravisais immédiatement. J'ai préféré poursuivre mes rêveries, imaginer que l'épais volume dans les mains de mon insolite fantôme s'avèrait être un roman de Dostoievski ou des nouvelles de Bukowski plutôt que le dernier opus feel good de Melissa Da Costa.

 

Non encore taxées – et bientôt clandestines ? –, les boîtes à lire recèlent parfois des trésors, comme cette traduction d'Animal Farm de 1964, trouvée ce matin, que je ne connaissais pas et vais lire illico. Ne le dites à personne.

 

dimanche 11 juin 2017

Complicité



Un peuple qui élit des corrompus, des renégats, des imposteurs, des voleurs et des traîtres n'est pas victime. Il est complice.

George Orwell

mercredi 15 mars 2017

Vaniteux, égoïstes et paresseux


Tous les écrivains sont vaniteux, égoïstes et paresseux, et à la racine de ce qui les pousse à écrire réside un mystère. Ecrire un livre est une lutte horrible et épuisante, c'est comme un long accès d'une douloureuse maladie. Personne ne voudrait entreprendre une tâche pareille s'il n'était poussé par quelque démon irrésistible et incompréhensible. Pour le peu qu'on en sait, ce démon est simplement ce même instinct qui pousse un bébé à hurler pour qu'on s'occupe de lui. Et en même temps, il est également vrai de dire que l'on ne saurait écrire rien de valable sans livrer une lutte constante pour effacer sa propre personnalité. La bonne prose est comme un verre à vitre.


C'est peut-être un mauvais signe pour un écrivain de n'être pas suspect aujourd'hui de tendances réactionnaires, tout comme c'était un mauvais signe il y a vingt ans de ne pas être suspect de sympathies communistes. 


On ne saurait accepter une discipline politique, quelle qu'elle soit, et conserver son intégrité d'écrivain. 


George Orwell,
cité par Simon Leys in Orwell ou L'Horreur de la politique

mardi 6 septembre 2016

Vaincu et brisé



Être humain consiste essentiellement à ne pas rechercher la perfection, à être parfois prêt à commettre des péchés par loyauté, à ne pas pousser l'ascétisme jusqu'au point où il rendrait les relations amicales impossibles, et à accepter finalement d'être vaincu et brisé par la vie, ce qui est le prix inévitable de l'amour que l'on porte à d'autres individus. Sans doute l'alcool, le tabac et le reste sont-ils des choses dont un saint doit se garder, mais la sainteté est elle-même quelque chose dont les êtres humains doivent se garder.

George Orwell, Essais, Articles, Lettres, éd. Ivrea

 

samedi 26 septembre 2015

Du débat médiatique (et de sa critique)


Il est des idées d’une telle absurdité que seuls les intellectuels peuvent y croire.
George Orwell 


A lire (impérativement): une lettre d'adhésion à Acrimed signée Michel Onfray 

mercredi 6 mai 2015

Une anomalie



« La vie privée peut être considérée comme une anomalie. »

 Vinton Cerf, "Chief Internet Evangelist" chez Google

jeudi 19 mars 2015

De l'autobiographie


Les seules autobiographies dignes de foi sont celles qui dévoilent quelque chose de honteux. Un homme qui se dépeint sous un jour favorable est probablement en train de mentir, car toute existence, vue de l'intérieur, n'est qu'une longue suite d'échecs.

George Orwell