Je n'ai aucun souvenir de cette conversation. Elle remonte à une quinzaine d'années. Je n'ai plus toute ma tête, à peine quelques regrets. L'association Espagnolas en Paris avait organisé une soirée dans son antre de la rue des Cascades, l'Espace Louise-Michel. Mes filles étaient avec moi. J'avais, bien entendu, lu la biographie à lui consacrée par un ancien journaliste du Canard enchaîné, et l'avais déjà croisé dans d'autres temps, mais j'étais ce soir-là, comme d'habitude, terrifié à l'idée d'aborder quelqu'un en raison de sa figure, mythique qui plus est. Dès lors, les paroles que nous sommes parvenus à partager importent bien peu. A quand remonte la rencontre avec un comédien qui souhaitait écrire avec moi un scénario sur la vie de Lucio ? Avions-nous fait quelques pas dans ce sens, ou m'étais-je immédiatement défilé sous quelque fumeux prétexte ? M'éloignant progressivement de toute appartenance, de tout groupe ou milieu – seule façon pour moi d'être vraiment anar –, j'avais séché la projection du documentaire d'Aitor Arregi et Jose Mari Goenaga que je soupçonnais racoleur. Epoque brumeuse, chaotique que ma mémoire bien défaillante est heureusement incapable de faire ressurgir malgré la mauvaise nouvelle. La mort de Lucio s'ajoute justement à celle de l'indispensable José María Riba, fondateur d'Espagnolas en París, disparu discrètement en plein confinement. L'association s'arrêtera avec lui. Je mets ça ici parce qu'il n'y pas de raison de s'en remettre.
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vendredi 24 juillet 2020
Ici
mercredi 24 juillet 2019
Epuisement
Tu connais Simone Weil ? Non, pas la copine de Giscard, la philosophe. La Vierge rouge, anarchiste illuminée, travaillant en usine, juive convertie au christianisme, tubarde, morte d'épuisement. Je ne sais pourquoi, elle est à nouveau à l'honneur. Allia a republié l'an dernier un petit texte intitulé Note sur la suppression générale des partis politiques. D'actualité, comme on dit. Et est annoncée pour vite une nouvelle édition du recueil La Pesanteur et la grâce, chez Plon, ça ne s'invente pas. Il était épuisé…
samedi 7 avril 2018
vendredi 16 décembre 2016
Le sentiment du drame
Mon père avait le vin gai, l'ivresse patriotique. Il soupçonnait de sentiments germanophiles un agent de Pont-à-Mousson qui plusieurs fois l'avait conduit au poste pour faire cesser ses Marseillaises et ses Vivats à la Sidi-Brahim. Inquiète les soirs de paye, ma mère m'envoyait à sa rencontre pour lui éviter les tentations d'un tour en ville. Dès que j'ai eu les jambes assez longues, j'ai fait le parcours de Maidières à la route des Forges. Le gaz l'éclairait d'une lumière souffrante, avec d'inquiétants points d'ombre. Des trains passaient sur le talus. La lune dansait dans les nuages, elle ressemblait aux affiches du cirage, sa vue me rassurait. Dès le commencement, la route sentait l'enfer, le minerai. A la sortie, après le mugissement du « gueulard », mon père accrochait un jeton de cuivre au contrôle sous le regard du gardien en képi. J'embrassais sa joue piquante, sa main était dure comme de la corne, elle était souvent écorchée. Il avançait en tanguant sur ses pieds douloureux. Il s'arrêtait au caboulot pour boire une chopine, retrouver des compagnons.Comme lui, c'étaient de vrais mâles à longues moustaches, les joues couvertes d'une barbe de fin de semaine, des hommes forts qui sentaient la sueur de fonderie. Ils avaient des dents jaunies et des creux entre. J'hésitais à mettre ma main dans leurs grandes pinces. Ils la serraient sans me faire mal. Ils buvaient le vin d'Algérie dans des verres épais. Un paquet de gris circulait entre les buveurs. Dans le nez je recevais de la fumée âcre en admirant la force et la bonté des hommes qui m'avaient fait peur. Pendant qu'ils se racontaient des histoires de régiment, j'habillais en couleurs d'Epinal les anciens zouaves, spahis, marins, tous ces lascars vêtus de colletins, de largeots et de ceintures de la terrasse. Mon père sortait d'un portefeuille noirci la photo d'un caïd en turban et burnous, celle d'une moukère de ses souvenirs. On se montrait des tatouages. A une autre table, solitaire et le regard fauve, un ancien Bat'd'Af' devant une absinthe, foulard au cou, visière cassée, soutenait de son air bravache l'honneur d'avoir servi aux Joyeux.Georges Navel, Parcours, Gallimard, 1950
C’est un peu difficile d’être anar, tu sais. Le changement soudain de la société, on a autant de mal à y croire qu’au mythe de l’Immaculée Conception. Faut avoir la foi. Pas d’autorité, d’accord, mais s’il y a mésentente, qu’est-ce qu’on fait ? Moi, cette question m’a toujours intéressé. L’Etat se reconstitue toujours, tu comprends. Ça peut être sous une forme syndicale. La FAI a dû recréer sa police. Et puis les anarchistes se font toujours avoir et, quand ils sont confrontés au pouvoir, ils deviennent ministres. Moi, je n’étais pas théoricien, j’étais attiré par le mouvement libertaire, mais je sentais ses faiblesses latentes. C’est une famille par la sensibilité libertaire, une façon de réagir, le goût de la liberté... Maintenant, sur le plan de la transformation sociale... Récemment, j’ai entendu May Picqueray à la radio. Elle disait : « Ni dieu ni maître, quoi de plus beau ? » D’accord... Renvoyer son livret militaire, rien de plus beau... Comment ? Hein ? Allez, au trou... Tu vois, t’as le sentiment du drame, quoi... Moi, je suis libertaire, par nature, mais il faut bien battre monnaie. La société ne se passe pas de droits écrits, elle ne se passe pas de systèmes répressifs. Tout est une question de mesure. Ou t’es dans le système mécaniste du matérialisme, qui est un déterminisme où il n’y a pas de valeurs morales. Ou t’es dans l’anarchie qui, elle, est une doctrine morale qui part d’autres données... mais, bon, je ne suis pas philosophe...
extrait d'un entretien avec Georges Navel par Phil Casoar, 1984
lundi 22 février 2016
mercredi 18 mars 2015
Je vous dirai combien ça fait
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| Gabriel Bouys |
Je sais bien que l'on célèbre ces jours-ci la disparition de Jean Ferrat. Mais je n'aime pas les célébrations, même au football. Et puis, je préfère Ferré à Ferrat, l'anarchie au communisme pour aller vite. Ces jours-ci aussi, à la veille d'une nouvelle mascarade électorale, et grâce à un système libéral meurtrier, il est beaucoup question d'un parti qui se dit national et que l'on dit banalisé - ceux qui utilisent cette formule ont-ils lu Hannah Arendt ? -, de patriotisme et de toutes ces inepties.
Je me souviens qu'en 1993, lorsque j'appris que Ferré irait chanter à la Fête de l'Huma, j'ai pensé faire une petite entorse à mes principes en me rendant pour une fois à la Courneuve. C'était l'été, juillet plus précisément. Je suis sorti du lit d'une fille pour aller prendre un café rue de Charonne. En passant devant le marchand de journaux, j'ai vu cette une de Libération, je crois. Ce con de Léo était parti le jour de la fête nationale ! Pour toutes ces raisons, j'ai en tête sa Marseillaise à lui, bien plus irrévérencieuse que celle de Gainsbarre.
J'connais une grue sur le Vieux Port
Avec des dents longues comme la faim
Et qui dégrafe tous les marins
Qu'ont l'âme chagrine et le cœur d'or
C'est à Marseille que j' vais la voir
Quand le soleil se fout en tweed
Et que l'Mistral joue les caïds
C'est à Marseille qu'elle traîne le soir
Elle a des jupes à embarquer
Tous les chalands qui traînent la nuit
Et des froufrous qui font tant d'bruit
Qu'on les entend au bout du quai
Il suffit d'y mettre un peu d' soi
C'est une putain qu'aime que la braise
Et moi j'l'appelle la Marseillaise
C'est bien le moins que je lui dois
Arrête un peu que j' vois
Su tu fais l'poids
Et si j'en aurai pour mon fric
Arrête un peu que j' vois
Si les étoiles couchent avec toi
Et tu m'diras
Combien j'te dois
J'connais une grue dans mon pays
Avec les dents longues comme le bras
Qui dégrafait tous les soldats
Qu'avaient la mort dans leur fusil
C'est à Verdun qu'on peut la voir
Quand les souvenirs se foutent en prise
Et qu'le vent d'est pose sa valise
Et qu'les médailles font le trottoir
Elle a une voix à embarquer
Tous les traîne-putains qu'elle rencontre
Et il paraît qu'au bout du compte
Ça en fait un drôle de paquet
Il suffit d'y mettre un peu d' soi
Au fond c'est qu'une chanson française
Mais qu'on l'appelle la Marseillaise
Ça fait bizarre dans ces coins-là
Arrête un peu que j' vois
Si t'as d'la voix
Si j'en aurais pour mes galons
Arrête un peu que j'vois
Et puis qu'j'abreuve tous vos sillons
Et j'vous dirai
Combien ça fait
J'connais une grue qu'a pas d'principes
Les dents longues comme un jour sans pain
Qui dégrafait tous les gamins
Fumant leur vie dans leur casse-pipe
C'est dans les champs qu'elle traîne son cul
Où y a des croix comme des oiseaux
Des croix blanches plantées pour la peau
La peau des autres bien entendu
Celle-là on peut jamais la voir
À moins d'y voir les yeux fermés
Et l'périscope dans les trous d'nez
Bien allongé sous le boulevard
Suffit d'leur filer quat'bouts d'bois
Et d'faire leur lit dans un peu d'glaise
Et d'leur chanter la Marseillaise
Et d'leur faire une belle jambe de bois
Arrête un peu tes cuivres
Et tes tambours
Et ramène-moi l'accordéon
Arrête un peu tes cuivres
Que je puisse finir ma chanson
Le temps que j' baise
Ma Marseillaise
lundi 29 décembre 2014
Les mots sont importants
Hiver 1989. Je viens de finir la lecture de L'idiot, échappant comme j'ai pu au Bicentenaire clipé de la Révolution. Je vais bientôt remplacer une libraire en instance de divorce qui aura confondu la caisse du magasin avec le guichet automatique de sa banque. Mais en ce 29 novembre, je suis enfoncé dans mon fauteuil du Saint-André des Arts de Roger Diamantis, que je vais apprendre à connaître quelques années plus tard. Vient de sortir Palombella Rossa, le sixième long métrage de ce curieux italien que j'avais pris pour un clone de Woody Allen en découvrant Ecce bombo au ciné-club de Claude-Jean Philippe. Il y eut ensuite Bianca et La messe est finie, sortis à un an d'intervalle chez nous, chacun avec deux ans de retard sur leur exploitation italienne. Moretti m'est devenu indispensable. Je vois chacun de ses films plusieurs fois, recherche les plus anciens. Sa colère est la mienne. Jeune homme mal dans ma peau, ne sachant que faire de ma vie, si ce n'est lire et voir des films, je me perds dans des histoires amoureuses fantasmatiquement chaotiques et vitupère contre la connerie ambiante, la mienne en premier lieu. C'est novembre toute l'année.
Le Mur vient de tomber. Ça parle de la fin des idéologies et toutes ces sornettes. Intuitivement anarchiste, je me perds un premier temps devant le portrait de ce communiste amnésique, d'autant que, suite à une panne, le projectionniste a mélangé les bobines de ce film au récit déjà déconstruit, mêlant flash-backs, hallucinations mentales, et souvenirs confus.
Je tente de me dégager de l'encensement général, de l'étiquette collée à Moretti le faisant passer à la fois pour le grand vizir du cinéma italien et pour le dernier cinéaste de la péninsule encore vivant. Comme à mon habitude, je revois le film une fois, puis deux. J'aime trop cet homme pour rejeter son film et son discours. Moi aussi, je veux retrouver les goûters de mon enfance, les déplacements à l'extérieur, le plaisir de jouer et ma mère venant me chercher à l'école. Et j'ai envie de baffer toute personne recourant au prêt-à-parler.
C'est le dernier film en colère de Moretti avant son cancer, qu'il relatera dans Journal intime. Il fait partie de ces films qui m'ont marqué mais que je ne souhaite pas revoir aujourd'hui. Je préfère garder en mémoire certaines fulgurances retrouvées grâce à la toile. Moretti s'est depuis institutionalisé et m'intéresse beaucoup moins.
C'est le dernier film en colère de Moretti avant son cancer, qu'il relatera dans Journal intime. Il fait partie de ces films qui m'ont marqué mais que je ne souhaite pas revoir aujourd'hui. Je préfère garder en mémoire certaines fulgurances retrouvées grâce à la toile. Moretti s'est depuis institutionalisé et m'intéresse beaucoup moins.
lundi 15 décembre 2014
samedi 4 octobre 2014
Balade sauvage
Ce film reste inédit chez nous. Aucun distributeur – ces gens qui ont aujourd'hui le pouvoir de décider de la vie des films – n'a jugé bon de proposer aux exploitants – ces gens chez qui on peut, entre autres activités, consommer du cinéma – ce film étonnamment libre – sentiment rare dans une salle obscure de nos jours – qui nous conte les derniers jours d'une usine à tumeurs, quelque part entre Rosario et Buenos Aires en passant par Barcelone. Il y a un grand comédien, José Sacristan. La fille du film, Roxana Blanco. De la cinéphilie, ou plutôt un amour du cinéma. Godard bien sûr, mais pas que. C'est certainement ce qui le rend inétiquetable. Javier Rebollo en a écrit le scénario et splendidement, librement mis en scène. Je suis prêt à vous faire la traduction. Pas même besoin de trop insister…
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