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jeudi 12 octobre 2017

Lettre à la mère



Tu viens dans la nuit, quand la bonne offre ses seins
   et que le pommier est vide
   et les étoiles détruisent mon nom,
Tu viens, quand le ruisseau cesse de porter le deuil et que ses paroles
   gèlent dans ma fenêtre
   et les moutons devant mes rires s'enfuient dans le coin de la bergerie,
Tu viens, quand le centre du monde
   crache un courant de sang avec un gémissement,
Tu viens, quand le champ est nu et que les yeux des poissons brillent, verts,
Tu viens, quand personne ne vient, quand la bonne qui me donnait le sein
   se cache de ma gloire,
   quand elle fait scintiller ses cheveux dans la lumière
   lunaire comme des millions d'années,
Tu viens, quand ils me battent, sans connaître ma prière,
   que je dirai en commençant ainsi : « Je suis
   poussé par l'obscurité... »
Tu viens toujours, quand je suis fatigué. Je te rembourse
   ma vie avec l'angoisse,
   qui se décompose sur ta pierre tombale insensée
   au-dessus du grand mensonge de l'automne.

Thomas Bernhard, Sur la terre comme en enfer,
trad. Susanne Hommel, éd. La Différence

mardi 30 mai 2017

Fête des mères


Anders Petersen, Café Lehmitz

- Vous redoutiez ce déjeuner chez votre mère, dimanche...
- C'était la fête des mères, docteur.
- Oui, oui...
- Voilà, lorsque nous étions à table...
- Oui...
- J'ai fait ce qu'on appelle un terrible lapsus, docteur Angst...
- Oui...
- Au lieu de dire « Maman, tu peux me passer le sel ? », je me suis écrié : « Salope, tu as ruiné ma vie ! »

vendredi 4 novembre 2016

Drame dans la nuit

via Louxo's enjoyable

- Tu veux que je mette la radio ?
- Tu es réveillé ?
- Non.
- Je veux bien, sinon j’aurais l’impression que tu m’entends faire pipi.
- Tu sais, je n'ai jamais imaginé que tu étais une fille qui ne fait jamais pipi...
- Oui, mais ça me bloque si je sais que tu peux m'entendre.
- Je sais, pas de problème, je te l'avais proposé... Tiens, France musique ne passe pas de musique à cette heure-ci ?
- T'as changé ? C’était quoi, ça ?
- Je ne sais pas. Un programme de nuit sur France culture.
- Il est quelle heure ?
- C’est la nuit.
- Pas du tout : j'entends des voitures, il doit être autour de 6h, je parie... 
- Détrompe-toi. Il est 4h20.
- Quoi ?! Moi qui attendais que le réveil sonne parce que je n'arrivais pas à me rendormir…
- Tu peux toujours attendre.
- Tu ne veux pas laisser la radio ? Je suis sûre qu’on parviendra à se rendormir en écoutant des histoires.
- Tu crois ?
- Oui, si je me colle à toi.
Pendant toute la cérémonie, je me suis isolée. Avec toi. Je ne voulais pas que tu sortes de la chambre, que tu assistes à ça. Ça hurlait, ça pleurait, ça se griffait, tout ça…
- C’est quoi, ce truc ?
- Une histoire comme tu en voulais.
Ils avaient envoyé un message à mes parents, je ne sais plus par quel biais, et ils étaient venus à l’enterrement. Et mon père, en me disant bonjour, il me dit Tu vois, c’est la punition de Dieu ! Pour me signifier Tu as choisi ton homme et Dieu te l’a enlevé…
- Mais c’est horrible !
- Oui, je ne suis pas sûr que ce drame nous permette de retrouver le sommeil.
Et comme j’étais enceinte du deuxième…
- Mais ce n’est pas possible !
Heureusement, j’ai pu t’inscrire à une crèche, donc tu partais le matin et moi, je ne bougeais pas de mon lit… Jusqu'au huitième mois, je suis restée assise dans mon lit...
- Dios Mío, comme dirait ma mère...
- Eteins cette radio ! Qu’est-ce que ça pouvait être ?
- Un documentaire plombant de derrière les fagots... T’as pas un Lexomyl ?
- Tu sais bien que je ne prends jamais de médicaments.
- Nous sommes peut-être arrivés à l’âge où l'on ne peut plus faire une nuit complète sans médocs…
- Pitié !
- Je t’ai raconté l’histoire d’Erwan, sa mère et le Lexomyl ?
- Je ne crois pas. Mais si tu te lances dans une histoire, je ne suis pas sûre de m’endormir.
- Imagine que c’est la radio.
- Tu as raison, tout à l’heure quand tu m'a lu l’article du Diplo, je me suis endormie illico...
- C'était peut-être dû au sujet du papier...
- Non, c'est ta voix qui me berce. …
- Quand j’étais jeune, elle avait un tout autre effet sur les filles…
- Je te hais !
- Je sais. Reviens ici tout de suite !
- Espèce de macho espagnol !
- Ça me rappelle ta copine...
- ...Quelle copine ?
- Celle qui s'est endormie en pratiquant une fellation sur son amant...
- C'était avec son mari, pas avec son amant !
- Ah, il me semblait que c'était avec l'acteur dont elle a longtemps été la maîtresse...
- Justement non ! On ne s'endort pas avec un amant !
- Bon, je te raconte ou pas ?
- Quoi donc ?
- L’histoire d’Erwan, sa mère et le Lexomyl.
- Qu’est-ce qu’elle a encore fait, celle-là ?
- C’est très court, mais assez déstabilisant.
- J'imagine, avec une mère pareille...
- L’autre jour, donc, Erwan évoque, au cours d'un déjeuner avec sa mère, ses troubles du sommeil. Il ne va pas bien en ce moment, a pedu le goût du travail...
- Qui peut avoir le goût du travail ?
- Certaines personnes l'ont.
- Ça m'étonne toujours, les gens qui aiment travailler...
- Ecoute, si tu m'interromps tout le temps, l'histoire qui, en tant que telle, est relativement courte, va s'étirer, et on n'est pas près de se rendormir...
- Pardon, pardon. Donc, il a perdu le goût du travail ?
- Oui, c'est un état général, un peu dépressif, il a du mal à se concentrer, à lire même, et dort donc très mal, lui qui d'habitude dort comme un bébé.
- Et alors ?
- Deux jours plus tard, il reçoit un colis par la Poste : un carton plein de boîtes de Lexomyl que lui envoie sa mère.
- Non !!!
- Si.
- Elle est dingue !
- Oui. Et pour une fois, c’est lui qui l’a fait culpabiliser. Il lui a sorti un truc du style Tu te rends compte que, dans mon état, je pourrais me suicider en avalant toutes ces boîtes, et tu en serais responsable !
- Le salaud !
- Avoue qu’elle l’a bien mérité !
- Je me souviens quand il nous a raconté que, à l'époque où elle était enceinte de lui, jusqu'au bout, elle a essayé de le perdre, qu'elle avait repeint toute la maison en espérant ainsi faire une fausse couche...
- Le pire, c'est qu'elle lui ait raconté tout ça.
- Et qu'elle continue à l'emmerder.
- Tu sais qu'il ne lui a jamais donné son numéro de portable ? Elle ne sait pas qu'il en a un.
- Mais comment fait-il ? Quand il la voit, il doit éteindre son téléphone avant ?
- J'imagine.
- Qu'est-ce qui t'a pris de parler de ta mère sur ton blogue, en faisant croire qu'elle s'était lancée dans le graffiti ?
- Mon amour, c'était une blague !
- De plus, ta mère est adorable. Rien à voir avec celle d'Erwan. Elle me rappelle ma grand-mère. Tu imagines si elle tombe dessus ?
- Non seulement, elle n'a pas internet, mais elle ne sait même pas lire...
- Arrête de dire n'importe quoi.
- Que veux-tu que je dise d'autre ?
- Avec tout ça, on n'a pas réussi à se rendormir...
- Retourne-toi, je connais un autre moyen de retrouver le sommeil...
- Enfin quelque chose de sensé !