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lundi 7 décembre 2020

Le rêve en action

margaret durow

 

la beauté de ton sourire ton sourire
en cristaux les cristaux de velours
le velours de ta voix ta voix et
ton silence ton silence absorbant
absorbant comme la neige la neige
chaude et lente lente est
ta démarche ta démarche diagonale
diagonale soif soir soie et flottante
flottante comme les plaintes les plantes
sont dans ta peau ta peau les
décoiffe elle décoiffe ton parfum
ton parfum est dans ma bouche ta bouche
est une cuisse une cuisse qui s'envole
elle s'envole vers mes dents mes dents
te dévorent je dévore ton absence
ton absence est une cuisse cuisse
ou soulier soulier que j'embrasse
j'embrasse ce soulier je l'embrasse sur
ta bouche car ta bouche est une bouche
elle n'est pas un soulier miroir que j'embrasse
de même que tes jambes de même que
tes jambes de même que tes jambes de
même que tes jambes tes jambes
jambes du soupir soupir
du vertige vertige de ton visage
j'enjambe ton image comme on enjambe
une fenêtre fenêtre de ton être et de
tes mirages ton image son corps et
son âme ton âme ton âme et ton nez
étonné je suis étonné nez de tes
cheveux ta chevelure en flammes ton âme
en flammes et en larmes comme les doigts de
tes pieds tes pieds sur ma poitrine
ma poitrine dans tes yeux tes yeux
dans la forêt la forêt liquide
liquide et en os les os de mes cris
j'écris et je crie de ma langue déchirante
je déchire tes bras tes bas
délirant je désire et déchire tes bras et tes bas
le bas et le haut de ton corps frissonnant
frissonnant et pur pur comme l'orage
comme l'orage de ton cou cou de
tes paupières les paupières de ton sang
ton sang caressant palpitant frissonnant
frissonnant et pur pur comme l'orange
orange de tes genoux de tes narines de
ton haleine de ton ventre je dis
ventre mais je pense à la nage
à la nage du nuage nuage du
secret le secret merveilleux merveilleux
comme toi-même
toi sur le toit somnambulique et nuage
nuage et diamant c'est un
diamant qui nage qui nage avec souplesse
tu nages souplement dans l'eau de la
matière de la matière de mon esprit
dans l'esprit de mon corps dans le corps
de mes rêves de mes rêves en action

 

ghérasim luca, in héros-limite,
éd. josé corti


samedi 28 novembre 2020

Sans vous en rendre compte

Margaret Durow


 

Et parfois dans cette existence chaotique, il arrive de bonnes suprises. Le journal, où je ne mets plus les pieds depuis un moment, a reçu à mon attention un bouquin – événement rare –, dédicacé nominativement par son auteur – pratique probablement courante dans le monde du livre, mais inhabituelle en ce qui me concerne. L'événement est d'autant plus étrange qu'il s'agit de poésie et que j'ignorais jusqu'ici l'existence du signataire, un certain Benoit Caudoux. A travers les quatres lignes stylographiées de la page 3, je tente de percevoir un signe, une piste, un mot qui secouerait violemment – en douceur, je suis également preneur – ma mémoire, mais que dalle. Je fais alors dans le froid défiler les yeux rouges sur les mots éparpillés à travers les pages et suis soudain saisi par un profond sentiment de gratitude pour l'auteur, l'éditeur et le facteur. Comment ne pas y voir un vague cousin éloigné de Charles Brun, voire un faux pseudonyme de celui-ci ? – j'imagine que je n'en saurai jamais rien, et c'est ainsi très bien. 

 


demandez-moi du flamenco
de la salsa
des chansons

demandez-moi des claquettes
et des violons tziganes

demandez-moi des sauts
carpés
des personnages

du sirtaki
et de
pleurer
sur des chevaux

ou sur
des musiciens

d'être là devant vous
exactement comme seul

et des yeux qui écoutent
et qui montrent
sans dire

mais
ne me demandez pas
de vivre dans ce monde
que vous
vous dessinez
sans vous en rendre compte

 

Benoit Caudoux, Drapeaux droits,
ed. Héros-Limite, 2020

lundi 5 juin 2017

La vie qui va (extrait)

Margaret Durow


Si je considère mon existence, je dois reconnaître qu’elle a été modeste.
La preuve, je ne suis jamais allée aux Maldives.
Je plaisante. Mais enfin, il y a de brefs moments où j’ai des pensées blessantes. Je suis fâchée par moi-même.
Quand je me considère et que je me reproche d’avoir pratiqué toute ma vie les soucis de fin de mois.
Il m’arrive d’en être vexée. De me suspecter : c’est un choix, une fatalité, ou de l’incapacité ?
Élancements antipathiques. Clapotis de regrets.
C’est pathétique. Et regrets de quoi d’ailleurs. Examinons. Du temps à consacrer à l’œuvre ? Ai-je jamais voulu être rentier. Allons. Ai-je jamais pensé que je méritais intrinsèquement de vivre mieux qu’un ouvrier. Sous prétexte de littérature. Allons allons, c’est dégoûtant. Alors, qu’est-ce qu’il y a, parfois, là- dedans, qui me fait des reproches. Parce que je n’easyjette pas fréquemment. Est-ce le plaisir de dire du mal de moi. Oui bien sûr. Mais il y a aussi la suie moderne. Celle qui donne pour rêve de devenir contremaître.
Prends une cigarette, lecteur, va à la fenêtre regarder le monde passer, j’ai besoin ici de t’imaginer juste occupé à exister.
Je viens d’en faire autant. Rêver de passer contremaître. Un peu de monnaie un peu de pouvoir.
Quelle misère.
Que tombe la suie moderne.
Longtemps je n’ai pas eu de projet d’avenir. Aujourd’hui encore.
Avec constance j’ai manqué de réalisme. Ma foi, quelle splendeur.
Dans mon bureau il y a une photo de Zévaco. Que les curieux prennent pour un aïeul. Ce qui n’est pas tout à fait faux d’ailleurs. Zévaco l’anar qui écrivit les histoires insolentes des Pardaillan père et fils. Des vaillants qui n’aiment pas l’ordre. Zévaco a fait de la prison à répétition, pour anarchisme pratiquant, obstiné et bagarreur.
Que tombe la suie moderne. Qui s’infiltre et me fait honte de mes soucis de fins de mois. Contre toutes mes convictions.

Evelyne Pieiller, L'Almanach des réfractaires, éd. Finitude