Je ne peux pas applaudir à 20h00.
C’est plus fort que moi, je ne peux pas.
Donc, nous serions en guerre. En guerre contre un mal sournois et invisible, mais terriblement meurtrier. Notre armée, ce serait, en première ligne, les soignants, suivis de près par tous les travailleurs que la bonne marche du pays contraint à sortir.
Outre que l’héroïsation des soignants prend des tours quelque peu infantiles, les ramenant à des personnages d’une série Netflix, elle est surtout indécente. Si nous menions une vraie guerre, oserais-je applaudir de mon balcon ceux qui, démunis et contraints, rejoignent le front, alors qu’au salon un apéritif m’attend ?
Nos « soldats » ne sont pas des volontaires surarmés. Ce sont des femmes et des hommes sans moyens et sans protections, que l’État, après les avoir déshabillés, envoie au travail. Car ils font là leur travail, qu’ils persistent à considérer comme glorieux malgré les conditions dans lesquelles, depuis des années, ils sont contraints à le faire. En faire des soldats, c’est faire peser sur eux la responsabilité d’une situation dont ils ne sont pas l’origine et exiger d’eux un service exceptionnel au nom d’une morale militaire qui permet simplement de leur faire avaler la pilule. En faire des héros, c’est contraindre la litanie de leurs revendications au silence. A-t-on jamais entendu un héros se plaindre ?
Nous ne sommes pas en guerre. Ceux qui se mobilisent et s’exposent chaque jour ne vont pas donner la mort. Au contraire, c’est contre la mort et pour la vie qu’ils combattent. Ils et elles ne vont pas à la guerre, mais pourtant, héroïquement, ils se sacrifient.
Il y a un objectif à cette héroïsation, c’est bien sûr, l’Union Sacrée, autour d’une armée qui défend la Nation et de ses chefs qui la dirigent. Cette Union Sacrée permet à ceux qui la décrètent d’édicter les règles qui leur assurent le pouvoir, sans opposition ni même sans débat. Les soignants et les travailleurs sont les soldats nus et les sacrifiés de cette Union Sacrée. Les applaudir, c’est se résigner à leur sacrifice.