jeudi 29 juin 2017

Coke en stock

Helmut Newton


David Carr s'est effondré en pleine salle de rédaction du New York Times il y a deux ans, à neuf heures du soir.  Il est mort lorsque l'ambulance est arrivée à l'hôpital Roosevelt. Il avait 58 ans. Après avoir survécu à son addiction à l'alcool et à la drogue, il s'était sorti d'un cancer du poumon. Au moment où il s'est écroulé près de son bureau, c'était un journaliste célèbre. Le New York Times l'avait embauché en 2002 malgré un sombre passé constitué de chutes et de licenciements. Il écrivait des articles et des reportages autour des médias. Dans la nécrologie publiée par son journal, le directeur de la publication, Arthur Sulzberger Jr., affirmait que Carr avait été l'un des journalistes les plus talentueux ayant jamais travaillé au sein de cette rédaction, dont il était un leader.
En 2008, Carr publia La Nuit du revolver, édité en Espagne par Libros del KO. Plus que des mémoires, c'est un vrai reportage sur sa descente aux enfers. Carr mène l'enquête et ne tait aucun détail. Il ne s'est pas contenté de ses souvenirs, mais a scruté les pires années de sa vie à travers des centaines d'entretiens, de dossiers médicaux, de documents légaux, de journaux et d'informations publiées à l'époque. En parvenant au bout de son récit, dont il émerge en homme nouveau, il admettait : « Je mène aujourd'hui une vie que je ne mérite pas, mais nous sommes tous sur terre avec une sensation d'imposture ».
Au début, le rédacteur-en-chef de la revue économique de Mineapolis, dans laquelle il est à l'essai, le convoque dans son bureau et lui explique qu'il peut se relever, faire une cure et préserver son emploi, ou ne rien faire et être licencié. Mais il a besoin d'une réponse. Nous sommes en 1987, et la veille au soir, jour de la saint-Patrick, Carr a fait honneur à ses origines irlandaises, quittant son travail « en pleine journée pour fêter mon héritage génétique à coups de bière verte et de whisky Jameson. Et de cocaïne. Des tas et des tas de cocaïne ». Aussi, préféra-t-il être renvoyé. Il aimait le journalisme, mais s'adonner à la coke, à l'alcool et faire le con lui semblait à cette époque « faire également partie de mon boulot ». Son licenciement fut une libération et il alla la fêter avec son ami Donald. Quand il apprit ce qui s'était passé, celui-ci trouva les mots pour le consoler : « Qu'ils aillent se faire foutre ! » Et ils s'envoyèrent quelques lignes. 
Ils s'engouffrèrent dans la nuit. Carr se souvient d'une engueulade à propos d'une bagarre dans un bar dont ils furent expulsés. Et du moment où le journaliste coinça son ami sur le capot de la voiture, celui-ci décidant de partir seul et de le laisser avec 34 centimes en poche. Peu après, il reçut un appel. C'était Carr : « J'arrive ». Donald lui ordonna de ne rien en faire. Dans le cas contraire, il l'attendrait un revolver à la main. « Ah oui ? Eh bien alors, je viens », prévint Carr qui, à son arrivée, essaya de défoncer la porte à coups de pied. Donald sortit enfin, « respectant sa parole, un revolver à la main ». Il lui dit qu'il allait appeler la police. «Vas-y ! Appelle-les, fils de pute ! Appelle-les ! Appelle ces sales flics ! », répondit Carr qui, entendant les sirènes, décida de rentrer chez lui.
Ce fut l'une des pires journées de sa vie, mais pas la pire. Il restait encore un an, alors qu'il était marié avec une dealeuse et père de deux jumelles, pour que sa vie touche vraiment le fond. C'est arrivé un soir où il sortit chercher de quoi se shooter. Il ne voulait pas laisser ses filles toutes seules chez lui, mais ne voulait pas non plus renoncer à la drogue, aussi les emmena-t-il avec lui. Il les abandonna dans la voiture, pensant qu'il serait de retour dix minutes plus tard. « Dieu ne manquerait pas de prendre soin d'elles en mon absence », raconte-t-il dans son livre, et il entra chez son dealer, d'où il ne sortit que des heures plus tard, défoncé. Dieu avait pris soin des filles, apparemment, car elles respiraient, « mais à cet instant, je décidai de ne plus être cet homme-là ».
Presque vingt ans plus tard, en 2006, alors qu'il était devenu la vedette du New York Times, Carr retomba sur Donald. Il évoqua avec lui la nuit du revolver. Donald se souvenait des faits, tels qu'ils étaient décrits, exceptée cette histoire de revolver. « Je n'ai jamais possédé d'arme. C'est peut-être bien toi qui en avait une ». Le livre justement tente de faire la lumière sur le propriétaire du revolver. 


Juan Tallón, chronique de "Restez bourrés",
parue dans El Progreso, le 12 juin 2017. (traduction maison)
A noter que la version française de La Nuit du revolver
a paru cette année chez Séguier.

Entourloupes



Auréolé d’une élection remportée avec trois millions de suffrages de moins que sa concurrente, le président Donald Trump a choisi l’Arabie saoudite pour y dénoncer l’absence de démocratie… en Iran. Puis, à Miami, devant des rescapés d’une équipée militaire ratée montée en avril 1961 par la Central Intelligence Agency (CIA) contre le gouvernement de Fidel Castro, il a prétexté la « liberté du peuple cubain » pour durcir les sanctions américaines contre la population de l’île.
En matière de célébration équivoque de la démocratie, le cycle électoral français qui vient de s’achever n’est pas aussi burlesque que ces deux exemples. Toutefois il s’en rapproche…
La suite, c'est l'édito de juillet de l'ami Halimi et c'est à lire ici.

Vérités




Un grand penseur est toujours des plus réservés quant à la valeur des vérités qu'il suggère, alors qu'un philosophe médiocre se reconnaît, entre autres choses, à ceci qu'il demeure toujours persuadé de la vérité des inepties qu'il énonce.

Clément Rosset, Le Principe de cruauté, Minuit

lundi 26 juin 2017

Dernière lueur





Le crépuscule du soir arrive. Tout à l'heure un peu de pluie
est tombée. Tu ouvres un tiroir et y trouves
la photo du type, sachant qu'il a seulement deux ans
à vivre. Lui ne le sait pas, évidemment,
c'est pourquoi il peut poser devant l'appareil.
Comment saurait-il ce qui s'enracine dans sa tête
à cet instant ? Si l'on regarde vers la droite
à travers les branches et les troncs d'arbres, on peut apercevoir
les taches cramoisies des dernières lueurs du couchant. Pas d'ombres, ni
de demi-ombres. Un calme plat, humide…
Le type continue de poser. Je remets la photo
à sa place avec les autres et reporte
mon attention sur les dernières lueurs derrière les crêtes lointaines,
la lumière dorée sur les roses du jardin.
Puis, c'est plus fort que moi, je jette de nouveau un regard
à la photo. Le clin d'œil, le large sourire,
la cigarette canaille au coin des lèvres.



Raymond Carver, Poésie, Œuvres complètes 9, Ed. de l'Olivier,
trad. Jacqueline Huet, Jean-Pierre Carasso et Emmanuel Moses

samedi 24 juin 2017

Allez, viens

Charles Laurier Dufour via semiotic apocalypse


…je remarque que je me rends parfois chez les bonnes putes, et j'emploie ce mot dans son sens le plus noble, avec toute mon estime et ma gratitude, lorsqu'on prend soin de moi. Je me sens soudain au complet quand j'ai deux bras de plus. Il y en a une, Marlyse, qui me regarde dans les yeux, lorsqu'elle s'enroule autour de moi, et qui me dit :
- Mon pauvre chéri.
J'aime. J'aime qu'on me dise mon pauvre souris… chéri, je veux dire. Je sens que je fais acte de présence.
Elle ajoute souvent :
- Enfin, tu as un regard. Au moins, avec toi, on se fait regarder. C'est pas seulement l'endroit. Allez, viens que je te lave le cul.

Emile Ajar, Gros Câlin

vendredi 23 juin 2017

Bénéfices publics

Mary Ellen Mark via Flash of god

...Nous apprenons à brider notre volonté et à contenir nos actes dans les limites de l’humanité bien avant de pouvoir soumettre nos sentiments et notre imagination à la même douceur. Nous renonçons à la démonstration extérieure, à la violence grossière, mais nous ne pouvons nous défaire de l’essence ou du principe de l’hostilité. Nous n’écrasons pas le pauvre petit animal (cela semble si barbare et misérable !), mais nous le regardons avec une sorte d’horreur mystique et de répugnance superstitieuse. Cela demandera une autre centaine d’années de bons écrits et de réflexion intense pour nous guérir de ce préjugé et pour que nous ressentions à l’égard de cette race de mauvais augure un peu du « lait de l’humaine tendresse » plutôt que son caractère farouche et son venin.
La nature, à y regarder de plus près, semble faite d’antipathies : sans quelque chose à haïr, nous perdrions le ressort même de la pensée et de l’action. La vie se changerait en une mare stagnante si elle n’était agitée par les intérêts discordants et les passions déréglées des hommes. Le clair rayon de notre destinée devient plus brillant (ou simplement visible) lorsque l’on rend tout ce qui l’entoure aussi sombre que possible ; c’est d’ailleurs ainsi que l’arc-en-ciel dessine sa forme sur les nuages. Est-ce de l’orgueil ? Est-ce de l’envie ? Est-ce la force du contraste ? Est-ce faiblesse ou méchanceté ? Toujours est-il qu’il existe dans l’esprit de l’homme une affinité secrète avec le mal, une aspiration vers lui, et que l’on prend un plaisir pervers mais bienheureux à être méchant, car c’est une source de satisfaction qui ne s’épuise jamais. La bonté pure devient vite insipide, manque de variété et de flamme. La souffrance est une amère douceur dont on ne se rassasie jamais. L’amour, avec un peu de laisser-aller, tourne vite à l’indifférence ou au dégoût : seule la haine est immortelle. Ne voyons-nous pas ce principe partout à l’œuvre ? Les animaux se harcèlent et se tourmentent impitoyablement les uns les autres ; les enfants tuent les mouches pour s’amuser ; chacun considère les accidents et les délits dans le journal comme le meilleur de la farce ; une ville tout entière accourt pour assister à un incendie, et les spectateurs ne se réjouissent nullement de le voir éteint. Tant mieux qu’il le soit, mais cela diminue l’intérêt, et nos sentiments ont plus à voir avec nos passions qu’avec notre jugement. Pleins d’un brûlant enthousiasme, des hommes s’assemblent en foule pour voir représentée une tragédie ​; mais comme le fait observer Mr Burke, si une exécution avait lieu dans une rue voisine, le théâtre ne tarderait pas à se vider. Un chien inconnu dans un village, un idiot, une folle sont pris à partie et malmenés par l’ensemble de la communauté. Les dommages publics sont en quelque sorte des bénéfices publics...

William Hazlitt, Du plaisir de haïr,
trad. Patrice Oliete Loscos, éd. Allia

jeudi 22 juin 2017

Des milliers de fois


via abandonedography


Des milliers de fois le même regard
À travers la fenêtre de mon bout de monde
Un pommier dans sa pâle verdure
Et au-dessus des milliers de bourgeons,
Ainsi appuyé au ciel,
Un ruban de nuages très étendu...
Les cris des enfants dans l’après-midi,
Comme si le monde n’était qu’enfance ;
Une voiture roule, un vieux se tient debout
Et attend que sa journée passe,
Légère, de la cheminée sur le toit,
Notre fumée suit les nuages...
Un oiseau chante, et deux et trois,
Le papillon s’envole rapidement,
Les poules mangent, les coqs chantent,
Oh oui, seuls des étrangers passent
Sous le soleil, d’année en année
Devant notre vieille maison.
Le linge flotte sur la corde
Et là-bas un homme rêve du bonheur,
Dans la cave pleure un pauvre hère,
il ne peut plus chanter de chansons...
il en est à peu près ainsi le jour,
Et chaque nouveau coup de cloche
Porte, mille fois, le même regard,
À travers la fenêtre de mon bout de monde...


Thomas Bernhard, Sur la terre comme en enfer,
trad. Susanne Homme, Ed. La Différence

mercredi 21 juin 2017

Enfermés


Des machines à calculer, les hommes ne sont rien d'autre. Le monde ne sera bientôt plus qu'un unique ordinateur. Il ne nous sert à rien de ne pas y prendre part, nous sommes enfermés dans tout et nous ne pouvons plus en sortir.

Thomas Bernhard

mardi 20 juin 2017

Qu'est-ce qui vous amène ?


Nous pas bouger


Il y a quelques jours, en mettant de l'ordre en prévision de l'arrivée du chat, j'ai exhumé du pied du lit quelques ouvrages acquis ces derniers temps. J'ai ainsi remis la main sur un bijou signalé par ce cher yéti, l'ai dépoussiéré et emporté hier à l'hôpital. Et ce fut un régal – sa lecture, pas le séjour sur lequel je reviens sous peu… Il s'agit – le livre – d'un recueil de trois essais de l'Anglais William Hazlitt, intitulé La Solitude est sainte. L'un de ces textes est consacré à la notion de la vie à part soi. Extraits : 
Ce que j’entends par « vivre à part soi », c’est vivre dans le monde sans dépendre du monde : c’est comme si personne ne savait qu’un tel individu existe, et que l’on souhaite que personne ne le sache ; c’est être un spectateur silencieux du formidable spectacle qui s’offre à vous, et non un objet d’attention et de curiosité ; c’est s’intéresser profondément et passionnément à ce qui se passe dans le monde, mais sans éprouver la moindre envie de s’y faire accepter ou de s’y mêler. C’est une vie telle qu’on s’attendrait de voir mener par un esprit pur, et un intérêt tel qu’il pourrait en porter aux affaires des hommes, calme, réfléchi, passif, distant, touché de compassion par leurs peines, souriant sans amertume à leur sottise, partageant leurs affections, mais sans être dérangé par leurs passions, ni rechercher leur attention, ni leur venir une seule fois à l’esprit. Celui qui vit sagement à part soi et selon son cœur observe l’agitation du monde par les interstices de sa retraite et ne veut pas se mêler à la cohue. « Il entend le tumulte et ne bouge pas ».
(...) Cette sorte d’existence rêveuse est la meilleure. Celui qui y renonce pour se mettre en quête de choses concrètes troque en général sa tranquillité contre des déceptions sans cesse renouvelées et de vains regrets. Son temps, ses réflexions et ses sentiments ne lui appartiennent plus (…) au lieu d’ouvrir ses sens, son intelligence et son cœur à l’étoffe resplendissante de l’univers, il tient un miroir déformant devant son visage, où il peut admirer sa propre personne et ses prétentions, et se contente de jeter des coups d’œil obliques pour voir si d’autres ne sont pas aussi en train de l’admirer. Il n’existe plus à travers l’impression qu’exerce sur lui « la juste variété des choses », adoucie et atténuée par la contemplation habituelle, mais à travers le sentiment fébrile de sa propre suffisance de parvenu. En s’appliquant à truquer les données, il s’est devenu l’esclave de l’opinion…

William Hazlitt, La Solitude est sainte,
trad. Lucien d'Azay, Quai Voltaire

dimanche 18 juin 2017

Fréquemment


Jerry Berndt via Pop9




Pour Vicente Llorente

Les jours normaux

Ils arrivent
et repartent sans faire de bruit
– comme de bons
clients –
puis le temps
les confond dans le souvenir
et tu ne sais même plus
si ce lundi était un jeudi
ou le contraire.

Ne te laisse pas berner,
ils ne sont pas aussi insignifiants
qu'ils en ont l'air :
          fréquemment ils en finissent
avec l'amour.


Karmelo C. Iribarren,
La Ciudad, Antología poética 1985-2014

traduction maison (close)



vendredi 16 juin 2017

L'amour ne paie pas

On était sans nouvelles depuis un moment du grand Antonio de la Cuesta, plus connu sous le sobriquet de Tonino Caratone. Faux chanteur italien, mais vrai amoureux du pays de Renato Carasone dont il reprendra, à sa manière, Tu vuo' fa' l'americano sur son premier album, le Bel Antonio a découvert l'Italie dans les années 1990 en fuyant l'Espagne et le service militaire. Depuis, il traîne sa flemme et ses guêtres entre les deux pays avec la classe d'un beautiful loser. Il est vrai qu'il collabore parfois aux enregistrements d'autres chanteurs et groupes et qu'il a en temps normal suffisamment à faire avec les femmes, l'alcool et les cigarettes...
Cette chanson où il est question de femmes, d'amours, bues et fumées, et qui ne paient pas explique certainement son retour. Ce qui n'est pas pour nous déplaire... Chapeau l'artiste !



jeudi 15 juin 2017

Signaux extrêmement préoccupants


Souriez, vous êtes filmés, source Taranis

Les Etats se servent de la lutte contre le terrorisme pour contrôler davantage les citoyens, en surveillant leurs mouvements et en restreignant leurs libertés individuelles.
Ce texte n'est pas tiré d'un édito du Monde diplomatique ou d'une tribune du Grand soir, pas plus qu'il n'est extrait d'un discours de Jean-Luc Mélenchon ou d'un entretien avec Frédéric Lordon. 
Ce dernier paragraphe d'une courte présentation du terrorisme figure dans un manuel à destination des lycéens préparant le bac, publié par un éditeur historique de livres scolaires. 
L'amie qui me le signalait ce midi – une sale gauchiste, bien évidemment – en a pris connaissance par l'intermédiaire de son fils, en pleine révision de l'examen. Quelques questions se posaient à nous devant notre plat de nouilles sautées. Comment un éditeur peut-il avoir laissé passer un point de vue aussi peu politiquement correct ? Le recours toujours plus restreint aux correcteurs est-il la seule réponse ? Est-ce le signe d'autre chose ? En rendant public ce court texte ne risque-t-on pas de porter préjudice à son subversif auteur ? Enfin, si un élève faisait sienne cette analyse dans sa copie d'histoire, comment serait-il noté ?

***

Hier, Acrimed publiait des extraits d'un rapport d'Amnesty international dénonçant les violences policières et les dérives de l'Etat d'urgence – que l'association de malfaiteurs tout juste arrivée au pouvoir entend "banaliser" comme on l'a fait pour le Front national. L'observatoire des médias s'interroge sur le traitement de ces événements par les journalistes. C'est à lire ici.

***
En avril dernier, le même site relayait une enquête de Tomas Statius et Corentin Fohlen, publiée par Streetpress, Journalisme en état d'urgence. Coups, tirs de Flash-Ball,  matériel détruit, ce dossier révélait qu'un certain nombre de journalistes couvrant les mobilisations sociales étaient dans le viseur de la police, certains faisant même l'objet de surveillance et d'enquêtes policières. C'est toujours à lire sur le site de Streetpress.
***
L'un de ces journalistes particulièrement surveillé et emmerdé dans son travail est le jeune fondateur de Taranis, Gaspard Glanz, fiché S, qui non seulement doit affronter la justice, mais aussi de nombreuses menaces de mort sur les réseaux sociaux, de la part, très souvent, de policiers… 



***
Interdit de déplacement depuis des mois, entravé dans son travail, Gaspard Glanz continue à pointer une fois par semaine au commissariat à l'autre bout du pays, à répondre aux multiples convocations de la justice, et doit mettre sa structure en sommeil après avoir perdu son appartement et s'être vu détruire son matériel professionnel. Il n'en perd pas moins ses convictions et s'en explique dans un texte publié sur Taranis et dont voici un extrait :
(...) Je ne gagne pas 300€ par mois. Je n’ai pas de voiture. Je ne possède plus rien. Voilà, c’est la réalité de ma vie depuis qu’on a décidé de me la pourrir par tous les moyens.
Pensez-vous vraiment « Oh grands stratèges du Ministère de l’Interieur » que de détruire tout ce qu’un homme aime ou possède, ce qu’il a mis des années à construire de ses mains et à chérir avec son coeur, va d’une manière ou du autre le faire renoncer à entretenir la flamme de ce en quoi il croit ? Êtes-vous à ce point infiniment stupides, terriblement cons, ou n’avez-vous jamais ouvert autre chose qu’un manuel de police pour fantasmer que l’on peut modeler les rêves et les passions de quelqu’un par l’usage de la constriction ou de la violence ?
La totalité du texte se trouve ici.

***

Enfin, un ami me signale que le torchon de Laurent Mouchard, dit Joffrin, vient de publier un appel lancé par une vingtaine de sociétés de journalistes devant une série de « signaux extrêmement  préoccupants ». Parmi les signataires, on retrouve les plus fervents admirateurs du banquier d'affaires devenu roitelet d'opérette (Libé donc, mais aussi Radio France, TF1, L'Obs, Le Monde…) Déjà ? C'est à lire ici, mais rien ne vous y oblige.  

Elle n'est pas belle, la start-up France de 2017 ?

mercredi 14 juin 2017

Longues nuits

Francesc Català Roca via Undr


lentement je poursuis 
nerveusement les mots
des autres
derrière lesquels je rêve
de pouvoir lâchement 
me réfugier 
tu me proposes
une fois levé
de me faire retrouver
un semblant de paix
tu sais ma réponse
pourquoi y en aurait-il 
une autre
trop tôt pour déjeuner
mais faut bien s'occuper
j'allume la bécane
fais passer le café 
avale un morceau de fromton
avec un bout de pain
un verre de vin
serait le bienvenu
j'espère que tu dors
à quoi ça tient
l'envie de baiser
inutile de chercher 
dans le noir
sur le bureau j'ai chopé un bouquin
heureusement pas de la poésie
surtout pas de poésie
j'ai toujours lu lentement
les livres les articles les cartels
toujours à me faire attendre
réfugié anonyme dans ce pays hôte
et cette langue autre 
pas sûr de comprendre
m'exécutant
convenablement
acceptablement
m'exténuant à me fondre
parmi vous
jusqu'à disparaître
en place d'un autre
trop de longues nuit
à démêler ce bordel
j'en suis encore
à essuyer vos pare-brise au feu rouge
j'allume la radio
un œil sur des bandes-annonces 
de cinéma
sans le son
des amours publicitaires 
de blondes justicières
des rires et des pets de travers
papa lâche l'affaire
sur les pages des sports
des millionnaires réfugiés en Suisse
lancent une nouvelle campagne 
solidaire
je coupe la radio lorsque surgissent
les formules creuses de ce fils de pute 
tigre façonné en papier glacé
tu montes chéri
ça marche
tous les chemins mènent à Rome
ça démarre au petit jour
mais pour eux aucun 
des mille soleils jamais ne se couche
les urnes ont parlé
je fouille mes poches
personne
même plus de quoi se bourrer la gueule
prendre un pétard
se faire sauter le caisson 
les burnes
ou la maison
j'espère que tu dors

Charles Brun, Dernière nuit d'insomnie

mardi 13 juin 2017

Dans la rue




Dans sa dernière livraison, Lundi matin fait le point sur la situation, et c'est l'ami Lordon qui s'y colle, extraits : 
(...) « la France de Macron » n’est qu’une petite chose racornie, quoique persuadée de porter beau : c’est la classe nuisible.
La classe nuisible est l’une des composantes de la classe éduquée, dont la croissance en longue période est sans doute l’un des phénomènes sociaux les plus puissamment structurants. Pas loin de 30% de la population disposent d’un niveau d’étude Bac+2 ou davantage. Beaucoup en tirent la conclusion que, affranchis des autorités, aptes à « penser par eux-mêmes », leur avis compte, et mérite d’être entendu. Ils sont la fortune des réseaux sociaux et des rubriques « commentaires » de la presse en ligne. La chance de l’Europe et de la mondialisation également (...)
(...) Partagée entre les déjà parvenus et ceux qui continuent de nourrir le fantasme, parfois contre l’évidence, qu’ils parviendront, elle est la classe du capital humain : enfin un capital qui puisse être le leur, et leur permettre d’en être ! Ceux-là sont habités par le jeu, ils y adhèrent de toute leur âme, en ont épousé avec délice la langue dégénérée, faite signe d’appartenance, bref : ils en vivent la vie. Ils sont tellement homogènes en pensée que c’est presque une classe-parti, le parti du « moderne », du « réalisme », de la « French Tech », du « projet personnel » – et l’on dresserait très facilement la liste des lieux communs d’époque qui organisent leur contact avec le monde. Ils parlent comme un journal télévisé. Leurs bouches sont pleines de mots qui ne sont pas les leurs, mais qui les ont imbibés si longtemps qu’ils ont fini par devenir les leurs – et c’est encore pire (...)
l'intégralité du papier ici


Lundi matin n°108 met également en ligne la petite vidéo réjouissante d'utopie — a-t-on le choix ? —, mais musicalement discutable, de la génération dite ingouvernable. 


Le déjeuner sur l'herbe


Diane Arbus via flash of god



du jour au lendemain
d'un matin à l'autre
comme un roseau dans la boue :

une lueur chemine par-delà l'horizon,
le jour se lève sur tout ce merdier,
le verbe éclot, les dents puent,
et le soir est bien loin.


Patrik Ourednik, Le Silence aussi,
trad. Benoît Meunier, éd. Allia

lundi 12 juin 2017

Tous ces fumiers



ah !

comme ils la ramènent
comme ils crèvent de trouille
comme ils frémissent du cul
et comme ils pullulent gras

…comme ils sèment gestes et actes
dans leur mémoire sans passé

oui !

laper une flaque d'urine
et éructer en guise de mercis



Patrik Ourednik, Le Silence aussi,
trad. Benoît Meunier, éd. Allia



dimanche 11 juin 2017

Complicité



Un peuple qui élit des corrompus, des renégats, des imposteurs, des voleurs et des traîtres n'est pas victime. Il est complice.

George Orwell

Pensez au point numéro 9

lectrice de Bolaño se préparant à une grande carrière

Un ami cher m'envoie (en castillan) ces conseils pour l'écriture d'un conte (ou nouvelle) donnés par le Chilien Roberto Bolaño. D'où il ressort qu'un écrivain n'est bon qu'à travers ses lectures. Ou presque. Ce texte est tiré d'un recueil d'articles et d'essais intitulé Entre parenthèses et non encore traduit en français à notre connaissance.

1. N'abordez jamais l'écriture des contes un par un. Honnêtement, on peut écrire le même conte jusqu'à son dernier jour.

2. Il vaut mieux écrire les contes trois par trois, ou cinq par cinq. Si vous en ressentez la force, vous pouvez les écrire neuf par neuf, ou 15 par 15.

3. Attention, la tentation de les écrire deux par deux est aussi dangereuse qu'essayer de les écrire un par un, et comporte ce jeu sale et poisseux des miroirs amoureux.

4. Il faut lire Quiroga, il faut lire Felisberto Hernández et il faut lire Borges. Il faut lire Rulfo, Monterroso, García Márquez. Un conteur éprouvant un peu d'estime pour son œuvre ne lira jamais Cela ni Umbral. Mais il lira Cortázar et Bioy Casares, mais jamais Cela et Umbral.

5. Je le répète encore une fois pour que les choses soient claires : Cela et Umbral, pas même en peinture.

6. Un conteur doit être courageux. C'est difficile à admettre, mais c'est ainsi.

7.  Les conteurs aiment se vanter d'avoir lu Pétrus Borel. Et de fait, il est incontestable que nombre de conteurs essaient d'imiter Pétrus Borel. Grande erreur : ils devraient imiter de Pétrus Borel son style vestimentaire. Mais il est vrai qu'ils connaissent à peine Pétrus Borel. Ou Gautier, ou Nerval !

8. Bon, le marché est le suivant : lisez Pétrus Borel, habillez-vous comme Pétrus Borel, mais lisez également Jules Renard et Marcel Schwob, lisez surtout Marcel Schwob et par lui passez à Alfonso Reyes puis à Borges.

9. En fait, avec le seul Edgar Allan Poe, nous aurions tous de quoi faire.

10. Pensez au point numéro 9. Il faut penser au 9. Si possible, à genoux.

11. Livres et auteurs hautement recommandables : Traité du sublime de Pseudo-Longin, les sonnets du malheureux et courageux Philip Sidney, dont la biographie fut écrite par Lord Brooke ; Spoon River, d'Edgar Lee Masters ; Suicides exemplaires, de Enrique Vila-Matas et Ce que dit le majordome (Mientras ellas duermen), de Javier Marías.

12. Lisez ces livres et lisez également Tchekhov et Raymond Carver, l'un de ces deux-là est le meileur conteur que nous ait offert le XXe siècle.

(traduction maison)

samedi 10 juin 2017

Radiation créative


Frank Horvat via Undr


Il existe 
9 192 631 770 
manières de mourir
correspondant
à une seconde de vie
c'est-à-dire à un virgule un cent millième
de jour sidéral.
Toutes les recherches menées jusqu'à présent
confirment également
que ces 9 192 631 770 manières
sont parfaitement identiques.

Dans le cas bien sûr
où vous auriez été vivant.


Patrik Ourednik, Le Silence aussi,
trad. Benoît Meunier, éd. Allia

vendredi 9 juin 2017

Probablement

Linda Bukowski via This isn't happiness



Ecrire, ce fut étrange. J'avais besoin d'écrire, c'était comme une maladie, une drogue, une énorme pulsion, mais je n'aimais pas me voir comme un écrivain. J'avais peut-être connu trop d'écrivains. Ils passaient plus de temps à dire du mal les uns des autres qu'à faire leur boulot. C'étaient de vieux garçons envieux et angoissés ; ils se plaignaient constamment, vous flanquaient un coup de poignard dans le dos et étaient extrêmement vaniteux. C'était ça, nos créateurs ? Ça a toujours été comme ça ? Probablement. Ecrire, c'était peut-être un moyen de se plaindre. Mais certains se plaignaient mieux que d'autres...


Charles Bukowski