vendredi 17 novembre 2017

Je pense à autre chose

Lorsque deux personnes se retrouvent seules, mettons enlacées, et que s'installe entre elles un silence agréable, tellement chaleureux qu'elles ne seraient pas opposées à le voir durer éternellement, il arrive que l'une d'elles demande sans raison : « A quoi penses-tu ? » Et soudain, tout sonne faux, s'étiole, mettant à mal la tranquillité. C'était un beau silence, mais il a disparu à jamais. Et nous savons alors qu'un moment parfait vient de prendre fin et qu'un autre débute, dont nous ignorons tout, tout en sachant que ce sera moins bien. Certaines questions, sans en avoir l'air, ouvrent un véritable gouffre et accablent l'autre, même lorsqu'il s'agit de l'être aimé. Censée rendre les liens plus étroits, ou le silence moins ennuyeux, la question désintègre la paix. Ce n'est pas plus difficile, ou plus facile, que lorsqu'on vous demande : « Tu sors, ce soir ?​ » ou « Que penses-tu du structuralisme ? ​͏» Il est des zones intimes qu'il ne faut jamais parcourir si ce n'est seul.
Si nous sommes extrêmement sincères, nous pouvons répondre que nous ne pensions à rien. La journée est pleine de ces moments où l'on se contente d'incarner l'absence, imitant en cela un mur. Dans ces moments de la journée, nous sommes pareils à des objets. Mais, après tout, la franchise n'est-elle pas une superstition dont il ne faut en aucun cas abuser ? Il est probable qu'alors nous répondions toujours que nous ne pensions à rien. Entre ces périodes d'absence et les éclairs de lucidité dont chacun de nous peut faire preuve, se glissent également des intervalles au cours desquels nous sommes traversés de pensées inavouables. Et il est alors impossible de les dire à haute voix, même en étant seul.
A la fin de l'été, j'étais avec une amie et nous évoquions cet instant où deux amants s'abandonnent, où l'un par exemple retire les cheveux du visage de l'autre, dans un silence divin, et soudain voilà qu'éclate la question. Cela lui était arrivé récemment. Elle sortait avec ce type depuis quatre mois, ils étaient seuls, à la maison, affalés sur le canapé, et venaient d'éteindre la télévision après avoir regardé un épisode de Better call Saul, lorsqu'il demanda : « A quoi penses-tu ? »
Mon amie estime qu'il s'agit d'une question très intime, bien au-delà de ce que l'on entend habituellement par question intime. Elle fut sur le point de répondre, car c'était presque vrai : « Je pensais à un homme que j'ai vu hier au musée Thyssen et dont j'imaginais parfaitement pouvoir tomber amoureuse pour les vingt prochaines années. Je me suis approchée de lui pour voir ses mains, connaître l'odeur de son corps. Il était extrêmement séduisant, bien plus que ce que tu pourrais jamais espérer être, et à ma grande surprise il m'a adressé la parole. Je me suis alors souvenue de Pulsions de Brian De Palma, lorsque Angie Dickinson parcourt le Metropolitan de New York et remarque un homme aux lunettes noires. Ils entament un jeu de séduction à distance, fait d'apparitions et de disparitions à travers le musée. Lorsqu'elle croit l'avoir perdu de vue, Dickinson quitte le bâtiment et découvre l'homme dans un taxi, qui l'attend. Elle s'y engouffre et ils font l'amour sur la banquette arrière. J'ai alors désiré qu'il m'arrive quelque chose de semblable. Voilà à quoi je pensais, mon chéri. Et toi, à quoi penses-tu ? »
J'ai vraiment été chagriné de savoir que, finalement, mon amie n'avait pas répondu cela, surtout après avoir appris que quelques jours plus tard, son histoire avec ce type prenait fin pour toujours. Mais j'imagine que c'est le genre de situation dans laquelle la vérité est quasiment immorale. Dans un chapitre de Compagnie K de William March, un capitaine charge un soldat d'écrire les lettres de condoléances destinées aux familles des soldats morts. Après une trentaine de lettres, il décide d'en écrire au moins une qui traduise la vérité : « Madame, votre fils est mort inutilement dans le bois de Belleau. Vous serez certainement curieuse de savoir qu'au moment de sa mort, il était infesté de bêtes et affaibli par la diarrhée. Ses pieds étaient enflés et pourris, et il puait. Sa vie était celle d'un animal effrayé, souffrant du froid et de la faim. Le 6 juin, lorsqu'il fut atteint par la mitraille, il connut de terribles douleurs et agonisa longuement. Trois heures faites de cris et d'injures. Il ne pouvait se raccrocher à rien : il avait compris depuis longtemps déjà que ce que vous-même, sa propre mère, qui l'aimiez tant, lui aviez appris à croire, moyennant de vains substantifs tels que horreur, courage et patriotisme, n'était rien qu'un énorme mensonge... »

Juan Tallón, ¿En qué piensas?, chronique Restez bourrés,
publiée dans El Progreso, traduction maison

Commencement

Je suis dans la chambre de ma mère. C’est moi qui y vis maintenant. Je ne sais pas comment j’y suis arrivé. Dans une ambulance peut-être, un véhicule quelconque certainement. On m’a aidé. Seul je ne serais pas arrivé. Cet homme qui vient chaque semaine, c’est grâce à lui peut-être que je suis ici. Il dit que non. Il me donne un peu d’argent et enlève les feuilles. Tant de feuilles, tant d’argent. Oui, je travaille maintenant, un peu comme autrefois, seulement je ne sais plus travailler. Cela n’a pas d’importance, paraît-il. Moi je voudrais maintenant parler des choses qui me restent, faire mes adieux, finir de mourir. Ils ne veulent pas. Oui, ils sont plusieurs, paraît-il. Mais c’est toujours le même qui vient. Vous ferez ça plus tard, dit-il. Bon. Je n’ai plus beaucoup de volonté, voyez-vous. Quand il vient chercher les nouvelles feuilles il rapporte celles de la semaine précédente. Elles sont marquées de signes que je ne comprends pas. D’ailleurs je ne les relis pas. Quand je n’ai rien fait il ne me donne rien, il me gronde. Cependant je ne travaille pas pour l’argent. Pour quoi alors ? Je ne sais pas. Je ne sais pas grand’chose, franchement. La mort de ma mère, par exemple. Était-elle déjà morte à mon arrivée ? Ou n’est-elle morte que plus tard ? Je veux dire morte à enterrer. Je ne sais pas. Peut-être ne l’a-t-on pas enterrée encore. Quoi qu’il en soit, c’est moi qui ai sa chambre. Je couche dans son lit. Je fais dans son vase. J’ai pris sa place. Je dois lui ressembler de plus en plus. Il ne me manque plus qu’un fils. J’en ai un quelque part peut-être. Mais je ne crois pas. Il serait vieux maintenant, presque autant que moi. C’était une petite boniche. Ce n’était pas le vrai amour. Le vrai amour était dans une autre. Vous allez voir. Voilà que j’ai encore oublié son nom. Il me semble quelquefois que j’ai même connu mon fils, que je me suis occupé de lui. Puis je me dis que c’est impossible. Il est impossible que j’aie pu m’occuper de quelqu’un. J’ai oublié l’orthographe aussi, et la moitié des mots. Cela n’a pas d’importance, paraît-il. Je veux bien. C’est un drôle de type, celui qui vient me voir. C’est tous les dimanches qu’il vient, paraît-il. Il n’est pas libre les autres jours. Il a toujours soif. C’est lui qui m’a dit que j’avais mal commencé, qu’il fallait commencer autrement. Moi je veux bien. J’avais commencé au commencement, figurez-vous, comme un vieux con. Voici mon commencement à moi. Ils vont quand même le garder, si j’ai bien compris. Je me suis donné du mal. Le voici. Il m’a donné beaucoup de mal. C’était le commencement, vous comprenez. Tandis que c’est presque la fin, à présent. C’est mieux, ce que je fais à présent ? Je ne sais pas. La question n’est pas là. Voici mon commencement à moi. Ça doit signifier quelque chose, puisqu’ils le gardent. Le voici.

Samuel Beckett, Molloy, 1951





jeudi 16 novembre 2017

Sans chichis


Nous, avec Georges, on se voyait généralement le soir, avant la fermeture des baraques. Mais pas longtemps. On avait juste le temps de se bécoter un peu. Ou alors, des fois, dans la journée, quand il avait bien envie de moi, on combinait quelque chose pour se voir dans les douches. Pendant le travail, elles étaient désertes. Il fallait simplement s'aranger pour faire ça entre deux rondes. Lui, il pouvait prétexter n'importe quoi pour y venir. Des lampes à changer ou des fils à revoir, par exemple. Moi, je devais ruser. C'était pas toujours facile. Je disais que j'avais envie de vomir ou mal au ventre et je demandais à aller aux cabinets. Les cabinets étaient justement tout à côté des douches. Mais il fallait faire vite. On nous donnait tout juste dix minutes dans ces cas-là, et encore, on nous les retenait sur notre salaire parce qu'on était payé à l'heure et qu'on devait assurer une certaine production. Pas le temps de faire des chichis ni de s'attarder aux fantaisies. 
On a manqué de se faire pincer plus de vingt fois. Ça a tenu à des riens, certains jours. C'était pas tellement déplaisant, d'ailleurs, cette sensation. J'aimais bien ça. Le danger me coupait les jambes, et en même temps, ça m'excitait. Total, je ne pouvais même pas me laver. Et c'est pour ça que j'ai fini par être grosse.

Raymond Guérin, La Peau dure, 1948, rééd. Finitude, 2017

mardi 14 novembre 2017

Désinscriptions félines


Ces derniers temps, il m'arrive de me sentir perdu et de me mettre étrangement à espérer. 
J'étais de nouveau invité à une remise de prix de cinéma par une amie comédienne dont je trouvais la tenue ridicule. On m'avait placé derrière une vitre. N'en pouvant plus de tout ce cirque, je regagnais la sortie avant de m'apercevoir que j'avais oublié des affaires, dont mon téléphone. J'informais la préposée de l'accueil de mon passage obligé par les vestiaires. Cette femme, que je connaissais d'ailleurs, mais je ne sais d'où et qui n'avait de toute manière rien à faire à cette place, jetait un œil à mon badge d'accréditation. Il avait la taille d'un timbre-poste. Elle m'interdisait sans hésitation l'accès aux vestiaires et me demandait de patienter dans un coin. Où je tombais dans l'oubli. La cérémonie prit fin, la foule sur son 31 envahissait les couloirs, le mouvement m'emportait. Soudain, je vis passer ma chérie qui, malgré ses lunettes, ne m'avait pas remarqué. Elle cherchait quelqu'un d'autre, une amie ou un amant. Lorsque je l'interpellai, j'obervais sur son visage l'indifférence prendre le dessus sur la surprise. Elle m'abandonna de l'autre côté de la porte qui menait aux escaliers. C'est alors que je réalisais avoir oublié le téléphone à la maison, comme cela m'arrive très souvent. J'ignore s'il faut donner à ce rêve une signification sexuelle particulière.
Mon type de femme : celle qui n'a jamais pensé à poser en string dos à une glace pour faire un selfie.
- Je te préviens : si un jour tu me quittes, je porterai plainte pour harcèlement.
- Qu'est-ce que tu racontes ? Si je te quitte, il me sera difficile de te harceler. De plus, tu connaîtras d'autres hommes, tu m'oublieras…
- Mais non, justement. Tu ne comprends pas : après toi, dès qu'un homme me fera l'amour, mal, je me sentirai déshonorée et le souvenir de tes performances sexuelles me harcèlera. Je t'en voudrai à mort.
- Tu déconnes ?
- Mais oui.
Embrasse-moi, idiot !
- Tu ne veux pas plutôt
un verre ?
Lorsque, au cours d'une conversation, je suis amené à me justifier, je me vois toujours comme l'un de ces avocats sans scrupules prêts à défendre la pire des crapules.

J'ai remarqué qu'à la lecture d'un livre décevant, j'oublie immédiatement ce que je lis, le malaise que provoque par exemple un style mal torché, j'efface ma colère, vais jusqu'au bout, impatient de découvrir ne serait-ce qu'une belle tournure, une phrase que je ne peux trouver que là, même si je sais que je ne connaîtrai ce moment de bonheur qu'en refermant une bonne fois pour toutes ce machin.

Mon type de femme : celle qui me laisse la liberté de ne pas dormir. 
A la radio l'autre jour, j'entendais une chercheuse énumérer les catastrophes sociales, politiques, écologiques vers lesquelles nous nous nous dirigeons joyeusement, soulignant que tout était lié. Effondré, j'ai ouvert une bouteille. Il était hors de question de me sentir lié à qui ou à quoi que ce soit.

Mon type de femme : celle qui n'étale pas sa honte lorsque je pleure.

Quand j'étais plus jeune, je trouvais toujours dans mes poches un carnet et un stylo. J'y notais des idées, des rêves, des bribes de conversation attrapées au vol dans un café ou dans le métro, des pensées définitives sur la vie et l'amour. Avec l'âge, ça a changé. Je suis prêt à continuer ce petit jeu prétentieux, entretenir cette illusion orgueilleuse. J'achète toujours de quoi écrire. Malheureusement, plus rien ni personne ne m'inspire ou me fait rêver. Pas même moi.

Le jour où je me suis pour la première fois retrouvé sur un tournage, j'ai connu ma plus grande désillusion. Je me faisais une joie de passer des heures en compagnie de cinéphiles, de parler cinéma des jours durant. Je me suis rapidement aperçu que tout le monde se foutait de ce qui se fabriquait là. Un technicien qui ne se gênait nullement pour se moquer du metteur en scène et de la production me confia que chaque membre de l'équipe était là pour draguer et faire ses heures. Draguer, je comprenais. Mais toute la nuit, j'ai essayé de comprendre ce qu'étaient les heures d'un film. Le lendemain, je démissionais.
Mon type de femme : celle qui, malgré le manque d'éclat et de fortune de nos années communes, rêve encore d'un week-end à la mer.
Au fond du trou, j'ai trouvé un psy étonnant. Sans cesse, il tente de me remonter le moral, m'appelle entre deux séances pour prendre des nouvelles, me soutient dans mon travail, dégommant tous mes doutes. Il m'a même invité à un spectacle d'une troupe de comédiens amateurs dont il est membre. Ce fut une belle soirée. Malgré la singularité de mon analyste, je sens que je vais mieux. Or, hier, à l'heure de mon rendez-vous, le cabinet était fermé. Sans autre indication. Au comptoir du bar dans lequel je me rends toujours après le divan, j'ai machinalement feuilleté le journal local et découvert la terrible vérité. Tout n'avait été que supercherie, une comédie montée uniquement afin de me soutirer de l'argent : ce charlatan s'est pendu dimanche dernier.

Mon type de femme : celle qui me demande quelles boucles d'oreille porter en croyant que je peux encore être d'un quelconque conseil.

Il était roulé en boule sur le canapé quand j'ai allumé dans le salon. Je l'ai parfaitement entendu songer : encore ce con d'insomniaque avec son ordinateur ! Mais quand cessera-t-il, bon sang, de se prendre pour un écrivain ? Je suis remonté me coucher tandis qu'il ricanait dans mon dos en faisant ses griffes sur un coussin.

Charles Brun, Comme d'habitude

jeudi 9 novembre 2017

Une belle paire de Robert


Giraud, justement. Le Dilettante a eu la bonne idée de rééditer ces jours-ci son Vin des rues de 1955, lequel avait connu une réimpression chez Stock dans les années 2000, dans une collection dirigée par Philippe Claudel et nommée  attention Ecrivins (chez qui fut tout de même publiée l'excellente biographie du journaliste-chroniqueur-bouquiniste, Monsieur Bob par Olivier Bailly, rangé des voitures depuis). L'avantage avec cette nouvelle vie donnée au Vin de Giraud, c'est qu'on perd la préface du cinéaste de Tous les soleils pour retrouver celle de l'ami Doisneau – mais pas ses photos, malheureusement, qui accompagnaient un tirage chez Denoël dans les années 80. Les Robert faisaient en effet la paire, comme on le sait, l'un introduisant l'autre auprès des types les plus bizarroïdes, et le deuxième, qui n'était pas le dernier pour lever le coude, immortalisant des tronches et des ambiances pour ceux qui ne savent pas lire et pour tous les futurs nostalgiques du noir et blanc populaire. On y retrouve également le chapitre Carrefour Buci, viré de l'édition originale, et qui cuvait en Suisse au Dilettante. On trinque donc à cette bonne nouvelle. Et on laisse la parole à l'autre Robert :
En traînant la savate sur les quais, en reniflant l’odeur de céleri des Halles, en perdant ses nuits dans les bistrots de Maubert, Giraud peut vous raconter un Paris que vous ne pouvez pas connaître. Mais ne vous y trompez pas, Giraud n’est pas un montreur de monstres. L’essentiel, le merveilleux de ce livre, c’est que des acteurs écorchés par la nuit jouent sur des motifs vieux comme le beau monde : l’amour, l’argent, l’honneur. Il y a là-dedans un monde fou qui rêve tout haut ; et savez-vous que tout cela est vrai ?

Robert Giraud, Le Vin des rues, Le Dilettante, 2017, 19€

mercredi 8 novembre 2017

Mort d'un héros

Patrice Molinard

Ça me fait drôle. Je viens d'apprendre la mort d'un personnage de ce blogue. Plus exactement, la mort d'un homme qui était à l'origine d'un texte publié ici. Je ne sais plus ce que j'avais écrit d'après lui. Ni le titre du texte. Je me souviens l'avoir fait parler de musique. Et de son chien. Plus exactement du chien de sa soeur. Elle le lui avait donné pour qu'il lui tienne compagnie. C'est grâce au chien que des voisins ont retrouvé le corps de cet homme mort dans la discrète solitude d'un appartement à loyer modéré. Il n'avait pas 60 ans. Je le connaissais à peine. Il m'arrive souvent de partir d'un détail, de ce que je peux percevoir de ma place. D'une phrase, d'un geste, une grimace. Et tout débarque sans crier gare entre doigts et clavier trop lents et bien maladroits pour transcrire le bordel de ma tête. J'avais improvisé une vie de papier, ou plutôt d'écran, à ce type en prenant avec lui quelques verres à un comptoir de pacotille. Il ressemblait comme deux gouttes de pinard à l'homme à lunettes de la photo de Patrice Molinard en couverture de Paris insolite, le livre formidable de Jean-Paul Clébert, un collègue de Robert Giraud... Forcément, je pense aux autres. Ceux que j'ai pareillement traités, et dont je n'apprendrai certainement jamais la disparition. A leur vie, je lèverai un verre ce soir au bar.

Espoir déçu


Lola Álvarez Bravo via la hoja de arena

A Ayzbach, une femme a été battue à mort par son mari, parce que, dans l'incendie de leur maison, elle avait sauvé, en plus d'elle-même, l'un de ses deux enfants, mais à son avis à lui, pas le bon. Elle n'avait pas sauvé le fils de huit ans, pour lequel il avait de grands projets, mais la fille, que l'homme n'aimait pas. Quand, au tribunal cantonnal de Wels, on a demandé à l'homme quels projets il faisait pour son fils, qui a été carbonisé dans l'incendie, l'homme a répondu qu'il voulait en faire un anarchiste et un massacreur qui aurait détruit la dictature, et donc l'Etat.

Thomas Bernhard, L'Imitateur, trad. Jean-Claude Hémery

mardi 7 novembre 2017

Plus qu'assez



Un père de famille qui, pendant des années, avait été connu et apprécié pour son sens exceptionnel de la famille et qui, un samedi après-midi, par un temps anormalement lourd il est vrai, avait tué quatre de ses six enfants, s'est justifié devant le tribunal en déclarant que, tout d'un coup, les enfants, il en avait eu plus qu'assez.

Thomas Bernhard, L'Imitateur, trad. Jean-Claude Hémery

lundi 6 novembre 2017

Parlez-moi de la nature !

Max Dupain


– Ils nous ont donné du mauvais charbon, dit le mécanicien, c'est la deuxième fois que nous devons nous arrêter pour faire de la vapeur. 
– Alors, vous peignez toujours, monsieur Knize ? demanda M. Hubicka.
– Toujours, acquiesça le mécanicien. Pour le moment, je peins la mer (…)
Moi, j'étais sur le quai et je regardais le chef de train et son équipe et le chauffeur, et je compris aussitôt que s'ils s'étaient arrêtés, c'était uniquement pour rencontrer M. Hubicka, pour voir si oui ou non ça se lisait sur son visage, ce qu'on racontait, qu'il avait retroussé la jupe de la télégraphiste pendant le service de nuit et lui avait marqué les fesses avec le tampon de la gare.
– La mer, dit le mécanicien – et il continuait de regarder M. Hubicka avec des yeux pleins d'admiration –, j'agrandis la mer d'après une carte postale. 
– Vous ne préférez pas peindre d'après nature ? demanda M. Hubicka.
– La nature, ne m'en parlez pas ! Ça remue trop, la nature, s'écria le mécanicien, et il rit et se tourna vers le wagon de service et cligna des yeux, tout le monde éclata de rire. Si je peignais d'après nature, il faudrait que je fasse tout plus petit. La nature, je m'y suis laissé prendre une fois, et ça me suffit ! J'ai emprunté un renard empaillé à l'école et je l'ai enfoui dans la forêt, au milieu du feuillage, et j'avais à peine commencé à dessiner, deux chiens sont arrivés et l'ont déchiqueté, le renard. Trois cent couronnes. Parlez-moi de la nature !

Bohumil Hrabal, Trains étroitement surveillés,
trad. François Kérel

vendredi 3 novembre 2017

jeudi 2 novembre 2017

Avec ses millions d'enfants


Andrés Cañal

Dans des milliers de berceaux des milliers de bouches pompent des sucettes, sur des lits des milliers de bouches pompent des sexes, des milliers d'enfants naissent, des milliers d'enfants meurent de faim, des milliers de grands enfants souffrent dans les hôpitaux. Des milliers de poitrines tombent sous la mitraille, des milliers d'êtres retournent à la terre, la Terre tourne avec ses millions d'enfants, ses milliards d'hommes et de femmes… Des corps dans des mines, des usines, dans des soutes et des casernes, dans des prisons et dans des comptes courants. Des corps qui se lèvent, qui se lavent, qui boivent, entassés dans le métro, dans le tram, qui s'engouffrent dans des ateliers, des banques, des vies qui s'annulent dans les moyens d'existence de vies qui n'existent pas. Des millions de mains qui lessivent, qui pansent des plaies, qui tuent, qui prient, qui caressent, qui font du pain, qui se dressent vers le ciel, qui fouillent la terre, qui ensevelissent les morts…

Gaston Criel, L'Os quotidien, 1987,
rééd. Les éditions du sonneur, 2017

lundi 30 octobre 2017

Retour de bâton


Yves Pagès


L'abandon de la discrétion dans l'espace public annonce une pensée de l'ordre fasciste, dis-je en levant légèrement la voix. De cet abandon s'ensuit que des êtres humains peuvent être étiquetés publiquement en raison de caractéristiques individuelles ou d'une donnée biographique divergente, et aussi que les personnes étiquetées ne saisissent pas le caractère ambigu et dangereux de leur étiquetage. Pensez aux nombreux handicapés, homosexuels, immigrés et autres étrangers qui s'exhibent en tant que tels sous couvert de tolérance ; ils surestiment le bref effet de reconnaissance que leur apporte cet auto-étiquetage, et ils sous-estiment ou plutôt se trompent sur la menace qui va les frapper à long terme. Dans les instants où il est pratiqué, dis-je, personne ne sait si l'auto-étiquetage va servir la personne étiquetée ou lui nuire. Ce n'est qu'après l'étiquetage que se produit le retour de bâton des normes. Car c'est seulement dans la grande foule toujours assurée de ressembler à elle-même, dis-je, que le besoin se fait jour de discriminer ceux qui ne répondent pas, ou pas suffisamment, à cette exigence de ressemblance. Chaque nouveau fascisme, dis-je, est la conséquence d'un système d'étiquetages réussi qui ne peuvent plus être annulés.

Wilhelm Genazino, La Stupeur amoureuse,
trad. Anne Weber, éd. Bourgois, 2007

samedi 28 octobre 2017

Un mot aux jeunes écrivains



Ce dont vous avez besoin, vous autres jeunes écrivains, c’est tout simplement de la vie même, de la beauté et de la flétrissure du monde ; du lopin de mon père et de l’endurance inouïe de ma mère, du combat intérieur auquel doivent vous mener votre propre faim et votre propre flétrissure, de la soif de reconnaissance qui poussait Verlaine et Baudelaire à descendre aux enfers. Ce qu’il vous faut, ce n’est pas des prix d’encouragement, des bourses ou des assurances sociales ; c’est le déracinement de votre âme et de votre chair, la désolation, la déréliction quotidiennes, le gel quotidien, l’impasse quotidienne, le pain pas plus que quotidien, qui ont engendré autrefois des créatures aussi magnifiques et misérables que Wolfe, Dylan Thomas et Whitman, qui ont fait surgir des villes et des paysages de la poussière, les témoignages d’une existence tourmentée, inamendable, qui se consume d’heure en heure dans le seul but de créer de nouveaux et puissants poèmes. Ce qu’il vous faut, c’est tous les lieux où quelqu’un se lève puis meurt, où la pluie lave la pierre et où le soleil pèse comme un couvercle.
Or où êtes-vous, vous qui adorez qu’on vous dorlote en tant que poètes de la nation, vous qui déambulez sur le pavé en songeant déjà à l’édition de vos œuvres complètes ? Où êtes-vous ? Que faites-vous du temps qui, à vous comme à nous tous, n’est donné qu’une seule fois, et qui fond dans votre bouche avant même que vous ne l’ayez goûté ?
Je ne vous vois pas là où se déroule la vie violente et tempétueuse, mais en train de surveiller, bien propres sur vous, des archives sous l’œil de bureaucrates aigris, je vous vois en auxiliaires de fonctionnaires grassement rémunérés de l’agence de protection de l’environnement ou d’une direction régionale ou locale des affaires culturelles. Vous traînez dans les cafés, sans larmes et sans humour, haïssant votre entourage et vous haïssant vous-mêmes, à mille lieues de la vie, des forêts, des montagnes, de votre voisinage, de toute poésie… Vous avez vendu votre caractère et vous éprouvez une peur insigne, vous craignez la misère, vous craignez vos propres idées, votre propre vilenie, vous craignez les champs et les aires de battage, la pioche et la pelle, vous craignez la vérité, vous craignez votre insuffisance comme votre grandeur. Vous capitulez face à la petitesse, au titre de docteur et aux partis politiques, que ce soit au sein d’une administration municipale ou en tant que rédacteur des pages culturelles d’un quotidien local ; vos courbettes sont indescriptibles ; vous tombez à genoux devant le moindre vaurien juste parce qu’il a de l’« influence ». Et c’est ainsi que vous l’avez créée de toutes pièces, l’époque des consortiums poétiques et des cartels de la prose, qui est aussi celle des assurances et des titularisations. Or, que peut-on attendre de vous autres écrivains fonctionnarisés ? De vous autres, poètes autorisés qui avez fondé avec les journaux P. et L. une société en commandite, qui avez signé un accord avec l’industrie, qui vous garantit tous les prix décernés par les différentes académies ?
Les livres que vous écrivez sont ennuyeux, ils sont en papier mâché, votre langue est contrefaite (vous n’êtes plus capables de parler conformément à vos origines), elle brusque la langue de Hölderlin, de Whitman, de Brecht ; vos livres sont en papier gaufré cérémonieux, et vos vers ont le goût du bois des bureaux où vous les écrivez. C’est comme si vous n’aviez rien vécu, comme si vous ne tiriez votre subsistance que des livres des mêmes vieux compères, comme si vous vous remplissiez le ventre matin, midi et soir du cachectique Rilke et de ses pâles affidés, comme si vos grands-pères n’avaient pas été des brasseurs, saurisseurs, marchands de grains, guerriers, commis voyageurs, gitans – et des poètes véritables.
Votre prose ne connaît ni printemps ni été, ni automne ni hiver, elle n’est ni noire ni rouge ; elle colle au palais tel un fade brouet d’avoine. Or c’est parce que vous ne vivez pas comme des brasseurs, des saurisseurs, des vendeurs ambulants et des gitans, parce que vous craignez la férule du temps qui passe et votre propre désespoir, que vous n’avez plus rien à dire.
Le temps où vous chantiez votre propre faim, le temps où les jeunes écrivains se dressaient contre les présidents, le temps où vous faisiez la révolution, ce temps est terminé ! Le temps est fini où Hamsun errait à travers New York, où Sillanpää ne pouvait pas venir chercher son prix Nobel, parce que lui, qui vivait vraiment, avait certes sept enfants, mais pas un sou pour payer le voyage. Et fini le temps aussi où vous déclamiez vos vers aux sons d’un luth. Le peuple des poètes et des penseurs est devenu un peuple d’assurés sociaux, de fonctionnaires et de membres de parti, une contrée des faibles, un paysage de porteurs d’attaché-case sans passion. Le peuple des ardents s’est mué en peuple d’agents !
C’est sûr, plus personne ne dépérit aux marges de la terre ! Plus personne ne déchoit dans la gloire des poètes. Mais personne ne connaît plus non plus l’herbe et les ruisseaux ! Et si vous continuez à verser bien tranquillement vos primes d’assurance, jusqu’à votre soixantième année, et à faire vos courbettes devant les fantoches des revues pour ménagères, ou des feuilles de chou littéraires et philosophiques, aucun Lorca ne surgira d’entre vous, aucun Gottfried Benn ou Charles Péguy, encore moins un Whitman. Les subventions sonnantes et trébuchantes que vous espérez vous anéantiront.

Thomas Bernhard, Sur les traces de la vérité ;
discours, lettres, entretiens, articles
,
trad. Daniel Mirsky,
Gallimard, coll. Arcades, à un prix exorbitant...

vendredi 27 octobre 2017

Nécessité intérieure

Weronika Gesicka

Des pompiers de Krems étaient passés en jugement, parce qu'ils avaient retiré le filet de sauvetage qu'ils tendaient, et avaient pris la fuite, juste au moment où le désespéré qui, d'une corniche au quatrième étage d'un immeuble de Krems, menaçait depuis des heures de se jeter dans le vide, s'était décidé à sauter. Le plus jeune des pompiers avait déclaré dans sa déposition qu'il avait agi sous l'effet d'une soudaine nécessité intérieure, et que, voyant que le désespéré mettait sa menace à exécution, il avait pris la fuite sans lâcher le filet. Comme il était le plus fort des six pompiers, il avait entraîné les cinq autres, et le filet par-dessus le marché, et, juste au moment où le désespéré, un malheureux étudiant, comme l'écrit le journal, s'écrasait sur le pavé devant la façade où il était resté si longtemps accroché, ils étaient tous tombés par terre en se faisant des contusions plus ou moins douloureuses. Le tribunal devant lequel le pompier qui avait le premier pris la fuite avec le filet de sauvetage, et qui, étant, comme on l'a dit, le plus jeune et le plus fort d'entre eux, faisait figure de principal accusé, n'avait pas pu écarter la responsabilité de cet accusé principal, mais il a acquitté le pompier (tout comme les cinq autres pompiers de Krems, d'ailleurs), bien qu'il n'ait bien entendu pas pu se convaincre de son innocence. Depuis des années et des années, les pompiers de Krems ont la réputation d'être les meilleurs du monde.

Thomas Bernhard, L'Imitateur, trad. Jean-Claude Hémery

mardi 24 octobre 2017

De l'hontologie


Rémy Soubanère


J’ai pris conscience, à la mort de mon père, que je parlais plus facilement de la honte sexuelle que de la honte sociale. Cette honte du milieu d’où l’on vient ne nous quitte jamais. Il ne suffit pas de la reconnaître pour la voir disparaître. L’analyse de la honte comme affect très puissant dans les vies individuelles et collectives – ce que j’ai désigné comme une « hontologie » – est une façon de revenir sur les classes sociales comme éléments structurants de nos existences. La honte devient dès lors un analyseur des hiérarchies sexuelles, sociales, etc., c’est-à-dire des multiples modes de domination, et donc des structures sociales de la domination. Cette « hontologie » est une sociologie du verdict, et une théorie politique de la subjectivation.

Extrait d'un entretien avec Didier Eribon,
paru dans Philosophie magazine, que je lis rarement
mais que j'ai trouvé ici,
sur le blogue de l'auteur de Retour à Reims

lundi 23 octobre 2017

Désinscriptions sous la pluie




Au train-train où vont les choses, je sens que je vais bientôt tomber pour une affaire de moeurs vieille de 10 ans. Ou de mes 10 ans. Ou avant. Du temps que j'aimais jouer à l'instituteur avec la fille d'amis de mes parents pour lui administrer une paire de fessées déculottées devant la classe médusée et imaginaire.

Desabre. C'était le nom de ce prof d'histoire aux allures d'escrimeur nazi. De son poing ganté de cuir, il se plaisait à frapper la paume de sa main gauche, menaçant d'un sort semblable la gueule des cancres que nous étions. Certaines nuits, je rêve encore d'interros d'histoire non préparées et j'entends alors distinctement le bruit du cuir s'abattre de peu sur mon oreiller après une esquive parfaitement réussie. Mais je sais qu'un jour, il m'aura...

Mon type de femme : celle qui dit avoir peur de ne plus me plaire.

En lisant cet écrivain, un mot me vient à l'esprit : maestria. Les formules, les fulgurances, les effets fusent. Ça éclabouse, ça mitraille sec, comme on dit chez Séria. Alors, tel un presbyte, je recule le livre de quelques centimètres et y vois plus clair. Tant pis pour lui.

Je n'attends rien ni de vous ni de personne et le dire, c'est déjà trop.

- J'ai tout de même frôlé la mort à plusieurs reprises.
- Tu exagères. Comment peux-tu le savoir ?
- Enfant, je me suis fait renverser par une voiture, ai volé en l'air, retombant sur la tête, tu n'appelles pas ça frôler la mort ?
- Comment s'en est sorti la voiture ?
- Elle n'a rien eu. C'est moi qui ai tout pris.
- Je parle du chauffeur.
- C'était une femme. Elle s'est contenté de m'offrir un paquet de bonbons ou une boîte de chocolats, je ne sais plus.
- C'est tout ?! Tes parents n'ont pas porté plainte ?
- Non, mes parents ne faisaient jamais de vague, ils se sont écrasé comme à leur habitude.
- Un geste de solidarité en quelque sorte.

Il est des imbéciles comme des esprits brillants. J'ai beau être averti, la fascination qu'ils me procurent ne manque jamais de me surprendre.

Ce n'est pas trop tôt. Pour autant, est-ce trop tard ?

A peine avais-je découvert son nouvel appartement que nous nous attrapions sur son nouveau lit comme au mauvais vieux temps d'avant notre tumultueuse rupture. Tandis qu'elle passait dans la salle de bains, j'inspectai sa bibliothèque, y récupérai un livre qu'elle m'avait volé, le glissais discrètement dans mon sac. Sur la porte de la chambre, une carte postale à l'ancienne proclamait Le Mariage attendra. Je me rappelai soudain à quoi j'avais échappé, me rhabillai et me précipitai dans la rue.

Ils n'attendent que ça. Je serais certainement accepté parmi eux si je me pliais, comme tous les autres, à cette petite comédie de la lèche. Après tout, pourquoi pas ? Encore faudrait-il qu'ils aient le cul propre. 

Chaque jour qui passe, l'avenir se rappelle à mon souvenir. Ne rêve pas, me dit-il, rien ne s'arrangera. Mais je le connais, et ne crois pas un mot de ce qu'il m'annonce régulièrement.  

Que te faut-il de plus ? Tu es connecté en permanence avec tes amis, tes suiveurs, tes commentateurs. Nul besoin de prononcer le moindre mot, de sortir de chez toi. Tu pourrais passer ta vie devant ton écran à partager, aimer, échanger, acheter, bouffer, baiser. Oui, même déféquer.

Mon type de femme : celle qui ne me croit jamais.

Je vous en prie, faites comme chez moi.

J'ai hésité à signer la pétition. Elle était tentante, cette belle cause perdue. Et puis, j'ai regardé la liste des premiers signataires et trouvé quelques noms illustres. J'ai aussitôt refermé l'ordinateur en pensant Je ne peux pas leur faire ça. 
Et s'il n'en reste qu'un, j'en passe et des meilleurs. 
Nous n'en sommes plus
très loin
rapproche-toi prends-moi
dans tes bras
laisse glisser encore quelques mains
dans mon dos et
place toutes ces
paroles inutiles
ridicules et mensongères au creux de mon oreille
plante tes ongles
dans mes yeux arrache-les
un temps
pour toujours

une dernière ligne droite à lécher
debout dans l'ombre

ensemble
jusqu'au bout

Vous n'avez pas le choix ont-ils hurlé
Tu n'en es plus très loin

éloigne-toi

entends-tu déjà le ressac

ouvre la bouche

aie confiance, oublie.

Mon type de femme : celle qui, la porte fermée, se comporte comme une chienne et court après ma queue en grognant. 
Cet auteur qui n'a de cesse de faire de bons mots mais n'utilise jamais le bon mot…

Louanges, compliments, bienveillance, peu importe la circonstance, la sincérité, l'origine. Un seul réflexe : la fuite. Entendre la manière dont les autres perçoivent, ressentent, définissent ce que je peux faire me paralyse, me les fait prendre pour d'inquiétants illuminés, de pauvres ignorants à qui je ne pourrais plus rien faire lire sans être accablé par un profond sentiment de honte.
J'arrête là, j'ai trop peur de ne pas vous ennuyer.

Charles Brun, C'est déjà ça

mercredi 18 octobre 2017

Oublis instinctifs

Nous rencontrons un jour certaines personnes avec qui nous instaurons une relation pendant un moment, parfois des années, et puis la vie se charge de tourner la page, comme si nous étions de simples annonces publicitaires, nous fait prendre des directions opposées pour ne plus jamais faire se croiser nos chemins. Cela se produit constamment, au sein de toutes les villes et de toutes les couches. Arrive le jour où de ces personnes il ne nous reste pas même un vieux numéro de téléphone, parce que, en changeant de mobile, nous avons certainement pris la décision de les effacer de nos contacts. Parfois, c'est le contraire : nous ne possédons plus qu'un vieux numéro, enfoui sous des toiles d'araignée, mais après le biiip biiip biiip, notre appel ne mène à rien si ce n'est à un plus grand éloignement. Au lycée, je suis sorti avec une fille que j'ai perdue de vue lorsque je suis entré à l'université, mais curieusement, j'ai encore en tête le numéro de téléphone de ses parents. Nous avions de longues conversations, bien qu'aujourd'hui il ne reste rien de ces propos.
Parfois, on ne peut faire autrement, nous nous demandons ce que cette fille ou ce type sont devenus, ce qu'ils font, s'ils ont acheté une maison, s'ils sont locataires, parents, divorcés, s'ils ont contracté une maladie grave, s'ils passent leur temps à voyager ou s'ils gagnent 70 000 euros par an.
Par le plus pur des hasards, il y a trois semaines, dans le métro de Madrid, je suis tombé sur Estela, une fille avec qui j'étais en première année de fac. L'année suivante, elle a abandonné la philo et s'est inscrite en physique. Nous avons alors cessé de nous voir. Nous attendions le métro sur le quai de Príncipe de Vergara lorsqu'elle s'est mise à me dévisager, et lorsqu'elle a prononcé mon nom, lentement nous avons fini par nous reconnaître véritablement. Nous nous sommes donné quelques réponses qui ne nécessitaient pas de questions, et après avoir laissé passer un métro, elle m'a appris qu'elle était de passage à Madrid. Elle arrivait de Londres, où elle avait atterri après deux ans passés sur la Base antarctique Halley, une station de recherche britannique propriété du Royaume-Uni dans la mer de Weddell. Elle m'a expliqué quel type de boulot elle y faisait, et à quel point les jours passés dans un endroit aussi peu hospitalier étaient soumis à des routines intangibles, ennuyeuses, mais qu'elle avait savourées avec un enthousiasme presque juvénil, estimant qu'aucune hostilité ne pouvait l'ébranler.
Lorsque j'ai raconté être allé au bout de mes études de philo et avoir, dans la foulée, commencé à écrire dans des journaux, la conversation s'est voilée d'une certaine tristesse, même si, au moment où elle déclara que ma vie devait être passionnante, j'ai intérieurement éclaté de rire. Nous avons réalisé que nous allions être en retard, et pris la rame suivante. Nous avons voyagé ensemble le temps de quatre stations puis nous sommes donné une accolade chargée d'adieux.
En me dirigeant vers la sortie, j'ai inévitablement repensé à cette nouvelle fascinante de Jordi Puntí dans son dernier livre, Esto no es América, que j'avais lu quelques semaines auparavant lors d'un séjour en Catalogne. La Multiplication des pains et des poissons, c'est son titre, tourne autour de la rencontre du narrateur avec un vieil ami, Miquel Franquesa, sur la promenade en bord de mer à Barcelone. Ils ne se sont pas vus depuis trois ans, et beaucoup de choses ont changé, Miquel se faisant désormais appeler Mike, par exemple. Histoire de faire le point sur leurs vies, et puisqu'ils en ont le temps, ils entrent dans le premier restaurant. Miquel affirme qu'il s'est enfin sorti de sa dépendance au jeu, même s'il travaille actuellement dans un casino. Un beau jour, Franquesa a pensé que c'était le moment de changer complètement de vie. Et que le meilleur moyen de surmonter son addiction au jeu était de quitter Barcelone et de s'installer... à Las Vegas. Il a sous-loué son appartement, acheté un aller simple et quitté sa ville. C'est alors que commence le véritable récit, mais je n'en dirai pas plus si ce n'est que Punti est un putain d'écrivain !
Une fois dans la rue, je me suis demandé quelles étaient les chances pour que je retombe un jour sur Estela. Il n'y en avait certainement aucune. Cette rencontre dans le métro avait été un vrai miracle. Nous n'avions même pas échangé nos numéros de téléphone ou nos adresses électroniques. Nos vies se construisent également ainsi, reposant sur des oublis instinctifs, jusqu'au jour où, de manière impromptue, nous nous demandons ce qu'est devenue telle ou telle personne qui fit partie de notre vie.

Juan Tallón,  ¿ Dónde está la gente ?,
chronique parue dans El Progreso, traduction maison


lundi 16 octobre 2017

L'aquaboniste



Février 2015
Mon Dictionnaire chic de philosophie est en librairie depuis plusieurs mois. Comme à chaque fois que paraît un de mes livres, ma satisfaction narcissique est assombrie par un sentiment d'à-quoi-bon, voire de remords. Même si j'ai peu de lecteurs, j'éprouve une sorte de gêne à m'exposer sous la forme de l'écrit. En fait, il en va de ce malaise comme de la timidité. Ce n'est qu'une marque d'orgueil, la crainte de ne pas atteindre la qualité que j'attends des candidats à l'écriture et avant tout celle des grands qui m'ont donné le désir d'écrire – et que je devine toujours penchés au-dessus de mon épaule quand je noircis des pages.


Frédéric Schiffter, Journées perdues, éd. Séguier, 2017

vendredi 13 octobre 2017

S'ouvrir le ventre



Faire l'amour à la fille qu'on aime, j'avais oublié, mon dieu, que c'était le seul signe que Dieu, parfois, adresse aux hommes du plus haut de ses cieux. J'ai déjà vu des fidèles, à l'église, gober quelque hostie de série. Je n'ai pas vu leur visage s'illuminer pour autant. Ils regagnaient leur place en trottinant, comme si rien en eux ne s'était produit du miracle tant vanté. La neutralité de leurs traits ne convainc pas l'incroyant.
Faire l'amour à la fille qu'on aime, c'est un sous-bois l'été, la barrette d'étain qu'un torrent accroche à pic à la montagne, les coucous de Sénart et de Mortefontaine, les senteurs du verger, c'est Dieu dans toute sa puissance, toute sa rareté. Le visage de Karen à cet instant-là était celui de Dieu. Ce n'est pas blasphémer. C'est plutôt honorer le Seigneur que de lui prêter ce visage. Je suis heureux et même bienheureux de l'avoir entr'aperçu.
Donne-moi, Skønhed, l'hostie vivante de ta langue. Je crois en toi, en un seul Dieu, qui est toi. Je t'aime. S'il existe un paradis, s'il m'est promis, ce sera avec toi, toi seule, ou rien. Avec tes yeux qui tournent. Avec ton ventre dur. Avec ton cul, mon amour.


René Fallet, L'Amour baroque, 1971


jeudi 12 octobre 2017

Lettre à la mère



Tu viens dans la nuit, quand la bonne offre ses seins
   et que le pommier est vide
   et les étoiles détruisent mon nom,
Tu viens, quand le ruisseau cesse de porter le deuil et que ses paroles
   gèlent dans ma fenêtre
   et les moutons devant mes rires s'enfuient dans le coin de la bergerie,
Tu viens, quand le centre du monde
   crache un courant de sang avec un gémissement,
Tu viens, quand le champ est nu et que les yeux des poissons brillent, verts,
Tu viens, quand personne ne vient, quand la bonne qui me donnait le sein
   se cache de ma gloire,
   quand elle fait scintiller ses cheveux dans la lumière
   lunaire comme des millions d'années,
Tu viens, quand ils me battent, sans connaître ma prière,
   que je dirai en commençant ainsi : « Je suis
   poussé par l'obscurité... »
Tu viens toujours, quand je suis fatigué. Je te rembourse
   ma vie avec l'angoisse,
   qui se décompose sur ta pierre tombale insensée
   au-dessus du grand mensonge de l'automne.

Thomas Bernhard, Sur la terre comme en enfer,
trad. Susanne Hommel, éd. La Différence

mercredi 11 octobre 2017

Entre oui et non

Beuford Smith via camara democratica


Etre
cette main dernière
qui n'abandonne pas

lente 
à jaillir
autre

de passage dans le jour
humain
un instant
entre oui et non

faisant diversion
d'oiseaux      comme un récit de grand-mère
avant de dormir

et nous voilà sans bruit captivés
licornes approximatives
au plus haut du peuplier

une cassure 
dans l'hiver
qu'écrire et vivre
ne sont qu'un visage

contre une porte. 

1994


Thierry Metz, Poésies 1978-1997, éd. Pierre Mainard, 2017