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mardi 24 août 2021

Ton corps ce matin

onze heures répondent les cloches
le pas du voisin dans l'allée
tête haute costume impeccable
sacoche balancée en bout de bras
quelque chose me dis-je ne colle pas
comme toujours il me lâche son bonjour
qui signifie encore qu'est-ce qu'il fout là
çui-là
affalé sur la chaise longue qui me bousille
le dos
j'ai déjà soif
honteux je dissimule le livre derrière l'écran
quel métier fait-il pour quitter son lit
si tard
cadre de la finance
de l'industrie automobile
dans le voyage c'est vrai
j'ai vérifié
quand un de ses courriers s'est égaré chez nous
nouveau également dans le quartier
il n'a pas hésité le mois dernier
à bloquer la rue des heures entières
pour la livraison délicate d'un bassin de spa
qu'il a fait coller à sa belle demeure
du fond de l'allée
retapée
du sous-sol au grenier
durant toute une année
quel métier fait-il
pour prendre les autres de haut
afficher sa jeunesse
sa santé légèrement enrobée
sa parfaite femme blonde
son ado boudeur
sa grosse bagnole

que vient-il faire dans cette ville de boutiques
de téléphonie
de kebabs et d'agences immobilières
j'imaginais en savoir plus au repas de la rue
mais il n'a pas daigné y participer
préférant passer sa tondeuse à l'heure du déjeuner
à sa place
face à nous l'informaticien
srilankais au triple menton de trentenaire vainqueur
nouveau proprio
de la grosse pâtisserie années cinquante
abandonnée par cet étrange couple de femmes
parties s'installer dans le finistère
il avait besoin de parler
s'épancher
nous épater
les courses avec son
4x4
ses deux cent litres de flotte
par mois
obligé de se ravitailler dans la ville
d'à-côté
les parkings
ici ne sont pas assez grands
et comment il allait mettre en place
un foyer entièrement connecté
d'où la destruction de la belle cheminée
devant laquelle ces femmes organisèrent
de mémorables soirées déguisées
des veillées de contes et autres réjouissances
mais incontrôlable à distance
le feu
sa femme d'origine tchèque et enceinte
qui aime les oiseaux
la nature et le jardinage
tout ça
j'ai ouvert les yeux et quitté ma chaise aux premières gouttes
j'en étais à observer
combien j'étais obsédé
par tes mains tes mots ton corps
j'ai posé les vers sur le fauteuil
rangé mon carnet
rempli mon verre
je me suis senti vieux
ahuri
la poésie n'est d'aucun secours
pas plus là qu'ici

 

charles brun, et ses voisins

 

mercredi 10 mars 2021

Complications, variations et improvisations

Charlene Holt



– Avec ces gambettes, tu pourrais jouer dans une pub Dim.

Il en existe une pour les poils aux pattes ? 

Pour les jambes fines, galbées et satinées !

Mouais... A la rigueur, je pourrais me faire bientôt embaucher dans une pub pour les bas de contention... 

Tu es devenu trop maigre ! Il va falloir te replumer...

...C'est ça ou je me fais déplumer ? Qu'est-ce que c'est que ces sous-entendus sexistes ?

Dit-on également déplumer pour une couette trouée qui perd ses plumes ?

Non, on dit vulgairement qu'elle est foutue.

Pas tant que ça ! Viens vite t'y réchauffer !

Je ne sais pas si, ici, la préposition y est la plus appropriée...

Comment faudrait-il dire alors ? Viens te réchauffer en-dessous ? sous elle ? C'est peu élégant...

Je ne sais pas, à vrai dire, il est un peu tard pour ce genre de considérations syntaxiques... Après tout, sous une couette, seul compte le langage des corps. 

Alors que fais-tu avec ton ordinateur ? 

Je voulais te lire un bout de texte.

Le texte sur Bach dont tu m'as parlé ?

Ah oui, il y a ça aussi. Mais c'est dans un livre. Celui-ci est également un livre, mais aussi dans l'ordi — mon propre exemplaire est quelque part dans un carton...

Je ne suis pas sûre de bien te suivre...

Je n'ai pourtant pas bougé du lit... Tiens, écoute — j'ai trouvé ça sur lundi matin

On était assis là à attendre et à fixer le vide comme un condamné dans sa cellule, emmuré, enchaîné dans cette attente interminable, absurde et sans force, et nos compagnons de prison, à droite et à gauche, interrogeaient et conseillaient et bavardaient, comme si un seul d’entre nous savait ou pouvait savoir ce qu’on nous réservait. Et le téléphone sonnait, un ami demandait ce que je pensais. Il y avait le journal et il ne faisait que nous embrouiller un peu plus. Il y avait la radio et chaque langue contredisait l’autre. On descendait dans la rue et le premier que je rencontrais me demandait mon avis, à moi qui n’en savais pas plus que lui, voulait savoir si nous aurions la guerre ou non. Et l’on interrogeait à son tour, en proie soi-même à cette agitation, et on parlait et on bavardait et on discutait, bien qu’on sût parfaitement que tout le savoir, toute l’expérience, toute la prévoyance qu’on avait accumulées, qu’on avait appris à acquérir, n’avaient aucune valeur au regard de la décision prise par cette dizaine d’inconnus, que pour la seconde fois en vingt-cinq ans on se retrouvait impuissant et sans volonté face au destin et que vos pensées cognaient désespérément contre les temps douloureuses. 

Qu'est-ce que c'est ?

Un extrait d'un livre, lu il y a des années.

Mais j'ai l'impression que ça parle d'aujourd'hui. Qu'est-ce que c'est ?

Le Monde d’hier

Comment ça ? 

C'est un texte des années 1930. Les souvenirs d'un Européen.

Ça commence à me dire quelque chose... Dis !

Je ne fais que ça : Le Monde d’hier, Souvenirs d'un Européen.

Stefan Zweig ?

Exact. Texte publié en 1943 mais que Zweig entreprend de rédiger quand il commence à se dire que ça sent mauvais et décide, peu avant l'arrivée de ce cher Adolf, de se tirer au Brésil. Il envoie le manuscrit à son éditeur en 1942, quelques jours avant son suicide, la veille il me semble bien...

Je ne l'ai jamais lu, mais je m'en souviens parfaitement. 

Qu'est-ce que tu racontes ?!

Tu m'en as parlé peu après notre rencontre. 

Ah oui ?...  

Tu m'as très rapidement parlé aussi de Cioran, de Dagerman, de Céline, que des auteurs pas très... 

Baisants ?

Ça, je ne sais pas... 

Baisants, dans le sens d'aimable. Comme Deneuve.  

Catherine Deneuve ? Qu'est-ce qu'elle vient faire là ?

Elle n'est pas très baisante, paraît-il.

Je te prierai de rester poli avec Catherine.

Tu sais, c'est ce type, taxi 35 ans durant, qui m'a raconté avoir monté ton idole à plusieurs reprises...

Il serait pas un peu mythomane, ton copain ? Comme Giscard qui prétendait s'être tapé Lady D...

Monter, dans le jargon des taxis. Faire une course. On monte un client. Rien de sexuel. A de rares exceptions, bien entendu...

Et donc, Catherine, elle n'est pas aimable ?

Paraît... Contrairement à sa fille, m'a-t-il dit. 

Chiara ?

Tu lui en connais d'autres ? 

Non. C'est vrai qu'elle est très sympa, Chiara, que j'ai fréquentée, avec toute la bande,  Melvil Poupaud, Matthieu Demy...

Ça y est ? Tu as fini ton petit numéro de name dropping ?

Un autre monde... 

Fini...

On a certainement dit la même chose du monde décrit par Zweig, et regarde, aujourd'hui... 

Tu veux que je te lise le texte sur Bach ?

Je sens qu'on ne va pas s'amuser davantage...

Détrompe-toi.

C'est une sotie.

Une quoi ?

Un petit texte léger, critique, ou ironique. Pour 6 euros, j'ai non seulement appris que Bach pouvait piquer la musique des autres, même la plus médiocre, s'en inspirer s'il y trouvait quelque chose de novateur, qu'il pouvait se montrer extrêmement sévère et exigeant avec ses propres enfants mais qu'il était profondément indulgent avec les autres. Ecoute ce passage

On reprocha à Bach, lorsque celui-ci fut de retour à Arnstadt, d'avoir abandonné ainsi ses fonctions...
Parenthèse : Bach avait pris un congé de quatre semaines pour se rendre à Lübeck afin d'y rencontrer Dietrich Buxtehude, qui était alors un compositeur de renom, une sorte de gourou, et qui préparait sa succession, tu sais tout ça...

Non...

Peu importe, tu liras ce livre. Toujours est-il que, subjugué par Buxtehude, les quatre semaines deviennent quatre mois et Bach n'a même pas idée d'envoyer ne serait-ce qu'un simple sms ou un message sur instagram pour prévenir les échevins qui l'emploient à Arnstadt qu'il a décidé de prolonger son séjour à Lübeck... Bref, je reprends :

On reprocha à Bach, lorsque celui-ci fut de retour à Arnstadt, d'avoir abandonné ainsi ses fonctions et de ne pas avoir donné de nouvelles, depuis Lübeck, que plusieurs semaines après son départ. Les rapports du consistoire, conservés—ainsi que les réponses qu'il y dut faire pour s'en expliquer—, contiennent maintes informations de détail sur les nombreux autres griefs qu'on lui faisait dans cette ville, qu'il quitta finalement en juin 1707. On l'avait par exemple aperçu à la taverne pendnat le prêche— ce qui laissait supposer que quittant l'orgue après le dernier accord du choral il descendait en douce l'escalier de la tribune pendant que le pasteur montait en chaire et qu'il remontait tout aussi secrètement juste avant la descente de chaire de celui-ci— pour reprendre le service d'orgue à temps, au point final du sermon. On lui reproche également de perdre les fidèles dans le chorals, par des complications et variations, et improvisations, qui leurrent les oreilles moins averties en leur masquant sous des proliférations de lignes parallèles, secondaires, elles-mêmes parfois ramifiées à leur tour, la structuration simple, le soubassement premier de la musique jouée par le chant...
J'imagine le massif Bach descendre en vitesse son escalier pour aller s'enfiler une mousse ou deux avant de revenir, un peu ébréché, improviser des lignes parallèles et autres ramifications...

– Un génie ! Cioran, qui n'était pas le dernier au moment de lever son verre, avait raison lorsqu'il prétendait que Dieu devait beaucoup à Bach...


mercredi 25 novembre 2020

Mauvaise saison

David Seymour


― Je n'ai pas beaucoup de temps...
― Comment ça va ?
― Si ce genre de formule n'appelle généralement aucune réponse véritablement sincère et profonde, tu accepteras, sans y voir malice, qu'en la circonstance un silence pudique et certainement définitif s'impose à nous.
― On dirait du Thomas Bernhard, que tu aimes tant citer...
― Je ne cite pas, je note. Et tu dis n'importe quoi...
― Ben, une phrase interminable pour ne pas dire que ça ne va pas, ça me fait penser à tes citations de Thomas Bernhard... Je suppose que tu n'as pas regardé notre président hier soir ?
― Tu me prends pour qui ? Et puis, on m'a dit que la saison 2 était moins bien que la 1 du printemps dernier.
― De quoi tu parles ?
― La série sur le terrible virus dans laquelle, au nom de notre sécurité sanitaire, nous renonçons à nos libertés les plus fondamentales.
― Tu as de tout temps été du côté des sceptiques, fais gaffe, désormais, tu tutoies le complotisme.
― Toi, en revanche, tu as de tout temps flirté avec la bêtise... Et tu n'as jamais fait gaffe…
― Tu ne peux tout de même pas rester en permanence en retrait du monde...
― Parce qu'être au rendez-vous devant le poste tous les 15 jours pour faire semblant de découvrir les nouvelles consignes de notre chef de guerre d'opérette que l'ensemble des médias nous ont depuis des jours divulgâchés, comme on dit aujourd'hui, c'est ça, être dans le monde ?
― Tiens, ça m'étonne que tu connaisses des mots comme divulgâcher.
― Tu me prends pour qui ? Je m'informe, pas comme toi, pas avec des alertes de gougueule niouze sur mon téléphone, mais je me tiens au courant de l'évolution de notre langue, par exemple. Ce mot justement, qui est entré dans notre vocabulaire avec la dictature des séries...
― La dictature des séries, carrément ?
― Tu appelles ça comment ?
― Je ne sais pas. Un phénomène ?
― Passons... J'en étais où ?
― A divulgâcher.
― Bref, ce mot, créé par nos amis québécois, pour franciser un mot anglais, est un phénomène, comme tu dis, complètement aberrant, la langue française, chère à nos amis québécois, quoi, possédant depuis des centaines d'années, c'est pas nouveau, des mots pouvant convenablement exprimer cette idée...
― Ah oui, lesquels ?
― Mais enfin : déflorer par exemple !
― Ah oui, tiens...
― Sans parler de dévoiler...
― Ah oui, tiens...
― T'as pas fini ?
― C'est ce que j'allais te demander...
― Non, un dernier pour la route, tiens, encore plus simple et à connotation chrétienne, voire mystique — tu vois, ça remonte — : révéler. Hein, qu'est-ce que tu dis de ça, petit baudet ?
― Petit quoi ?
― Connard, si tu préfères...
― Merci.
― Je t'en prie, entre amis...
― Donc, tu te fous de tout...
― Non, je me prépare pour la saison 3, la dernière il me semble, qui devrait être on air, comme disent les concitoyens de Joe Bidon, dès la mi-janvier. Elle sera époustouflante, prédit-on, avec des histoires de fantômes...
― De quoi tu parles, j'ai déjà du mal à te suivre, mais ça pixélise sans cesse... Quels fantômes ?
― L'armée d'indigents facialement reconnus par la police floutée mais matraqués rendus invisibles pour notre sécurité. La mise en scène sera à la hauteur, avec des plans aériens et panoptiques pour garantir l'avenir démocratique. Bien entendu, un tas de rebondissements et de péripéties, des menaces d'attentats et de virus, replongeront les citoyens, à partir de l'épisode 3, dans un nouvel état d'urgence indispensable pour leur bien-être républicain, nouveau protocole sanitaire, les élections sont annulées, la guerre déclenchée mais après la mort de la première dame, le commandant-en-chef épouse une autre blonde, un peu moins fringante et élégante, mais héritière d'un paquebot du côté de Saint-Cloud... Je ne te divulgâche pas tout, tu verras, nous allons devenir totalement accros à nos écrans.
― La vache !
― Tu parles de la blonde ?
― Non, d'une alerte...
― Quelle alerte ?
― Attends, je vérifie.
― Non, ce n'est pas nécessaire...
― Oui, ça fait la une de la toile : Maradona est mort !
― Qu'est-ce que tu racontes ?
― Arrêt cardiaque.
― Putain, le dernier pan de ma jeunesse qui n'avait pas encore foutu le camp...
― Il venait d'avoir 60 ans fin octobre.
― Oui, je sais, c'était un scorpion comme bibi...
― Ah oui, tiens, j'ai loupé ton anniversaire, j'y pense.
― Ce n'est pas nécessaire. Bon, faut que je te laisse, la petite cave va fermer. Ce soir, je bois au génie de Santa Maradona !
― Je crois que je vais faire comme toi...
― Faisons vite, nous n'avons plus beaucoup de temps, ça aussi, ce sera bientôt interdit

 

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mardi 10 novembre 2020

A moindre frais

 

Gérard Petrus Fieret

 

et
je valdingue dans l'ultime lit

conjuré

fou dans la pénombre
implorant
la nuit à changer d'avis
à moindre frais
rassure-toi mécréant 
tu seras toujours

maudit assoiffé

cherchant sans fin les paradis

perdus

verre à la main

j'avance une dernière fois

plaine des petits
planteurs
la solitude est grandiose

j'aimerais porter moi aussi

cette veste de soie rose

t'écrire des poèmes

à la jarre seventies

mais
 
cette lumière tant rêvée
nous rend moroses
emmène-moi enfin jusqu'à la lune
pleine qui nous
crachait son lait

seul ici

je fais bouger les lignes
à haute-tension  
au-dessus de moi
ne peux détacher mes yeux
de toi

j'ai perdu notre asile
offrons une fois encore veux-tu
chair contre chair
ce tango
pour claude
paradis enfer tu le sais vont de pair

 

Charles Brun, la musique adoucit les peurs




jeudi 12 mars 2020

Ni



Dominique Meens, ou le promeneur, ou Brahms, ou un autre encore, Soi-disant ou Tadeusz, voire Clémence, nous livre avec Ni, ou sans, non pas une vulgaire autofiction, mais une autobiographie comme il y a des autos tamponneuses, qui nous vole dans les plumes, et les poils, nous mitraille sec au coin bon d'un bois dont on fait les cerceuils et les bibliothèques. On y croise et entend pêle-mêle, et fils, des cigognes et des sangliers, Thomas Hardy petit, des lézards, des roitelets, et autres loustics et bestioles étalés sur tout juste 196 pages numérotées, nature, ainsi que des moines et des philosophes cénobites auxquels on tente sérieusement de s'amarrer comme tout bon travailleur de l'Omer — Meens est un Saint (chevalier) du Nord, n'oublions pas... 
Extrait — non représentatif mais simple à copier

chantant 
je lui ai dit 
que j'étais flanelle
je l'étais

m'aimait-elle
du tout
ni moi non plus
je la désirais

je l'aurais voulue
dans mes bras
frôlée
touchée serrée

jusqu'à l'amour
enfin hébété
trop enfin
vivant

mais elle
aimait ailleurs
confortablement
je suppose


Ce roman Ha-Ha, illustré par Michael McGriff, est publié par les étonnantes éditions Pontcerq sises à Rennes là, récemment.