vendredi 26 mai 2017

Aria del mese


Ceux qui ont la lourde stupide prunelle policière qui vrille, et ceux qui ont l'inactuel absurde ton de commandement, il faut bien vite les pousser et les cantonner et les empoigner et les maintenir – c'est facile si on ne croit plus au prestige –, puis leur broyer systématiquement comme à coup de crosse les doigts de pieds dans leurs bottes ou leurs bottines. Cela fera du fromage sanglant.
Il faut en tous cas habituer le peuple à voir les influences dues au prestige ravalées à ce qu'elles sont, qui est excrément. Du fait qu'il n'y a point d'idéal, point de découverte, rien de nouveau, d'urgent, à signifier au monde toujours stupidement nationaliste et capitaliste, du fait surtout qu'il n'y a point d'hommes – ceux qui se prétendent tels ne sont que des Césars de Cinéma – nulle obligation n'existe de trembler, ni d'acclamer, ni de se ranger en marche et en bel ordre devant l'excrément qui est cela qu'ils sont et qu'ils resteront dans la mémoire de ces temps de décri de l'esprit humain que résume le faux bond en avant des jeunesses actuelles. 
Il faut que le poète – l'individu sans monde – puisse à nouveau respirer divinement. Il faut que l'officialité qui a besoin de médiocrité et la médiocrité qui a besoin d'officialité soient ravalées, et que, de nouveau, l'on puisse faire quelques pas hors de Paris – j'ai le cœur d'appeler Paris terre d'opinion – sans qu'une race d'aquarellistes-espions ou de fliquesses qui prennent des notes aux chiottes dans une conversation libre ne s'attachent à vos syllabes comme des vampires.
Il ne faut plus de ces trous que font dans la conversation certains visages – des bellâtres –, ou un art qui ne s'explique pas.

C.A. Cingria, Aria del mese, ed. Fata Morgana

jeudi 25 mai 2017

Un poème est une ville

Julian Wasser via Kvetchlandia


un poème est une ville remplie de rues et d’égouts
remplie de saints, de héros, de mendiants, de fous,
remplie de banalité et de bibine,
remplie de pluie et de tonnerre et de périodes de
sécheresse, un poème est une ville en guerre,
un poème est une ville demandant à une horloge pourquoi,
un poème est une ville en feu,
un poème est une ville dans de sales draps
ses boutiques de barbier remplies d’ivrognes cyniques,
un poème est une ville où Dieu chevauche nu
à travers les rues comme Lady Godiva,
où les chiens aboient la nuit et chassent
le drapeau ; un poème est une ville de poètes,
la plupart d'entre eux interchangeables,
envieux et amers…
un poème est cette ville maintenant,
à 80 kilomètres de nulle part,
à 9H09 du matin,
le goût de l’alcool et des cigarettes,
pas de police, pas de maîtresses, marchant dans les rues,
ce poème, cette ville, fermant ses portes,
barricadée, presque vide,
mélancolique sans larmes, vieillissante sans pitié,
les montagnes rocheuses,
l’océan comme une flamme lavande,
une lune dénuée de grandeur,
une petite musique venue des fenêtres brisées…

un poème est une ville, un poème est une nation,
un poème est le monde…
et maintenant je colle ça sous verre
pour que l’éditeur fou l'examine de près,
et la nuit est ailleurs
et les dames grises indistinctes font la queue,
les chiens suivent les chiens vers l’estuaire,
les trompettes font pousser les gibets
tandis que de petits hommes enragent contre des choses
qu’ils n'arrivent pas à faire.

Charles Bukowski, Les jours s'en vont comme des chevaux sauvages dans les collines,
trad. Thierry Beauchamp, éd. du Rocher

lundi 22 mai 2017

Ulysse



à Claude

Au sud du bastingage
il n'y a plus rien jusqu'à la Terre Antarctique
Léviathans et sirènes labourent ces prés marins
ce portulan gaufré de vagues
où d'immenses pans de ciel
s'abattent en averses fourbues
sans que Dieu lui-même
en soit informé
Chaque soir tu regardes la timbale du soleil
plonger en hurlant dans la mer pommelée
clins d'œil des forts matous lovés dans les cordages
Les espadons bleus filent devant l'étrave
bande de bijoutiers en fuite
Voilà des mois que tu n'as pas reçu de letres
tu es le dernier des parias à bord de ce navire
le cœur rendu, un torchon d'étoupe à la main
tout noir de souvenirs déjà
tu t'abolis dans le tremblement des hélices
tu écoutes le chant ancien du sang dans tes oreilles

Caillots ensoleillés de la mémoire
et dénombrement des merveilles
quand tu savais vivre de peu
ta vie t'accompagnait comme un essaim d'abeilles
et tu payais sans marchander
le prix exorbitant de la beauté

Praz-de-Fort, 1978

Nicolas Bouvier, Le Dehors et le Dedans

dimanche 21 mai 2017

Affinités

Oscar Muñoz via First Time User

Je ne pense pas avoir reçu une seule lettre d'un inconnu qui fût normal. D'un inconnu, bien entendu, qui m'ait écrit en emballé, à qui j'ai apporté quelque chose, et qui m'avouait se sentir des affinités avec moi. Epaves, déchus, malheureux, malades, déchirés, incapables d'innocence, rongés, frappés de toute sorte d'infirmités secrètes, recalés à tous les examens d'ici-bas, traînant après eux leur jeune ou leur très vieux désarroi.
Ils ne m'ont jamais rien demandé, car ils savaient que je ne pouvais rien leur offrir. Ils voulaient seulement me dire qu'ils m'avaient compris…

Cioran, Cahiers 1957-1972

samedi 20 mai 2017

Pour ne pas pleurer

Julian Wasser via Kvetchlandia


Aujourd’hui j’aime beaucoup moins la vie,
mais toujours j’aime vivre : je l’ai déjà dit.
J’ai presque touché la part de mon tout et je me suis contenu
en me tirant une balle dans la langue derrière ma parole.

Aujourd’hui je me palpe le menton battant en retraite
et je me dis en ces pantalons momentanés :
Tant de vie et jamais !
Tant d’années et toujours mes semaines… !
Mes parents enterrés avec leur pierre
et leur triste rigidité qui n’en finit pas ;
portrait en pied des frères, mes frères,
et, enfin, mon être debout et en gilet.

J’aime la vie énormément
mais, bien sûr,
avec ma mort bien-aimée et mon café
à regarder les marronniers touffus de Paris
et disant :
Voici un œil, un autre ; un front, un autre… Et je répète :
Tant de vie et je pousse toujours la chanson !
Tant d’années et toujours, toujours, toujours !

J’ai dit gilet, j’ai dit
tout, partie, angoisse, j’ai dit presque, pour ne pas pleurer.
Car il est vrai que j’ai souffert dans cet hôpital, juste à côté,
et c’est bien et c’est mal d’avoir observé
de bas en haut mon organisme.

J’aimerai toujours vivre, même sur le ventre,
parce que, comme je le disais et comme je le répète,
tant de vie et jamais ! Et tant d’années,
et toujours, beaucoup de toujours, toujours toujours !

César Vallejo, Poèmes humains, trad. Nicole Réda-Euvremer

vendredi 19 mai 2017

F à cul

lectrices de ce blogue essayant de mettre de l'ordre dans ma bibiothèque


On n'a pas idée, de nombreux internautes (au moins deux) me posent régulièrement des tas de questions auxquelles je n'ai pas le temps de répondre et ne trouve surtout aucune réponse. D'autres s'en posent tout autant, et tous les jours, dans leur for intérieur, sans oser me les adresser, je les comprends et les remercie. Cependant, la main-d'oeuvre étant désormais à portée de clic et pas chère dans notre beau pays macronien, je viens d'engager un stagiaire jeune et néanmoins diplômé, sachant utiliser Photoshop comme un dieu. Il répond donc ici à quelques suppliques de consolation (dont il a, à ma demande, corrigé les grossières fautes de syntaxe et d'orthographe), en son nom, mais comme si c'était moi qui parlais (supercherie d'internet !) ― le vrai moi, je vous l'ai dit n'a pas le temps... On y va, en vrac…

Est-il vrai que vous passez votre temps au café, soûl comme un Polonais ?
Bien entendu, c'est entièrement faux. Et n'importe quel lecteur attentif de ce blogue pourrait parfaitement en témoigner : je suis Espagnol, pas Polonais.

Lisez-vous tous les livres dont vous parlez ou que vous citez ?
Non. Il y en a bien d'autres, mais j'ai souvent honte de mentionner mes lectures. Comme tout le monde.

Est-il vrai que vous ne votez pas ?
Non. J'ai voté une fois. Mais je n'en ai aucun souvenir. Impossible de vous restituer le sentiment éprouvé ce jour-là...

On dirait que vous n'aimez personne. A part le type de La Main de singe et Le philosophe sans qualités. Les avez-vous au moins rencontrés pour pouvoir affirmer que ce sont des gens dignes d'être aimés ?
Il est faux de dire que je n'aime personne, cher inconsolable. Mais il est vrai qu'il est plus facile de dire du mal que de dire du bien. Promis, je vais tâcher à l'avenir de faire attention. Quant aux deux personnes que vous mentionnez, je n'ai jamais dit qu'elles étaient dignes d'être aimées. Sauf si vous en apportez la preuve. Je n'ai jamais rencontré L. W-O, grand bien m'en fasse (je ne tiendrais pas le choc), mais je recommande tous ses écrits les yeux fermés et la main (de singe) sur le feu. Tout comme ceux du Tzigane de Biarritz, qui, contrairement à ce qu'il raconte, a quelques qualités, et que j'ai eu l'honneur de rencontrer une fois —  mais je ne suis pas certain que c'était bien lui... Je connais par cœur tous leurs textes, je pourrais vous les chanter sur le champ. Une fois aussi, j'ai croisé Norman dans la rue, à Montreuil.

Qui se cache réellement derrière ce blog ?
Je partage entièrement votre opinion. Sur tous les points.

Je suis tombée par hasard sur ce blog et j'avoue qu'il y a des phrases que je ne comprends pas du tout.
Il n'y a que des hasards objectifs, chère inconsolable, et rassurez-vous, il y a certaines phrases que je ne comprends pas plus que vous…

Allez-vous nous révéler enfin qui est l'amant de votre copine qui voulait s'attacher devant les huissiers avec des menottes de jeux érotiques ? 
Elle a promis de me payer la semaine prochaine. Je ne peux donc révéler le nom de son amant. Sauf si vous me filez davantage de fric que ce qu'elle me doit.

Est-il vrai que vous avez un chien ? Si oui, quel âge a-t-il et peut-on voir une photo ?
Oui. Enfin, c'est le chien de la fille de ma compagne. Pour le reste, je vous prie de rester correct.

Vous faites quoi dans la vie, à part le blog ?
Vous ne croyez pas que c'est largement suffisant comme ça ? Je t'en pose, moi, des questions ?

A l'école, quelle était ta matière préférée ?
Les billes. Il m'arrive certaines nuits de rêver de parties de billes au pied d'un arbre de la cour mon école, rue de l'Egalité.

Vous présenterez-vous aux législatives ?
Non. Car j'ai fait l'erreur de longuement hésiter entre la République en marche et le PS. Et qu'il est désormais trop tard. Mais c'est pareil pour tout, dans ma vie : j'hésite et puis c'est fini...

Vous avez l'air vieux avec vos références culturelles des années 1970 (Dylan, Cohen, James Brown, Eustache...), quel âge avez-vous exactement ?
En fait, je n'ai pas vraiment connu cette époque. Je suis beaucoup plus vieux.

Pourquoi toutes ces photos vulgaires de filles nues ?
Pour faire du buzz et accroître mes revenus. Et rendre jalouse ma chérie. Et parce que je suis un connard d'hétéro de base, comme dit mon acolyte de comptoir.

Allez-vous nous casser les couilles encore longtemps avec ce blog ?
Non, rassurez-vous. J'envisage d'arrêter dans 10 ans très exactement, ne me demandez pas pourquoi cette date précise. Entre nous, j'aime beaucoup votre style.

Que pensez-vous de ces petites boutiques branchées de circuit court qui pullulent dans les quartiers bobos ?
Moi aussi, ça m'énerve. Il faudrait que toutes les boutiques soient dans cet esprit, qu'on ne consomme que la production locale. Et je suis prêt pour cela à renoncer aux nêms aux crevettes !

Etes-vous, en fait, un déçu du Hollandisme et du PS ?
Non, je suis un déçu de SFR. Quant au PS, je n'ai jamais cru à aucun parti prétendûment philanthropique. Ni aux autres, bien entendu.

Avez-vous des amis ? – on dirait pas, en vous lisant…
C'est exact, je n'ai aucun ami puisque je n'ai pas de compte Fessebouc.

Vous vous croyez drôle ?
Oui, mais mes filles sont là pour me rappeler régulièrement combien mon humour est lamentable.

Plutôt blanc ou rouge ?
Rouge (et noir).

Pensez-vous que l'anarchie soit l'avenir ?
Oui, avec la femme, mais, c'est entendu, il faut que ça reste entre nous.



A bon droit

Wayne Miller via Flash of god

Les remises de prix sont, si je fais abstraction de l'argent qu'elles rapportent, ce qu'il y a de plus insupportable au monde, j'en avais déjà fait l'expérience en Allemagne, elles n'élèvent pas, comme je le croyais avant de recevoir mon premier prix, elles abaissent, et de la manière la plus humiliante. C'est seulement parce que je pensais toujours à l'argent qu'elles rapportent que je les ai supportées, c'est bien la seule raison pour laquelle je suis allé dans tous ces Hôtels de Ville historiques et toutes ces salles des fêtes d'un goût affreux. Jusqu'à quarante ans. Je me suis soumis à l'humiliation de ces remises de prix. Jusqu'à quarante ans. Je me suis laissé chier sur la tête dans tous ces Hôtels de Ville, dans toutes ces salles des fêtes, car une remise de prix n'est rien d'autre qu'une cérémonie au cours de laquelle on vous chie sur la tête. Accepter un prix, cela ne veut rien dire d'autre que se laisser chier sur la tête parce qu'on est payé pour ça. J'ai toujours ressenti ces remises de prix comme la pire humiliation qu'on puisse imaginer, et pas comme un honneur. Car un prix est toujours décerné par des gens incompétents qui veulent vous chier sur la tête, et qui vous chient copieusement sur la tête quand on accepte leur prix en mains propres. Et c'est à bon droit qu'ils vous chient sur la tête, parce qu'on a été assez abject et assez méprisable pour accepter qu'ils vous remettent leur prix.

Thomas Bernhard, Le Neveu de Wittgenstein,
trad. Jean-Claude Hémery

Le grand Charles



Parallèlement à la sortie d'un coffret de cinq films de Barbet Shroeder, l'excellent éditeur Carlotta a eu la lumineuse idée de mettre sur un DVD les entrevues filmées en vidéo par Shroeder avec le grand Hank durant la préparation — la recherche de financement, surtout ! — du film écrit par Bukowski, Barfly (1987). On en connaissait quelques extraits sur le net, et une diffusion confidentielle à la télévision dans les années 1980, mais la qualité de la restauration semble au rendez-vous de ces entretiens de plus de trois heures... On y reviendra très certainement.

mercredi 17 mai 2017

Réalité augmentée


Il se passe désormais très peu de choses importantes loin d'un téléphone. Celles qui ne présentent aucun intérêt, banales, se déroulent également tout près d'un appareil, comme lorsque, à deux heures du matin, une amie nous écrit pour nous dire : Salut, tu fais quoi ? Moi, rien. La vie a évolué de telle sorte qu'il nous est impossible de faire un pas sans vérifier que le portable n'a pas sonné et que ça nous aurait échappé, ou s'il est arrivé un nouveau whatsapp ou une notification sur Twitter. Son usage tellement impérieux nous pousse parfois à le consulter simplement pour savoir s'il y a du réseau, ou suffisamment de batterie, et ainsi faire quelque chose de nos mains, qui faute d'habitude, ont oublié l'ennui. Nous parlons d'un objet pensé pour communiquer, mais aussi pour nous maintenir en éveil. Ses sonneries et ses vibrations équivalent aux réactions du corps, comme une toux ou une démangeaison. Par ailleurs, l'émotion que nous ressentons en le sortant de notre poche nous fait oublier l'idée que notre vie est certainement de la merde.
Le téléphone suscite une attente. Lorsqu'il ne sonne pas, il répand un tic-tac imaginaire, maniaque, qui nous maintient en alerte. Son silence mobilise autant si ce n'est plus d'attention que sa sonnerie. Il travaille aussi notre abandon. Après tout, les choses ne se passaient pas autrement lorsqu'il n'existait que les lignes fixes, quand nous pouvions rester des heures collés au téléphone, à tout hasard. Que fais-tu ?, nous demandait notre père. J'attends un appel, expliquions-nous avec les mots les plus simples de notre langue. Quatre heures plus tard, nous étions toujours à la même place. Attendre devant le téléphone se révélait être le fait marquant de la journée. Lorsqu'il sonnait enfin, nous pouvions passer deux heures à écouter et à dire bla bla bla. Après avoir raccroché, notre mère nous demandait de quoi nous avions parlé deux heures durant. De rien, répondions-nous, et c'était la vérité.
Il y a sept ans, j'attendais un appel important d'un inconnu. Susceptible de modifier mon avenir, en bien. L'appel n'était pas certain, mais probable. Je le souhaitais de toutes mes forces. Il me fallait surveiller mon portable. Sans cesse, je le consultais pour vérifier s'il n'était pas hors réseau. Vint un moment où je dus aller aux toilettes et j'y emportai le téléphone, au cas où. Ce fut alors qu'il sonna. Tallón ! C'était une voix d'homme, assez familière. Que fais-tu ?, me demanda-t-il avec la conviction et le laconisme d'un ami. Je baissai alors ma garde, comme si nous étions intimes, et exposai la vérité crue, épouvantable : Je suis en train de chier. S'est alors installé entre nous un silence à la manière d'un froid soudain, puis, craignant certainement un nouvel abandon, il m'annonça être le conseiller culturel de la ville d'O Grove. Il appelait au nom du jury du Prix Lueiro Rey. C'était le coup de fil que j'attendais, excellent pour mon avenir.
Mais le téléphone répond rarement à nos attentes. La plupart des appels ne sont que de la merde, et de la bonne. J'avoue que les moments de la journée que je préfère sont ceux – horribles – où m'appelle une entreprise de téléphonie, ou d'électricité, ou une banque, je décroche et ils cherchent à me vendre quelque chose. La dernière fois, j'ai prétexté être en train de fabriquer une bombe. D'autres fois, j'ai prétendu être sur le billard, ou à l'enterrement de ma soeur, je demande alors si c'est urgent ou si je peux tout d'abord procéder à l'inhumation. S'ils me disent qu'ils rappelleront le lendemain, je réponds que le lendemain, j'enterre mon père, et ainsi de suite. J'ai opté pour ce ton après les avoir écoutés avec courtoisie, rejeté leurs offres poliment, et constaté avec horreur qu'après quelques jours, ils essayaient de me rappeler. Je me suis alors passé de courtoisie. Je ne disais ni S'il vous plaît, ni Merci. Mais ils continuèrent à appeler. Je les ai envoyés promener sous toutes les formes. Je n'ai pas réussi à les vaincre. J'ai même pensé à ne plus décrocher, mais je me suis dit que ça les encouragerait à rappeler plus souvent. J'ai donc décidé de changer de tactique, de me moquer d'eux avec mes histoires de bombes, de billard, ou d'enterrement de proches. J'imagine que la fin de cet harcèlement ne surviendra que lorsque je leur dirai que le mort, c'est moi.



Juan Tallón, "Decir bla bla bla",
chronique Restez bourrés, El Progreso, 15 mai 2017,
trad. maison

Le besoin d'explosion


La bonté est la qualité suprême qu'on puisse posséder. Elle n'est malheureusement jamais acquise ; on naît avec elle, et au cours de la vie, elle peut s'améliorer ou se corrompre mais elle ne saurait surgir d'un effort, d'un calcul d'altruisme et de générosité. Si on n'est pas bon de nature, on ne le deviendra jamais ; et ce qui est très grave, c'est que le plus souvent cette qualité ne se rencontre pas chez les grandes intelligences. C'est comme si elle était inconciliable avec le fonctionnement de l'esprit. On l'a assez dit qu'elle était plus fréquente chez les simples. Et cela est malheureusement vrai, encore que, quand ceux-ci se mêlent d'être méchants, ils le sont bien plus que les compliqués, et, ô merveille, d'une manière plus raffinée, plus astucieuse.

Je voudrais être bon, en tous cas meilleur que je ne suis. Je ne saurais y parvenir qu'en cessant de porter un jugement sur les gens. Mais cela est impossible, car je suis un homme d'humeur(s), c'est-à-dire que je me sens viscéralement enclin à juger, à détester donc, mes semblables, presque tous odieux il faut bien en convenir. J'ai toujours pensé que l'homme n'a pas été réussi, et que Dieu ou la Nature ne pouvait pas s'y prendre autrement, qu'il y avait une sorte de fatalité qu'il fût ce qu'il est.

Comme tout individu condamné à l'introspection, j'ai l'homme en horreur. C'est que je l'ai trop pratiqué en profondeur pour me permettre le luxe de la moindre illusion à son égard. — Il n'empêche qu'on reste stupéfait à l'idée que d'un spermatozoïde a pu surgir quelques fois un saint.  

La violence est ce qui me définit en propre. Et de ne pouvoir l'exercer, de devoir la refouler, emmagasiner, je me sens à côté de celui que je suis réellement. Irréalisé par modération, veulerie, « sagesse », réflexion, atavisme. — L'explosion, non, le besoin d'explosion, c'est cela que je ressens, et comme je sais que je ne peux pas exploser, je me consume en regrets, je m'épuise à me haïr, je m'en veux de ne pas être à mon propre niveau. — je voudrais me casser la gueule par exaspération contre mes accomodements, mes concessions, mes résignations. Je n'en peux plus à force de me contenir. Il va falloir hurler enfin — hurler pour ne plus hurler.

Cioran, Cahiers 1957-1972

mardi 16 mai 2017

Royaume des ombres

Wynn Bullock via semiotic apocalypse


I
Il y a une place ici je la vois
une place libre
ici à l'ombre
II
cette ombre
n'est pas à vendre

III
peut-être la mer aussi
projette-t-elle une ombre
peut-être aussi le temps
IV
les guerres des ombres
sont jeux
aucune ombre à une autre
ne fait de l'ombre
V
qui loge à l'ombre
est dur à tuer
VI
pour un court instant
je me risque hors de mon ombre
pour un court instant
VII
qui veut voir le jour
tel qu'il est
doit s'enfoncer
dans l'ombre
VIII
ombre
plus claire que le soleil
fraîche ombre de la liberté

IX
mon ombre à moi disparaît
complètement dans l'ombre
X
à l'ombre
il y a toujours une place libre

Hans Magnus Enzensberger, Poésies,
trad. Roger Pillaudin, Gallimard

lundi 15 mai 2017

Chanson de l'amour perdu


Elle me demanda ce que j'allais faire de tous ces livres volés que j'empilais sur mon étagère dépassée. Lorsque tu m'auras quitté, je tomberais malade et, longuement cloué au lit, je les lirai tous. Plusieurs fois. Je voulais l'impressionner. Et la faire rire. C'était mon premier amour et j'étais jeune et con. Lorsqu'elle est partie, je perdis le goût de tout, ne parvenais plus à rester allongé dans ce lit où nous avions tant baisé. Dépourvu de la moindre attention, tous ces livres volés me tombèrent des mains. Je fus incapable d'en lire un seul. Je dénudai mon étagère et me défis de tous ces volumes. Je me payai ensuite une cuite, la première, qui dura toute une semaine. C'est alors que je suis tombé malade.


Charles Brun, Textes inédits à voix basse




samedi 13 mai 2017

Canons vides



L'irrationnalité qui galope dans notre être s'emballe parfois tant que nous cherchons lâchement une protection dans l'ensemble rance de normes avec lequel nous voulons régir notre existence, dans ces canons vides avec lesquels nous essayons d'arrêter le vol de nos intuitions les plus profondes.

Sergio Pitol, La Panthère,
trad. André Gabastou, éd. La Baconnière

vendredi 12 mai 2017

Un monde perdu

Jugé trop cynique, le jeune Aki Kaurismaki est recalé de l'école de cinéma d'Helsinki. Après divers métiers (ouvrier, manutentionnaire, facteur..) il se rabat sur celui de comédien dans les films de son frère, Mika, et enfin sur celui de réalisateur dès 1983 avec... une adaptation de Crime et Châtiment... 




Je crois que je découvre son cinéma en travaillant pour un festival espagnol puis lorsque Philippe, féru de Cioran, Dagerman, Bergman et de cinéma nordique — et malheureusement pour lui de jeunes Scandinaves, mais c'est une autre histoire — me parle de Shadows in Paradise et Ariel qu'il a pu savourer, il me semble, à Rouen et son Festival du cinéma nordique, aujoud'hui disparu. Je ne sais plus dans quel ordre je vois ces films. Mais me souviens parfaitement de la claque reçue par La Fille aux allumettes. Le "cynique" avait prétendu qu'à côté de ce film, Bresson, c'était du petit lait – quelque chose dans ce goût. Radical mais partagé entre Lubitsch et le théoricien du cinématographe, je trouve alors chez Kaurismaki à la fois l'exigence de la mise en scène, des préoccupations politiques proches des miennes, et l'apparente légèreté du propos. Revoir aujourd'hui ces images, celle d'un monde ouvrier sans représentation et caricaturé en électorat frontiste, impensables à l'heure d'une société start-upisée, n'est pas sans provoquer sourire, plaisir et envie de meurtre...



jeudi 11 mai 2017

mercredi 10 mai 2017

La femme et le pantin



Ce n'était plus hier



Je ne sais plus ce qui nous a séparés
ni le train que nous attendions sur ce quai
désert
aussi sombre que l'amour
– avais-je trop bu ? – j'étais noyé de nausées
et tu m'as prié de me taire 
je me suis avancé
te laissant seule, derrière, 
m'oublier
j'avais trop parlé
je parle toujours trop
ou pas assez
les reflets d'acier des wagons nous ont déchirés
nous ignorant magnifiquement
Et je l'ai aperçu dans le bar lorsque nous parlions
de la maladie
tu disais qu'elle squattait déjà le visage
des futurs morts
je me suis promis de ne plus boire
tous les jours
lorsqu'il est sorti des toilettes
oublié
j'ai observé la dégaine de Carver
ce n'était plus le même type que deux ans 
auparavant
je tournais dans le lit
mareado
debout dans la salle d'eau
je regardais Raymond Carver
au comptoir
et la mort sur la gueule
de mon père.

Charles Brun



mardi 9 mai 2017

D'aucuns promettent la lune


Tiens, je ne sais pas pourquoi, ma chérie, je repense à ce cantaor anarchiste que l'on appelle El Cabrero parce que, malgré le succès, l'influence qu'il exerce depuis une quarantaine d'années sur des générations entières, sa vingtaine de disques, refuse d'abandonner le métier de berger qu'il pratique depuis l'enfance. Tu te souviens de cette chanson ? Il n'y a plus de feu, approche-toi. Elle disait quelque chose comme :
D'aucuns promettent la lune
jusqu'à leur arrivée au pouvoir
d'aucuns promettent la lune
Et quand ils se voient là-haut
ils n'écoutent plus aucune revendication
et vous répondent avec le pied

J'ai lu dans un livre
que le pouvoir rend fort
j'ai lu ça dans un livre
mais dans ma tête je ne peux concevoir
l'idée de vivre en louant la richesse.



Pour une France qui gagne



Il vaut mieux être payé à 3,5 euros de l’heure que d’être un dealer.
L'homme à qui tout réussit

lundi 8 mai 2017

Attendre que ça se passe


Si vous êtes un homme marié, l'univers, le soir, vous paraît lourd de non-promesses. Rien d'autre à faire que de rentrer à la maison, boire vos neuf verres et attendre que ça se passe.

Donald Barthelme, La Ville est triste

Comme je le pense


Mais quand il s'agit de se tirer d'une situation critique, nous nous montrons tout aussi menteur que ceux à qui nous reprochons contamment de n'être que des menteurs, tous ces gens que nous traînons dans la boue et que nous méprisons pour cette raison voilà la vérité ; nous ne valons absolument pas mieux que ces gens que nous trouvons constamment insupportables et ignobles, absolument pas mieux que toutes ces personnes abjectes auxquelles nous ne voulons avoir affaire que le moins possible, alors que nous devons admettre, pour être franc, que nous avons constamment affaire à elles et que nous sommes exactement pareil. Nous reprochons à tous ces gens d'être insupportables et abjects sous tous rapports, or nous ne sommes nous-mêmes pas moins insupportable et abject, et peut-être même sommes-nous encore beaucoup plus insupportable et abject qu'eux, comme je le pense.

Thomas Bernhard, Des arbres à abattre, trad. Bernard Kreiss

Soirée entre amis



samedi 6 mai 2017

Avec Léo

Ginies - Sipa


Au cours de l'insomnie de cette nuit, j'ai allumé la radio et entendu la voix de Ferré en plein délire. Il s'agissait d'une émission datant de 1988, soit cinq ans avant la mort de l'ananar. On se bouchera les oreilles lorsque certains invités prendront la parole (Jacques Attali, putain Jacques Attali !!!) mais on savourera certaines anecdotes et improvisations de Léo.
Comme d'hab', c'est à podequaster sur le site ou à écouter ci-dessous.



En attendant le désastre


C'est entendu. Un maqueron révolutionnaire s'apprête à gérer notre beau pays comme une start-up, au service de la logique financière, le non-phénomène FN ayant servi de nouveau d'épouvantail pour faire consensus autour de la prétendue démocratie et du jeune banquier au sourire figé qui, en bon démocrate qu'il est, ni de gauche ni de droite, gouvernera par ordonnances. Tout est déjà planifié. Ce fascisme 2.0 imposera le démantèlement de ce qui reste de l'Etat-Providence, la privatisation complète de la société, la confiscation de l'information, l'état d'urgence permanent et la répression de tout opposant — par tous les moyens, comme l'a encore démontré la manifestation du 1er mai dernier. Si nos chers médias ont mis l'accent uniquement sur les deux policiers blessés — l'un de ces agents s'est blessé tout seul en dégoupillant sa grenade... — ils ont fait silence sur la centaine de victimes côté manifestants.


source : Street-Medics




En attendant les prochaines violences, le site Lundi matin revient sur ce triste Premier mai et son traitement médiatique.

Après la manifestation parisienne du 1er mai 2017 : une photo de policiers et de flammes a fait le tour du monde ; le ministre de l’Intérieur a dénoncé des agissements criminels (de la part des manifestants) ; la presse n’a vu que les communiqués de la Préfecture ; le préfet évoque 150 casseurs ayant agressé les forces de l’ordre ; les manifestants accusent la police d’avoir tronçonné le cortège sans raison ; les syndicats de policiers se plaignent de n’avoir pu utiliser leurs armes ; les street médics évoquent de nombreuses blessures provoquées par des LBD 40, notamment au visage. Mais que s’est-il donc passé ?
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