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jeudi 27 avril 2023

La mort à Sébastopol


Dans ses carnets, peu avant le fameux voyage à Moscou, réalisé à l'été 1936 en compagnie d'André Gide, Pierre Herbart, Jef Last, Jacques Schiffrin et Eugène Dabit, Louis Guilloux note : 

De Dabit : juin 1936 – « Cher G… Alors, quand arrives-tu à Paris, pour notre grand voyage ? Cet hiver, à Saint-Brieuc, tu te souviens, on parlait de voyages. On ne pensait pas à celui-là, dis ? Ecris-moi un mot pour m'annoncer ton arrivée. Ton vieux. »

Dans ses propres carnets – publication posthume chez Gallimard sous le titre de Journal intime –, à la date du 22 juin, Eugène Dabit, entre deux femmes (son épouse, Béatrice Appia, dite Biche et l'artiste hongroise, Vera Braun), s'interroge :

Je dîne avec Biche, rue Paul-de-Kock. Est-ce la dernière soirée que je passe dans cette maison ? Oui, peut-être. Mais pas la dernière soirée que je vis auprès de Biche. Sauf si ce voyage en U. R. S. S. m'est fatal…

La petite bande visitera Leningrad, Moscou, puis Tbilissi – alors, Tiflis. Guilloux et Schiffrin y abandonnent leurs compagnons de voyage pour rentrer à Paris via Moscou, Berlin et la Belgique. Les autres se rendront à Batoumi, Sokhoumi et Sotchi. Avec pour seule date, la vague indication « Juin-juillet 1936 », Guilloux écrit :

…Comme toujours en voyage, je n'ai pas écrit une seule note, mais je me souviendrai. C'est à Moscou que nous avons appris l'insurrection de Franco (18 juillet 1936).

Puis :

Août 1936 – Au téléphone la voix de Gide. Je ne comprends pas tout de suite que c'est pour m'annoncer la mort de Dabit. Il est mort à Sébastopol, de la scarlatine. Trop troublé par cette nouvelle, je comprends mal ce que Gide ajoute : que personne n'est encore informé, je crois.

André Gide dédiera à Dabit son Voyage en U. R. S. S. ; Louis-Ferdinand Céline en fera de même – Dabit s'en serait bien passé – avec Bagatelles pour un massacre…

lundi 27 avril 2020

Derrière la porte

Nacho Doce

En attendant la courte période de semi-liberté, et un nouveau confinement, on peut écouter la radio, en faisant l'impasse sur les infos à la botte du pouvoir. 
Pour définir la Lubitsch's Touch, Billy Wilder, qui fut son scénariste, donnait l'exemple de cette fameuse séquence de La Veuve Joyeuse. Une leçon de mise en scène.  

Il me semble que l'on trouve le film dans son intégralité sur une fameuse plate-forme vidéo planétaire. On peut également en apprendre un peu plus sur le Berlinois en écoutant cette émission consacrée au prince de la comédie sophistiquée hollywoodienne, recemment rediffusée par France culture.



Rien à voir, moins de sophistication, avec cette archive ressuscitée dernièrement lors d'une Nuit rêvée de Fabrice Luchini. L'une des rares interviews radiophoniques post-taule de Céline, réalisée le 16 juin 1959 par Francine Bloch au domicile de l'écrivain, 25 ter route des Gardes à Meudon.




L'été dernier, la même radio consacrait une Grande traversée au génie monstrueux, comme ils disent. On peut en (ré)écouter les cinq épisodes en cliquant ici.

samedi 16 novembre 2019

Infréquentables

Mark Daniel


- Comment tu fais ?
- Avec.
- C'est définitif ?
- Maladif.
- T'as essayé d'arrêter ça ?
- Oui.
- Et ?
- Rien.
- Aucune amélioration ?
- Non. Donc...
- Donc tu en reprends un dernier ?
- Voilà. Note que c'est le dernier uniquement parce que boire davantage me ruinerait. Que les choses soient claires... C'est dommage d'ailleurs, car il est meilleur que celui de l'expo...
- Il n'était peut-être pas fabuleux, mais je t'ai vu te resservir à plusieurs reprises...
- C'était gratuit.
- Si tu avais pu, tu aurais acheté quelle photo ?
- Celle de la maison à la campagne me plaisait beaucoup.
- J'ai l'impression que c'était la photo préférée de beaucoup d'entre nous.
- Pourquoi tu dis nous ? Tu as eu l'impression de faire partie d'une confrérie ? D'un groupe de happy-few ? D'une caste de privilégiés ?
- Ben, non, mais...
- Mais quoi ?
- J'ai dit nous parce que, comme toi, j'étais à cette soirée...
- Ce nous ne concernait pas que nous.
- Si, je t'assure.
- Tu mens. D'ailleurs, ce que tu dis de cette photo ne saurait en aucun cas nous concerner nous seuls. Tu as observé que d'autres invités s'arrêtaient longuement devant cette photo, la commentaient, s'en délectaient, l'achetaient peut-être... Ce nous, ce n'est pas nous.
- OK.
- Tu le reconnais, ce nous concernait un ensemble de personnes bien plus large que toi et moi.
- Certes.
- Ce certes est de mauvaise foi. Fais gaffe.
- Ok, tu as raison. Tu as fini de pinailler sur les mots ?
- Les mots sont importants.
- Mais nous parlions photo.
- Une photo, c'est 1 000 mots.
- C'est quoi, cette définition ?
- C'est une boutade. Mais comme toutes les boutades, il y a du vrai en elle.
- C'est un peu cliché.
- Joli.
- Ah... Je ne l'ai pas fait exprès...
- Cela va sans dire.
- En tous cas, elle a un beau regard, ta copine...
- Tu vois, c'est devant cet autre genre de cliché, que j'aime la boutade sur la photo et les 1 000 mots..
- Tu n'en loupes pas une... Je trouve ses intérieurs, ceux de la maison ou ceux d'un café, très mélancoliques, c'est presque physique, je ne sais pas comment dire, du coup.
- Elle est très douée pour les vieilles maisons, les intérieurs, leur lumière. Pour rendre leur atmosphère. Ou son illusion. Une de ses expos leur était entièrement consacrée il y a quelques années... 
- Tu sais ce que c'est, cette maison ?
- Non, j'ai entendu dire qu'elle était à Ville-d'Avray.
- C'est une maison familiale ? On aperçoit des enfants derrière les arbres...
- Toutes les maisons sont par essence familiales. Celle-ci l'était sans aucun doute...
- L'était ?
- Elle a depuis été détruite.
- C'est pas vrai...
- J'ai entendu Carole le dire à l'un d'entre nous...
- C'est criminel.
- Le vrai terme est spéculation. Il y avait certainement des centaines d'hectares. Ils ont dû y bâtir une de ces résidences de haut standing pour cadres et agents commerciaux.
- La photo date de 2003, si je me souviens bien. Tu penses qu'on construisait encore le genre de résidences que tu évoques en 2003 ?
- Bien sûr. Elles prennent d'autres noms, ne sont plus destinées à la même classe sociale, mais le principe est le même.
- Ville-d'Avray, c'est où, exactement ? Le nom ne m'est pas inconnu, mais...
- Dans la région de Versailles, il me semble.
- On pourrait trouver ce nom dans un roman de Modiano, non ?
- Ou dans un Simenon. Mais, c'est drôle, je suis également tombé sur ce nom de ville à deux ou trois reprises ces derniers jours. Un roman récent que j'ai aperçu dans une librairie. Un dimanche à Ville-d'Avray, dans mon souvenir. Qui évoque un film des années 1960. 
- Quel film ?
- Je ne sais plus le titre, mais c'est très proche de celui du roman. Un film un peu culte. Je crois que Nicole Courcel y tient l'un des rôles principaux. 
- Nicole Courcel... Elle vit encore ? 
- Aucune idée...
- Ce nom surgi d'on ne sait où...
- Du monde d'avant. 
- Comme Ville-d'Avray...
- Tu sais, tu m'étonnes parfois.
- Pourquoi ?
- Je ne t'ai pas encore vu sortir ton téléphone intelligent pour consulter wikipedia...
- Je n'ai plus de batterie...
- Tout s'explique...
- A propos de maison, tu as suivi la polémique sur celle de Céline ?
- Non.
- Tu sais que sa veuve est morte ?... Elle avait mis la maison en viager, il y a un an.
- L'acheteur a fait une bonne affaire... 
- Il n'a pas dû attendre longtemps avant de récupérer son bien, en effet...
- Lucette était plus que centenaire... C'est quoi, la polémique ? On a manipulé Lucette pour qu'un salopard rachète la baraque pour une bouchée de pain ?
- Non, je ne crois pas. C'est Stéphane Bern...
- Qu'est-ce qu'il vient foutre ici, ce crétin ?
- Il s'oppose à ce que la maison de Céline soit transformée en musée. Il a peur que ça devienne un lieu de pèlerinage pour des gens infréquentables.
- De quel droit se prononce-t-il sur la question, cet infréquentable royaliste de mes deux ? Il a dû entendre parler de Céline à Questions pour un champion ou chez Hanouna, j'imagine...
- Tu n'oublies pas que notre président lui a confié une mission autour du patrimoine.
- Oh putain, je l'avais oubliée, cette énième cagade de l'autre illuminé ! Je me souviens, n'y avait-il pas une histoire de loto du patrimoine ?
- Exact.
- Mais, dis-moi, une mission, ça a une durée limitée, non ?
- A priori, oui.
- Tu vois, c'est bien la première fois je regrette que tu ne puisses pas consulter ta machine...
- De son côté, Jack Lang estime que la maison de Céline devrait être préservée...
- Lui aussi avait un mandat limité, non ? C'est ça, la polémique ? Le seul fait d'évoquer les noms de ces deux grotesques moutons est déjà une faute impardonnable. Leur accorder le moindre intérêt devrait être considéré comme un délit.
- Tu n'as pas d'avis sur la question, toi qui admire Céline ?
- Je n'admire pas Céline, et d'une. Et puis, je ne suis pas fétichiste. Si le nouveau proprio veut raser l'ancienne baraque de Céline, grand bien ou autre chose lui fasse, je m'en tape. S'il veut la garder en état, la restaurer, en faire un musée, je m'en fous aussi. De Céline, il reste les livres. Et, ça, crois-moi, chez Gallimard, on n'est pas près de les faire disparaître... De Céline, il y a beaucoup à dire, mais ce genre de considérations ne sont que des numéros de clowns, intégrés au spectacle permanent de l'actualité, histoire de nous donner l'illusion qu'il y a débat d'idées, indignations et respect du patrimoine... Bref, si tu pouvais éviter de m'apprendre ce genre de choses...
- Tu es un peu tendu en ce moment. C'est toi qui deviens infréquentable...
- Certainement, encore des histoires de maison...
- Stress et angoisse sont dans un bateau...
- Qu'est-ce que tu racontes ?
- Attends. Donc, stress et angoisse vont en bateau. Les deux tombent à l'eau. Qui se sauve ?
- ...
- Le cancer !
- Ecoute, ne le prends pas mal, mais je préfère encore quand tu me parles de Stéphane Bern, c'est un peu plus drôle... Allez, pour la peine, tu vas nous payer une tournée ! 
- Pourquoi moi ?
- Si tu comptes sur les laquais du prince pour nous payer un verre, tu peux te gratter...






samedi 22 juin 2019

Par terre

Au pied du lit, m'attendent, peinards, quelques ouvrages récents que, veinard, je viens de recevoir et pense pouvoir lire bientôt. Bien entendu, on ne va pas se mentir, ces lectures ne risquent pas de me guérir de mes insomnies...


Jean-Loup Trassard, Verdure,
éd. Le temps qu'il fait, 2019

Né à la campagne comme on le sait, l'auteur de L'Homme des haies s'est, dès les années 1970, inquiété du sort réservé aux arbres, ruisseaux, forêts, pillés, polués, défigurés..., et a livré ses observations ici et là (du journal municipal aux quotidiens et autres magazines et revues). Les excellentes éditions Le temps qu'il fait (salut à Armand Robin !) nous proposent aujourd'hui ce recueil de textes poétiques et politiques. Dans l'un d'eux, cette question sans illusion : « Si nous nous contentons d’envoyer une giclée d’encre à la face d’une telle imbécillité, croyez-vous que les ruisseaux et nous-mêmes pourrons continuer longtemps à suivre les méandres qui nous plaisent ? »



Henri Calet, Mes impressions d'Afrique,
éd. PUL, 2019

Autre recueil qui semble indispensable, celui des écrits de Calet lors et après ses voyages en Afrique du nord lorsque au-dessus de l'Algérie et du Maroc flottaient encore le drapeau tricolore colonial. Réflexions, notes, textes inachevés, mais aussi entretiens autour du sujet. Cette publication est dirigée et présentée par Michel P. Schmitt, professeur émérite de littérature française à Lyon 2, spécialiste d’Henri Calet et déjà responsable des éditions de De ma lucarne (Gallimard, 2014) et plus récemment du sompteux Paris à la maraude (éd. des Cendres, 2018).





Louis-Ferdinand Céline, Cahiers de prison
février-octobre 1946
, éd. Gallimard, 2019

Du fond de sa cellule 609, section K., de la prison de l'Ouest de Copenhague, Céline réclame de quoi écrire et finit par obtenir de l'administration pénitentière dix petits cahiers de 32 pages. Durant  environ un an, il évoque ses souvenirs de Montmartre et de Londres, les périples de l'exil, la « persécution » dont il se dit, sans rire, victime — « C'est moi maintenant le traître, le monstre, c'est moi qu'on s'apprête à lyncher » — mais aussi les livres que lui apporte Lucette : Chateaubriand, Hugo, Chamfort, Voltaire... Des écrits qui semblent annoncer la trilogie (D'un château l'autre, Nord et Rigodon) qui verra le jour 10 ans plus tard, ce que Jean Paul Louis, responsable de cette édition pour Les Cahiers de la NRF, nomme la « seconde révolution narrative et stylistique » de l'auteur de Mort à crédit... 


Pier Paolo Pasolini, Entretiens (1949-1975),
éd. Delga, 2019

Lit-on encore Pasolini ? Je l'espère. Sous la direction de Maria Grazia Chiarcossi, ce choix d'entretiens sur une bonne vingtaine d'années, la plupart d'entre eux, est-il spécifié, inédits en français, pourrait être une première approche de la pensée du poète-cinéaste et sympathisant communiste, l'un des plus brillants analyste du monde contemporain et défenseur des cultures populaires en voie déjà d'extermination. Au cours de sa dernière prise de parole (éditée par Allia autrefois), PPP affirmait : « Les quelques personnes qui ont fait l’Histoire sont celles qui ont dit non, et non les courtisans et les valets des cardinaux. Pour être efficace, le refus doit être grand, et non petit, total, et non pas porter sur tel ou tel point, « absurde », contraire au bon sens. Eichmann, mon cher, avait énormément de bon sens. Qu’est-ce qui lui a fait défaut ? La capacité de dire non tout en haut, au sommet, dès le début, tandis qu’il accomplissait une tâche purement et ordinairement administrative, bureaucratique. Peut-être qu’il aura dit à ses amis que ce Himmler ne lui plaisait pas tant que ça. Il aura murmuré, comme on murmure dans les maisons d’édition, les journaux, chez les sous-dirigeants politiques et à la télévision. Ou bien il aura protesté parce que tel ou tel train s’arrêtait une fois par jour pour laisser les déportés faire leurs besoins et avaler un peu de pain et d’eau, alors qu’il aurait été plus fonctionnel ou économique de prévoir deux arrêts. Il n’a jamais enrayé la machine. Alors, trois questions se posent. Quelle est, comme tu dis, « la situation », et pour quelle raison devrait-on l’arrêter ou la détruire ? Et de quelle façon ? »



Cédric Biagini et Patrick Marcolini (sous la dir. de),
Divertir pour dominer 2
, éd. L'échappée, 2019
Impossible suivre de près la richesse et la diversité des publications des éditions de l'Echappée — qui portent bien leur nom. Elles nous écraseraient ou du moins occuperaient l'essentiel de nos lectures tout au long de l'année. Ce dernier titre, suite d'un ouvrage paru il y a dix ans, consacrée aux addictions culturelles d'aujourd'hui et autres aliénations (séries, jeux vidéo, pornographie, consumérisme...) est des plus stimulants. De cette pile qui me nargue sur le parquet de la chambre, il est le premier volume dont je viens de commencer la lecture. Peu adepte des séries, je vais certainement y trouver la réponse à la question posée par un vieil ami il y a quelques jours. Le nombre de ces productions télévisuelles, addictives et formatées pour leur passage entrecoupé de pages de pub sur les petits écrans, ne cesse de croître alors même que la consommation de ces flux d'images s'éloigne toujours plus des traditionnels postes de télévision. Leur visionnage par téléchargements, légaux ou piratés, ou grâce aux coffrets DVD, n'offrent pas (encore ?) au consommateur le plaisir d'être, toutes les douze minutes, harcelé par ces marques qui financent la fabrication de ses images préférées. Partant, comment expliquer le succès et la surproduction toujours plus grande de ces objets sans y déceler un projet désormais essentiellement politique ? 


mercredi 20 mars 2019

La grande fatigue


Bruno Réquillart

La grande fatigue de l’existence n’est peut-être en somme que cet énorme mal qu’on se donne pour demeurer vingt ans, quarante ans, davantage, raisonnable, pour ne pas être simplement, profondément soi-même, c’est-à-dire immonde, atroce, absurde. Cauchemar d’avoir à présenter toujours comme un petit idéal universel, surhomme du matin au soir, le sous-homme claudicant qu’on nous a donné.

L. F. Céline, Voyage au bout de la nuit

dimanche 26 juin 2016

Distribution directe

André Kertész via transiberiana

Gustin Sabayot, sans lui faire de tort, je peux bien répéter quand même qu’il s’arrachait pas les cheveux à propos des diagnostics. C’est sur les nuages qu’il s’orientait.
En quittant de chez lui il regardait d’abord tout en haut : «Ferdinand, qu’il me faisait, aujourd’hui ça sera sûrement des Rhumatismes ! Cent sous !»... Il lisait tout ça dans le ciel. Il se trompait jamais de beaucoup puisqu’il connaissait à fond la température et les tempéraments divers.
– «Ah ! voilà un coup de canicule après les fraîcheurs ! Retiens ! C’est du calomel tu peux le dire déjà ! La jaunisse est au fond de l’air ! Le vent a tourné... Nord sur l’Ouest ! Froid sur Averse !... C’est de la bronchite pendant quinze jours ! C’est même pas la peine qu’ils se dépiautent ! ... Si c’est moi qui commandais, je ferais les ordonnances dans mon lit !... Au fond Ferdinand dès qu’ils viennent c’est des bavardages !... Pour ceux qui en font commerce encore ça s’explique... mais nous autres ?... au Mois ?... À quoi ça rime ?... je les soignerais moi sans les voir tiens les pilons ! D’ici même ! Ils en étoufferont ni plus ni moins ! Ils vomiront pas davantage, ils seront pas moins jaunes, ni moins rouges, ni moins pâles, ni moins cons... C’est la vie !...» Pour avoir raison Gustin, il avait vraiment raison.
– «Tu les crois malades ?... Ça gémit... ça rote... ça titube... ça pustule... Tu veux vider ta salle d’attente ? Instantanément ? même de ceux qui s’en étranglent à se ramoner les glaviots ?... Propose un coup de cinéma !... un apéro gratuit en face !... tu vas voir combien qu’il t’en reste... S’ils viennent te relancer c’est d’abord parce qu’ils s’emmerdent. T’en vois pas un la veille des fêtes... Aux malheureux, retiens mon avis, c’est l’occupation qui manque, c’est pas la santé... Ce qu’ils veulent c’est que tu les distrayes, les émoustilles, les intrigues avec leurs renvois... leurs gaz... leurs craquements... que tu leur découvres des rapports... des fièvres... des gargouillages... des inédits !... Que tu t’étendes... que tu te passionnes... C’est pour ça que t’as des diplômes... Ah ! s’amuser avec sa mort tout pendant qu’il la fabrique, ça c’est tout l’Homme, Ferdinand ! Ils la garderont leur chaude-pisse, leur vérole, tous leurs tubercules. Ils en ont besoin ! Et leur vessie bien baveuse, le rectum en feu, tout ça n’a pas d’importance ! Mais si tu te donnes assez de mal, si tu sais les passionner, ils t’attendront pour mourir, c’est ta récompense ! Ils te relanceront jusqu’au bout. » Quand la pluie revenait un coup entre les cheminées de l’usine électrique : «Ferdinand ! qu’il m’annonçait, voilà les sciatiques !... S’il en vient pas dix aujourd’hui, je peux rendre mon papelard au Doyen!» Mais quand la suie rabattait vers nous de l’Est, qu’est le versant le plus sec, par-dessus les fours Bitronnelle, il s’écrasait une suie sur le nez : «Je veux être enculé ! tu m’entends ! si cette nuit même les pleurétiques crachent pas leurs caillots ! Merde à Dieu !... Je serai encore réveillé vingt fois !...»
Des soirs, il simplifiait tout. Il montait sur l’escabeau devant la colossale armoire aux échantillons. C’était la distribution directe, gratuite et pas solennelle de la pharmacie...
– «Vous avez des palpitations ? vous l’Haricot vert ? qu’il demandait à la miteuse. – J’en ai pas !... – Vous avez pas des aigreurs ?... Et des pertes ?... – Si ! un petit peu... – Alors prenez de ça où je pense... dans deux litres d’eau... ça vous fera un bien énorme !... Et les jointures ? Elles vous font mal !... Vous avez pas d’hémorroïdes ? Et à la selle on y va ?... Voilà des suppositoires Pepet !... Des vers aussi ? Avez remarqué ?... Tenez vingt-cinq gouttes miroboles... Au coucher !...»
Il proposait tous ses rayons... Y en avait pour tous les dérèglements, toutes les diathèses et les manies... Un malade c’est horriblement cupide. Du moment qu’il peut se jeter une saloperie dans le cornet il en demande pas davantage il est content de se trisser, il a grand-peur qu’onle rappelle.
Au coup du cadeau je l’ai vu moi, Gustin, rétrécir à dix minutes des consultations qu’auraient duré au moins deux heures conduites avec des précautions. Mais j’avais plus rien à apprendre sur la manière d’abréger. J’avais mon petit système à moi.

Louis-Ferdinand Céline, Mort à crédit, 1936

lundi 17 août 2015

A la santé du confrère !

Je n'ai jamais été un grand téléspectateur. De fait, voici plusieurs années que je ne regarde plus rien de ce que ça diffuse, à de très rares exceptions près en riplet sur le net. Du temps de l'ORTF, même avec une seule chaîne, à heure de grande écoute, on pouvait apparemment parler littérature, s'en donner le temps, et qui sait, faire des découvertes, mobiliser l'attention, susciter l'intérêt voire des passions chez le téléspectateur lambda. J'aime à croire cela. Même si ça peut ressembler à de la nostalgie en noir et blanc, qui plus est pour une époque que je n'ai pas vraiment connue.
La toile aujourd'hui me permet de rattraper un peu le temps perdu, de m'en donner l'illusion. Et je m'étonne du travail de quelqu'un comme Michel Polac, que je connaissais mal, associé pour moi à Droit de réponse, émission parfois inaudible dans mon souvenir, mais dans laquelle il me semble j'ai entendu pour la première fois les noms de Robert Walser ou de Cioran. 
Ici, Polac présente en 1969 Les livres de ma vie – rien que ça – et a pour invité Michel Audiard. Dans ces courts extraits, le scénariste-dialoguiste-cinéaste-romancier y évoque son admiration pour Céline et pour Simenon…