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vendredi 26 juillet 2024

Sans réponses

Nicolas Bouvier


Pourquoi, lorsque l'heure de l'apéritif prend fin, personne n'ose faire un sort à la dernière olive ? Après avoir attendu le bus près d'une demi-heure, optez-vous pour un autre moyen de transport ou restez-vous fermement optimiste ? Comptez-vous, le week-end prochain, aller voir ce formidable documentaire kirghiz, « regard fasciné sur la fin d’un monde » selon Télérama, d'une durée de treize heures ? Le week-end suivant, alors ? Lorsque l'on sonne à votre porte comme vous n'attendez personne, sursautez-vous systématiquement ? Combien de temps faut-il laisser refroidir le plat de la vengeance ? Peut-il se manger encore tiède ? Aimez-vous vos enfants ? En êtes-vous fiers ? Comment vous informez-vous ? Messieurs, pour un rasage véritablement efficace faut-il commencer par la joue gauche ou par la droite ? Ou étiez-vous en 1983 lors du tournant de la rigueur ? Vous faîtes-vous livrer de temps à autre vos repas ? Ressentez-vous parfois les symptômes de l'écoanxiété ? De manière générale, avez-vous peur ? Vous surprenez-vous parfois à chantonner bêtement un tube plutôt ringard de votre jeunesse ? En avez-vous immédiatement honte ou allez-vous jusqu'au bout de la chanson que vous connaissez encore par cœur ? Quelle est votre recette préférée à base de courgettes ? Madame, vous attendiez-vous à tous ces désagréments physiques, physiologiques et psychologiques à la ménopause ? Un homme qui lit est-il sexy, comme nous pouvons le lire dans les magazines féminins ? Lisez-vous au lit ? Combien de pages ? Qu'espériez-vous ? La bourgeoisie, comme semblent l'avoir démontré ces cent dernières années, finit-elle toujours par s'allier au fascisme ? Mangez-vous, le plus souvent, à votre faim ? Les mathématiques sont-elles un langage ? Le pratiquez-vous ? Eprouvez-vous une fatigue chronique ? Vous est-il déjà arrivé en évoquant votre propre situation d'utiliser l'expression « fins de mois difficiles » ?  — au pluriel ou au singulier, peu importe. Détestez-vous vraiment tous vos voisins ? A la veille de la fête d'Halloween, préparez-vous chaque année des sachets de bonbons que vous distribuez à toutes ces jolies têtes blondes qui viennent toquer à la porte ou bien prenez-vous la fuite le soir fatidique car vous ne supportez pas ces enfants connement  grimés en Spiderman ou en Harry Potter ? Si vous restez à la maison, vous accordez-vous le plaisir de gifler un ou deux de ces fâcheux ? Pensez-vous être considéré(e) à votre juste valeur par votre entourage le plus immédiat ? Quelle est votre valeur ? Mesdames, les hommes sont-ils tous des salauds  ? En connaissez-vous personnellement ? Avez-vous du courage ? Qui en possède ? A quel prix se négocie-t-il ? Quelle est votre tâche ménagère préférée ? Connaissez-vous votre bilan carbone de l'année écoulée ? Habituellement, lorsqu'une histoire d'amour prend fin, passez-vous rapidement à autre chose, comme on dit ? Quelle différence faîtes-vous entre grossièreté et vulgarité ? Est-ce la même que vous faites entre érotisme et pornographie ? Qu'entendez-vous mugir dans les campagnes ? Pensez-vous que le travail rend libre ? Connaissez-vous le quiet quitting ? Le ghosting ? Le quiet vacationing ? Et les tracances ? Et mon poing dans ta gueule ? Espérez-vous le grand soir ? A votre âge ? Etes-vous satisfait de votre matelas ? Quelle est votre activité préférée ? Faut-il immédiatement classer sans suite toute affaire concernant des personnalités ou doit-on laisser agir le temps ? Attendez-vous l'âge de la retraite avec impatience pour pouvoir enfin faire ce que vous voulez ? Citez un livre de Roland Topor. Un deuxième. Savez-vous qu'il était né un 7 janvier ? Vous souvenez-vous de ce que vous avez fait il y a deux soirs ? Avez-vous, un jour, en passant devant les affiches des candidats d'une élection, ressenti le désir de dessiner des moustaches à la Hitler à l'un de ces crétins ?  Quel âge aviez-vous ? Sauriez-vous reconnaître votre facteur sans sa casquette ? Avez-vous déjà pensé un jour à en finir ? Sommes-nous toujours en démocratie ? N'est-ce pas déjà l'heure de l'apéro ?

 

charles brun, questions sans champions

 


lundi 20 janvier 2020

Full-contact


France culture aime voyager dans ses archives et exhumait récemment cet entretien de Jacques Meunier avec l'indispensable Nicolas Bouvier. Un régal. Que l'on complètera en (re)lisant L'Usage du monde ou Le Poisson-scorpion, régulièrement réédités, voire sa poésie qualifiée par lui-même de « full-contact » et publiée au Seuil, qui n'est pas seulement l'antre du barbant et omniprésent Rosanvallon… 


lundi 22 mai 2017

Ulysse



à Claude

Au sud du bastingage
il n'y a plus rien jusqu'à la Terre Antarctique
Léviathans et sirènes labourent ces prés marins
ce portulan gaufré de vagues
où d'immenses pans de ciel
s'abattent en averses fourbues
sans que Dieu lui-même
en soit informé
Chaque soir tu regardes la timbale du soleil
plonger en hurlant dans la mer pommelée
clins d'œil des forts matous lovés dans les cordages
Les espadons bleus filent devant l'étrave
bande de bijoutiers en fuite
Voilà des mois que tu n'as pas reçu de letres
tu es le dernier des parias à bord de ce navire
le cœur rendu, un torchon d'étoupe à la main
tout noir de souvenirs déjà
tu t'abolis dans le tremblement des hélices
tu écoutes le chant ancien du sang dans tes oreilles

Caillots ensoleillés de la mémoire
et dénombrement des merveilles
quand tu savais vivre de peu
ta vie t'accompagnait comme un essaim d'abeilles
et tu payais sans marchander
le prix exorbitant de la beauté

Praz-de-Fort, 1978

Nicolas Bouvier, Le Dehors et le Dedans

lundi 5 décembre 2016

Du jardinage


On nous invitait dans de sombres cuisines, dans de petits salons d'une laideur fraternelle pour d'énormes ventrées d'aubergines, de brochettes, de melons qui s'ouvraient en chuintant sous les couteaux de poche. Des nièces, des ancêtres aux genoux craquants – car trois générations au moins se partageaient ces logis exigus – avaient déjà préparé la table avec excitation. Présentations, courbettes, phrases de bienvenue dans un français désuet et charmant, conversations avec ces vieux bourgeois férus de littérature, qui tuaient leur temps à relire Balzac ou Zola, et pour qui J'accuse était encore le dernier scandale littéraire. Les eaux de Spa, « L'Exposition coloniale »… quand ils avaient atteint le bout de leurs souvenirs, quelques anges passaient et l'ami peintre allait quérir, en déplaçant force vaisselle, un livre sur Vlaminck ou Matisse que nous regardions pendant que la famille observait le silence comme si un culte respectable auquel elle n'avait pas part venait de commencer. Cette gravité me touchait. Pendant mes années d'études, j'avais honnêtement fait de la « culture » en pot, du jardinage intellectuel, des analyses, des gloses et des boutures ; j'avais décortiqué quelques chefs-d'œuvre sans saisir la valeur d'exorcisme de ces modèles, parce que chez nous l'étoffe de la vie est si bien taillée, distribuée, cousue par l'habitude et les institutions que, faute d'espace, l'invention se confine en des fonctions décoratives et ne songe plus qu'à faire « plaisant », c'est-à-dire : n'importe quoi. Il en allait différemment ici ; être privé du nécessaire stimule, dans certaines limites, l'appétit de l'essentiel. La vie, encore indigente, n'avait que trop besoin de formes et les artistes – j'inclus dans ce terme tous les paysans qui savent tenir une flûte, ou peinturlurer leur charrette de somptueux entrelacs de couleurs – étaient respectés comme des intercesseurs ou des rebouteux.

Nicolas Bouvier, L'Usage du monde, 1963