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samedi 18 octobre 2025

Des millions de tangos

Inge Morath, Saul Steinberg



défilaient de nouveau
dans le désordre de la nuit
toutes ces années noyées dans les cafés
les vaines batailles contre la lâcheté 
juché au sommet d'un monticule de vulgarité
les filles séduites et abandonnées
dans un cinéma de quartier
les paroles données
les livres volés
les enfants envolés
ces tranches de vie à vomir
ces tronches de vide-ordures
qu'il n'avait pas osé gifler
la sienne en premier lieu
les matins sonnés
le larbinat salarié
les pieds enflés de sa mère
son dos voûté
le squelette déglingué
la vérité avalée
les avertissements méprisés
les mots bafoués 
des millions de tangos écoutés
toutes ces années…

oubliés le nom des poètes disparus
mais quand on est à court d'idées
comme dans la chanson
on fait quoi déjà ?

demain, demain... 

 charles brun, le désordre de la nuit

dimanche 14 avril 2024

Rêves clandestins

Inge Morath

 

 

Peu avant la tenue du Festival du livre de Paris, le ministère de la Culture a publié une étude sur le livre d'occasion reposant sur l'analyse de « panels de consommateurs », orchestrés par des sociétés privées. On y apprend que ce marché a connu une nette progression en comparaison avec celui des livres neufs imprimés, dont les prix ne cessent d'augmenter – sans parler de la qualité ou de l'intérêt de ces nouveautés. La lecture du rapport est interrompue par une sieste bienvenue. Je rêve de l'époque bénie de ma jeunesse durant laquelle, sans un rond, même pour me payer un livre d'occasion, je volais mes lectures dans une grande surface culturelle…
Au réveil, je survole la presse et découvre la dernière idée lumineuse de sa Majesté Jupiter, une contribution bientôt demandée
« aux acteurs de l'occasion » afin d'éviter nous dit-on que ce type de livre, notamment vendu sur les plateformes pourtant chères au président-philosophe de notre start-up nation en dépôt de bilan, finisse par contourner la réglementation sur le prix unique du livre.
En même temps, comme on dit, l'inénarrable ministre de la culture annonce la création expérimentale de bibliothèques dans les Habitations de longue maladie (HLM) et dans les zones rurales. Elle souhaite ainsi rendre le livre accessible aux jeunes gens instagrammés dans ces lieux dépourvus de librairies, de médiathèques, de boîtes à lire et de livres d'occasion… Selon une autre étude publiée ces jours-ci, la lecture serait considérée par les plus jeunes comme une activité d'une autre époque. « A quoi ça sert de lire puisque plus personne ne lit ? », m'a récemment demandé sans rire une jeune fille de mon entourage.

 ***

L'autre jour, nous allons dîner chez un ami de mon amie. Et sommes confrontés, à peine la porte poussée, à un mur de livres, étagères optimisant, comme on dit, ce couloir scindant en deux le petit appartement : à gauche, un bureau, à droite, la cuisine ouverte sur une salle à manger, puis la chambre. J'avise le fauteuil dans lequel je vais pouvoir sans plus attendre me remettre de la raide ascension des cinq étages. Soudain mon regard est attiré par une étagère solitaire, entourée de photos de Catherine Deneuve comme il se doit. Peu de livres sur cette planche mais la quasi totalité de l'œuvre du singulier Robert Walser auquel j'ignorais que notre ami louait un culte. La photo du poète suisse complète le sanctuaire. Je fais part de ma stupéfaction. « Mon cher petit Robert mérite bien ça ! », s'exclame l'ami de mon amie.

 


 

Rêvassant toujours, je déambulais hier, un carton de courses entre les pieds, sur ma machine à travers les rues du quartier déserté lorsque surgie de nulle part apparut sur le trottoir une jeune fille blonde en pantalon blanc plongée dans la lecture d'un livre. Un élan stupide me poussait à descendre du scooter et lui demander le nom de l'heureux élu qui parvenait à captiver à ce point son attention mais je me ravisais immédiatement. J'ai préféré poursuivre mes rêveries, imaginer que l'épais volume dans les mains de mon insolite fantôme s'avèrait être un roman de Dostoievski ou des nouvelles de Bukowski plutôt que le dernier opus feel good de Melissa Da Costa.

 

Non encore taxées – et bientôt clandestines ? –, les boîtes à lire recèlent parfois des trésors, comme cette traduction d'Animal Farm de 1964, trouvée ce matin, que je ne connaissais pas et vais lire illico. Ne le dites à personne.

 

mardi 25 juillet 2017

Même les êtres les plus innocents


Le début des années 1960, heures sombres et glorieuses du franquisme, synonymes de modernité. L'Espagne est enfin entrée dans le XXe siècle, nous dit-on, sous la bénédiction de l'église et des grandes démocraties occidentales et à coup de plan Marshall, d'opérations immobilières, de développement touristique à outrance... Et de répression. La culture pop s'introduit ici aussi, bien qu'avec parcimonie. Et ce n'est peut-être pas un hasard si surgit dans le conservateur monde taurin un histrion inespéré appelé à devenir le torero le plus célèbre de tous les temps, Manuel Benítez Pérez, dit El Cordobés (le Cordouan). Fils de rien, orphelin de tout autant, Benítez a très jeune essayé d'échapper à la faim par la mendicité, le chapardage ou en faisant le maçon. Imitant ces sales gosses sales et sans le sou qui sautent dans l'arène avec une muleta de fortune, en espérant faire quelques passes devant les bêtes et le public, et que l'on nomme espontáneos, il est remarqué par son audace inouïe, pris en charge par un représentant véreux mais ayant le sens de la promotion et passera rapidement novillero (aspirant matador). 
En 1963, année que choisit Berta Vías Mahou pour débuter son récit, El Cordobés est une rock star, la vedette dont l'Espagne du boom économique a besoin, lien indispensable entre tradition et prétendu progrès. Mais l'auteure madrilène ne nous livre pas un portrait du fameux Cordouan. Ou bien alors en creux. Dans l'ombre. L'ombre de son double. Un pauvre type, un va-nu-pieds, un autre Andalou, qui n'a rien demandé à personne, ou presque, mais dont la ressemblance avec l'autre est plus que frappante. José Sáez se voit soudain propulsé dans la lumière et les paillettes, traverse le pays de long en large, est autorisé à flirter avec les plus belles filles tout en caressant l'espoir de sortir d'une misère humiliante...
Plus dure sera la chute. A travers l'histoire invraissemblable de l'Autre, entre manipulation du réel et comédie humaine, Vías Mahou revisite l'histoire de son pays, celle d'une certaine littérature, plaque un style percutant et entêtant sur ce qui, de loin, présente l'aspect d'une biographie, et cache une réflexion excitante sur la gloire et l'échec, talent et petits arrangements, l'envers des corps, vérités et mensonges. 
Les éditions Séguier ont eu la bonne idée de publier en français ce roman ayant obtenu en 2014 le Prix Torrente Ballester et qui sera proposé dans toutes les bonnes librairies, et d'autres, lors de l'affreuse prochaine rentrée littéraire. On y reviendra certainement. En attendant, ci-dessous, un premier extrait et deux chansons de l'ami Bambino.


Nous nous sommes arrêtés à un feu qui venait de passer au rouge et, collée à nous, il y avait une Seat 600 blanche remplie d’enfants. En les observant attentivement, j’ai remarqué l’un d’eux, qui devait avoir cinq ans, coiffé d’une casquette à visière en vernis noir et portant un costume de flanelle gris avec des insignes dorés sur le col et des rangées de boutons également en or. Les losanges rouges avec les armoiries. Deux aigles en relief. Des galons sur les épaules… Le petit garçon s’est retourné, a levé les yeux et m’a vu porter la main sur la tempe pour effectuer le salut réglementaire. Fier de son déguisement, il m’a répondu avec un autre salut impeccable, la main finement gantée de blanc. Qu’il a l’air gentil, ai-je pensé en regardant la lumière qui brillait dans ces yeux marron.
Pourquoi, dès l’enfance, nous appliquons-nous à être ce que nous ne sommes pas ? Même les êtres les plus innocents en ce monde se révèlent être des imposteurs…
Berta Vías Mahou, Je suis l'Autre, éd. Séguier



lundi 21 décembre 2015

Sans remède

Inge Morath

Cette lassitude chronique que je ressens depuis toujours comme une fatigue d'être né et qui a déterminé mon être au monde n'est pas la paresse, mais la flemme. Je connais des paresseux mais leur mollesse n'a rien de pathologique. C'est une tendance commune à tous les mammifères mais à laquelle, chez l'humain, la perspective d'enrichissement, du pouvoir, de la renommée, met fin. L'intérêt guérit de la paresse. En revanche, la flemme, du moins le cas qui m'affecte, demeure sans remède. Elle m'interdit ce genre d'opportunisme prôné par les sages anciens qui recommandaient aux candidats à la réussite d'être attentifs au bon moment qui se présente afin de le saisir et d'en tirer profit. Parce que tout me fait peine, je ne remplis que le premier point de cette doctrine. Je vois bien quand une aubaine s'offre à moi, mais je la laisse filer – tel un surfeur qui, au lieu de ramer avec énergie sur la vague qui lui donnerait tant de plaisir à glisser, la cède à un autre surfeur qu'il regarde s'éloigner vers le rivage debout et triomphant sur sa planche.

Frédéric Schiffter, On ne meurt pas de chagrin, Flammarion