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dimanche 27 octobre 2024

L'amour aux trousses


Willy Ronis

 

 

avec ces yeux-là
des filles
il va en faire courir
je serrais la main de ma mère
l'implorant de faire taire
la voisine croisée
devant sa porte
j'imaginais des filles par centaines
s'enfuyant à ma vue
me laissant seul à jamais
et devant à l'avenir
me réfugier
derrière des lunettes noires

l'année du bac
une fille qui me plait bien 
me suit
du lycée jusqu'à chez nous
je réussis à la devancer
au coin de la rue
la cour de l'immeuble traversée
à toute berzingue
je me poste derrière les rideaux
l'observant perdue au milieu
de la chaussée
repensant à la terrible prophétie
de la voisine
ainsi
il suffisait d'attendre quelques années
pour que tout se mette en marche
je fais aussitôt défiler
à mes trousses
tous mes futurs succès féminins
aucune ne résistera
à ce regard sans nul doute
envoûtant
étrangement cette situation ne s'est jamais reproduite
du moins à ma connaissance

j'y repense parfois
presque soulagé
lorsque j'accompagne ma mère
dans le quartier
qu'elle me tient la main
désespérément
de peur de tomber



charles brun, neige et pluie remontent vers le ciel

mardi 12 mars 2024

Corazón loco

Daniel Kramer

 

il se souvient soudain
de cette chanson
du jeune robert zimmerman
pas le titre mais
peu importe
tous ses vieux 33 tours
il les a un jour
de déménagement
balancés

il disait le sang qui se fond
dans la boue
voir à travers les eaux
qui s'écoulent dans nos égouts
and I hope that you die
and your death'll come soon

les temps ont changé

à cette époque
nous brocardions
les chansons sentimentales

à travers le mur de la cuisine
lui parviennent les vocalises
de sa voisine
les notes d'un piano
mal accordé

il aimerait simplement
en cet après-midi de pluie
avant les chambardements
annoncés
entendre une dernière fois
les boléros d'avant-guerre
que sa mère chantait
et dont enfant il riait

 

 charles brun, sin remedios

 

mercredi 9 septembre 2020

Pastorale


Je suis arrivé vers cinq heures. Avant de me déchausser dans l'entrée, je lui ai demandé si elle était partante pour un tour de pâté de maison… J'attends la kiné, j'ai oublié de te le dire... Cinq heures, c'est son heure. Elle était déstabilisée, profondément navrée… J'aurais dû te prévenir, tu viens de loin... J'ai proposé de repasser plus tard, de faire un saut à la librairie en attendant… Tu as quelque chose à acheter ? Dans ce cas, tu peux me prendre du lait ?... Le passage par la librairie, en coup de vent, je l'avais effectué avant mon rendez-vous chez le médecin, mais c'est tout ce que j'ai trouvé à balancer. C'était trop compliqué, je ne lui parle jamais de mes propres soucis de santé. Je suis retourné à Vincennes, avec un besoin de sucré, me suis payé une pâtisserie face au château que j'ai travallée le long des vitrines d'une agence immobilière, d'un marchand de chaussures et d'une pharmacie. Me suis essuyé la bouche, ai refoutu ce foutu masque et présenté l'ordonnance à l'une des deux préposées sans visage. Une goutte dans l'oeil trois fois par jour, hein ? Le tissu m'a permis de ne pas laisser paraître une certaine irritation devant ce type de rappel, anodin, simple coutume des apothicaires, désormais en parfaite adéquation avec l'infantilisation toujours croissante de nos vies. Et puis, la blouse blanche a détourné le regard pour saluer un type masqué-casqué qui faisait une demi-entrée dans la boutique en balayant l'air de ses dix bras. Tout est pris en charge, a-t-elle conclu. J'ai filé vers la sortie et elle m'a suivi. Du trottoir d'en face, j'ai vu les yeux admiratifs de la pharmacienne, puis l'intégralité de son visage vulgaire lorsqu'elle a ôté son masque pour accueillir le type et sa moto flambant neuve. Ils étaient radieux, heureux de vivre. J'ai enjambé mon vieux scooter et pris la direction de l'intermarché du coin. Au rayon lait, j'hésitais, j'ai appelé ma mère. Le défilé des sonneries au bout du fil m'a rappelé qu'elle était certainement dans les mains de sa kiné. Mais elle a fini par décrocher, désolée de ne pas avoir encore reçu la visite de sa masseuse préférée. C'est bien du demi-écrémé ?, ai-je répliqué histoire de dédramatiser. Tu n'as besoin de rien d'autre ?... Et lorsque je suis revenu rue Edouard-Vaillant, ma mère était toujours seule. J'ai ouvert le pack et posé par terre, en file indienne le long du mur de sa cuisine, déjà squatté par d'autres produits, les six bouteilles blanches. Comment fait-elle tous les jours pour ramasser ce dont elle a besoin ? Pourquoi s'inflige-t-elle ça ? Je me suis déchaussé, ai passé du gel et me suis assis face à elle, sans masque. Mais à distance. Quand on aime ses proches, on ne s'approche pas trop, nous répète l'Etat à longueur de journée. Elle a peut-être eu un accident avec son scooter… Appelle-la, ai-je suggéré… Non, je ne vais pas la déranger, elle doit être avec un autre de ses patients… Cet assujetissement devant la science, comme le mien devant ma généraliste quelques minutes plus tôt. J'ai un peu insisté, elle n'était pas sortie de la journée, et nous étions coincés là, à attendre la Brésilienne qui l'avait peut-être oubliée. Si à six heures, nous n'avions pas de nouvelles, nous enverrions promener la Sud-américaine et irions faire quelques pas, les plus grands possible, dans la rue. Tiens, c'est elle. Et son visage s'est éclairé. La kiné a garé son scooter rouge devant la fenêtre, que j'ai ouverte pour lui tendre les clés, comme ma mère en a pris l'habitude. Flora lui a parlé de sa nuit douloureuse, sa jambe, certainement que ça vient du dos... Alors, on oublie les bras aujourd'hui et on s'occupe du dos... Et comme ma mère passait dans sa chambre la Brésilienne est partie se laver les mains et faire un petit pipi. J'ai attendu de longues minutes la fin de la séance, pris des nouvelles de ma fille, dit à ma chérie que je l'aimais, qu'il est bien difficile d'aimer aujourd'hui. De l'autre côté du mur, je les entendais parler de politique, faire la distinction entre Trump et Bolsonaro, des fous tous les deux, mais le militaire tenait le pompon haut les mains, selon sa compatriote. Je pense analysait-elle qu'on a été trop laxistes dans certains domaines et qu'aujourd'hui les gens veulent de l'ordre et votent pour ce type de dirigeants complètement dingues… Et elle ne manquait pas d'exemples édifiants et révoltants, sur l'homophobie, la place des femmes, les armes..., pour dire combien l'ancien soldat manquait de plomb dans le crâne. Elles se tutoyaient, comme deux copines qui refont le monde. Ma mère est revenue à des considérations plus prosaïques, a évoqué son opération du lendemain, et son rendez-vous chez son rhumatologue à la fin du mois, qui était d'ailleurs au Brésil cet été pour rendre visite à son fils et voir ses petits-enfants, qu'elle connaît, attends, depuis 1987. Ah oui, dis donc, je n'étais même pas née, dit la kiné. J'ai vite calculé son âge, et me suis soudain senti extrêmement vieux. J'étais perdu dans ce type de gouffre lorsque j'ai entendu ma mère demander s'il avait été gentil ce week-end. Oui, gentil. De qui parlait-elle ? Oui, ça va mieux, dit la Brésilienne. Le vrai problème, c'est qu'il ronfle. Durant sept ans, il n'a pas ronflé, et depuis trois ans, c'est insupportable. Je ne sais pas pourquoi… Peut-être qu'il est trop gros, a avancé ma mère… C'est vrai qu'il ne fait pas attention, mange des pizzas, des hamburgers, des gâteaux, moi, avec mon allergie au gluten, je ne peux rien manger de tout ça... Je me demandais à quoi pouvait ressembler un couple de trentenaires vivant ensemble depuis dix ans lorsque j'ai entendu la Brésilienne aider l'Espagnole à se relever du lit. Elle lui a conseillé de ne pas s'angoisser pour l'opération de mardi avant de remonter sur son destrier rouge. L'heure était venue de notre promenade dans le quartier, d'autant que les étudiants de l'EBTP avaient regagné leurs pénates et n'encombraient plus les trottoirs. J'ai pris son bras protégé par l'attelle tandis que de l'autre main, elle tenait sa canne. Comme toujours, elle s'est plainte de manquer de forces dans les jambes, d'avoir peur de retomber, d'être un poids. Nous avons fait le même tour que jeudi dernier, les poubelles sur les trottoirs en moins, passé devant le graffiti Bukowski rue des Fédérés. Comment je vais faire cet hiver ? Il fera nuit quand les étudiants seront enfin partis… Tu marcheras beaucoup mieux, ai-je menti, sans la tromper. Je pars en morceaux, je ne vaux plus rien, a-t-elle soupiré en rentrant. Epuisée, elle s'est laissée tomber sur son fauteuil. Vas-y, ça fait tard, pour toi... Elle n'avait pas supporté l'idée que je quitte définitivement la ville cet été. Mais la voyais-je vraiment davantage lorsque j'habitais Montreuil ? Plus souvent peut-être, mais moins longtemps certainement. Pas assez sans doute. Le matin, je l'avais appelée sur le chemin du parc où j'emmenais la chienne. Pour prendre de ses nouvelles, comme tous les jours et lui préciser l'heure de ma venue. Elle avait oublié de mentionner son rendez-vous médical. Je venais de monter la longue rue du Bel-Air et, certainement essoufflée, ma voix l'avait inquiétée. Tu pleures ?, me demanda-t-elle étrangement. Elle se préoccupait pour moi. Comme elle l'avait fait toute sa vie. Pour ses enfants, son mari, les amis, les inconnus… Je ne pleurais pas au téléphone. Je le faisais en refermant la porte de chez elle, après notre promenade, une note obscure en fin de volume.

jeudi 19 mars 2020

Chutes


Deux à trois fois par jour nous nous parlons. Elle trouve le temps long. Moi aussi. Je m'en veux d'être parfois exaspéré par ses propos en boucle. Et de regretter le temps où je traversais la banlieue est pour la rejoindre dans sa chambre du côté de la Porte de Pantin. Le scooter me permettait de braver les grèves des transports, de la visiter deux à trois fois par semaine. Elle était hospitalisée, c'était le bon temps. Car désormais, j'ignore le nombre de jours où je vais encore m'interdire de passer la voir. Elle n'habite pourtant qu'à quelques minutes de chez moi. 
Ma mère est tombée chez elle la veille du jour des morts. Elle n'a dû son salut qu'à la présence de sa voisine du dessus qui, je ne sais encore pourquoi, n'avait pas filé dans sa maison de campagne. Flora a rampé jusqu'au mur de sa chambre et l'a frappé de toutes ses forces. Alertée, la voisine a appelé ma sœur qui habite à deux maisons de là. Il a fallu aux pompiers de longues minutes pour parvenir à calmer la douleur et la peur. Flora en était à sa troisième chute. La première avait eu lieu en Espagne durant l'été. Avec, à peu près, le même scénario. Souffrant et ne pouvant se relever seule, elle était resté à terre deux bonnes heures, puis avait trouvé la force d'atteindre la table, attraper son téléphone avec sa canne, et appeler sa voisine. Elvira, quelques années de moins que ma mère, avait sonné chez la voisine immédiate de Flora pour enjamber son balcon et pénétrer chez elle par la petite terrasse de l'appartement. Son mari en avait fait de même et tous deux avaient réussi à relever Flora et la conduire à l'hôpital. Cinq heures d'attente pour un verdict sans surprise : poignet cassé et côtes fêlées. Ma sœur avait pris le premier avion pour la rejoindre. Une semaine plus tard, elle était rappatriée par sa compagnie d'assurance. Elle commençait à aller mieux lorsque, la veille de ses 82 ans, fin septembre, une visite à sa banque a mal tourné. Un couple entrait dans l'agence devant elle. Une poignée de secondes d'hésitation devant les portes automatiques qui ne se referment pas, et l'accident lorsqu'elle se décide à entrer, les portes la frappant à la tête. Chute, perte de connaissance, et les urgences de l'hôpital militaire de Vincennes. Elle s'en sort plutôt bien, avec une gueule bleue virant vite au noir et des radios de contrôle à effectuer par la suite. On attend toujours une indemnisation de la part de l'assurance de la banque…
Jamais deux sans trois. Six semaines plus tard, la chute à domicile est due à une fracture du grand trochanter, os dont je découvre alors l'existence, et certainement fendu lors de l'accident précédent. Flora est cette fois emmenée aux urgences de l'hôpital Saint-Antoine, après s'être vue refuser l'accueil de l'hôpital militaire qu'elle connaît bien, et de cet autre établissement où elle a subi les opérations de ses deux genoux. Saint-Antoine donc, haut lieu du combat des urgentistes dont témoignent notamment les ascenseurs, et où notre ami Laurent est décédé il y a quelques années, entré pour une opération bénigne et jamais ressorti après y avoir chopé une maladie nosocomiale. Je me garderai bien entendu d'en faire part à ma mère qui n'aura que mots de gratitude envers le personnel d'un service pourtant débordé cette nuit-là. C'est après que les choses se sont gâtées. Flora devait être opérée le lendemain, 1er novembre. Toute la journée, passée sous morphine, elle entendra la même chanson, C'est bientôt à vous. Finalement, elle attendra 24 heures. Le séjour sera des plus pénibles. Ce n'est que le 3e jour qu'un kiné se présentera et la lèvera du lit… pour l'asseoir sur le fauteuil attenant. Ce sera son seul exercice, quotidien, en 13 jours d'hospitalisation. La visite-éclair du kiné, c'était presque du luxe. Le service de chirurgie orthopédique et traumatologique manquait bien entendu de personnel, mais aussi de couvertures, d'oreillers, et même de fauteuils roulants… Je me demande ce qui serait advenu de Flora si, comme d'autres personnes âgées, elle n'avait eu ses enfants auprès d'elle. Il nous a fallu harceler l'assistante-sociale, tout comme le kiné seule pour deux étages en cette période de vacances, et accepter de payer une chambre individuelle pour qu'elle puisse entrer dans un centre de rééducation, du côté du canal de l'Ourcq. Dans son malheur, Flora a eu la chance, dans cette clinique privée et coûteuse, de tomber sur une infirmière on ne peut plus dévouée et bienveillante, restée en contact avec elle, et qui pleurait le jour de son départ. Ce n'est qu'à la veille de noël qu'elle a pu quitter l'établissement, où elle se rendait la semaine dernière encore en hôpital de jour afin de poursuivre sa rééducation.
Dernièrement, au bureau, Katy, la femme de ménage que j'aime beaucoup, a conduit sa mère à l'hôpital Tenon. Comme mon père il y a plus de 20 ans, elle y a subi une opération destinée à éliminer une tumeur au poumon. La pauvre femme, qui n'a jamais fumé de sa vie, était envahie de métastases et ne pesait plus que 30 kilos. Dès le lendemain de cette opération pourtant lourde, il était question de la renvoyer chez elle. Katy a insisté et a gagné deux jours. Elle m'a raconté comment, le soir de l'opération, une infirmière avait apporté un drap et un rouleau de scotch pour remplacer des stores inexistants. Comment le médecin qui suit sa mère depuis sa sortie a renoncé à une chimiothérapie qui ne ferait que l'affaiblir davantage, et a estimé qu'il était inutile de poursuivre les séances de kiné quand Katy s'était démenée durant des jours pour lui trouver un praticien.
Hier soir, j'étais au téléphone avec ma mère lorsque j'ai entendu des cris et des applaudissements à la fenêtre des voisins d'en face. J'ai appris ce matin qu'il s'agissait d'un soutien aux soignants. Je me suis demandé bêtement si ces voisins, et ceux qui ont participé à ce numéro, soutiendraient, en temps normal, ces mêmes soignants dans leur lutte pour des conditions de travail et d'accueil des malades plus décentes et pour la sauvegarde du service public. J'entends et lis ces jours-ci certaines personnes, puisque rien-ne-sera-plus-comme-avant, se persuader que ces jours étranges conduiront forcément à une prise de conscience générale, une lucidité politique et sociale inédite. J'aimerais parfois être aussi optimiste. J'ai bien peur qu'au contraire, une fois le virus vaincu, chacun retrouvera ses rails, ses préoccupations personnelles et que tout redeviendra comme avant. Quelques libertés en moins.


dimanche 22 février 2015

Un corps d'ouvrière



Quand je la vois aujourd'hui, le corps perclus de douleurs liées à la dureté des tâches qu'elle avait dû accomplir pendant près de quinze ans, debout devant une chaîne de montage où il lui fallait accrocher des couvercles à des bocaux de verre, avec le droit de se faire remplacer dix minutes le matin et dix minutes l'après-midi pour aller aux toilettes, je suis frappé par ce que signifie concrètement, physiquement, l'inégalité sociale. Et même ce mot d'« inégalité» m'apparaît comme un euphémisme qui déréalise ce dont il s'agit: la violence nue de l'exploitation. Un corps d'ouvrière, quand il vieillit, montre à tous les regards ce qu'est la vérité de l'existence des classes. Le rythme de travail était à peine imaginable dans cette usine, comme dans toute usine d'ailleurs: un contrôleur avait un jour chronométré une ouvrière pendant quelques minutes, et cela avait déterminé le nombre minimum de bocaux à «faire» par heure. C'était déjà extravagant, quasi inhumain. Mais comme une bonne partie de leur salaire se composait de primes dont l'obtention était liée au total quotidien, ma mère m'a indiqué qu'elle-même et ses collègues parvenaient à doubler ce qui était requis. Le soir, elle rentrait chez elle fourbue, «lessivée», comme elle disait, mais contente d'avoir gagné dans sa journée ce qui nous permettrait de vivre décemment.


jeudi 27 novembre 2014

Et la santé, surtout !

En allant à l'hôpital, j'ai eu un accrochage avec un automobiliste qui s'est mis à m'insulter. Ma faute ? J'avais ralenti et freiné devant un passage piéton pour laisser passer quelqu'un. Apparemment, ça ne se fait pas. 
- Putain, tu regardes dans ton rétro avant de freiner !
- Il y a un passage piéton. Tu ne vois pas ?
- Mais tu t'arrêtes pas quand tu as une voiture derrière. Je m'en bats les couilles moi, du passage piéton !
- Pour ça, il faudrait déjà que tu en aies.
Je crois qu'il n'a pas bien saisi et a continué à vociférer. 

Lorsque j'ai pénétré dans le hall de l'établissement, j'ai eu l'impression d'assister à un vernissage dans une galerie d'art. Des gens avaient un verre à la main, disaient des conneries et semblaient épatés par ce qu'ils voyaient. Il s'agissait d'une démonstration d'un robot chirurgical. Cette animation permettait à tout un chacun de se mettre dans la peau d'un chirurgien de demain et de piloter les différents bras de la pieuvre mécanique, comme à l'hôpital. Le jus de fruits coulait à flots. 


Ma mère a enfin une voisine de chambre. Une femme plus jeune qu'elle, se faisant opérer de la hanche. On lui a proposé de léguer son fémur, me raconte ma mère. Je pensais qu'on ne faisait don que de ses organes. Et encore, une fois mort. Flora a ri de moi. Heureusement, un paravent la sépare de sa voisine.
Flora a été opérée mardi d'une PTG droit, comprenez : on lui a posé une prothèse au genou droit. Aujourd'hui, je l'ai trouvée assise dans un fauteuil, la jambe posée sur une chaise. Elle s'est réjouie de me voir, elle allait pouvoir changer de place. La perspective de l'aider à se recoucher m'a tétanisé. Heureusement, elle avait envie d'aller aux toilettes et m'a demandé ce que j'en pensais : appelait-elle une infirmière ? Excellente idée ! J'ai immédiatement proposé de courir en chercher une. Elle a brandi son bouton rouge en maudissant la vie qui lui a donné un fils aussi stupide. L'infirmière a bien mis cinq minutes à débarquer. Une belle Antillaise qui s'est prise pour Jésus. Elle a demandé à ma mère de se lever et de marcher. Et le miracle s'est produit. Avec une paire de béquilles et à la vitesse d'un escargot arthritique. Le parcours me semblait tellement long que j'avais peur qu'elle se lâche en route. Il n'en a rien été.
Lorsque ma mère a regagné son lit, sa voisine s'est exclamée : « Vous devez être soulagée ! C'est quand même mieux que de faire dans le lit ! » Elle parlait du légendaire bassin métallique auquel nous avons tous un jour été confrontés baignés d'angoisse.

Depuis que la coloc est là, TF1 passe en boucle dans la chambre de ma mère. Je découvre un monde merveilleux d'émissions dites de téléréalité. Des gens filmés dans un lit analysent leur nuit et la literie. D'autres, la bouffe. Tout est désormais compétition, délation et élimination. Et confession. Face caméra, les yeux dans les yeux. Je me souviens maintenant pourquoi j'ai décidé il y a quelques années de me passer de télévision. Et je n'ai qu'une hantise, celle d'être un jour hospitalisé, immobilisé dans un lit et obligé de regarder ce genre de choses. Je sais que mon heure viendra. La tienne aussi...

Sur l'écran, dans ce qui m'a semblé être une bande-annonce, j'ai cru apercevoir le petit-fils de Casque d'or…
 

lundi 29 septembre 2014

Une femme


Certes, elle est un peu moins connue que celle qui a fêté ses 80 balais hier. Elle n'a pas chanté avec Gainsbourg, fait fantasmer des milliers d'hommes, n'a pas fait marcher Godard sur les mains. Elle s'est contentée de faire quatre enfants et des ménages dans des maisons bourgeoises pour survivre dans un pays dont elle ne connaissait pas la langue en arrivant. Aujourd'hui, elle a trois ans de moins que BB, ne fait pas de politique, n'a toujours pas le droit de vote après avoir passé plus de temps ici que dans son pays natal, et prie pour que son opération du genou le mois prochain se passe bien afin de retrouver le plaisir de marcher.