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mercredi 28 décembre 2022

Vieux cadavres

 

Herman Leonard


je lève les yeux et lis
l'hiver à passer
rien ne bouge
rien n'arrive
plus loin, le mur de vieux cadavres
je fore encore
quelques pages
les mots m'étouffent
irratrapable
irrespirable héritage
il m'avait dégoûté du tabac
j'aurais aimé l'alcool
la fuite et l'orage
de ces mains
jouer d'autres outils
que ces livres —
une trompette
une clarinette, mais
je n'ai plus l'âge —
les mots que j'étouffe.

charles brun, à l'espagnolette

lundi 21 novembre 2022

Parfois

Hans Wolf

 

je confondais
je ne voudrais pas oublier
sa profonde tendresse
avec une secrète détresse
je tentais je crois de la soutenir
en l'écoutant reprendre des airs
de jazz au piano-bar
d'un grand hôtel du nord de la ville
pas loin du quartier du port
coincée sous les néons bleutés
pour l'intimité cool
tous les vendredi soir
de septembre à décembre
entre la porte-tambour à l'ancienne
et le comptoir en faux marbre
de la réception
les allées et venues oisives, entêtantes, braillardes
des grands clients étrangers
et de leurs laquais locaux
étouffaient les noires comme les blanches
et sa voix sussurée
il n'y avait sur terre
numéro plus désespéré

je finissais mon dernier verre
avant le suivant
le soir où elle miaula un blues de michel jonasz
avec son accent roumain à fendre larmes
je dus m'enfuir
me cacher
chialer mes dix-sept ans
ses trente-trois tours que je connaissais
de la première à la dernière plage

régulièrement elle me suppliait
de lui écrire une chanson qu'elle
murmurerait pour moi
à la prochaine saison
au milieu des courants d'air
invariablement fidèle à mon manque d'imagination
à une paresse ancestrale
je suçais les mots des autres
qu'elle traduisait dans sa langue
avant de s'imaginer les habiller d'accords subtils
pour y plaquer sa voix de diva de l'est

son contrat expirait peu avant les fêtes
au grand dam de ses soupirants
disait-elle
en me plaquant contre la paroi de l'ascenseur
chopant mon ennemi juré
craché
dans sa bouche
je promettais alors tout ce dont elle rêvait
les palaces, le ciel bleu, le soleil
toute la vie
nous finissions ivres d'allusions
et de mauvais alcools confortablement
parfois
sur la moquette d'une chambre clandestine
ouverte par son ami veilleur de nuit
comme de jour


j'ai à peine dépassé le premier couplet et
jamais il n'y eut de prochaine saison
finie la musique
le grand hôtel du nord de la ville
dit-on
a fermé depuis des lustres
j'aimerais oublier l'illégale diva retournée
un jour vivre au pays d'emile m.
où elle fredonne encore paraît-il
des airs de jazz
en faisant des ménages
et
parfois 
de nouveaux ennemis
dans un hôtel tout confort
près du nouvel aéroport.

 

charles brown, les grands voyageurs
traduction maison

jeudi 4 juillet 2019

Autour de minuit

Brassaï


A minuit, je sucre des fraises
J'ai la feuille de vigne embrasée
Je me lève, je pèse mon pèze
Rue Saint-Denis, y'a bon baiser

Pas besoin d'être une sorcière
Pour avoir un manche à balai
J'en ai un qui me dit Poussière !
Tu iras où je veux aller

Il me nargue, il me tarabuste
M'enfournant dans ses réacteurs
Ce relatif petit arbuste
S'enracine au fond de mon cœur

Que désigne-t-il cet index
Pointé toujours vers l'azimut
Comme si le ciel avait un sexe
Comme si Dieu même était en rut?

Alors à minuit, moi je mange
De la femme avec mon bec tendu
Oui, j'en mange comme on se venge
D'être un ange trop mal foutu

D'avoir là, sous cette ceinture
Ah non, ça n'est pas élégant !
D'avoir là, qui dure, qui dure
Ce doigt borgne obsédé de gant

A minuit, je mange de l'homme
C'est mon métier, c'est mon destin
C'est comme du sucre de pomme
C'est mon sentier, c'est mon festin

A minuit je mange du jouine
Et du vieil, et de l'entredous
Je suis une groigne, une fouine
Un, un, je les mangerai tous

A minuit, je mange mon fils
Et mon père et le chancelier
Le sang tout blanc du maléfice
A faim de se multiplier

Les hommes naissent sur les berges
Du val de morts, dans tous les choux
Rouges, dans le genou des vierges
Comme du blé, comme des fous...

Alors à minuit, moi je mange
De l'homme, je croque grandes dents
Je bouffe le ruban orange
Et les souvenirs obsédants

Je mange la tête et le foie
Le jeu, le crime, le devoir
J'ouvre bien ma gueule qu'on voie
Que dedans nul ciel n'est à voir

Claude Nougaro/Jacques Audiberti



mardi 18 novembre 2014

Vers reluisants



mon père se vantait d'avoir joué au real
équipe réserve
parfois c'était le rayo
equipo del barrio
je l'admirais j'étais fier
ma mère levait les yeux au ciel
dans les années soixante
et dix
ou après
son métier de maçon le fit rencontrer

le bluesman blanc
claude nougaro Un type comme ça
il fit chez lui des travaux
je l'enviais j'étais fier
ma mère me confiait récemment
sa rencontre avec mon père

et son premier boulot à paris
garder les enfants de la fille d'un écrivain connu
à l'époque
Comment s'appelait-il déjà?
Je ne sais pas si ça te dit quelque chose aujourd'hui
Bataille 
puis à neuilly elle entrait au service du général rheims
croisait peu son fils maurice
mais oui ses petites filles bettina et nathalie
nous vivions dans une autre banlieue
rouge

à cinq dans un deux pièces
j'aime penser que mes pauvres parents
ont eu ça
ce plaisir
cet honneur
cette satisfaction

appelle ça comme tu veux
comme ces lignes sans rimes
ni riches ni pauvres ni tristes
on s'en fiche
aujourd'hui