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samedi 10 juin 2023

De l'excellence

 

Herman Leonard

 

 

debout au milieu de la salle,
il s'est défait de son manteau
décomposant chaque geste
maîtrisant ses nombreux
tics
filmé va savoir par quelque
caméra invisible.
avant de gagner notre table
il a sommé le réalisateur
de se joindre à nous.

ce matin, après la mise en place
de la scène, il l'avait pris à part
à deux pas des membres
de l'équipe
et de sa voix
à la
parfaite diction
saluée par toute la profession
lui avait exposé sa
vision des choses.

le cinéaste
n'avait pas tourné
depuis un moment et
son film n'existait que
grâce à la générosité légendaire de
sa vedette.
aussi
tout naturellement
s'était-il plié à cette
vision des choses.

la tablée des comédiens
amateurs
de tout âge
chiens de l'enfer
buvait les paroles de l'acteur
qui nous faisait l'honneur de sa présence
pour la première fois
depuis le début du tournage.

ces dernières années,
régulièrement,
il fait part de ses préoccupations
sociales
et montre son implication
dans la société
en enchaînant
des rôles engagés
tour à tour
ouvrier
vigile
cadre
journaliste
premier ministre
syndicaliste
ou comme ici
sauvant des enfants
roms
de la délinquence.
bien sûr
l'acteur exige
de n'être
entouré que d'amateurs
comme nous,
foule anonyme,
afin de
coller le récit
au plus près du réel
afin de
garder ses 190 mètres carrés
à saint-germain-des-près
ses propriétés dans le sud
la maison historique
en normandie
et ses émoluments
pornographiques
— trois quarts du budget
le plus souvent.

Je viens d'une grande famille
d'intellectuels
aussi,
dès le début,
je me devais de viser
l'excellence
j'aurais fait de même
si j'avais été garagiste ou
plombier
l'excellence toujours,
rien que l'excellence
c'est le secret
ce que je m'étais promis
et sans conteste,
j'y suis entièrement parvenu.
c'est pas moi qui le dit
tous mes prix d'interprétation
de par le monde
en témoignent.

le soleil ne se couche jamais
pour lui et les siens.
il a
tout naturellement
transmis ces valeurs
à sa fille,
issue d'un mariage
avec une comédienne de renom,
aujourd'hui sur la voie de
l'excellence
elle aussi
à dix-huit ans
déjà actrice et réalisatrice
d'un film
remarqué et primé.


discrètement
j'enfile mes écouteurs
achetés avec mes deux jours de
cachets
lance maiden voyage
espérant échapper un temps
au cyclone de
l'excellence.

 

charles brun,
toute ressemblance avec des personnages existants serait purement fortuite

 

 

 

mardi 28 février 2023

De l'illusion

Imogen Cunningham

 

 

― Je ne sais pas quoi en penser. Toi, tu as trouvé ça bien, mon chéri ?
― C'est un film bien ficelé. Les acteurs sont bons, tous, sans exception… Tu n'es pas de cet avis, apparemment…
― Lorsqu'un film se termine, j'ai envie de me sentir bien, heureuse d'être allée au cinéma.
― Ce qui n'est pas le cas…
― Pas vraiment. Dans le film, comme dans la réalité, cette histoire d'agression fait diversion. Areva, ou EDF je ne sais plus, a passé des accords avec ce groupe chinois, qui a bénéficié du savoir-faire mis en place par Areva et se permet aujourd'hui de vendre des centrales nucléaires bas-de-gamme partout dans le monde, y compris en France.
― Tu estimes que ça fait diversion pour qui ?
― Du point de vue cinématographique, du scénario. On suit le destin de cette femme et, comme elle le dit quelques années plus tard, dans la dernière séquence du film, tout s'est passé comme elle le prédisait : les salariés ont été licenciés et il ne reste plus qu'un nom, un visage, le sien. On a oublié tous les gens qu'elle défendait, ils ont disparu, comme les ouvriers hongrois du début du film.
― Mais tout cela est clair, non ?
― Le film est concentré sur un personnage, une actrice, une vedette, Huppert, et sa « performance incroyable » en syndicaliste – pas CGT quand même...
― C'est du cinéma. Un film grand public. Un thriller. Le film doit prendre cette forme, ne peut exister que comme cela, dans ce genre bien défini, avec la présence et l'appui de ces vedettes. Impossible de financer un tel sujet autrement...
― C'est ce qui me déplait. Comme autrefois, les films d'Yves Boisset qui me déprimaient. Je me souviens du Juge Fayard, j'étais très jeune et je n'avais pas supporté la mort de Dewaere...
― On peut espérer que ce film incite le spectateur à s'intéresser à ce genre de questions, à développer un esprit critique…
― Je te trouve bien optimiste... Souviens-toi du livre sur le nucléaire de ton ami...
― Yannick ?
― Oui, tu m'as dit que c'était une enquête formidable et personne n'en a parlé...
― Ce n'est pas tout à fait la même chose, mais c'est vrai, il ne pouvait compter sur Isabelle Huppert pour la promo...
― Tous ces rebondissements, les interrogatoires, la garde à vue, les procès... Qui l'a agressée ? Les flics vont-ils la croire ? Cette pression permanente.....
― C'est un thriller. Il faut en accepter les codes.
― Oui, mais je ne peux m'empêcher de ressentir cette frustration. La diversion que produit l'histoire de cette syndicaliste.
― Le cinéma n'est pas subtil, ma chérie. On ne peut entrer dans les détails de l'affaire, l'enquête de la journaliste qui a écrit le bouquin...
― Elle est absente du film, d'ailleurs. Pourquoi ?
― Tu aurais dû poser la question à ton idole, Denis Robert...
― C'est vrai : je préfèrerais avoir cette conversation avec lui...
― C'est gentil…
― Je blague, mon chéri.
― Remarque, c'est idiot : il était là, à côté de nous, nous aurions pu aller boire un coup avec lui et ses potes.
― Tu ne crois pas qu'il a autre chose à faire que discuter avec deux clampins comme nous ?
― Parle pour toi... Dis-toi qu'il fut un temps où j'étais un journaliste redouté, un apprenti Denis Robert, dans mon domaine.
― C'est toi, mon idole !
― N'exagérons rien...
― Et puis, cette comédienne... Encore un film avec Isabelle Huppert !
― Elle n'est pas mal ici. Supportable, disons.
― Mais sur l'écran, elle ne ressemble en rien à celle que l'on a vue présenter le film sur scène. Tu sais que c'est un point important, présent dans tous ses contrats, ces retouches ?
― Autrefois, les actrices hollywoodiennes un peu vieillissantes étaient filmées avec un filtre placé devant l'objectif de la caméra. Aujourd'hui, le filtre est numérique. Et puis, en l'occurrence, elle joue ici un personnage bien plus jeune, dont le mari est interprété par cet acteur formidable mais qui a une vingtaine d'années de moins qu'elle ! Il faut qu'on y croit…
― Oui, mais quand même : pas une ride !
― Le cinéma n'est qu'illusion…
― Justement, je n'éprouve plus aucune illusion devant ce film, ces histoires de pots de vin, la rencontre avec cette femme dont le mari travaillait chez Veolia, qui a subi le même type d'agression quelques années auparavant et dont on n'a jamais non plus élucidé l'affaire... Ces magouilles politico-financières, ça me fatigue, Veolia, EDF, Areva, de quoi être dégoûté...
― Bientôt, un film sur Total peut-être…
― Tu iras sans moi…
― La justice vient de débouter les ONG qui s'opposaient à un nouveau massacre de Total en Afrique.
― Notre président parade en défenseur de la planète, mais c'est l'impunité permanente pour ces groupes qui la détruisent... C'est insupportable !
― La vie d'un Africain a encore moins de valeur que celle d'un Ukrainien…
― Au moins, les Ukrainiens sont accueillis ici ou dans les pays frontaliers…
― Ceux qui peuvent s'exiler, oui. Les autres, on s'en fout…
― Mais non, tous les jours tu as des images terribles de ces pauvres gens…
― Il ne faut pas confondre spectacle et économie. Biden l'a dit : Nous nous battrons jusqu'au dernier Ukrainien, pour nos valeurs !
― La démocratie ?
― La démocratie s'appelle BlackRock.
― C'est cette boîte de gestion d'actifs dont tu m'as parlé un jour ?
― Oui, BlackRock à qui l'humoriste-président-soldat, et fraudeur fiscal de haut-vol – il ne faut pas l'oublier –, héros des escrocs de Bruxelles et des médias, a vendu le pays, bientôt membre de l'UE et de l'OTAN : déréglementation du travail, contrats zéro-heure, syndicats et protections des salariés supprimés, investissements financiers américains et européens, privatisation de tous les secteurs, la reconstruction et le redressement de l'Ukraine est à ce prix. Un modèle ultra-libéral de rêve, à nos portes, comme ils disent… C'est ça, leur guerre, mon amour. Ce fou furieux de Poutine l'avait bien compris…
― Quelle fatigue… Il reste du vin ?






samedi 31 août 2019

La belle vie

J'ai squatté une bonne partie de l'été le bureau du collègue de Juju, enfoui sous les Tropiques. Je n'ai jamais compris ce que faisait exactement ce type, très sympathique au demeurant. Il place je crois des produits dans les magasins discount. Il a commencé par le livre. D'où ces titres qui m'entourent et me désespèrent : La cuisine pour les Nuls, Je me mets aux pilates, Je me mets au running, Je me mets à la musculation, Je me mets à la gym et un doigt dans le cul. Sur le bureau, un petit livre rouge nommé Insultes à la con. On y trouve quelques perles du style « Amphore à jute ! », « Crapaud de pissotière ! », « Descente d'organe ! », « Fiente de pigeon diarrhéïque ! », « Intellectuel au repos ! »… Essayez de placer une de ces trouvailles lorsque vous lâcherez vos nerfs sur le premier crétin pour une place de parking ou une queue de poisson… Des trucs pour mômes aussi, Mon premier mini-livre, Cendrillon en pop-up et à l'illustration dégueulasse, J'apprends tout tout seul, des dicos, des Annabac, des Titeuf, mais aussi, il faut se diversifier pour ne pas mourir, des tire-bouchons, des lunettes de lecture, des carnets et cahiers, des crayons dits Senior Pence, des trousses d'écolier, des jeux, des sacs à dos, des cartables sur roues, des ballons de beach-volley multicolores… Ça en intimiderait plus d'un. J'essaie de me concentrer. Le tournage du film de Jérôme Bonnel a pris fin, c'était un boxon sans nom dans la rue. Une équipe de cinéma, c'est une armée en déroute, ça commande, téléphone, murmure dans une oreillette et ça part dans tous les sens, ça fait silence un temps, pour une prise, et le vacarme reprend de plus belle, parfois il demeure même quand on tourne, il est un élément de plus de la scène ou du simple plan, un concept. Et on finit par se rendre. J'ai eu envie d'aller à la table-régie prendre dans mes bras Grégory Gadebois, en souvenir de Dupeyron. Mais il aurait fallu s'expliquer, essuyer une larme, je me suis retenu. D'autant que, me connaissant, j'aurais fini par le plaindre de devoir tourner ce genre de films pour bouffer. Toute l'action se déroule dans un café en une journée, m'a-t-on dit. Avec quelques plans en extérieur. Une histoire de rupture. Trois semaines de présence pour une rupture. Cinéma français. D'auteur.
Les camions ont disparu. Le café se refait une beauté. Les tournages font des dégâts, pas seulement dans les salles. La rentrée se précise. J'aime ce quartier étrange du douzième, sans véritable identité, une de perdue, aucune de retrouvée pour le moment, en voie de quelque chose, ni populaire, ni friqué ni tout à fait bobo, plus vivable que certains coins de Montreuil, du moins. Mis à part les loyers… 
La boutique jouxtant le bureau abrite l'atelier du vieux René, un type qui restaure objets et bijoux, travaille avec des matériaux désormais interdits en France, comme l'ivoire, et qui, pour cette raison même, ne pouvant plus former personne, est le dernier des Mohicans dans son domaine. En face, on restaure bergères, canapés et fauteuils. Une fille dans l'immeuble fabrique chez elle des bougies et vient faire la compta du collègue de Juju de temps à autre. Je dois alors décamper et m'exiler dans l'arrière boutique, collé à la cour et aux chiottes. Là, essentiellement des livres de poche sur les étagères, best-sellers, pardon page-turners, aux titres évocateurs Une vie parfaite, Demain, La Fille de papier, Si c'était à refaire, 7 ans après, Pars avec elle, Désolée, je suis attendue, Il était une fois l'amour…  L'autre jour, un courant d'air m'a enfermé dehors durant un quart d'heure. J'ai maudit un temps ma non-addiction au portable, envisagé d'escalader la grille de l'immeuble voisin, mais me suis souvenu de ma chance légendaire et pensé que mes parties n'échapperaient pas aux pics aiguisés sur la cime des barreaux. A mon âge aussi, ai-je pensé, et à mon état de forme. Je ruminais ma connerie lorsque la crypto-compatable n'a pu retenir une minute de plus une envie pressante et a rouvert la porte dont elle avait provoqué la fermeture en claquant celle de devant. Me trouver là ne l'a pas étonnée, ni suscité en elle le besoin de s'excuser. Je n'ai pas fait de commentaire. Audible, du moins. Mais elle a dû sentir mon mépris. Je ne l'ai pas revue depuis.
Juju est passée ce midi pour m'emmener croquer un morceau dans un boui-boui chinois sur l'avenue Michel-Bizot. Dans la salle du fond, elle a attiré mon attention sur une affichette, placardée depuis un moment sur une fenêtre du resto, donnant sur une cour semblable à celle où je suis resté enfermé :

Bonjour, Monsieur Voleur,
Vous avez passé chez nous à l'après-midi du 07/02/2019, volé la caisse de monnais, malheureusement, j'ai le caméra, il a tout enregistré.
C'est dommage, Monsieur, on se connaît. Je ne présente pas à la police ce fois ci, j'espère que vous ne venez plus comme le voleur. Si non je vais tout presenter.
J'aime bien Michel Bizot, c'est comme un petit village. J'espère qu'on peut continuer la belle vie, vous et nous.

mercredi 14 décembre 2016

Sans façon

Mon cher Fabien, c'est gentil d'avoir pensé à moi pour toutes ces invitations qui m'ont l'air plus alléchantes les unes que les autres. J'envie parfois ma vie passée de journaliste quand j'étais invité à toutes les projections. J'y repense parfois avec un pincement à l'œil pour peu que je me souvienne de la violence de certains visionnages et l'embarras certainement trop visible lorsque j'en venais à croiser l'attachée de presse à la sortie de la salle. J'ai fait un effort, hein, et regardé attentivement les bandes-annonces de tous ces beaux films français que tu me proposes. Et comment dire ? Je pense que tu peux, sans problème, trouver quelqu'un d'autre – je suis sûr qu'il existe parmi tes ami(e)s quelques inconscient(e)s. Un conseil : n'inflige pas tout cela à la même personne. 
Je suis sûr que c'est intéressant, le nouveau film de Canet/Cotillard/Lellouche… Mais le seul fait d'aligner ces noms me fatigue. Le petit Guillaume se sent vieillir ? Il est moins sexy, moins rock'n'roll ? Pauvre garçon. C'est peut-être bon signe, après tout, un accès de lucidité sur la vacuité de son existence d'imposteur gâté, la promesse de la fin de ses dissertations de médiocre élève appliqué et narcissique singeant le cinoche américain trop cool... Si seulement…



Ton argument sur le cinéma d'auteur ne tient pas. Ou plus. Ce n'est pas Hélène Angel, je n'ai rien contre elle. Elle avait fait un docu intéressant sur les femmes de prisonniers, mais ce remake parisiano-Bolloré de L'Esquive, et ce titre appelant à la révolution du PS, je ne sais pas pourquoi, je ne le sens pas. Ces histoires d'enfants, il y a toujours trop de sucre, on en ressort les yeux collants. Ce cinéma-dossiers-de-l'écran pour voir la petite Forestier perdre la foi de l'enseignement, sauver un enfant, trouver l'amour avec Elbaz et conclure que la vie est belle mais injuste, entre nous, je préfère le laisser à d'autres et aller boire un coup avec toi dans le bar à bobos de ton choix. 
 


Quant au dernier, tu te trompes. Comme sa réalisatrice. Je ne suis pas de gauche et n'ai jamais été fasciné par le communisme. Ni par ses leaders. Et encore moins par les dramatiques de la SFP. Tiens, il se trouve que j'ai revu récemment Vincent, François, Paul et les autres. Le gros Gégé fait partie des autres. Tu te souviens ?, il joue un jeune ouvrier boxeur. Il a quelque chose de Gabin dans Le Jour se lève, une nervosité narcotique et timide en plus. Je préfère garder cette image-là de lui. Comme je préfère garder l'image de Fanny Ardant, non, même pas dans les films de Truffaut, simplement marchant silencieuse à deux pas de nous lors de cet enterrement au Père Lachaise… Ça me suffit pour mes vieux jours.



PS : J'ai entendu hier Assayas dire que le cinéma français se portait très bien. Et souhaiter en passant je ne sais plus quel prix pour sa petite amie… Quel déconneur, cet Olivier, vraiment !

mercredi 14 septembre 2016

Guillaume, les garçons et moi

J'apprends incidemment que notre belle cinématographie sera représentée aux Oscars par l'un de ces quatre films : Frantz de François Ozon, Les Innocentes d'Anne Fontaine, Elle de Paul Verhoeven et Cézanne et Moi de Danièle Thompson. Soyons honnête, je n'ai vu aucune de ces productions. Et me fiche totalement des Oscars, des Césars et des hémorroïdes, en général. Il se trouve que j'ai aperçu l'autre soir la bande-annonce pas très bandante du film de la fille Oury - qui est au cinéma ce que BHL est à la pensée contemporaine, une sacrée imposture. Contrairement au philosophe du Flore, Danièle Thompson a pour le moment été épargnée par les attentats pâtissiers. Guillaume Gallienne aussi.





Il a pourtant l'air remarquable de crétin cabotinage dans le rôle de ce pauvre Cézanne. Comme il était on ne peut plus risible dans celui d'un maton de prison fou amoureux d'une taularde - d'après une histoire vraie, certainement.





Depuis le succès de Guillaume et les garçons, à table !, le film qu'il a lui-même tiré de son propre spectacle, ce sociétaire de la Comédie française est devenu aussi bankable que Cotillard, Canet (qui a l'air grandiose en Zola de SFP), Tautou, Dujardin et tous ces noms qui font la gloire de notre culture aseptisée. Le Gallienne, comme on disait la Garbo, est prêt à tout pour éblouir son public et sa maman. Tombé en plein faux-débat médiatique sur le mariage pour tous, le film de ce catholique orthodoxe, comme il aime se définir, avait emporté l'adhésion générale en grande partie pour son coming-out à l'envers, bien dans le sens du vent putride qui soufflait alors sur l'hexagone. Souvenons-nous de la manière choisie pour décrire ses errements sexuels. Attiré par les toilettes des dames - et de sa maman -, persuadé par son environnement qu'il n'était qu'un petit pédé, il tentait l'expérience homo mais tombait malheureusement tout d'abord dans un piège monté par de sales Arabes (scène anticipant la sortie de Gallienne contre le film de Philippe Faucon), puis sur un étalon au membre effrayant. Cela était suffisant pour le/nous persuader que le monde gay est assez répugnant et qu'un simple regard porté sur une femme suffit pour vous la faire épouser sur le champ. 
GG est un homme d'aujourd'hui. Hypocrite, ambitieux, opportuniste, positif, ouvert, malléable, socio-démocrate-chétien-libéral, européen convaincu comme il l'a démontré lors de la campagne 2014.




Gallienne est le gendre idéal. Raffiné, propre sur lui, cultivé, omniprésent dans les médias, après avoir fait le zouave sur une moribonde chaîne cryptée privée, il convainc depuis des années l'auditeur distrait des ondes publiques que la littérature, contrairement à l'homosexualité, ça ne peut pas faire de mal. L'an dernier, dans une autre campagne institutionnelle, il se faisait même passer pour Thomas Bernhard, à l'instar il est vrai d'autres valeurs sûres de notre patrimoine comme le rappeur Booba... 
Les dernières rumeurs du Landerneau cinématographique le situent en très bonne position pour tenir le rôle principal dans le biopic que s'apprête à réaliser Steven Spielberg sur Charles Bukowski. Un Oscar pour Cézanne serait un plus... Ou une tarte !

vendredi 4 mars 2016

François, Françoise, Marie et les autres





Je me suis un peu perdu dans le quartier. J'y étais venu de son vivant. Lorsque je suis entré, l'église avait déjà accueilli la plupart d'entre nous. Je me suis placé derrière une famille que j'ai vite reconnue de dos. Notre ami José, Eva et leur fille. On s'est embrassé et on a attendu en silence. Seule une petite enfant blonde cavalait dans les allées se foutant de savoir ce que tout le monde faisait là. Celle qui devait être sa grand-mère essayait de la tenir comme elle le pouvait. Les grandes portes se sont ouvertes et nous nous sommes retournés pour voir le cercueil arriver vers nous. 
La cérémonie avait déjà débuté que des retardataires, un à un, nous rejoignaient. Elle s'est placée un rang derrière moi, de l'autre côté de la nef. Elle portait un affreux parka vert pomme, et je me serais jeté à ses pieds si la décence ne m'avait retenu. Son regard était le même que celui qui avait changé ma vie à 20 ans, moi qui ne jurait alors que par Neil Young. Elle était là, à deux pas, son sourire noyé de désespoir, et je devais avaler les mots maladroits qui ne passaient pas. Je prétextais m'offusquer d'autres retards pour me tourner vers sa solitude dès que je le pouvais. J'entendais soudain les mots d'Eustache, à la virgule près, comme il les aimait. Mais ça parlait Evangile et ça sonnait Bach. Cioran a détrôné Eustache, histoire de me détacher des lieux. Debout, assis, debout, assis, chants repris par ceux qui n'ont pas oublié les paroles que je n'ai jamais sues. Eric a lu du Maeterlinck, je ne sais quel texte, celui par lequel il avait clos, nous dit-il, l'éloge funèbre de son propre père deux ans auparavant. D'autres ont pris la parole avant, après. Mais je sentais bien qu'il n'y avait pas de mots. 
Je connaissais mal François, trois ou quatre fois nous nous étions vus longuement, parlé par téléphone, essaimessé. Un jour, dans le métro, un type à côté de moi parlait dans le micro pendant à son oreillette. Il tenait le smartphone au bout de son bras devant moi de sorte que je pouvais lire le nom de son correspondant. C'était celui de François. Le soir, je lui racontais par texto cette histoire. Il n'en revenait pas. Paris est si petit. Je crois que c'est le dernier échange que nous ayons eu. J'y ai repensé en entendant un extrait de son premier film, me demandant encore qui pouvait bien être ce jeune homme qui le vouvoyait dans le métro. 
En me dirigeant vers la sortie, j'ai croisé Marie et nous sommes tombés dans les bras l'un de l'autre. Combien d'années depuis ? Elle était partie travailler avec François pour la première fois juste après un petit film que nous avions fait ensemble. Et sur le trottoir, j'ai retrouvé Jean-Pierre, son partenaire dans notre film. J'avais été heureux de les retrouver réunis dans ce qui demeurera la dernière œuvre de François. Et là, balancés par le vent, devant l'église. 
Le vert de sa parka l'isolait un peu plus, me la désignant sans équivoque. Ne jouait-elle pas la mère de Marie dans ce film de François ? Un café nous attendait à deux pas, me dit Marie, tandis que je saluais Eric que j'avais cotoyé également à la même époque mais sur d'autres aventures. J'avais perdu de vue Françoise Lebrun et ce fut tant mieux. 
Il était temps pour moi de filer seul vers un bistrot près du métro. J'avais besoin de pisser, me laver la gueule au lavabo, boire un coup, ne plus parler. 
Une femme portant un petit bonnet noir s'est collée au comptoir, à deux pas. Elle a demandé s'ils faisaient encore des sandwichs, combien ça coûtait tout en comptant sa monnaie, Et une bière, la moins chère, c'est laquelle ? Si Eustache était encore en vie, il la filmerait, pensais-je bêtement. Ou François, bien sûr. Françoise y serait, à coup sûr. 
Soudain, la neige a fait son apparition. Les garçons de café parlaient des giboulées de mars que la télé avait annoncées, des clients de la différence d'avec la neige… Je me suis arrêté sous le auvent, près d'un type qui avait sorti son téléphone intelligent pour filmer le ciel. J'ai levé les yeux comme lui sa machine. A un balcon de l'immeuble cossu d'en face, au sixième étage, une femme n'en croyant pas ses yeux tendait la main. Je lui ai balancé la monnaie morte au fond de ma poche, sûr de la rendre heureuse et me suis engouffré dans le métro. J'ai dormi  tout le long du long trajet. En silence.




jeudi 25 février 2016

Salut François…


Au moment de la sortie de son dernier film, il se disait cassé par le système de production – qu'il connaissait de A à Z –, la bêtise des décideurs, la logique marchande qui s'est emparée de toute création de l'homme… Je ne sais pas si sa maladie était liée à ces difficultés et au triste constat qu'il en tirait. J'ai eu la chance de le rencontrer longuement quelques jours avant les premiers symptômes, le revoir la veille puis après une première opération. Fils de paysans, intarissable, il aimait parler, raconter des anecdotes de tournage, évoquer la politique, mettre en perspective la situation actuelle, notre avenir. Je ne trouve pas de mots assez justes pour évoquer cette tristesse, et veux garder en tête ces moments privilégiés et rares. Et quelques uns de ses films, les plus personnels… Et pense à Dominique et à leurs enfants.