jeudi 21 mars 2024

L'origine des larmes

Jean Dieuzaide

 

 

Qui que nous soyons, quelle que soit notre place en ce monde, nous portons en nous trop de choses douloureuses ou déshonorantes. En silence, elles nous embarrassent et, un jour, elles nous trahissent.

 

Jean-Paul Dubois, L’origine des larmes, L'Olivier, 2024

mardi 19 mars 2024

Bourrasques

 

John Bulmer

 

Et parfois, la vie nous offre quelque consolation. Comme L'Origine des larmes, le nouveau roman de l'ami Jean-Paul Dubois sur lequel nous venons de nous précipiter et dont voici l'incipit.

Il pleut tellement. Et depuis tant de temps. Des averses irréversibles qui semblent surgir de partout, la nuit comme le jour. Parfois une accalmie laisse entrevoir une parcelle du ciel d’autrefois, bleu lavé, mais très vite assombri par de sombres vagues de nimbocumulus. Cela fait deux années que le temps s’est graduellement détrempé, transformant cette ville de briques sèches en une vallée lessivée par un régime de pluies. Tantôt ce sont de brusques et violentes tempêtes qui décoiffent les toits, tantôt de longues et patientes averses épuisent les arbres et font enfler les fleuves. La punition des eaux épure les rues, accable les charpentes et habite nos vies.

Je suis à la maison, devant la fenêtre de mon bureau, et je regarde les bourrasques qui bousculent les arbres. Cela fait des années que je n’ai pas ressenti autant de calme au fond de moi. Je sais que ces instants sont précieux car ils ne reviendront pas avant longtemps. Après ce que j’ai fait, et cela me surprend à peine, je n’éprouve pas de regret ni d’angoisse. En dépit du déluge, je suis apaisé, comme un homme fatigué qui a fini sa journée. Je sais que l’on va bientôt venir me chercher et m’interroger. Je suis là, prêt à dire ce qui doit l’être. Je ne redoute rien de ce qui vient. J’attends et je profite humblement de cette pluie robuste et têtue qui détrempe nos vies.

 

 Jean-Paul Dubois, L'origine des larmes,
éd. L'olivier, 2024

jeudi 14 mars 2024

Sois gentil

Angelique Hagenaar


— Je vais te dire ce qui va se passer. Je vais faire valser mes fringues et te pousser sur le lit pour te bouffer ta BITE DE PETIT CHIEN LUBRIQUE et toi, tu en redemanderas petit SALOPIAUD, tu hurleras ta mère OH OUI, SUCE-MOI JUQU'A LA MOELLE. Ensuite, je vais m'asseoir sur tes lèvres, et empoigner tes cheveux pour que tu t'écrases le nez sur ma CHATTE, t'aimes ça ? Hein? TU L'AIMES MA CHATTE? HEIN? PETIT CLÉBARD, VAS-Y, BOUFFE-LA-MOI SALOPARD! Après, je ferai un petit saut de cabris pour m'empaler sur ton braquemart. JE VAIS TE VIDER LES COUILLES POUR UN MOIS, TU VAS TOUT ME DONNER, ESPÈCE D'ENCULÉ, JE VAIS TE DÉMONTER JUSQU'À PLUS SAVOIR QUI T'ES! Je te donnerai une bonne avoine pour que tu comprennes bien que c'est moi qui mène les affaires. Je ralentirai un peu, je me dégagerai complètement pour que ton gourmi devienne un petit animal éploré, tu me diras VAS-Y, REVIENS JE T'EN SUPPLIE, OH OUI, DÉFONCE-MOI. Je calmerai les assauts du 4e de cavalerie, et puis, hop, ça repartira par un petit coup de pelleteuse. Et à nouveau, se dégager de toi, pour que ça devienne insupportable, une torture, T'EN PEUX PLUS, MON SALAUD, HEIN?! T'ES AU BORD DE L'EXPLOSION, HEIN?! TU VEUX TOUT DONNER, HEIN?! Après ça, je te renverserai dans le lit tel un Zarak des grands soirs pour que tu te retrouves en missionnaire au-dessus de moi en te cravachant les fesses et que tu me donnes TOUTE TA GICLÉE DE FOUTRE SUR LA CHATTE ET LE VENTRE!!



Voilà, tu vois, moi aussi, je peux parler comme dans un film porno. Regarde, ça ne te fait même pas bander. Alors, sois gentil, arrête de m'emmerder avec cette histoire de se dire des trucs crus pendant qu'on baise.

 

 

 David Thomas, Partout les autres, Points


mardi 12 mars 2024

Corazón loco

Daniel Kramer

 

il se souvient soudain
de cette chanson
du jeune robert zimmerman
pas le titre mais
peu importe
tous ses vieux 33 tours
il les a un jour
de déménagement
balancés

il disait le sang qui se fond
dans la boue
voir à travers les eaux
qui s'écoulent dans nos égouts
and I hope that you die
and your death'll come soon

les temps ont changé

à cette époque
nous brocardions
les chansons sentimentales

à travers le mur de la cuisine
lui parviennent les vocalises
de sa voisine
les notes d'un piano
mal accordé

il aimerait simplement
en cet après-midi de pluie
avant les chambardements
annoncés
entendre une dernière fois
les boléros d'avant-guerre
que sa mère chantait
et dont enfant il riait

 

 charles brun, sin remedios

 

vendredi 8 mars 2024

Je vais dormir

Jorge Aguirre

 

 

 

Dents de fleurs, coiffe de rosée,
mains d’herbes, toi, tendre nourrice,
prépare-moi les draps de terre
et l’édredon de mousses rougeâtres.

Je vais dormir, ma nourrice, couche-moi.
Place une lampe à mon chevet ;
une constellation ; celle qui te plaira ;
toutes sont idéales ; là un peu plus bas.

Laisse-moi seule : entends les pousses se briser...
un pied céleste te berce d’en haut
et un oiseau te donne la cadence

pour que tu oublies... Merci… Ah, veux-tu :
s’il téléphone une nouvelle fois
dis-lui de ne pas insister, que je suis sortie…


Alfonsina Storni, "Je vais dormir", in Les Cendres,
trad. Béatrice Pépin, éd. Tango Girafe