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mercredi 30 juillet 2025

Du malheur d'être homme

Gil Prates

 

Il fut un temps, pas si lointain, où la radio d'Etat dite France culture offrait à une personnalité un espace de trois heures pour retracer son parcours, écouter les personnes qui comptaient pour elle, et ainsi de suite… Les nuits de la chaîne, constituées d'archives sonores, ont rediffusé dernièrement Le Bon plaisir d'Annie Le Brun, enregistré en 1992. Celle qui affirmait qu'« il n’y a pas de poésie sans la conscience extrême du malheur d’être homme » était entourée de Jean-Jacques Pauvert, du directeur du Crazy Horse, Alain Bernardin, et du plasticien surréaliste québécois Jean Benoît – Alfred Jarry s'étant fait porter pâle ce jour-là. 

 

 

vendredi 20 septembre 2024

Des cornes pour se défendre



 

Les éditions belges du Sandre rééditent un recueil de 465 citations surréalistes concocté peu après un fameux mai par la regrettée Annie Le Brun. « 465 preuves de la vérité de tous les contes de fée, c’est-à-dire 465 preuves que, pour chacun à chaque fois, non seulement « il était une fois » mais que toujours il sera une fois, 465 preuves aussi singulières que plurielles, 465 preuves irréfutables et en même temps porteuses de la plus urgente question : « La médiocrité de notre univers ne dépendrait-elle pas de notre pouvoir d’énonciation ? », nous demande-t-elle dans sa préface d'avril 2023. C'est incontournable, stimulant, un volume agréable dans les mains et dans les têtes, et donne envie, en ce centenaire du surréalisme qu'il ne faut aucunement fêter comme il se doit, de relire dans un coin quelques vers de Péret, Breton, Soupault et cie. Sans oublier Cravan, qui estimait que « Si la théorie des influences des milieux a du vrai je m'étonne que le génie n'ait pas des cornes pour se défendre ».



Quelques semaines avant sa disparition, Annie Le Brun déballait sa bibliothèque ici.

lundi 12 juin 2023

Rendez-vous

Luc Moreau

 

 

Rendez-vous près de la roue qui tourne
Près de l'eau qui coule sous les ponts
Rendez-vous avec le passant taciturne
Qui change son chapeau dans les restaurants
Rendez-vous avec l'ange musagète
Au coin d'une rue en forme de cigare
Rendez-vous quand le gel indigo bleu
Rejoindra les statues renversées
Rendez-vous dans l'entrepôt des marchandises
A Bercy lorsqu'il sera temps
Rendez-vous pour lever son verre
Aux rencontres inopportunes
Rendez-vous dans les ascenseurs
Que nous peuplerons de fleurs pourpres
Rendez-vous de nos ongles décapités
Dans les portes fermées trop vite
Rendez-vous de notre solitude
Au marchepied dormant des jours

 

Robert Lebel, Masque à lame,
in La troisième horloge,
Poésies et récits, 1943-1986,
L'Atelier contemporain, 2023


vendredi 17 février 2023

Sans hésiter

 

Les Fondeurs de brique publient Luis Buñuel, roman, texte, longtemps inédit dans son intégralité, composé par son ami Max Aub. Une première partie donne la part belle aux nombreuses conversations survenues entre les deux hommes, un régal autrefois publié par les éditions Belfond. La seconde partie se propose d'aborder les mouvements artistiques du début du XXe siècle et la manière dont ils ont influencé le cinéaste espagnol. 

Je me trouvais à Paris au moment de la guerre des couvents, en 1932. J'ai dit aux surréalistes : « Le moment est venu. Allons mettre le feu au Prado. » Breton était scandalisé. Et aussi quand je lui ai proposé de brûler sur la place du Tertre le négatif de L'Age d'or. « Tu n'y penses pas ! Pas nos œuvres. Que resterait-il ? » Voilà comment ils étaient. Aujourd'hui, on me proposerait de brûler tous mes films, j'accepterais sans hésiter. Et je brûlerais toutes les œuvres d'art sans le moindre remord. Moi, l'art ne m'intéresse pas, c'est les gens qui m'intéressent. C'est une idée anarchiste ? D'accord. Chaque jour, je le suis davantage. A quoi servent les œuvres d'art, à quoi ont-elles servi ? Pour en arriver au stade où se trouve l'Humanité ? Allons ! Je préfère encore la Vierge Marie, qui à tout le moins était la chasteté et la pureté mêmes. Les génies ne m'intéressent pas du tout si ce sont des personnes malhonnêtes. Et presque tout ce qui s'est fait de mieux en art est fait ou l'a été par des fils de pute. Ça n'en vaut pas la peine. je ne l'accepte pas. Ça ne m'intéresse pas.



Max Aub, Luis Buñuel, roman
trad. Claude de Frayssinet, 2022, 30€

mardi 4 mai 2021

J’ai quelque chose à dire. Et c’est très court.

 

En cas d'épidémie, il faut tuer tout le monde pour qu'elle ne se propage.

 

Evelyn Krull

 

Tout ce qui est à lire m'intéresse. Même les notices des produits pharmaceutiques. Je peux passer des après-midis entières à lire des trucs sur des médicaments dont je n'ai jamais entendu parler. Je ne comprends d'ailleurs rien à ce qu'on raconte étant donné le jargon sybillin. Il est fort probable que lorsque je lis un livre de philosophie, il y a les trois quart que je ne comprends pas, mais ça m'intéresse tout de même. Je ne désire pas tellement comprendre, je désire sentir quoi, je désire être heureux avec un livre dans les mains, si je ne comprends pas, tant pis. 

 

Extrait de l'entretien accordé par l'indispensable Louis Scutenaire à son ami Christian Bussy pour le compte de la RTB en 1969, transcrit par Huguette Lendel en vue de la publication de J’ai quelque chose à dire. Et c’est très court. par les belges éditions Cactus inébranlable (le contraire eut été étonnant), anthologie de textes signés Scutenaire composée d'une sélection de ses fameuses Inscriptions, des considérations sur le surréalisme et sur son œuvre propre (mais pas toujours), des galeries de portraits comme on dit, ainsi que de très brèves fictions, des hommages de proches et d'inconnus (de nous) et deux entretiens avec le même interlocuteur, dont l'un avec le fils de celui-ci ― on aurait aimé un peu de sa poésie aussi, mais bon, de quoi, malgré le vertige, et pour seulement 20 balles, un bon coussin calé derrière le dos, être heureux un moment avec un livre dans les mains.